Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

25 novembre 2010

Un autre secret

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Photographie, Shoah — Miklos @ 2:42

Lors d’une récente table ronde au musée d’art et d’histoire du judaïsme consacrée à l’autobiographie, l’écriture nécessaire, le psychanalyste Philippe Grimbert a évoqué le secret dont il parle dans son livre éponyme. En l’écoutant parler, je me souviens…

Adolescent, j’aime regarder les photos de famille.

Celles du passé de ma mère, ou plutôt de ses passés, se trouvent dans deux ou trois belles boîtes de bois laqué dans lesquelles je farfouille périodiquement. Il n’y règne aucun ordre, une photo du 19e siècle peut avoisiner une autre prise cent ans plus tard dans un autre monde, certaines se font face tandis que d’autres se tournent le dos, tête bêche ou cul par-dessus tête. Les prendre une à une s’apparente à une loterie, la surprise est chaque fois totale. Impossible de retrouver une photo si ce n’est par hasard.

Il y a là ma mère enfant et sa famille, principalement issue de la bourgeoisie juive aisée et émancipée à Odessa d’avant la Révolution (une cousine avait tout de même épousé Trotski) : les femmes, de mère en fille, se ressemblent toutes, belles et ténébreuses, posent souriantes avec leurs maris ou petites avec leur Michka, loin d’imaginer le sort tragique qui frappera leurs descendants en 1917 où ils perdent tous leurs biens, puis en 1939-1945 où ma grand-mère et son fils au regard si profond dont je tiens le prénom perdent la vie. D’autres disparaissent on ne sait quand ni où. De ses onze oncles et tantes il ne reste que de belles photos comme tirées de gravures de modes anciennes et une cousine et son frère.

Je vois dans la boîte une jeune fille timide se tenant à l’ombre d’une religieuse dans le pensionnat où elle est placée : c’est elle, envoyée adolescente, seule, en France. Une chance qui lui permet d’éviter le sort de sa famille restée en Russie, un traumatisme qu’elle ne surmonte pas, celui de la séparation d’avec ses proches, sa langue et sa culture. J’y retrouve le couple chez lequel elle vit jusqu’à son mariage après la guerre (qu’elle passe cachée en zone libre), issu, lui, d’une bourgeoisie française catholique, pratiquante et bonapartiste : ils sont comme des parents pour elle, ils lui évitent d’être raflée pendant la guerre en se mettant en danger, eux dont je dirai plus tard, « mes grands-parents, les pauvres, ils n’ont jamais eu d’enfants ». Quant à mes vrais grands-parents, les pauvres… Les photos de ce troisième grand-père enfant, habillé à la mode du 19e siècle, me surprennent : on dirait une petite fille. Il connaît Apollinaire qui en parle dans un texte que ma mère me montre. Je me souviens de lui dînant en costume, une grande serviette blanche nouée autour du cou et recouverte par sa belle barbe blanche rectangulaire, buvant précautionneusement et avec plaisir du vin chaud dans une tasse cylindrique en porcelaine blanche. Leur appartement, parenthèse temporelle d’un 19e siècle immuable dont ils semblent n’être jamais sortis eux non plus, grand et silencieux, la chambre où elle se réfugie – Julien Gracq lui écrit : « Je vous voyais si seule malgré l’affection de vos parents adoptifs » –, et où je ne me lasse d’explorer et de réexplorer les meubles d’époque, une bibliothèque directoire aux vitrines en biseau dans l’entrée, la salamandre en céramique vert sombre dans le salon non loin d’un magnifique Boulle dans lequel est rangée la belle vaisselle tout contre une vieille TSF que j’écoute l’oreille collée contre le poste, des objets beaux, désuets ou étranges tels un mouchoir à bougie en porcelaine, un pince-nez, une petite statue d’Hégésipe Simon le précurseur posée dans les toilettes ou une boîte en bois qui permet de voir des cartes postales en relief, placée dans le fourre-tout où se trouve l’inépuisable bibliothèque dont je dévore tout le contenu sans distinction, Balzac, Maurice Leblanc, Lectures pour tous, Troyat et Jack London…

