Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 juillet 2011

Les bigarrures des bibliothèques numériques

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 0:05

Bigarrure, subs. fém. … assemblage de choses variées et plus ou moins disparates. — Trésor de la langue française.

La numérisation à grande échelle peut donner des résultats surprenants ou amusants, comme on le voit ici : sur un même écran, Google Books affiche une partie d’une page numérisée et OCRisée avec succès, une photo de la main qui maintient la page suivante (on avait déjà montré un autre exemple plus frappant des quelques aléas de leur entreprise), et une photo d’une page successive correctement prise mais non analysée bien qu’aussi lisible que les autres.

On ne peut que répéter ici ce constat déjà ancien : la numérisation n’est pas garante en soi de (meilleure) conservation d’un document primaire que l’original (on ne discute pas ici des facilités de recherche, d’accès ou d’analyse qu’elle peut offrir) : ici, l’on voit que la qualité de la numérisation est moins bonne que l’original, et, dans bien des cas, ne permet pas d’accéder à tout le contenu tel qu’il est encore présent physiquement : la numérisation de masse exclut une validation humaine (autre que statistique, éventuellement), et le document numérisé peut. En outre, la conservation du document numérique nécessite des supports actifs et des migrations permanentes. En fait, ce qu’elle assure certainement, c’est la conservation du document source, qui sera moins manipulé par les lecteurs puisqu’accessible en ligne, même si de façon imparfaite.

Un autre aspect de la curieuse hétérogénéité des ouvrages présents dans Google Books concerne ceux publiés en série ou en plusieurs volumes (encyclopédies, dictionnaires, etc.) : trop souvent, on n’en trouve qu’une partie, et pour ceux qui y figurent, certains sont accessibles dans leur intégralité d’autres non, sans qu’il soit possible de comprendre si une logique mystérieuse a présidé à ce qu’on croyait la numérisation d’un fonds cohérent d’une bibliothèque universitaire partenaire (dont on ne peut croire qu’elle ait un fonds si lacunaire) ou s’il ne s’agit que du hasard.

Ainsi, du Musée des familles. Lectures du soir, revue fondée en 1833, on ne trouve chez Google Books que les volumes 3 (en provenance de la bibliothèque d’État de Bavière) et 5 (de l’université de Gand) en accès intégral, et un facsimilé du volume 26 sans aucun accès… En revanche, l’excellente Internet Archive en propose plus de 18. Surprise ! on y trouve l’intégralité de cette réédition du volume 26, numérisé par… Google ! Pourquoi ici on peut l’y lire et pas chez Google ? Mystère. Quant à Gallica, il s’y trouve 13 volumes, sauf erreur de notre part : ce n’est pas une mince affaire de les y localiser ni de les compter, la liste de réponses n’identifiant pas les volumes individuels et comprenant, semble-t-il, des répétitions… Europeana, elle, affiche une liste de titres identiques, sans en indiquer les numéros de volume ; on aperçoit les dates, mais impossible de trier la liste des 265 réponses, dont 241 en provenance de la Bibliothèque nationale de France (on se demande pourquoi dans Gallica on n’en trouve alors que 13…). Enfin, la bibliothèque numérique Hathi Trust fournit l’accès à 19 volumes de ce périodique, fort intéressant de par ailleurs.

Google Books, projet qui a démarré et s’est poursuivi longtemps en faisant fi des droits de propriété intellectuelle, vise à s’adapter dorénavant à ces règles. Ce n’est pas par vertu (malgré son affirmation que You can make money without being evil), mais pour mieux s’insérer dans le marché européen – ses grandes bibliothèques, ses grands projets (Europeana, notamment), où l’exigence du respect de ces droits est la condition sine qua non de collaboration ou de partenariat. Du coup (et quelques petits procès plus tard), l’accès libre de nombre d’ouvrages a été supprimé : c’est bien pour les ouvrages sous droits, mais c’est incompréhensible en ce qui concerne les ouvrages du domaine public. Lors de sa présentation magistrale (intitulée The Present and Future of Google Books) lors d’une des conférences Europeana en 2010, James Crawford, directeur de l’ingénierie à Google Books avait affirmé que tous les livres entrés dans le domaine public étaient accessibles en intégralité dans leur système. C’est faux, comme tout utilisateur régulier peut l’attester. Ainsi, aucun des exemplaires de De l’égalité des deux sexes, de Poullain de la Barre, publiés au XVIIe siècle, n’y est consultable, même en extrait (contrairement à Gallica, par exemple ; on trouvera ici une transcription annotée en typographie, ponctuation et orthographe modernes que nous en avons effectué). Crawford avait demandé qu’on lui signale des documents qui ne correspondraient pas à son affirmation, ce que nous avons fait, sans obtenir de réponse.

Conclusions :

1. Aucune de ces bibliothèques ne fournit une couverture équivalente à ce que fournit une bonne bibliothèque physique : la notion de collection en est absente, quand bien même l’ensemble de ces bibliothèques permet de localiser et d’accéder à un nombre important de documents. Le danger ? La confirmation de cet adage : tout ce qui n’est pas numérisé n’existe pas.

2. Aucune de ces bibliothèques n’assure – pour le moment du moins – la conservation à long terme de ces facsimilés numériques à l’égal de celle des originaux, ni dans leur qualité, ni dans l’accès au contenu.

3. Enfin, aucune de ces bibliothèques numériques n’intègre de médiateur, le bibliothécaire qui, ayant une connaissance critique et historique du fonds, est à même de répondre à une demande d’un lecteur bien autrement que ne le font les moteurs de recherche actuels.

21 mars 2011

Salon du livre 2011

Classé dans : Actualité, Littérature, Livre, Photographie — Miklos @ 4:06

Jørn Riel et moi

On partage au moins une carac­té­ristique : enfants, nous voulions partir au grand nord. Lui au Groenland et moi en Islande, d’où j’ai pu aussi arriver au Groenland. Riel y a passé 16 ans de sa vie (et moi trois jours). Et maintenant, il vit en Malaisie (et moi ici). À Josianne Savigneau du Monde qui l’interroge sur ce choix si cardinalement opposé, il répond impas­si­blement, avec cet humour détaché si caractéristique de son écriture : « Si vous avez passé vingt ans dans un congélateur, il faut employer les grands moyens ». Il y avait aussi une raison plus prosaïque : son fils voulait devenir élève pilote, et il y avait une petite école en Malaisie, qui possédait deux avions. Or le patron, qui avait une copine à Kuala Lumpur, partait chaque matin en avion et revenait le soir, et donc les élèves ne volaient pas. Écrira-t-il des racontars (ces vérités qui pourraient être des mensonges, dit-il) malaisiens ? Pour le moment, il continue, à 80 ans, à en écrire sur le Groenland.

Riel y a vécu au nord-est, dans une région s’étendant le long de 3000 km de côtes où il n’y avait qu’une douzaine de personnes. Face aux conditions extrêmes, chacun devait faire preuve de tolérance et de faculté à prendre soin les uns des autres. On ne pouvait se permettre de ne pas s’entendre, quelles qu’aient été les idiosyncrasies des uns et des autres. En Europe, ils auraient été considérés comme losers, là chacun comptait pour les autres.

Dans ses extraordinaires récits, il décrit la vie quotidienne – qui n’a rien d’ordinaire, vu les circonstances – d’une telle communauté. Ce sont des gens « simples » (à l’instar de ceux du Festin de Babette de Karen Blixen, compatriote de Jørn Riel), qui n’ont pas forcément une éducation, une culture ou un vocabulaire particulièrement développés, mais dont la variété, la richesse et la profondeur des sentiments dont ils ne sont pas forcément conscients eux-mêmes sont particulièrement attachantes, autant d’ailleurs que leurs petits et grands défauts. C’est une grande comédie humaine racontée légèrement, très finement : au fil des crises qui ponctuent leurs vies, dans cette solitude en commun, on verra toutes la panoplie des réactions humaines et cet amour – on ne peut le qualifier autrement – qu’ils se portent les uns aux autres et à leurs animaux familiers avec lesquels ils entretiennent des rapports d’égal à égal :

Fjordur avait cinq chiens. Il en aimait quatre. Il les nourrissait bien, s’en occupait avant de s’occuper de lui-même, leur parlait, les prenait affectueusement par les oreilles en les secouant et les soignait avec inquiétude quand ils étaient blessés. Quant au cinquième, ou plutôt à la cinquième, il l’adorait. Elle s’appelait Miss Dietrich parce qu’elle avait les plus adorables jambes qu’on puisse imaginer et qu’elle lui avait été offerte par Mads Madsen lors d’une fête de Nouvel An où ce dernier était plus encore qu’à l’ordinaire sous l’influence de l’alcool. (…) La nuit, elle dormait dans la salle de séjour, avait sa gamelle en propre au pied de la cuisinière, et le soir, dixit Fjordur, elle bavardait avec son maître. Il y avait entre eux une compréhension qui, semble-t-il, dépassait les limites du naturel, et les autres chasseurs de la côte eurent petit à petit l’impression que ces deux-là parlaient véritablement ensemble. Elle comprenait sa langue, et lui comprenait la sienne sans qu’ils aient pour autant une langue commune. Si Fjordur utilisait sa bouche, tonitruant comme toujours, Miss Dietrich, elle, utilisait sa queue comme moyen d’expression. Et il semble bien qu’ainsi ils arrivaient à traiter la plupart des sujets.