Mon père, lui, range ses photos dans des enveloppes. Des mondes disparus eux aussi : celui des Juifs pieux du shtetl de Galicie où il est né peu avant la guerre et donc encore en Autriche-Hongrie, les hommes aux grandes barbes blanches comme celle de mon troisième grand-père mais différentes, moins bourgeoises – mon grand-père, réfugié à Vienne pendant la grande guerre, doit la tailler pour ne pas avoir l’air trop juif –, aux papillotes descendant le long du visage ou rangées derrière les oreilles, un regard bon et intelligent encadré d’une paire de lunettes métalliques ovales, la tête couverte d’un calot noir, les femmes solides et essentielles en perruque, modestement vêtues de noir. Ils sont tous, à leur façon, d’une rare élégance, non pas celle d’une mode, ils n’en ont ni les moyens ni surtout l’intérêt, mais dans leur maintien d’une grande dignité, dans leur générosité discrète pour ceux qui sont encore plus démunis qu’eux. À partir de 1939 il n’y a plus de photos, il n’en reste que quelques cartes postales, la dernière écrite quelques instants avant qu’ils ne soient raflés en 1942. Elles aussi sont bien rangées.

Puis il y a les photos des camps de jeunes qu’il anime, d’abord en Pologne puis en Palestine : toutes posées de façon conventionnelle (ce qui atténue l’émotion à la vue de ce monde lui aussi disparu), à l’exception de celle, étrange, où on le voit assis par terre dans une tente, les jambes croisées et soufflant dans une flûte comme un charmeur de serpent, lui qui ne sait jouer d’aucun instrument. Une photo de sa sœur cueillant des oranges dans un verger un fichu sur la tête, une autre de ses enfants à elle se tenant la main, des photos de son frère beau comme un Rudolph Valentino avec sa magnifique femme colombienne apparentée à Dali (ce qui fait pendant à Trotski, me disé-je), tant d’autres photos aux personnages non identifiés mais dont je ne me résous à me séparer.

Ces deux univers qui n’ont de commun que la fatalité de l’histoire des Juifs se rencontrent. La très belle femme paumée, inconsciente de sa beauté radieuse, courtisée par de jeunes et brillants intellectuels, l’homme modeste, réservé et attentionné, et que les valeurs religieuses et sociales, indissociables, structurent sans le rendre dogmatique. Enfin quelqu’un qui l’aime vraiment et sur lequel elle peut compter.

Un jour que je feuillette pour la ennième fois ces enveloppes, je remarque une vieille photo d’identité : une belle jeune femme au visage avenant, un petit chapeau noir sur la tête, qui ressemble – c’est ce qui me frappe – à la femme d’un cousin, surtout les yeux souriants. Je demande à ma mère qui est-ce, elle me répond « la première femme de ton père ». Comme ça, simplement.

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais su que papa avait été précédemment marié.

J’apprends qu’il l’avait épousée en Pologne juste avant la guerre, les deux familles se connaissaient depuis longtemps. Rentré en Palestine, il y fait toutes les démarches pour obtenir des autorités du mandat britannique le fameux certificat qui lui permettrait de faire venir sa femme auprès de lui. Il l’obtient finalement, la Croix rouge le transmet à l’occupant nazi en Pologne, qui se met à la recherche de la femme pour la faire partir, mais sans succès. Après la guerre, mon père est déclaré veuf. Il fait connaissance avec ma future mère. Dans une lettre que je trouve des années plus tard, il écrit à sa sœur – celle qui cueillait des oranges dans le verger –pour lui raconter être tombé amoureux, lui qui pensait ne plus jamais pouvoir aimer une autre femme.

J’apprends aussi alors que le frère de cette malheureuse femme habite non loin de chez nous, avec femme et enfants : nos deux familles se fréquentent depuis toujours, je ne m’étais jamais demandé comment on se connaissait, c’est comme ça, voilà.

À l’enterrement de ma mère, plus de vingt ans plus tard, une voisine de notre l’immeuble et la veuve de ce frère se retrouvent côte à côte. La voisine demande à cette dernière quel rapport elle a avec moi, c’est la première fois qu’elle la voit. L’autre répond, « je suis sa tante ». Autre découverte : pour moi ce sont des amis de toujours, mais elle a raison, puisqu’elle est la belle-sœur de mon père.