« Le chien qui perdit la voix », in Un safari arctique et autres racontars.

Quant à Alexandre, le coq avec lequel Herbert tombe en amitié, ou le roi Oscar, un cochon… Non, il vous faut lire les racontars en entier.

Et les femmes, dans ce monde d’homme ? Mads Madsen, encore lui, inventera Emma (la fameuse vierge froide), qu’ils se passeront les uns aux autres avec conviction : « Emma tiens, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge ». Il y aura aussi Bandita, qui a une droite qui fait mal, elle ne peut se passer des hommes mais eux ne font pas la queue pour s’occuper d’elle, dit Riel. Durant ses années au Groenland, il n’a vu, lui, qu’une femme, une journaliste qui venait faire un reportage sur la vie dans leur communauté, et que brièvement : quand elle les a vus revenir de chasse ensanglantés et recouverts de graisse de phoque, elle a fait demi-tour et est repartie aussi sec.

Des visiteurs venus d’Europe passeront de temps à autre dans la communauté. Les « normaux », à l’exemple de la journaliste que Riel a rencontré in real life, ressemblent alors à des cheveux sur la soupe, ce sont eux les marginaux. Les autres, s’ils sont aussi chtarbés que les autochtones mais autrement, enrichissent cette galerie de personnages à la Bosch, tel ce prêtre Brian (à la question de Josianne Savigneau, « un vrai ou faux prêtre ? », Riel répond : « un prêtre amateur »), qui veut s’enrichir en échangeant des prières contre des peaux de renard, puis, rencontrant une femme, il partira avec elle faire le missionnaire dans le monde, non pas de Dieu mais de l’amour, en ouvrant des bordels partout.

Une grande partie des ouvrages de Riel est disponible en français (en 10-18, ça ne vous ruinera pas) grâce au travail dévoué et de haute qualité de Susanne Juul et son mari Bernard Saint-Bonnet, qui ont traduit en excellent français cette œuvre et fondé une maison d’édition, Gaïa, qui les publie (ainsi que d’autres œuvres scandinaves).

On n’aime ou on n’aime pas Riel. Moi, j’adore.

Amélie Notomb sans moi

«Poule huppée. Les variétés qui ont un plumage frisé et les pattes emplumées doivent, malgré les éloges qu’on leur a prodigués, être proscrites d’une basse-cour utile. Les premières, parce qu’ayant la peau à nu, elles sont plus facilement affectées du froid et moins empressées à pondre ; les secondes, à cause de l’humidité qu’elles apportent au poulailler avec leurs pattes hérissées, ce qui les rend moins aptes à pondre et plus sujettes à la vermine. »

Nouveau cours complet d’agriculture théorique et pratique. Paris, 1809.

«Gobe-Mouche huppé à ventre gris, Sylvia cristata, Lath. ; Muscicapa cristata, Vieill. ; Figuier huppé, Buff., pl. eul. 381, f. 1. Parties supérieures d’un brun verdâtre ; une huppe composée de plumes hérissées, brunâtres, frangées de blanc ; parties inférieures blanchâtres, variées de gris ; bec et pieds d’un brun jaunâtre. De la Guiane. »

Bory de Saint-Vincent (éd.), Dictionnaire classique d’histoire naturelle. Paris, 1825.

Michel Serres et la musique

On aime ou on n’aime pas. Samedi, il parlait musique au stand Sciences pour tous, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre éponyme. À 80 ans, il a du charme et il en use : il propose à une dame d’un certain âge de s’asseoir à côté de lui (elle en est toute confuse) ; il illustre son propos à plusieurs reprises par la métaphore de l’océan (qu’il transformera en rivières), sujet de l’intervention du conférencier précédent, un océanographe, auquel Serres donne du « mon ami Lancelot » à plusieurs reprises ; il rappelle Yehudi Menuhin (qu’on aime ou on n’aime pas, moi je l’ai toujours trouvé trop lisse, trop parfait, sans sens du tragique), même crinière blanche, mêmes regard et sourire ; et son accent si ensoleillé… La musique, pour Serres, est « entre le bruit et la parole » et a besoin de la parole, sans parole pas de musique (très joliment dit tout ça, mais comment cela explique-t-il que des personnes affectées de certaines lésions du cerveau – telles la maladie d’Alzheimer – sont capables encore de chanter mais pas de parler ?). Quant au bruit, avant, il n’y en avait pas, c’était un monde silencieux, maintenant avec les moteurs de tout genre c’est un brouhaha permanent (on se demande si les rues de Paris, dans lesquelles roulaient chariots et carrosses aux roues cerclées de bois ou de fer tirées par des chevaux aux sabots ferrés ou non sur des pavés inégaux, et qui résonnaient des cris des marchands ambulants, étaient si silencieuses que cela) et donc la musique d’avant écrite pour ce monde du silence et celle de maintenant ce n’est pas la même chose. C’est très beau tout ça, le public est d’ailleurs aux anges, c’est facile à comprendre, ces idées et ces images, c’est d’ailleurs si poétique, si romantique ! Je m’en vais. C’est sur Musicophilia d’Oliver Sacks (son dixième et avant-dernier ouvrage, il est vrai qu’il n’a que 78 ans), que je viens d’acheter, que je me précipiterai, pas sur celui de Michel Serres (son cinquante-et-unième livre).

Liste

1. Péter Ádám (éd.), Cure d’ennui. Écrivains hongrois autour de Sándor Ferenczi. Trad. du hongrois par Sophie Képès. NRF, 1992.

2. César Aira, La guerre des gymnases. Trad. de l’espagnol par Michel Lafon. Babel, 2008.

3. Aharon Appelfeld, L’héritage nu. Trad. de l’anglais par Michel Gribinski. Éditions de l’Olivier, 2006.

4. Patrick Bacry, Les figures de style. Belin, 2010.

5. Jorge Luis Borges, Le livre de sable. Trad. de l’espagnol par Françoise Rosset. Folio, 2010.

6. Agatha Christie, Cartes sur table. Trad. de l’anglais par Alexis Champon. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2008.

7. Agatha Christie, A B C contre Poirot. Trad. de l’anglais par Françoise Bouillot. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2009.

8. Agatha Christie, L’homme au complet marron. Trad. de l’anglais par Sylvie Durastanti. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2007.

9. Agatha Christie, Cinq heures vingt-cinq. Trad. de l’anglais par Elisabeth Luc. Facsimilé d’une ancienne éd. des Éditions du Masque. Agatha Christie Limited, 2008.

10. André Corboz, Sortons enfin du labyrinthe ! Infolio éditions, Gollion (Suisse), 2009.

11. Florence Dupont et Thierry Éloi, L’Érotisme masculin dans la Rome antique. Belin, 2009.

12. Alejandro Jodorowsky, Opéra panique. Cabaret tragique. Trad. de l’espagnol (Chili) par Marianne Costa. Éditions Métailié, 2007.

13. Yitskhok Katzenelson, Le Chant du peuple juif assassiné. Trad. de l’hébreu par Batia Baum. Zulma, 2007.

14. Max Kohn (éd.), Yiddishkeyt et psychanalyse. Le transfert à une langue. MJW Fédition, Paris, 2007.

15. Dezsö Kosztolányi, Kornél Esti. Trad. du hongrois par Sophie Képès. Éditions Cambourakis, 2009.

16. Pär Lagerkvist, La mort d’Ahasverus. Trad. du suédois par Marguerite Gay et Gerd de Mautort. Stock, 2008.

17. Maurice Leblanc, Des couples. Éditions des Falaises, 2007.

18. Maurice Leblanc, Un gentleman et autres nouvelles. Éditions des Falaises, 2006.

19. Nahmanide, La Dispute de Barcelone suivi du commentaire sur Ésaïe 52-53. Trad. par Éric Smilévitch et Luc Ferrier. Verdier poche, 2008.

20. Sylvie Oussenko, Gabriel Bacquier, le génie de l’interprétation. Préf. d’Alain Malraux. MJW Fédition, 2011.

21. Christopher Priest, La fontaine pétrifiante. Trad. de l’anglais par Jacques Chambon. Folio SF, 2003.

22. Jørn Riel, Le roi Oscar. Quatre racontars extraits de La vierge froide et autres racontars et Un safari arctique et autres racontars. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. Accompagné d’un CD contenant les racontars lus par Dominique Pinon et des extraits de Chants de Glace de Boris Jolivet. Gaïa Éditions, 2004.

23. Jørn Riel, Les ballades de Haldur et autres racontars. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. 10|18, 2010.

24. Jørn Riel, Une épopée littéraire. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. Gaïa Editions, 2006.

25. Jørn Riel, Un gros bobard et autres racontars. Trad. du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. 10|18, 2010.

26. Oliver Sacks, Musicophilia. La musique, le cerveau et nous. Trad. de l’anglais par Christian Cler. Éditions du Seuil, 2009.

27. André Velter (éd.), Il pleut des étoiles dans notre lit. Cinq poètes du Grand Nord. Inger Christensen, Pentti Holappa, Tomas Tranströmer, Jan Erik Vold, Sigurdur Palsson. Trad. Janine et Karl Poulsen, Gabriel Rebourcet, Jacques Outin et Régis Boyer. NRF Poésie, 2011.

28. Nouvelles d’Islande. Sveinbjörn I. Baldvinsson, Gudrún Eva Mínervudóttir, Magnús Sigurdsson, Gyrdir Elíasson, Thórarinn Eldjárn, Einar Már Gudmundsson. Magellan & Cie, 2011.

29. Uncharted places. An anthology of contemporary Hungarian writing. Magveto Publishing House, Budapest, 2010.

25 janvier 2011

Quand on range sa bibliothèque

Classé dans : Histoire, Humanités, Littérature, Livre — Miklos @ 3:11

Émile Deschanel : « Quand on range sa bibliothèque »
À bâtons rompus, variétés morales et littéraires
Paris, 1868

Un savant allemand, J.-J. Mader1, dans son amour pour les bibliothèques, a voulu leur créer des titres de noblesse et faire remonter l’origine des collections de livres jusqu’avant le déluge. Dans une dissertation intitulée : De Scriptis et Bibliothecis antediluvianis, il a cherché à démontrer qu’à cette époque déjà les hommes, qui étaient fort instruits dans tous les arts, possédaient des bibliothèques. Adam imposant des noms à tous les êtres, Seth et les fabuleuses colonnes sculptées par lui, enfin le prétendu livre d’Enoch, tels sont les faits qui lui ont servi de base pour échafauder ce paradoxe.

La bibliothèque dont il est le plus anciennement fait mention dans l’histoire proprement dite, est celle que le roi égyptien Osymandias2 avait placée dans son immense palais de Thèbes. Sur la porte de cette bibliothèque on lisait ces mots : Pharmacie de l’âme.

Pisistrate3 fonda chez les Athéniens la première bibliothèque publique. Xerxès, lorsqu’il s’empara d’Athènes, en fit enlever et transporter en Perse tous les livres. Longtemps après, le roi Séleucus Nicanor les rendit aux Athéniens.

Les Grecs qui se rendirent célèbres par les collections de livres qu’ils avaient formées furent, entre autres : Polycrate, tyran de Samos, Euclide l’Athénien, Nicocrate de Chypre, le poète Euripide, et surtout Aristote, dont la bibliothèque, après avoir appartenu à Théophraste et à Nélée, fut achetée par Ptolémée Philadelphe.

La plus fameuse bibliothèque de l’antiquité fut celle d’Alexandrie, fondée par Ptolémée Sôter, mort 283 ans avant notre ère. Encore s’en fallait-il beaucoup sans doute qu’elle ressemblât au British Museum ou aux bibliothèques de Paris.

Un savant homme et homme d’esprit4 disait : « La Seine est un fleuve qui coule entre quatorze bibliothèques ; à savoir : la bibliothèque de l’Arsenal, la bibliothèque du Jardin des Plantes, la bibliothèque Polonaise ; les bibliothèques de la Ville de Paris, de la Cour de cassation, des Avocats ; la bibliothèque Mazarine, la bibliothèque de l’Institut, du Louvre, du Conseil d’État, de la Chambre des députés, et la bibliothèque des Invalides, — sans oublier la bibliothèque de Charenton, sur les bords de la Marne. — O les bords heureux et charmants , s’écrie Jules Janin, qui contiennent tant de science ! Il faut compter aussi pour une bibliothèque, la plus utile et la plus clémente de toutes, la ceinture des quais, chargée de livres, de très-beaux et de très-bons livres, déchus de leur première splendeur, qui viennent chercher sur ces remparts un ami, un hôte, un sauveur. On peut dire, à coup sûr, sans faire une épigramme, qu’il y a plus de bel esprit, de sage philosophie et d’atticisme, répandus sur le parapet des quais de Paris5, que dans tout le reste de la France. Avec un peu de zèle et de soin, très-peu d’argent surtout, vous trouverez, dans ce Campo-Santo des vieux livres, tous les poèmes, toute l’histoire et tout le théâtre. Il abonde en facéties, recherches, contes, romans, traités de toute espèce ; et des sermons tant qu’on en veut. La théologie y coudoie l’histoire, et l’histoire, à son tour, y est débordée par les mathématiques. Tout ce qui s’est pensé, écrit, rêvé, parlé, discuté parmi nous, se rencontrerait du quai Voltaire au parapet du Pont-Neuf. »

« Un bon livre est un bon ami, » disait Bernardin de Saint-Pierre6. Et l’avantage est que de ces amis-là on peut remplir plus qu’une petite maison. Le désavantage est que, si l’on quitte la maison, ces amis-là ne vous suivent pas facilement. Lorsqu’il ne s’agit que de meubles, trois déménagements, dit le proverbe, valent un incendie7 ; lorsqu’il s’agit de livres, deux déménagements équivalent à tous les incendies du monde. Ni le patriarche Théophile ni le farouche Omar n’avaient besoin de faire brûler à deux reprises la bibliothèque d’Alexandrie ; ils n’avaient qu’à la faire déménager. C’est peut-être pour cette raison que la Bibliothèque de Paris ne peut se résoudre à changer de place, quoiqu’elle en manque absolument.

Les plus graves événements pour Bayle8 furent ses déménagements (en 1688 et 1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers.

Quelle débâcle, en effet, lorsque l’on est forcé de faire voyager une bibliothèque ! que de volumes perdus en route ! que d’exemplaires dépareillés ! quelle ruine !

Et pourtant il faut qu’ils nous suivent lorsque nous changeons de pays ! On ne travaille bien qu’avec ses livres à soi. Un pauvre homme dépensait en livres le prix de son dîner. « Mais, lui dit quelqu’un, si vous lisiez ces livres à la Bibliothèque ? — Je ne peux lire, répondit-il, que les livres que j’ai achetés. »

Seulement, les livres à soi, on les prête ; et, les livres prêtés, on les perd ! Livre prêté, livre perdu, c’est un proverbe9. Aussi admire-t-on la devise de Grollier10 : Grollieri et amicorum. « Ces livres sont à Grollier et à ses amis. » Il faut reconnaître, du reste, que ce Grollier est une exception : les bibliophiles n’aiment pas à prêter leurs livres.

Un jour que Gaspard Schopp11 priait. Gifanius12 de lui prêter un manuscrit de Symmaque, Gifanius lui fit cette réponse : « Me demander de prêter mon Symmaque, monsieur ! mais c’est comme si l’on me demandait de prêter ma femme ! » Perinde est atque uxorem meam utendam postulare !

On avait prêté à Victor Cousin13, lorsqu’il était ministre de l’instruction publique, un beau manuscrit de Malebranche. On le lui fit redemander inutilement, à plusieurs reprises ; il fit longtemps la sourde oreille ; si bien qu’à la fin on mit en campagne un homme presque aussi considérable que le ministre lui-même auquel il était chargé de réclamer formellement le manuscrit précieux. Alors Cousin refusa de le rendre. « Mais enfin, dit l’intermédiaire, ce manuscrit est à M…., qui vous l’a prêté ; il le réclame, il en a le droit. — Mon cher N…, répondit majestueusement le grand éclectique, il a son droit ; mais j’ai ma passion ! » Oncques ne rendit le manuscrit.

Le cardinal Passionei14, ayant pris à son service un bibliothécaire ignorant, disait à un de ses visiteurs, étonné d’un pareil choix : « Ma bibliothèque est mon sérail ; je la fais garder par mon eunuque…. »

Le fait est qu’on est dégoûté d’un livre banal, comme d’une femme banale.

On ne lit bien que dans ses livres à soi. On contracte mariage avec eux.

« Amis, disait Scaliger15, voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie ? eh bien, vendez vos livres ! »

L’honnête Patru16 s’étant vu forcé de vendre sa bibliothèque, le brave Boileau la lui acheta et la lui paya, en le priant de la lui garder jusqu’à sa mort.