Je vois toujours ses deux filles (dorénavant grands-mères). Ce n’est qu’il y a deux ou trois ans que l’une d’elles me raconte pourquoi les Nazis n’avaient pu trouver sa tante : apprenant, on ne sait comment, que les autorités la recherchaient et craignant d’être raflée, elle s’était cachée. Si elle ne l’avait fait, elle aurait été sauvée.

PS : On trouvera ici une relation plus détaillée et plus à jour de l’histoire de la première femme de mon père.

12 novembre 2010

Le racisme ordinaire d’Agatha Christie

Classé dans : Littérature, antisémitisme, racisme — Miklos @ 18:54

Il y a trente ans, les étrangers domiciliés ou métèques vivaient chez nous sans enfreindre trop ouvertement la réserve que leur commandait leur état. Ils s’enfermaient volontiers dans l’exercice des professions où les portaient leurs aptitudes et qui sont principalement la banque et l’enseignement de la philologie. Les citoyens, qui vivaient du travail agricole, industriel et commercial, et qui s’enorgueillissaient d’une apparente prépondérance en Europe, n’eussent pas supporté, d’ailleurs, que leurs hôtes leur devinssent incommodes et prétendissent les dominer. — Gabriel Syveton, « Le complot des Métèques », in Le Correspondant, 1899.

Le hors-série n° 11 de la revue Lire est consacré à Agatha Christie, dont on avait tout dévoré adolescent, je dis bien tout : polars, évidemment (on y a adoré les personnages de Tommy et Tuppence, trop rares, et retrouvé avec plaisir Miss Marple, tandis qu’Hercule Poirot commençait sérieusement à nous lasser), mais aussi romans psychologiques (écrits sous le nom de Mary Westmacott) et autobiographie. Sa vaste production (73 romans, 160 nouvelles, 17 pièces de théâtre pour la plupart adaptées de romans ou de nouvelles), n’égale tout de même pas en nombre de titres celle de sa non moins célèbre compatriote Barbara Cartland (plus de 700 ouvrages), mais en a dépassé de loin ses tirages.

À la lecture systématique de son œuvre romanesque, on en arrive à en deviner les rouages, et l’un des plaisirs de ce type de lecture n’est plus l’effet surprise, disparu avec cette prise de conscience, mais au contraire, de constater que tout se déroule inéluctablement, comme prévu. Pour qui aura lu aussi son autobiographie, on y retrouve des paysages, des lieux et des objets qui meublent ses romans, tel ce petit cheval à bascule.

Ce que l’on avait remarqué aussi – et l’un des articles de Lire en parle –, c’est ce « racisme ordinaire » (titre de la page que Marc Ringlet lui y consacre) et paternaliste de l’auteur. Est-ce, comme le suggère le magazine, le fait de l’époque (l’entre-deux-guerres) auquel se rajouterait l’influence de son « milieu culturel, bourgeois et colonialiste » (on pense aussi au Tintin d’Hergé, mêmes causes, mêmes effets) ?

Quoi qu’il en soit, il est récurrent. On a encore en mémoire – c’était si frappant – la description caricaturale qu’elle fait d’un personnage juif : son regard (“Behind the counter a Jew—a small Jew with cunning eyes”, in Why the Light Lasts, 1924), ses traits, la couleur jaune de sa peau (on ne peut manquer de penser à une certaine étoile de la même couleur), gras et bien habillé et, comme de bien entendu, dans la finance (“That was the damnable part about Jews, you couldn’t deceive them about money, they knew!” in Ten Little Niggers, 1939).

Forcément étranger (il ne peut être britannique même s’il en parle parfaitement la langue), forcément oriental (juif, grec, portugais ou sud-américain, tous les mêmes), il en a tous les traits (“a large round head, faintly yellow face, and mournful dark eyes” comme elle l’écrit en 1977 dans son autobiographie à propos d’un hôtelier à Alep). Agatha Christie n’est pas Shakespeare et son Juif n’est pas Shylock mais bien plus de son époque à elle, digne de figurer sur une couverture de Der Sturmer.

Agatha Christie aimait bien reprendre des personnages secondaires apparus dans un roman et les faire figurer, en arrière-plan, dans un ou plusieurs textes ultérieurs. L’article de Julien Bisson dans ce numéro de Lire, « Le petit monde d’Agatha », en mentionne quelques-uns, les plus sympathiques ou amusants. Mais il omet le singulier, souvent utile et vaguement antipathique Mr Robinson, qui n’a de britannique que le nom. Suivons ses apparitions :

The man who came into the room did not look as though his name was, or could ever have been Robinson. It might have been Demetrius, or Isaacstein, or Perenna – though not one or the other in particular. He was not definitely Jewish, nor definitely Greek nor Portuguese nor Spanish, nor South American. What did seem highly unlikely was that he was an Englishman called Robinson.

He was fat and well dressed, with a yellow face, melancholy dark eyes, a broad forehead, and a generous mouth that displayed rather overlarge very white teeth. His hands were well shaped and beautifully kept. His voice was English with no trace of accent.

Cat Among The Pigeons, 1959.

Mr. Robinson smiled. He was a fat man and very well dressed. He had a yellow face, his eyes were dark and sad-looking and his mouth was large and generous. He frequently smiled to display over-large teeth. « The better to eat you with, » thought Chief Inspector Davy irrelevantly.

His English was perfect and without accent but he was not an Englishman. Father wondered, as many others had wondered before him, what nationality Mr. Robinson really was.

At Bertram’s Hotel, 1965.

He added: “You know Mr Robinson, don’t you? Or rather Mr Robinson knows you, I think he said.”

“Robinson?” Sir Stafford Nye considered. “Robinson, an English name.” He looked across to Horsham. “Large, yellow face?” he said. “Fat? Finger in financial pies generally?”

He asked: “Is he, too, on the side of the angels – is that what you’re telling me?”

“I don’t know about angels,” said Henry Horsham. “He’s pulled us out of a hole in this country more than once. People like Mr Chetwynd don’t go for him much. Think he’s too expensive, I suppose. Inclined to be a mean man, Mr Chetwynd. A great one for making enemies in the wrong place.”

“One used to say ‘Poor but honest’,” said Sir Stafford Nye thoughtfully. “I take it that you would put it differently. You would describe our Mr Robinson as expensive but honest. Or shall we put it, honest but expensive.” He sighed.

Passenger to Frankfurt, 1970.

The room seemed to be mainly filled by an enormous desk. Behind the desk sat a rather enormous man, a man of great weight and many inches. He had, as Tommy had been prepared for by his friend, a very large and yellow face. What nationality he was Tommy had no idea. He might have been anything. Tommy had a feeling he was probably foreign. A German, perhaps? Or an Austrian? Possibly a Japanese.

Or else he might be very decidedly English.

“Ah. Mr Beresford.”

Mr Robinson got up, shook hands.

Postern of Fate, 1973.

Un antisémitisme de bon aloi, en quelque sorte, et qui s’exprimera ainsi sur près de cinquante ans, inchangé, comme le milieu petit-bourgeois dans lequel elle a vécu et où se passent ses intrigues, comme les bonnes vieilles formules qui ont fait le succès de son auteur. Et contrairement aux autres personnages de Christie, Robinson ne vieillit pas. Et pour cause : c’est un archétype, lui.

31 octobre 2010

« Danser à l’ombre de la potence » : le remarquable destin d’une femme extraordinaire

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Histoire, Musique, Shoah — Miklos @ 23:20

C’est le titre d’un documentaire sur Alice Herz-Sommer, réalisé par alcolm Clarke, qui ne peut laisser indifférent. Née en 1903 à Prague, elle y devient pianiste. En 1943, elle est déportée avec son fils Rafael à Terezín (où son frère, le violoniste Pavel Herz, sera déporté plus tard, tandis que son mari, Leo Sommer, violoniste lui aussi, mourra à Dachau peu avant la fin de la guerre). Ses parents avaient, eux, été déportés plus tôt. “Sometimes it happens that I am thankful to have been there. Because this gave me a… I am richer than other people. My reaction on life is quite another one. All the complaints, ‘This is terrible!’, it’s not so terrible.” Elle dit aussi : “I never hate and I will never hate, dit-elle. Hatred brings only hatred!”