L’impératrice Catherine de Russie fit la même chose pour Diderot. Lorsque celui-ci voulut marier sa fille, le seul enfant qui lui restât de quatre qu’il avait eus, il ne vit d’autre moyen de lui donner une dot que de vendre sa bibliothèque. L’impératrice Catherine, ayant été informée de ce projet, acheta la bibliothèque au prix de quinze mille livres, mais à la condition que Diderot la garderait sa vie durant, et elle lui donnait une pension de mille francs pour en être le bibliothécaire.

« Cette pension, oubliée à dessein, dit Mme de Vandeul, fille de Diderot, ne fut point payée pendant deux ans. Le prince de Galitzin (l’ambassadeur de Russie qui avait arrangé l’affaire) demanda à mon père s’il la recevait exactement ; il lui répondit qu’il n’y pensait pas, qu’il était trop heureux que Sa Majesté impériale eût bien voulu acheter sa boutique et lui laisser ses outils. Le prince l’assura que ce n’était pas sûrement l’intention de l’impératrice, et qu’il se chargeait d’empêcher un plus long oubli. En effet, mon père reçut quelque temps après cinquante mille francs, afin que cela fût payé pour cinquante ans. »

Diderot voulut aller remercier en personne l’impératrice à Saint-Pétersbourg. Elle l’y reçut avec toute la grâce imaginable. Elle essaya même de l’y retenir pour toujours, et lui fit des offres brillantes ; mais Diderot les refusa.

Étudier dans les Bibliothèques publiques, c’est vivre à l’auberge ; on a affaire aux livres de tout le monde, livres plus ou moins souillés, maculés ; on n’en peut user qu’à son tour, après ou avant tel ou tel lecteur ; ils passent par toutes les mains ; ils ne s’attachent pas à vous, on ne s’attache pas à eux ; on vit avec eux d’aventure, au jour le jour, dans un commerce banal et sans intimité. Mais, quand on retrouve ses livres à soi, ceux qu’où connaît depuis sa jeunesse et depuis son enfance, ceux qu’on a conquis au collège par son travail, ceux qu’on a amassés peu à peu par livraisons avec le fruit de ses épargnes, avec ses semaines d’écolier, quel vrai plaisir ! quelle joie vive ! comme on les fête ! comme on les reconnaît ! On les a feuilletés cent fois ; on a fait ici une corne, là une marque de crayon, là un cri d’admiration sympathique, là une réfutation véhémente ; partout on a laissé quelque chose de soi, de son cœur ou de son esprit ; un papier, un brin d’herbe, un parfum d’autrefois ! On retrouve parmi les feuillets mille souvenirs endormis, qui tout à coup se réveillent. Les voilà donc ces livres, dont on fut tant privé ! On voudrait les embrasser tous, on embrasse du moins son Homère. Justement le voici qui vous tombe sous la main !

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle !

Mais tous les autres sont là, en monceau, sur le parquet : comment s’y reconnaître? On les contemple longtemps ainsi, mea regna17 ! Puis on commence à les trier peu à peu, à les grouper deçà delà. On fait le relevé de ses pertes. Pour aller des uns aux autres à travers la chambre, on en forme des plates-bandes, séparées par des allées. Ces allées n’ont pas la régularité ennuyeuse des jardins royaux de Le Nôtre ; ce sont plutôt celles d’un jardin anglais plein de mouvement et de caprice. Dans cette première opération, dans ce débrouillement du chaos, où l’on joue le rôle du démiurge, on ressent déjà des plaisirs bien vifs. On revoit successivement toutes ces vieilles connaissances, tous ces vieux compagnons de misère ou de gloire. On leur dit un mot à chacun, chacun vous répond quelques lignes. Cela dure plusieurs jours. Mais combien, hélas ! manquent à l’appel !

Les voilà groupés à peu près. Il faut, secondement, les ranger en bon ordre sur les rayons de la bibliothèque. Mais qu’appelle-t-on le bon ordre ? et comment doit-on les classer ? Sujet important de méditations, qui se représente à chaque déménagement, et dont la solution, à chaque fois, varie. Donnera-t-on le pas à la littérature, ou à la science ? La littérature enchante la vie ; la science l’explique : laquelle des deux mérite le premier rang ? Dans la littérature elle-même, qui placer d’abord ? La poésie, ou bien l’histoire ? Dans l’ensemble, quel ordre suivre ? L’ordre chronologique, ou l’ordre logique ? Mettrez-vous, par exemple, en vous asservissant aux dates et aux délimitations de pays, les Orientaux tout seuls, les Grecs tout seuls, les Latins tout seuls, les Français tout seuls, les Anglais tout seuls, et ainsi de suite, — rien que les textes? — Ou placerez-vous à côté de chaque texte les volumes modernes qui en renferment la traduction, l’interprétation, les commentaires ? Mais cela vous mènera loin ! La littérature, en ce cas, a pour appendices la philologie et la critique, qui à leur tour tiennent par tant de côtés à l’histoire : où sera la limite de ces divers royaumes ? Comment resterez-vous dans l’ordre chronologique si l’ordre logique vous entraîne ainsi ? Comment garderez-vous les limites des genres ? Et, si vous ne les gardez pas, que deviendrez-vous ? Mais, d’autre part, l’ordre chronologique pur et simple c’est le morcellement, c’est l’isolement, c’est la mort, c’est le système cellulaire appliqué aux auteurs. En cela comme en toute chose, il faut donc trouver la moyenne.

Que faire ? on hésite, on essaye, on recommence vingt fois, on change encore d’avis. Quand on a le temps, cette flânerie occupée est très-agréable. Ranger une trentaine de volumes par jour, l’un portant l’autre, cela suffit : c’est un plaisir alors, et non une fatigue. On prend dans ses mains tour à tour chacun de ses livres chéris. On goûte à chacun ; on voudrait les dévorer tous ! Ah ! si l’on avait du moins deux cerveaux, deux paires de mains et deux paires d’yeux ! La vie est si courte ! Combien de fois n’a-t-on pas formé ce souhait !

On refait connaissance avec tous ses auteurs. Ce sont d’anciens amis qu’on avait perdus de vue, et qu’on retrouve tout à coup réunis dans une fête ! Quels serrements de mains ! quelles effusions ! comme en une minute, on répare le temps perdu ! On prend, les uns après les autres, tous ses poètes, tous ses philosophes bien aimés. En essuyant et en battant chaque volume avant de le placer sur les rayons, on l’ouvre malgré soi, quoiqu’on veuille aller vite. Un pied sur l’escabeau, l’autre par terre, on écrème ainsi bien des choses : une charmante comparaison d’Homère, le Suave mari magno de Lucrèce18, le dernier discours de la Didon de Virgile, l’Ode de Sappho à une femme aimée, imitée par Catulle, délayée par Boileau, étriquée par Delille ; une page de Cicéron par-ci, deux pages de Sénèque par-là.

Sénèque, Lucain, Tacite, enfin les écrivains des littératures avancées, hauts en couleur et en saveur, en sont comme la venaison, quelquefois un peu faisandée. Cicéron, et ceux de la même sorte, en sont le pot-au-feu classique. Ce n’est pas que je fasse fi du pot-au-feu, quoi qu’en dise Brillat-Savarin. Ce grand artiste me paraît, au contraire, avoir énoncé sur ce point une erreur aristocratique, que beaucoup de gens répètent d’après lui, sans avoir les mêmes excuses. Mon avis à moi est qu’il faut aimer tour à tour le pot-au-feu et la venaison, Cicéron et Sénèque, Quintilien et Tacite, et que les uns aussi bien que les autres plaisent aux gens de goût et aux gourmets par des raisons diverses.

Je pourrais là-dessus vous alléguer Montaigne ; mais j’aime mieux regarder avec vous comment cet égoïste aimable passe son temps dans sa librairie. Il appelle ainsi sa bibliothèque. « Chez moi, dit-il, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où, tout d’une main, je commande mon ménage : je suis sur l’entrée, et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et, dans la plupart, des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : tantôt je rêve, tantôt j’enregistre, et dicte, en me promenant, mes songes que voici. — Elle est au troisième étage d’une tour. Le premier c’est ma chapelle, le second une chambre et sa suite, où je me couche souvent pour être seul. Au-dessus, elle a une grande garde-robe. — C’était, au temps passé, le lieu le plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. — A sa suite est un cabinet assez poli, capable à recevoir du feu pour l’hiver, très-plaisamment percé. Et, si je ne craignais non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, j’y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long, et douze de large, à plain-pied ; ayant trouvé tous les murs montés, pour autre usage, à la hauteur qu’il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment si je les assieds ; mon esprit ne va pas seul comme si les jambes l’agitent. Ceux qui étudient sans livre en sont tous là. — La figure en est ronde, et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siége ; et vient m’offrant en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés sur des pupitres (rayons) à cinq degrés, tout à l’environ. Elle a trois vues de riche et libre prospect, et seize pas de vide en diamètre. En hiver, j’y suis moins continuellement : car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom (Montaigne), et n’a point de pièce plus esventée que celle-ci ; qui me plaît d’être un peu pénible et à l’écart, tant pour le fruit de l’exercice que pour reculer de moi la presse (la foule). C’est là mon siége : j’essaye à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale et filiale et civile. »

Quelle volupté délicate pour l’esprit, de pouvoir disposer en maître de tout ce que le monde littéraire a jamais produit d’idées et de formes ! On attrape, en courant, un psaume de David, un sonnet de Pétrarque, une sentence de Marc-Aurèle, une poésie de Victor Hugo, une scène de Calidasâ19, une de Shakespeare, une de Molière, une page de Démosthène, une de Bossuet, une de George Sand, une de Pétrone, une de Sterne, une de Balzac. Bien n’est charmant, rien n’est friand comme de goûter ainsi très-vite à tant de mets différents et choisis. On fait comme Horace et comme l’abeille de Matine,

ego, apis Matinae
More modoque…20

On voltige parmi ces arbres et ces fleurs ; on en pompe le suc précieux.