Pas si terrible que ça ? Effectivement : la ville-forteresse de Terezín, transformée en camp-ghetto modèle pour les besoins de la propagande nazie à l’intention du monde libre, était bien moins pire que les destinations finales des quelque 90 000 de ses malheureux internés : Auschwitz, Treblinka, Sobibor… Ce n’était qu’une façade superficielle, qu’un décor du sinistre spectacle que la Croix rouge a gobé si volontiers : banque, magasins, café, jardins d’enfants, plates-bandes fleuries… Tout était faux, jusqu’aux robinets des bains publics, accrochés aux murs sans aucune tuyauterie derrière. Il aurait suffi d’essayer d’en ouvrir un pour le constater.

Elle y donnera plus d’une centaine de concerts et de récitals : Beethoven (un de ses compositeurs favoris), Chopin, Schumann, Brahms, Smetana, Debussy… “Beethoven: he is a miracle. His music is not only melody, what is inside! How it is filled, how it is full, it is intensive!”

Son intérêt pour la musique contemporaine de son époque – Viktor Ullmann (lui-même emprisonné à Terezín, où il composera entre autres l’opéra L’Empereur de l’Atlantide, et sera ensuite transféré puis gazé à Auschwitz), mais aussi par exemple celle de Pavel Haas, élève de Leoš Janácek, et lui-même déporté en 1941 à Terezín (où une de ses œuvres fut créée sous la direction de Karel Ancerl) puis assassiné à Auschwitz – lui venait entre autres l’un de ses maîtres, Eduard Steuermann, qui avait été élève de Schoenberg. Rafael, le jeune fils d’Alice (qui survivra, lui aussi), chantera dans l’opéra pour enfants Brundibár de Hans Krása, qui finira lui aussi assassiné en 1944. “I felt that this is the only thing which helps me to have hope, it is sort of religion actually. Music is… music is God. In difficult times you feel it especially, in suffering.”

Le 7 février 1945, elle y donne un récital consacré entièrement à des œuvres de Chopin. Un critique musical anonyme, qui s’attendait à rentrer chez lui à Munich sous peu, écrit :

The art-loving Theresienstadt stood last night, February 1945, under the sign of a great Chopin-evening by Mrs. Herz Sommer. I have heard Raoul Koschalski, student of [Anton] Rubinstein, whose Master was Chopin himself, and still I dare to make a comparison. When France calls her great tragedienne, Sarah Bernhardt, the “Divine Sarah”, why shouldn’t we call the great interpreter of Chopin, Mrs. Herz Sommer, Chopin’s “Divine Mirror.” Obiously, one speaks of heavy and delicate ways of playing Chopin’s works; however, these two types so intertwined in one person have never reached my inner ear in the manner of the powerful interpretation by Mrs. Herz Sommer. (…)

The unusual large format of her playing, which grabs powerfully the soul of the listener, lies, first of all, in the diction of her musical language, which rouses every soul and thrusts upon it her own individual understanding. Her wonderful playing pulls out the registers of melancholy, passion, and powerful happening like the captivating charm of the French temperament, precisely those qualities which are embodied most significantly in the ailing nature of the composer.

Cité par Joža Karas, Music in Terezín 1941-1945.
Pendragon Press, 1990.

“It was moral support, it was not entertainment, as most people think that we were having fun, it had much bigger value”, dit une de ses amies violoncelliste et compagne d’infortune.

Elle joue chaque jour au piano, matin et après-midi, dans son petit appartement au nord de Londres. Il arrive que des gens s’arrêtent dans la rue, sous ses fenêtres, pour l’écouter. “My world is music. I am not interested in anything else.”