Selon ce qui vous tombe sous la main, on est poète ou philologue ; on reflète tout ce qu’on rencontre. Quand on en est aux vieux bouquins, aux curiosités typographiques, on devient antiquaire pour un instant. — Voici la vieille Bible à gravures sur bois, édition de Lyon, année 1554, où l’on voit Eve sortant de la côte d’Adam, avec des cheveux de furie21. Dieu, qui porte une couronne à pointes, ainsi qu’un roi mérovingien, la bénit de la main droite avec deux doigts, comme un évêque ; de la main gauche il l’attire à lui, pour achever de la dégager du côté d’Adam, qui dort tout son soûl. — On voit, plus loin, l’échelle de Jacob : Dieu, du sein des nuages, la tient par l’échelon d’en haut, pour aider les anges à monter. Dieu, cette fois, porte la tiare, comme un pape.

Voilà, d’autre part, une édition plus ancienne encore, et aussi à gravures sur bois, de la Métamorphose d’Ovide (sic), traduite en vers français de dix syllabes par Clément Marot. Le dessinateur ingénieux, ayant à représenter entre autres choses le chaos, la confusion de tous les éléments avant la création du monde, — sujet obscur, il faut en convenir, — n’a trouvé rien de mieux, après avoir tracé toutes sortes de lignes bizarres, que de graver, au beau milieu de tout cela, en grosses lettres capitales, le nom de ce qu’il voulait faire, a savoir le mot grec ΧΑΩΣ22. Et pourquoi en grec, je vous prie ? Apparemment parce qu’Ovide, le poète traduit par Marot, écrivait en latin ! A moins que ce ne soit pour figurer au lecteur, par des caractères ordinairement moins connus de lui, un sujet comme le chaos, dont on ne peut se faire une idée ?

Voilà maintenant, du même Clément Marot, les Psaumes de David mis en ryme françoise, et destinés à être chantés par les dames de la cour de François Ier sur les airs de vaudeville du temps ! La musique est notée en tête de chaque psaume. Ne rions pas trop de ces disparates. Aujourd’hui même, dans les recueils de cantiques mis entre les mains des enfants pour les préparer à la première communion, ne voyons-nous pas des timbres d’air ainsi désignés : Dans un verger Colinette. Que ne suis-je la fougère ! C’est l’amour, l’amour, l’amour ? Cela est très-naïf et très-innocent.

Voilà encore, parmi nos richesses archéologiques, le beau petit volume Plantin microscopique, demi-in-32, contenant Lucile, Catulle, Horace, Tibulle, Properce, Juvénal, Perse, et quelques pièces détachées d’autres poètes ; bref plus de sept auteurs latins dans ce seul petit livre diamant ! — Enfin voilà les jolis volumes du Pantagruel Elzevir, grand in-32 ou petit in-18. N’est-ce pas, par hasard, de ces charmants bijoux que le bon M. Oldbuck, l’antiquaire de Walter Scott, parle avec tant de feu et de fierté à son ami M. Lovel ?

« Ces petits Elzevirs sont les trophées de maintes promenades que j’ai faites le soir comme le matin dans Cowgate, Canongate, le Bow et Sainte-Mary’s-Wynd, en un mot partout où il se trouvait des troqueurs, des revendeurs, des trafiquants en choses rares et curieuses. Que de fois j’ai marchandé jusqu’à un demi-sou, de crainte qu’en accordant trop aisément le premier prix qu’on me demandait, je ne fisse soupçonner la valeur que j’attachais à l’ouvrage ! Que de fois j’ai tremblé que quelque passant ne vînt se mettre entre moi et ma prise I Que de fois j’ai regardé le pauvre étudiant.en théologie, qui s’arrêtait pour ouvrir un livre sur l’étalage, comme un amateur rival ou un libraire déguisé ! Et puis, monsieur Lovel, quelle satisfaction de payer le prix convenu et de mettre le livre dans sa poche, en affectant une froide indifférence tandis que la main frémit de plaisir ! Quel bonheur d’éblouir les yeux de nos rivaux plus opulents en leur montrant un trésor comme celui-ci (ouvrant un petit livre enfumé, du format d’un livre d’heures), de jouir de leur surprise et de leur envie, en ayant soin de cacher sous un voile mystérieux le sentiment de son adresse et de ses connaissances supérieures ! Voilà, mon jeune ami, voila les moments de la vie qu’il faut marquer d’une pierre blanche, et qui nous payent des peines, des soins et de l’attention soutenue, que notre profession exige plus que toutes les autres ! »

Mais laissons l’archéologie ; rangeons les poètes ! Dans ce remue-ménage général des œuvres de tous les pays et de tous les temps, mille rapprochements imprévus, grands et petits, naissent et se présentent d’eux-mêmes. En face de la Clytemnestre d’Eschyle et de la Médée d’Euripide, on voit se dresser lady Macbeth. En face d’Oreste, c’est Hamlet : l’un et l’autre venge son père tué par sa mère. En face d’Antigone, c’est Cordélia : l’une et l’autre conduit son vieux père aveugle. En face du roi Lear de Shakespeare, c’est le père Goriot, de Balzac ; ou bien, mais à quelle distance ! les Deux gendres, de M. Etienne23. En face de Desdémona, c’est Zaïre. On étudie alors, très-vite et très-bien, comment Othello devient Orosmane, comment Iago devient Corasmin24, desinit in piscem25 ! comment du mouchoir de Desdémona Voltaire fait un voile à Zaïre, et démarque avec soin le linge qu’il a pris. On s’aperçoit aussi que le dénouement de cette pièce du poète anglais est le même que celui du drame indien, le Chariot de terre cuite26, et qu’Othello étouffe Desdémona, comme Samsthanaka étouffe Vasantaséna. Puis, voilà qu’on trouve une certaine ressemblance entre le commencement du premier acte de l’Iphigénie d’Euripide et de Racine, où Agamemnon éveille son esclave, et le commencement du deuxième acte du Jules César de Shakespeare, où Brutus éveille le sien. On compare la première scène de la Princesse d’Elide dans Molière, avec la première scène de Phèdre, dans Racine, en voyant qu’Arbate donne à Euryale les mêmes conseils sur l’amour que Théramène à Hippolyte. On vient encore à comparer, dans Racine et dans Molière, Néron caché derrière le rideau et Orgon caché sous la table, puis Mithridate et Harpagon trompant chacun son fils par une feinte, pour tirer de lui, par un faux consentement de mariage, l’aveu d’un amour rival du leur. En même temps, se rapproche de cette double scène, celle de Louis XI près du paravent, dans les mémoires de Commynes, et de Charles-Quint dans l’armoire, au premier acte d’Hernani. La différence entre ces morceaux est seulement dans le ton et les accessoires. Mais, entre le discours de Mariane se jetant aux pieds d’Orgon et le discours d’Iphigénie se jetant aux pieds d’Agamemnon, celle-ci suppliant son père de ne pas la conduire a l’autel pour lui donner la mort, celle-là suppliant le sien de ne pas l’y conduire pour lui donner Tartuffe, cette simple différence de ton existe-t-elle ? Non, la mélopée est la même dans les deux passages ; les vers de Molière, en cet endroit, sont raciniens.

Ainsi les œuvres de tous les poètes, rapprochés tout a coup, s’éclairent les unes les autres d’un jour nouveau, et prennent des aspects imprévus. Tantôt on découvre que l’auteur de Mithridate27 s’est inspiré, pour sa Monime, de la Déjanire des Trachiniennes de Sophocle ; tantôt on voit qu’il a emprunté quelque chose à l’Eunuque de Térence pour son Andromaque, dans la scène entre Pyrrhus et Phénix ; et qu’ainsi, tandis que le paresseux La Fontaine se contentait de copier un peu servilement cette comédie, sous le même titre, l’industrieux Racine trouvait moyen d’en détourner quelque chose pour sa tragédie.

Rangeons maintenant les historiens ! Qu’on a de peine à se défendre de les reparcourir tous à la fois, depuis Hérodote jusqu’à Michelet, depuis Thucydide jusqu’à Augustin Thierry ! En ouvrant les journaux romains, recueillis par Victor Leclerc, je tombe sur les imprécations du Sénat après la mort de Commode, morceau terrible, étrange, fulgurant, dont on nous saura gré de transcrire quelques lignes :

« Pour l’ennemi de la patrie point de funérailles ! Pour le parricide point de tombeau ! Que le parricide soit traîné ! Que l’ennemi de la patrie, le parricide, le gladiateur soit mis en pièces dans le spoliaire28 ! Ennemi des dieux, bourreau du Sénat ; ennemi des dieux, parricide du Sénat ; ennemi des dieux et du Sénat, le gladiateur, au spoliaire ! Au spoliaire le meurtrier du Sénat ! Au croc le meurtrier du Sénat ! Au croc le meurtrier des innocents ! Pour l’ennemi, pour le parricide, point de pitié !…

» Que le parricide soit traîné ! nous t’en prions, Auguste, que le parricide soit traîné !… Exauce-nous, César : les délateurs aux lions ! Exauce-nous, César : Spératus29 aux lions ! Honneur à la victoire du peuple romain !… »

Et cela continue de ce train pendant deux ou trois pages ! — Quelle est la tragédie, — je le demande, — quelle est la tragédie antique ou moderne, quel est le drame, soit d’Eschyle, soit de Calderon, soit de Shakespeare, soit de Schiller, qui jamais fit entendre des accents si terribles? Quel est le chœur lyrique ou dramatique qui jamais approcha de ces historiques imprécations? Ces cris effrayants ! ces répétitions acharnées ! cette rage de vengeance ! ce mouvement cru ! ce trot saccadé de la fureur ! On voit le cadavre du tyran traîné par les rues aux gémonies, au spoliaire ! on sent le croc qui entre dans la chair !

C’est Lampride qui nous a conservé, d’après Marius Maximus, ce curieux morceau. Seule la chanson des Gueux, au seizième siècle, soutiendrait peut-être la comparaison.

En rangeant et en parcourant les soixante-douze tomes de Voltaire, on rencontre ce passage dans l’Homme aux quarante écus :

« Ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son âme ; la conversation la dissipe, le jeu la resserre…. Comme le bon sens de M. André s’est fortifié depuis qu’il a une bibliothèque ! Il vit avec les livres comme avec les hommes ; il choisit, il n’est jamais la dupe des noms. Quel plaisir de s’instruire et d’agrandir son âme pour un écu, sans sortir de chez soi ! »

Voilà les excursions que l’on fait, voilà les pointes que l’on pousse à droite et à gauche. Les heures, dans ce doux passe-temps, s’envolent sans qu’on y pense. Rien n’est plus attachant que cette occupation : vous ne pouvez vous en déprendre ; vous en perdez le boire et le manger ; vous ne mangez que de la prose et vous ne buvez que des vers. — On veut en rester là pour aujourd’hui, le dîner est prêt, votre femme attend, — bah ! classons encore cet ouvrage ! Encore ces deux volumes-ci ! Encore celui-là !… Perché sur l’escabeau, comme maître Corbeau, tenant dans son bec un fromage, on passerait une semaine entière dans cette position délicieuse autant qu’incommode ! Quelquefois on oublie qu’on est juché si haut, tant la lecture qu’on fait ainsi en l’air est captivante ! En admirant un beau passage, tout à coup on perd l’équilibre, on ouvre un large bec, on laisse tomber sa proie, on tombe soi-même avec le volume ; on veut se rattraper, on s’agrippe au rayon, le rayon, trop chargé sur le devant, chavire à son tour ; tous les volumes déjà rangés s’écroulent ! C’est à recommencer. On ne s’en plaint pas, au contraire ! On se ramasse, on se reperche, on se remet à la besogne plus avidement que jamais ! Tant les livres, nos livres à nous, ont de puissance pour nous fasciner !

Mainte journée s’écoule ainsi. Comme vous pouvez croire, l’ouvrage ne va pas vite. C’est la tapisserie de Pénélope. Rien de plus épicurien que ce vagabondage littéraire, que cette école buissonnière à travers les lauriers sacrés, la douce prairie d’asphodèle, et les chastes bosquets des Muses « qu’arrose la sainte pudeur, » comme dit l’Hippolyte d’Euripide. Allons, allons ! Encore un coup d’œil par-ci, encore un coup d’œil par-là ! Encore ce passage, encore cette page ! On furète de tous côtés, on flaire les choses curieuses ; on acquiert une faculté singulière, celle de lire, en quelque sorte, par intuition, et de tomber précisément sur les pages intéressantes. — En voici une qu’il est bon de citer, vous trouverez qu’elle en vaut la peine. Ces quelques chiffres en disent plus, sur les absurdités de ce qu’on appelle l’ancien régime, que bien des discours.

État d’aucunes charges de la maison du roi,

supprimées par l’édit enregistré le 9 mai 1789.

Le grand fauconnier de France

300 000

livres,

Le capitaine du second vol, pour corneille

50 000

Le capitaine des deux vols, pour milan

90 000

Le capitaine du vol, pour héron

110 000

Le capitaine des quatre vols, pour champ et rivière, pie et lièvre

120 000

Le grand louvetier de France

200 000

Le premier écuyer

400 000

10 écuyers servant par quartier, à 48 000

480 000

42 grands valets de pied, à 8000

336 000

16 valets de chambre, à 30 000

480 000

6 huissiers de la chambre, à 60 000

360 000

1 porte-manteau ordinaire 60 000 —

60 000

6 porte-manteaux, à 36 000

216 000

4 tapissiers, à 16 000

64 000

1 barbier ordinaire

60 000

4 barbiers, à 30 000

120 000

2 porte-chaises d’affaires, à 15 000

30 000

8 valets de garde-robe, à 25 000

200 000

1 cravatier

60 000

5 porte-meubles de la chambre, à 6000

30 000

Total

3 766 000

livres

Ainsi pour la barbe seule du roi, il en coûtait au bon peuple français 180 000 ! A ce prix-là, était-ce le roi, ou le peuple, qui était rasé ? Et que dites-vous des 60 000 livres, rien que pour mettre la cravate à Sa Majesté? et que pensez-vous des 30 000 livres jetées dans la chaise d’affaires ? Ce qu’il faut entendre par cette chaise d’affaires, allez le demander au Dictionnaire de l’Académie : n’agitons point cette matière30. — Franchement, est-ce que tout cela n’est pas aussi scandaleux que ridicule ? Et comprend-on qu’il y ait encore aujourd’hui quelques hommes assez obstinés ou assez aveugles pour regretter cet ancien régime sous lequel florissaient de telles stupidités ? Apparemment ce sont les gens qui, l’ordre de choses une fois restauré, ambitionneraient l’honneur grand de remplir de pareilles charges ! charges est bien le mot, dans son triple sens !

Enfin la bibliothèque est rangée. Tous les volumes sont à leur place. On les voit tous et chacun à la fois. Pas un qui se cache dans un coin ! pas un qui échappe à la vue ! pas un qui ne soit présent à l’esprit comme aux yeux ! On leur a fait leur toilette à tous : ils reluisent à qui mieux mieux ! On voudrait pouvoir les reprendre tous, un à un, et les lire alors méthodiquement ! Mais par qui commencer, grand Dieu ! dans cette multitude infinie ? Celui qu’on choisira d’abord prendra pour lui seul une grande part du temps qu’on voudrait partager à tous. Pendant qu’on le lira, les heures passeront, les jours, les mois peut-être ! Durant ce temps, nos yeux s’habitueront à l’arrangement des volumes dans le casier. Toute cette foule de livres, qui paraît à présent si vivante et si remuante, à l’instant où l’on vient de leur parler à tous, reprendra peu à peu sur les rayons tranquilles un air monotone et silencieux. La physionomie de chacun s’effacera. Tous les dos se confondront. Il se fera de leurs couleurs diverses une harmonie vague et neutre, qui endormira les yeux peu à peu. Il semble, pour l’instant, que ces mille volumes s’agitent, s’avancent, s’offrent à l’envi, et gazouillent autour de vous. Bientôt ils vous paraîtront muets, immobiles, inanimés. Vous ne les distinguerez plus tous et chacun comme aujourd’hui ; vous les regarderez sans les voir, avec des yeux d’habitude. Aujourd’hui votre bibliothèque est vivante et charmante ; bientôt elle redeviendra morne et semblera morte. — On lit si lentement ! les jours sont si courts ! la vie si fugitive ! le corps si faible ! le cerveau si fragile !… O homme ! atome avide !… « Roseau pensant ! »31