Mais elle ajoute : “I love people, I love everyone. I love people! I love to speak with them, I am interested in the life of other people.” Elle est entourée d’amis fidèles qui s’intéressent à sa vie à elle, si intense, si remplie, si pleine – pour reprendre les qualificatifs qu’elle attribue à Beethoven et l’on comprend alors la profonde affinité qu’elle ressent avec sa musique – “Phenomenal!”

Elle a un visage lumineux. Elle rayonne. Elle rit. “I was always laughing, even there I was laughing.” Puis : “I was born with a very, very good optimism. This helps you. When you are an optimist, when you are not complaining, when you look at the good side of our life, everybody loves you.”

Elle a 106 ans. “Only when we are so old, only, we are aware of the beauty of life.”

Ce documentaire sera achevé l’année prochaine. Entre temps, on peut lire avec intérêt un entretien qu’Alice Herz-Sommer avait accordé il y a quatre ans au Guardian, où l’on en apprendra un peu plus sur sa jeunesse et sur sa vie après la guerre.

Le 25 février 2014.On vient d’apprendre le décès d’Alice Herz-Sommer à Londres, le 23 février 2014. Elle était âgée de 110 ans.

Je, tu, il, vous, vous-autres…

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature, Musique, Religion — Miklos @ 17:17

« En l’an 2000, visite aux habitants de la planète Mars ».
Carte postale publicitaire pour Campari, 1906.
Source : swissinfo.ch.

Or n’avait tout le monde qu’un langage et une façon de parler. (…) Dont le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les hommes bâtissaient. Car il disait : Voici un peuple qui n’est qu’un, et n’ont tous qu’un langage, et osent bien faire telle chose ; il n’y aura rien qu’ils entreprennent de quoi ils ne viennent à bout. Il nous faut descendre et brouiller leur langage, de sorte qu’il n’entendent point le parler de l’un de l’autre. — Genèse XI:1-7, trad. Sébastien Castellion (1555).

Comment un martien, à la descente de sa fusée, ne resterait-il pas médusé devant le babil incompréhensible qui constitue la rumeur du monde ? Arrivé à Roissy, il s’entend dire par le douanier :

— Avez-vous vos papiers ?

Grâce à son traducteur automatique universel et électronique, il comprend tout de suite de quoi il s’agit, et il tend au gabelou sa carte d’identité interstellaire. Une fois sorti de l’aérogare, il se voit interpellé par le chauffeur en uniforme d’une voiture de maître, qui lui demande :

— Monsieur veut-il aller à Paris ?

Bien que son dictionnaire lui offre plusieurs explications incompréhensiblement inconciliables (paris mutuels ? Paris des lumières ? Paris Texas ?), il s’y engouffre, et demande au conducteur de l’amener dans le quartier le plus typique de la ville.

Et c’est ainsi que, deux heures plus tard et délesté des quelques milliers d’euros que la course lui a coûté, il se retrouve rue Saint Denis. Une jeune rousse à la couleur peu naturelle et à la voix gouailleuse l’aborde poliment :

— Tu viens chez moi, chéri ?

tandis qu’une noire sculpturale à l’accent fortement québécois (c’est son dictionnaire qui le lui signale discrètement) le sollicite ainsi :

— Tu viens-t’y chez nous que j’m’occupe de tes gosses ?

Il équarquille ses trois grands yeux : il a laissé ses enfants à la maison, et la blonde (puisque c’est ainsi qu’on appelle les noires affectueuses dans la Belle province) est pourtant seule aussi, alors pourquoi ce « nous » ? Lui propose-t-elle déjà le mariage et le partage de ses biens (immobiliers) ?

Dérouté par la grammaire autant que par les comportements de cet étrange pays, il repart aussitôt, après avoir toutefois poliment remercié ces dames pour leur hospitalité.

Il passe brièvement à Londres, où tout le monde se vouvoie sauf quand l’interlocuteur a une taille très élevée (c’est ainsi qu’il comprend le “Your Highness”) : on lui parle à la troisième personne du singulier (tout en utilisant la deuxième personne du pluriel, “Does your Lordship mean, when you say, ‘the real essence of a man, and an horse, and a tree,’ but that there are such kinds, already set out, by the signification of these names, man horse, tree?”), ou alors lorsqu’un Britannique s’adresse à Dieu : il le tutoie avec une familiarité déconcertante, tandis que leur souverain terrestre parle de lui-même à la première personne du pluriel.