1 Joachim Johann Mader (1626-1680). Historien à Hanovre.

2 Ramsès II. « Selon Diodore de Sicile, le premier qui fonda une Bibliothèque fut Osymandias, successeur de Prothée et contemporain de Priam, Roi de Troie. Piérius dit que ce Prince aimait tant l’étude, qu’il fit construire une bibliothèque magnifique, ornée des statues de tous les Dieux de l’Égypte, et sur le frontiscipice de laquelle il fit écrire ces mots, le trésor des remèdes de l’âme ; mais ni Diodore de Sicile ni les autres historiens ne disent rien du nombre de volumes qu’elle contenait ; autant qu’on peut en juger, elle ne devait pas être fort nombreuse, vu le peu de livres qui existaient pour lors, et qui étaient tous écrits par les prêtres ; car pour ceux de leurs deux Mercures qu’on regardait comme des ouvrages divins, on ne les connaît que de nom, et ceux de Manethon sont bien postérieurs au temps dont nous parlons. » (Denis Diderot, article « bibliothèque » in Dictionnaire encyclopédique, Paris 1821.). Le Piérius que cite Diderot est Giovan Pietro della Fosse (1477-1558), qui prit le nom de Valeriano Bolzani. Sous le nom de Giovanni Pierio, il avait publié en 1556 à Bâle un traité en latin relatif aux hiéroglyphes, Hieroglyphica, sive De sacris Aegyptiorum, aliarumque gentium Iannis Pierii Valeriani Bolzanii Bellunensis. (Source : Présence de l’Égypte, Presses universitaires de Namur)

3 Pisistrate (-600 env. – -528). Homme d’État athénien.

4 Jules Janin. (Cf. Travaux de l’Académie nationale de Reims, volumes 55-56, p. 77. F. Michaud, 1875.)

5 Chez les bouquinistes.

6 « Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les chemins de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami. » (Paul et Virginie)

7 Source probable : Benjamin Franklin (“Three Removes is as bad as a Fire”, in l’introduction à The Way to Wealth).

8 Pierre Bayle (1647-1706). Philosophe et écrivain, auteur du célèbre Dictionnaire historique et critique.

9 Édouard Rouveyre, dans son Connaissances nécessaires à un bibliophile (1899), écrit à ce propos : « Guilbert de Pixérécourt a formulé ce dicton dans ces deux vers :
                Tel est le triste sort de tout livre prêté,
                Souvent il est perdu, toujours il est gâté. »

10 Jean Grolier de Servières (1479-1565). Bibliophile français d’origine lyonnaise.

11 Gaspar (ou Caspar) Schopp(e) (connu aussi sous le nom latin de Scioppius) (1576-1649). Philologue et théologien allemand.

12 Hubertus (ou Obertus) Gifanius (ou Giffen) (1534-1604). Humaniste et juriste allemand.

13 Victor Cousin (1792-1867). Philosophe et écrivain, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, ministre de l’instruction publique dans le cabinet Thiers (1840).

14 Domenico Silvio Passionei (1682-1761). Cardinal italien. À partir de 1755, bibliothécaire du Saint-Siège.

15 Joseph Juste Scaliger (1540-1609). Philologue français.

16 Olivier Patru (1604-1681). Écrivain, ami de Boileau (qui composa son épitaphe). La vente de sa bibliothèque à Boileau a fait l’intrigue d’une comédie de Joseph Pain, Le Procès, ou la Bibliothèque de Patru (1802).

17 Mon domaine, mon royaume (enfin retrouvé). Allusion à Virgile :
                Post aliquot, mea regna videns, mirabor aristas
 
(« Les reverrai-je encore après quelques temps, ces moissons, ces champs qui étaient mon domaine ? »), Bucoliques. I. 70.

18               Suave mari magno, turbantibus aequora ventis,
                E terra magnum alterius spectare laborem :
                Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas
                Sed quibus ipse malis careas quia cernera suave est. » (Lucrèce, Poème de la nature, II, 1)

Il est doux de contempler du rivage les flots soulevés par la tempête et le péril d’un malheureux qu’ils vont engloutir. Non pas qu’on prenne plaisir à l’infortune d’autrui ; mais parce que la vue des maux qu’on n’éprouve point est consolante. (Traduction de Lagrange)

19 Kâlidâsa (Ve s. avant J.-C.). Poète et dramaturge sanskrit.

20 Horace, Odes IV.2 (« Mais ainsi que du thym l’abeille de Matine cueille, en peinant, les sucs délicieux, moi, près des eaux, dans l’ombreuse retraite du frais Tibur, je forge, humble poète, des vers laborieux » Trad. Ulysse de Séguier).

21 Basée sur la Bible de Genève de J. Gérard (1540) dont avait été supprimée la préface de Calvin, elle comprenait des gravures sur bois de Bernard Salomon (« le petit Bernard », ~1508-~1561), célèbre illustrateur lyonnais.

22 Chaos.

23 Charles-Guillaume Étienne (1777-1845). Dramaturge français. « …les Deux Gendres, cette pièce qui a fait tant de bruit et soulevé tant de querelles littéraires lors de son apparition. Tous les grands critiques du temps , Hoffmann , Geoffroy descendirent dans la lice et rompirent une lance en faveur de M. Etienne contre les méchantes langues qui l’accusaient d’avoir pillé sa comédie dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, intitulé Conaxa ou plutôt Onaxa. M. Etienne niait avoir eu connaissance du manuscrit, mais on lui en opposait une dixaincde vers, insignifians du reste, qui se trouvaient textuellement reproduits dans sa pièce. Il se trouvait par une fâcheuse coïncidence que M. Étienne avait en en main une variante de ce manuscrit, dans lequel il avait pris son sujet, et quelques vers sans importance. Tout Paris s’insurgea contre l’auteur des Deux Gendres, et l’accusa de plagiat. (…) Qu’importe que M. Étienne ait pris le sujet de la comédie des Deux Gendres dans le manuscrit d’un jésuite de Rennes ou de Bordeaux, comme on a essaye de le prouver, ou bien qu’il ait voulu refaire les Fils ingrats de Piron, exilés depuis longtemps du répertoire ? M. Etienne a-t-il composé une comédie de mœurs, intéressante, écrite avec esprit et goût ? Oui. Eh bien ! que veut-on de plus ?… Qui reproche à Molière d’avoir repris son bien dans le domaine de Cyrano de Bergerac, à Virgile d’avoir déterre des perles dans le fumier d’Ennius, non pas que nous comparions M. Étienne à Virgile et à Molière; nous ne lui faisons pas cette plaisanterie, mais nous le félicitons sincèrement d’avoir tiré une comédie honnête et bien faite d’un manuscrit ignoré et toujours destiné à l’être, si les succès de M. Etienne ne lui avaient suscité une foule d’ennemis, comme c’est d’usage dans la république des lettres. » (L’Artiste, 1837)

24 Orosmane, Soudan de Jérusalem, et Corasmin, officier du Soudan : personnages de Zaïre de Voltaire.

25 Horace, L’Art poétique, I.4 : « Supposez qu’un peintre ait l’idée d’ajuster à une tête d’homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes ; si bien qu’un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson ».

26 Ou Mricchakatika, drame sanscrit à rebondissements attribué au roi Cûdraka (ou Shûdraka). Adapté en 1895 pour le Théâtre de l’Œuvre par Victor Barrucand, ce texte décrit les aventures de Vasantasena, belle courtisane, poursuivie des assiduités du cruel prince Samsthanaka.

27 Jean Racine (1639-1699).

28 Endroit attenant au cirque romain, où les gladiateurs dont les blessures paraissaient incurables étaient mis à mort. (Supplément au dictionnaire de l’Académie française, 1835)

29 Un des martyrs scillitains, jugés et exécutés à Carthage en 200. (Source : Benjamin Aubé, Revue historique, XI, 1879)

30 Louable, évidemment. Il s’agit de la chaise percée.

31 Blaise Pascal : « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »

24 janvier 2011

Pharmacie de l’âme

Classé dans : Littérature, Livre, Photographie — Miklos @ 8:26

La bibliothèque dont il est le plus anciennement fait mention dans l’histoire proprement dite, est celle que le roi égyptien Osymandias avait placée dans son immense palais de Thèbes. Sur la porte de cette bibliothèque on lisait ces mots : Pharmacie de l’âme.

Émile Deschanel, À bâtons rompus. Variétés morales et littéraires. Paris, 1868.

Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami.

Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie.

Le cœur des hommes est une bibliothèque où s’alignent les romans tragiques, les idylles, les livres gais et aussi quelques livres légers : une bibliothèque rangée sans ordre apparent, mais complète.

Henri Duvernois, Edgar.

30 octobre 2010

On bringing Europe’s cultural heritage online

Classé dans : Actualité, Littérature, Livre, Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 5:01

This text is an expanded version of a position paper and an oral statement to the Comité des Sages at their public hearing on 27 November 2010.

Introduction

The younger generations listen to music all the time, yet, as Jill Cousins has pointed out in her statement to the Comité des Sages, only 2% of Europeana is musical contents. This has got to change.

I live in a black hole, that of an archive of unpublished recordings of live performances of contemporary art music: this raises specific barriers in identifying and obtaining the rights to digitize and make available these documents on the Web on our own sites and all the more so to communicate them to Europeana.

I also live in a no-man’s-land squeezed out from the public-private dichotomy, namely that of the not-for-profit private organizations: they don’t benefit from full government financial support1 on the one hand, and can’t develop commercial or marketing strategies on the other hand. This limits their capacity to raise adequate funds to digitize their collections.

One of my tasks at IRCAM has been to design and operate the Portal of contemporary music resources in France, a project which has been partially financed by the French Ministry of Culture. It is a partnership of more than thirty providers – archives, libraries, museums, conservatories, music ensembles, centers for contemporary music… -, all but a couple of which are not-for-profit organizations, all with interesting and sometime unique music archives2 of contemporary works but most without librarians, archivists or specialists of computers and digitization. Most are small – in size and in budget – and appreciate the added visibility such a portal provides to their heritage, and don’t see it as a threat.

This Portal aggregates all the information about their holdings and the events they organize, whether or not that information points to actually digitized documents: this allows localizing relevant resources, such as books, periodicals, music scores and archival documents, which might never be digitized in a foreseeable future. We believe that cultural heritage is not only digital cultural heritage, echoing the concern voiced earlier today by Lucie Verachten from the Belgian Archives, and so “bringing it online” must include also bringing online metadata with no associated data.

This is not what Europeana does (unfortunately, in my opinion). As a consequence, this Portal, which is harvested by Europeana, provides it only with those records pointing to digital resources made available by our partners. Yet, we can’t let Europeana access our audio digital items, nor even just provide thumbnails for them.

How come? The exceptions to the 2001 Directive on the harmonisation of certain aspects of copyright and related rights in the information society3 and the Commission’s recommendation of 24 August 2006 on the digitisation and online accessibility of cultural material and digital preservation4 do not go far enough in addressing some aspects more specifically related to networked digital libraries, to archived musical material and to the kind of cultural institutions that can benefit from exceptions.

I’ll briefly address three implications of this problem, which creates barriers to bringing Europe’s cultural heritage online.

1. Copying for the purpose of indexing and semantic enrichment.

Contrarily to other major digital libraries such as Gallica, Hathi Trust, the Gutenberg project, Scribd or Google Books, Europeana cannot provide full-text search into the many digitized books which it references, but only in its metadata.

Why this limitation? Europeana, as a networked library, does not contain (in its computers) these documents while these digital libraries do. The current laws and their exceptions do not automatically entitle Europeana to make a copy of them from their holders, its content providers and aggregagors, although these documents are already made available either publicly on their web sites or on dedicated terminals on their premises.

This is a very serious disadvantage, as it means that Europeana is, in effect, not more than a large catalogue (of digital objects for sure), but not a full-fledged digital library. Were it able to access the contents, it could not only provide that missing important search feature, but also semantically enrich the collection in many innovative ways arising from the analysis of the contents rather than just of its metadata.

One could envision a more generous exception that would allow Europeana and similar cultural digital libraries – in public institutions and not-for-profit private organizations (which are not mentioned in the exception, see note 5) – to make a temporary copy of the documents5 – even copyright-protected documents – so as to allow for their full indexation and meaningful semantic enrichment: as a result, a search for a phrase (say) would return the lists of the books in which this sentence can be found, and allow the public to access these books on their provider’s sites if publicly accessible (partially or totally) or just identify where in the books the search phrase can be found (as Google Books does for books under copyright).

Such an exception should also cover non-textual material, i.e., sound and audiovisual cultural material (contrarily to the opinion of one of the earlier speakers today). Many techniques of information retrieval are already applicable to musical (and other audio) contents.

2. Rights clearance for musical sound archives

Several speakers, and in particular Renate Dörr from the ZDF, have already addressed some of the especially difficult aspects of clearing the rights needed to digitize and make available musical sound recordings. In her subsequent statement, the representative of the AEPO, Guenaëlle Collet, asserted that this was always feasible, and that the rights collecting societies had the knowledge and resources to help doing so. This is probably true (to some extent at least) for commercial recordings, yet is far from being so for unpublished, archived contents.

In order to be able to digitize their own sound archives and make them available on “dedicated terminals on their premises”, our content providers have to go through a sometime endless and impossible process of identification of all rights holders, all the more difficult when it concerns large archives and when the holders – small cultural organizations such as musical ensembles – do not have, and never had, archivists or librarians who would have thought of, and known how to, keep exceedingly detailed records: they don’t have a publisher to turn to, and have to do the work themselves.

Consider, e.g., a recording of a live concert of 30 years ago that they performed or produced: they would have to identify not only the works and the composers (that’s usually not a problem), but also all the soloists and performing musicians which sang or played on that date in the orchestra or sang in the choir, the publishers of the scores that were used then (it is sometimes impossible to determine as well: some premières might have been played from manuscript scores before their subsequent publication) and if the published score had been bought or rented for that performance…

This in effect prevents them clearing up the rights fully, and is one of the two principal causes for the scarcity of digitized sound heritage, the other one being the high digitization costs, which small institutions can’t afford, all the more so when they are not-for-profit private ones (whence the pressing need for increased public support, as Ben White from the British Library already mentioned).

My recommendation would be to address this barrier by e.g. extending the principle of, and dispositions for, orphan works to sound and audiovisual material6 (to echo Ben White again), or, alternatively, to allow for collection-level rights management (rather than on an individual-archive basis) or even global licences in such cases.

3. Music thumbnails

When one launches a search in Europeana, the results pages show, for each found item, a thumbnail with a descriptive, textual subtitle. This is at least true of text (typically: a small image of a page), of a still image (a reduced view of it or of part of it) and of video (a frame). But in the case of music, there is no general method or algorithm to produce a visual display, all the more so for a sound archive without any accompanying printed documentation7.

Yet it is technically feasible to produce automatically a sound excerpt, and to embed a player (displayed as a play button) of any size – in this case the size of the vignettes used by Europeana – in the results pages. By clicking on this player, the user would be able to listen to this excerpt. This could significantly enhance the search and discovery experience in Europeana by making digital sound recordings “equal citizens” to the other Europeana assets.

Yet while it is possible to provide free citations or thumbnails of text (and arguably of still images), it is definitely not the case for recorded music (as well as for printed music scores). In order to allow the users of our Portal to listen to such excerpts and get an idea of what the music sounds like (and looks like, for music scores), our providers have to pay an extra fee8 to the various rights collecting societies (authors, performers…), which they do.

But this does not allow them to make use of this excerpt on any other web site than their library’s and the Portal: even just in order to use an excerpt on another of their web site, they would have to pay an additional fee. As a result, they can’t allow Europeana to include this excerpt either in the results page or in the record page. So in addition to the scarcity of musical contents referenced by Europeana (see point 2 above), that which is there is not adequately “displayed”.

I would recommend addressing this barrier by e.g. extending the public interest exception for cultural non-commercial purposes to allow for free limited citations of musical (and audiovisual) works as it is the case for text (or at least for the free non-commercial reuse of such citations for which rights have been cleared for their first use). This would not be detrimental in any way to the composers and the performers. On the contrary, such excerpts act as promotional material, as the many messages to the Portal show: people who have listened to them ask where they can listen to the full work, where they can buy a commercial recording thereof or where they can buy or rent the score in order to perform the work.

Thank you.


1 The French Plan national de numérisation grants 100% of the budget of digitization projects to public institutions, but only up to 50% to private not-for-profit organizations.

2  Sound recordings, but also music scores, program notes, etc.

3  Related to preservation purposes, for the benefit of people with a disability and for research and private study on the premises.

4  To improve conditions for digitisation of, and online accessibility to, cultural material by” addressing the issue of orphan works, and “make provision in their legislation so as to allow multiple copying and migration of digital cultural material by public institutions for preservation purposes.

5 I had suggested such a mechanism in a 2005 letter to the then President of the French National Library, Jean-Noël Jeanneney (available here), in which I was outlining how such a networked digital library could be designed.

6 Fees would still be paid to rights collecting societies, and the monies would be put in escrow.

7 In the case of a commercial CD, the cover of the booklet may be displayed, e.g.

8 I.e., in addition to what they have already paid in order to digitize the sound archive and provide full access to in on dedicated terminals on site only.

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