Parti se reposer aux Baléares, il constate que son séjour n’y sera finalement pas de tout repos : entre le , Usted et Vosotros il ne sait plus où donner de ses deux têtes, et s’aperçoit, lors d’un bref passage en Amérique latine, qu’il n’avait pas encore rencontré les Vos et Ustedes.

À Jérusalem, tout paraît simple : en hébreu il n’y a que le tutoiement. Mais petit hic, le pronom n’est pas le même selon qu’il s’adresse à un homme ou à une femme, et avec les tenues très unisex d’une part, le machisme des femmes et la langueur de certains hommes d’autre part, il est sûr de se tromper à tous les coups. Et quand il apprend que l’un des noms donnés à leur seul et unique Dieu est un mot pluriel (ce qui est, avoue-t-il, très singulier), il se dit qu’il est temps de repartir vers sa famille qui lui manque terriblement et avec lesquels il ne communique que par gestes, ce qui évite tous ces problèmes que les terriens se créent inutilement.

Le monde à l’envers

Classé dans : Actualité, Publicité, Sciences, techniques, Société, Économie — Miklos @ 12:42

En ces temps de crise, on est agréablement surpris de voir de nouveaux services en ligne qui veillent à décourager la fidélisation pour nous éviter la cyberadiction, épidémie qui frappe nos sociétés post-industrielles autant que le réchauffement climatique et qui affecte potentiellement toute personne âgée de 7 à 77 ans (après il faut de telles lunettes qu’on ne peut plus).

Regardez attentivement cette offre (que nous n’identifierons pas, nous ne sommes pas une agence de pub) : plus la durée de l’abonnement choisi est longue, plus le coût mensuel – la somme en grand suivie en petit de la mention par mois – est élevé (les « crédits » aussi, mais ils n’ont aucune signification commerciale, il s’agit d’une possibilité négligeable de faire valoir sa marchandise sur ce service). On ne peut qu’être admiratif devant cette stratégie qui a pour cible notre bien-être mental tout en combattant l’inflation des coûts. Mais ce n’est pas tout.

L’information en tout petit (dans toute bonne publicité il y a toujours quelque chose qu’on ne peut pas lire sans utiliser un microscope électronique) renforce cet encouragement à ne pas prendre les abonnements à longue durée : sous le 29€95, il est écrit « par mois, soit 0,08€ par jour » ; un calcul mental rapide nous montre qu’il s’agit en l’occurrence de mois de 374 jours (ce qui ne peut que nous rappeler la belle et triste nouvelle de Marcel Aymé, « La Carte », dans Le Passe-muraille, et qui relate un marché noir autour de cartes de rationnement bien particulières pendant la guerre : chacune donne droit à une journée, et ainsi, certains en arrivent à « vivre » bien plus de 30 jours par mois, tandis que d’autres n’y sont que pendant quelques jours, le reste passé dans les limbes) – c’est le comble du « travaillez plus… » (vous connaissez la suite).

Ceux qui veulent travailler moins (d’autant plus que la retraite s’éloigne plus on s’en rapproche, on se croirait chez Alice de l’autre côté du miroir) préfèreront la formule à 9€95 par mois : sous-titrée « soit 0,33€ par jour », elle correspond à un mois bien moins pénible de 30 jours.

Quant à la formule intermédiaire (19€95/mois), elle convient, comme il se doit, aux intermédiairement speedés, ceux qui vivent 181 jours par mois.

Pour les esprits mal tournés qui nous écriront d’un ton, pardon d’une plume, revêche que c’est le « par mois » qu’il faut ignorer, et que le chiffre indiqué est le coût total de la formule dont la durée est précisée au-dessus (donc : c’est 29€95 pour une année entière, 19€95 pour 6 mois, etc.), on répondra calmement (mais fermement) que lors d’un achat, ce qui compte c’est ce qui est écrit dans les conditions de vente, et l’on conclura avec cette devise toujours vraie depuis que l’homme est homme (donc commerçant) : Caveat emptor.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos