Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 février 2011

L’ère post-Wikileaks, ou, dire tout haut ce que l’on pense tout bas

Classé dans : Actualité, Politique, Société — Miklos @ 23:56

La science diplomatique, malgré son importance, n’a pas été suffisamment cultivée; et si quelques agens politiques se sont livrés aux études qu’elle exige, d’autres se sont jetés dans la carrière, sans connaissances préalables, ou bien, se sont bornés à parcourir très-superficiellement les ouvrages qui traitent du droit des gens, et de l’histoire des négociations auxquelles les principaux événemens politiques ont donné lieu.

C’est une grande erreur de croire qu’il suffit en diplomatie, d’un simple bon sens ; ceux qui le présument, se seront fait illusion en voyant quelques affaires se traiter avec succès par des hommes qui ne se sont pas élevés au-dessus des notions vulgaires ; mais quand les matières se compliquent et que les aperçus deviennent plus fins, il ne suffit plus des simples lumières que fournit le bon sens naturel, pour trouver la solution des questions proposées. On se tromperait également, en pensant qu’on peut se former par la pratique seule. L’agent diplomatique, du moment qu’il entre en fonctions, se trouve aux prises avec les faits et les choses de forme du moment. Il n’a plus guères le temps ni d’étudier, ni de faire de longues recherches pour approfondir les questions. Les faits qui passent sous ses yeux, ne font que charger sa mémoire sans l’éclairer, s’il ignore à quel principe ils se rapportent, et quelles sont les inductions raisonnables qu’il peut en tirer. L’expérience est sans contredit le fruit de la pratique, mais pour qu’on puisse l’utiliser, il faut qu’elle soit appuyée sur la théorie. (pp. 3-4)

L’agent politique représentant au-dehors la vigilance du gouvernement qui l’envoie, sa plus constante occupation doit être d’observer tout ce qui se passe sous ses yeux, de deviner, s’il le peut, ce qu’on lui cache, et de pressentir, autant qu’il est donné à la prudence humaine de le faire, les événemens prochains. (p. 125)

Autant le besoin d’une sage réserve impose à l’agent politique le devoir d’user de discrétion et de circonspection dans tout ce qu’il peut être dans le cas de communiquer à d’autres, autant d’un autre côté la fausseté lui est défendue. Outre que, malgré toutes les précautions, elle finit toujours par être découverte, les hommes qu’elle a abusés, victimes, dans leurs intérêts et dans leur amour propre, d’une confiance trompée, ne la pardonnent jamais. On fait gloire d’ailleurs de traiter avec un homme d’honneur, tandis qu’on se tient toujours en garde contre celui dont la bonne foi est douteuse. (p. 127)

Par suite du principe d’égalité naturelle dont jouissent, les uns envers les autres, tous les états indépendans, nul d’entre eux, quelque puissant qu’il soit, n’a droit de prétendre à des hommages ni à des honneurs particuliers, quoique tous soient autorisés à considérer comme lésion, des démonstrations positives de mépris, et des actes contraires à leur dignité. (p. 184)

Charles de Martens, Guide diplomatique, t. 1. Leipsic, 1832.

8 février 2011

Mais où vont nos impôts ?

Classé dans : Histoire, Littérature, Musique, Société — Miklos @ 1:37

L’air préféré d’Albertine – avant sa disparition, dont nous avons eu une magnifique interprétation par Jean-Laurent Cochet – était Le Biniou, « chanson bretonne (immense succès) », composée en 1856 par Émile Durand (1830-1903) sur des paroles d’Hippolyte Guérin. Ce qui, écrit Émile Bedriomo, signale son manque de profondeur ; il poursuit en citant Proust qui tient à se dissocier de goûts aussi déplorables : « Entendre du Wagner quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! ».

Cette chanson avait effectivement eu un grand succès, au vu de la renommée de ses interprètes successifs sur une longue période – Jules Lefort (« le baryton favori des concerts et des salons » dans les années 1860 qui l’avait lancée), Adolphe Maréchal (ténor lyrique belge) en 1898, [Albert-Désiré] Vaguet (« ténor de l’opéra ») après 1916… Les Mémoires de la société d’histoire et d’archéologie de Bretagne (vol. 82) indiquent que « la lithographie suggestive [de la couverture], réalisée par L. Denis d’après Bertrand, qui montre un jeune berger jouant du biniou avec à ses côtés une chèvre, a sa part de responsabilité dans le succès foudroyant et durable que rencontra cette œuvre. »

C’est en 1900 qu’est inaugurée la première ligne de métro parisien, Porte de Vincennes à Porte Maillot. Dans les années qui précéderont la Première guerre, s’ouvriront plus de 92 km de voies dont les travaux à ciel ouvert ne devaient manquer de causer de sérieux problèmes pour les parisiens. Le rapport avec le tube de Durand ? C’est à cette époque (on en trouve mention dans l’Apiculteur de 1913), que le chansonnier Paul Weil (1865-?, connu aussi sous le nom de Paul Briand) écrit Le Paveur du Métro sur l’air du Biniou, lui donnant ainsi une nouvelle jeunesse. Elle sera diffusée le 30 août 1929 à 20h45 (autant être précis) à la T.S.F. (comme on disait alors), sur Paris-P.T.T. (458 m., 0 kw 500), interprétée par La Houppa (dont le chapeau n’est pas sans rappeler celui de la mère légitime des Miss France), qui en profitera pour chanter aussi Elle bavardait chez la concierge et Le mariage démocratique, lors du Septième Gala rétrospectif des vieux succès français, organisé par la Chambre syndicale des Éditeurs de chansons.

Les paroles de cette nouvelle version méritent d’être citées, tant l’on y voit que les heures de travail et son efficacité, les grèves, les syndicats, les syndicats… étaient autant d’actualité il y a un siècle qu’ils le sont aujourd’hui.

On construit sous ma fenêtre
Une gare du métro
La lign’ neuf ou dix peut-être
Je n’sais plus quel numéro !
Je regard’ pour me distraire
Les travaux qui ne vont guère ;
Mais ce qui fait mon bonheur,
C’est d’contempler le paveur.

Ce paveur qui rigole
Creuse un petit trou
Pour mettr’ de la boue :
Les passants y dégringolent,
Mais qu’ils s’cass’ le cou,
L’ paveur s’en fout.

Le matin quand il arrive
L’ paveur crache dans ses mains,
Il n’a pas beaucoup d’salive,
Il r’tir’ trois pavés et geint ;
Mais neuf heur’ sonn’nt à l’horloge,
Alors le paveur déloge,
Et plantant un drapeau vert
Chez l’troquet va tuer l’ver,

Pendant qu’il boit sa fiole,
Sur ses trois pavés un cam’lot debout
Chant’ les chansons de Mayol.. e
Mais buvant son coup
L’ paveur s’en fout.

Quant il a liché sa goutte
L’ paveur sort de chez l’ chand d’ vins
Il voit l’ camelot, il l’écoute,
Il chante même au refrain
Puis quand l’ camelot se r’tire
Le paveur baille et s’étire,
Comme c’est l’heur’ de déjeûner
Il replac’ les trois pavés.

Et pendant qu’il digère
Passe un inspecteur galonné partout,
Il inspecte les trois pierres,
Puis son camp il fout
Je ne sais où.

Ainsi trois fois la journée,
Je vois depuis dix-huit mois
Ma rue pavée, dépavée,
J’ voudrais bien que ça change
Ça peut vous paraître étrange,
Le pavé de grès parfois
Fait place au pavé de bois.

Quand c’est l’ bois qu’on hasarde,
Il y a trois paveurs pour ce travail fou,
L’un prend les bouts d’ bois, les r’garde
Le deuxième itou
L’ troisième s’en fout.

Mais l’ paveur s’est mis en grève
Veut la r’traite à vingt-cinq ans ;
Il dit ce métier me crève
L’ Syndicat prend tout mon temps.
Je lui dis : bon fonctionnaire
Bouchez l’ trou qu’ vous v’nez d’ refaire,
Il me répond : Et ta sœur
Est-c’ qu’elle soign’ra mes douleurs ?

Les douleurs sont des folles
Mais vous contribuable êt’s encore plus fou,
Vous voudriez ma parole
Qu’on travaill’ pour vous,
Ah ! c’qu’on s’en fout.

Paul Weil

7 février 2011

« Voici voici voilà » (Laurie Anderson, Langue d’amour)

Classé dans : Actualité, Langue, Médias — Miklos @ 8:46

Dans sa rubrique potins people sur laquelle se précipite non pas uniquement la ménagère de cinquante ans mais l’internaute avide de savoir tout ce qui arrive aux grands de ce petit monde à l’instar du badaud qui se presse à la porte de tel club pour les apercevoir entrer ou sortir, donc dans sa rubrique potins people, voilà ce qu’écrit Voici :

« Je ne me suis mariée qu’une seule fois avec ce que j’ai cru être l’homme de ma vie, pensant vivre le véritable amour, pour m’apercevoir en finalité que vraisemblablement tout était faux, que tout n’avait été qu’illusion ». Ces mots douloureux pleins d’amertume et de nostalgie, ce sont ceux d’Anne Parillaud, ceux d’une femme anéantie par son divorce avec Jean-Michel Jarre.

Mariée une seule fois avant lui (avec Luc Besson, qui lui a offert le rôle de sa vie, Nikita), cette très jolie brune avait placé un espoir infini dans cette nouvelle histoire d’amour.

On avoue : on n’a jamais entendu parler de cette dame (qui, précise le canard, « n’a jusqu’alors jamais réussi à vivre sans homme », lot de bien de femmes et d’hommes soit dit en passant) avant son anéantissement. On avouera aussi ne pas suivre les aventures et nouvelles aventures de Jean-Michel Jarre. Ce que l’on trouve particulièrement intéressant dans cette news (ragot, en français), c’est le problème de logique qu’elle pose subrepticement :

1. La dame affirme ne s’être mariée qu’une seule fois avec celui qu’elle a cru être l’homme de sa vie.

2. Le (ou la) journaliste nous révèle qu’elle avait été mariée une seule fois avant lui, donc au total au moins deux fois.

De prime abord, on ne peut concilier (1) et (2) : a-t-elle été mariée en tout une seule fois ou deux ? Mais à une lecture plus attentive – ce genre de publication fait vraiment travailler les méninges – on constate que la première assertion signifie, en fait, qu’Anne Parillaud avoue n’avoir été mariée qu’une seule fois avec Jean-Michel Jarre, se différentiant ainsi d’autres stars qui ont pu épouser deux fois (ou plus) l’homme de leur vie à l’instar de Liz (Taylor) qui avait convolé avec Richard Burton le 15 mars 1964 et le 10 octobre 1975. Elle aussi, d’ailleurs, n’avait jamais réussi à vivre sans homme : six autres mariages avec six autres hommes de sa vie qu’on lui souhaite longue.

25 janvier 2011

Quand on range sa bibliothèque

Classé dans : Histoire, Humanités, Littérature, Livre — Miklos @ 3:11

Émile Deschanel : « Quand on range sa bibliothèque »
À bâtons rompus, variétés morales et littéraires
Paris, 1868

Un savant allemand, J.-J. Mader1, dans son amour pour les bibliothèques, a voulu leur créer des titres de noblesse et faire remonter l’origine des collections de livres jusqu’avant le déluge. Dans une dissertation intitulée : De Scriptis et Bibliothecis antediluvianis, il a cherché à démontrer qu’à cette époque déjà les hommes, qui étaient fort instruits dans tous les arts, possédaient des bibliothèques. Adam imposant des noms à tous les êtres, Seth et les fabuleuses colonnes sculptées par lui, enfin le prétendu livre d’Enoch, tels sont les faits qui lui ont servi de base pour échafauder ce paradoxe.

La bibliothèque dont il est le plus anciennement fait mention dans l’histoire proprement dite, est celle que le roi égyptien Osymandias2 avait placée dans son immense palais de Thèbes. Sur la porte de cette bibliothèque on lisait ces mots : Pharmacie de l’âme.

Pisistrate3 fonda chez les Athéniens la première bibliothèque publique. Xerxès, lorsqu’il s’empara d’Athènes, en fit enlever et transporter en Perse tous les livres. Longtemps après, le roi Séleucus Nicanor les rendit aux Athéniens.

Les Grecs qui se rendirent célèbres par les collections de livres qu’ils avaient formées furent, entre autres : Polycrate, tyran de Samos, Euclide l’Athénien, Nicocrate de Chypre, le poète Euripide, et surtout Aristote, dont la bibliothèque, après avoir appartenu à Théophraste et à Nélée, fut achetée par Ptolémée Philadelphe.

La plus fameuse bibliothèque de l’antiquité fut celle d’Alexandrie, fondée par Ptolémée Sôter, mort 283 ans avant notre ère. Encore s’en fallait-il beaucoup sans doute qu’elle ressemblât au British Museum ou aux bibliothèques de Paris.

Un savant homme et homme d’esprit4 disait : « La Seine est un fleuve qui coule entre quatorze bibliothèques ; à savoir : la bibliothèque de l’Arsenal, la bibliothèque du Jardin des Plantes, la bibliothèque Polonaise ; les bibliothèques de la Ville de Paris, de la Cour de cassation, des Avocats ; la bibliothèque Mazarine, la bibliothèque de l’Institut, du Louvre, du Conseil d’État, de la Chambre des députés, et la bibliothèque des Invalides, — sans oublier la bibliothèque de Charenton, sur les bords de la Marne. — O les bords heureux et charmants , s’écrie Jules Janin, qui contiennent tant de science ! Il faut compter aussi pour une bibliothèque, la plus utile et la plus clémente de toutes, la ceinture des quais, chargée de livres, de très-beaux et de très-bons livres, déchus de leur première splendeur, qui viennent chercher sur ces remparts un ami, un hôte, un sauveur. On peut dire, à coup sûr, sans faire une épigramme, qu’il y a plus de bel esprit, de sage philosophie et d’atticisme, répandus sur le parapet des quais de Paris5, que dans tout le reste de la France. Avec un peu de zèle et de soin, très-peu d’argent surtout, vous trouverez, dans ce Campo-Santo des vieux livres, tous les poèmes, toute l’histoire et tout le théâtre. Il abonde en facéties, recherches, contes, romans, traités de toute espèce ; et des sermons tant qu’on en veut. La théologie y coudoie l’histoire, et l’histoire, à son tour, y est débordée par les mathématiques. Tout ce qui s’est pensé, écrit, rêvé, parlé, discuté parmi nous, se rencontrerait du quai Voltaire au parapet du Pont-Neuf. »

« Un bon livre est un bon ami, » disait Bernardin de Saint-Pierre6. Et l’avantage est que de ces amis-là on peut remplir plus qu’une petite maison. Le désavantage est que, si l’on quitte la maison, ces amis-là ne vous suivent pas facilement. Lorsqu’il ne s’agit que de meubles, trois déménagements, dit le proverbe, valent un incendie7 ; lorsqu’il s’agit de livres, deux déménagements équivalent à tous les incendies du monde. Ni le patriarche Théophile ni le farouche Omar n’avaient besoin de faire brûler à deux reprises la bibliothèque d’Alexandrie ; ils n’avaient qu’à la faire déménager. C’est peut-être pour cette raison que la Bibliothèque de Paris ne peut se résoudre à changer de place, quoiqu’elle en manque absolument.

Les plus graves événements pour Bayle8 furent ses déménagements (en 1688 et 1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers.

Quelle débâcle, en effet, lorsque l’on est forcé de faire voyager une bibliothèque ! que de volumes perdus en route ! que d’exemplaires dépareillés ! quelle ruine !

Et pourtant il faut qu’ils nous suivent lorsque nous changeons de pays ! On ne travaille bien qu’avec ses livres à soi. Un pauvre homme dépensait en livres le prix de son dîner. « Mais, lui dit quelqu’un, si vous lisiez ces livres à la Bibliothèque ? — Je ne peux lire, répondit-il, que les livres que j’ai achetés. »

Seulement, les livres à soi, on les prête ; et, les livres prêtés, on les perd ! Livre prêté, livre perdu, c’est un proverbe9. Aussi admire-t-on la devise de Grollier10 : Grollieri et amicorum. « Ces livres sont à Grollier et à ses amis. » Il faut reconnaître, du reste, que ce Grollier est une exception : les bibliophiles n’aiment pas à prêter leurs livres.

Un jour que Gaspard Schopp11 priait. Gifanius12 de lui prêter un manuscrit de Symmaque, Gifanius lui fit cette réponse : « Me demander de prêter mon Symmaque, monsieur ! mais c’est comme si l’on me demandait de prêter ma femme ! » Perinde est atque uxorem meam utendam postulare !

On avait prêté à Victor Cousin13, lorsqu’il était ministre de l’instruction publique, un beau manuscrit de Malebranche. On le lui fit redemander inutilement, à plusieurs reprises ; il fit longtemps la sourde oreille ; si bien qu’à la fin on mit en campagne un homme presque aussi considérable que le ministre lui-même auquel il était chargé de réclamer formellement le manuscrit précieux. Alors Cousin refusa de le rendre. « Mais enfin, dit l’intermédiaire, ce manuscrit est à M…., qui vous l’a prêté ; il le réclame, il en a le droit. — Mon cher N…, répondit majestueusement le grand éclectique, il a son droit ; mais j’ai ma passion ! » Oncques ne rendit le manuscrit.

Le cardinal Passionei14, ayant pris à son service un bibliothécaire ignorant, disait à un de ses visiteurs, étonné d’un pareil choix : « Ma bibliothèque est mon sérail ; je la fais garder par mon eunuque…. »

Le fait est qu’on est dégoûté d’un livre banal, comme d’une femme banale.

On ne lit bien que dans ses livres à soi. On contracte mariage avec eux.

« Amis, disait Scaliger15, voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie ? eh bien, vendez vos livres ! »

L’honnête Patru16 s’étant vu forcé de vendre sa bibliothèque, le brave Boileau la lui acheta et la lui paya, en le priant de la lui garder jusqu’à sa mort.

L’impératrice Catherine de Russie fit la même chose pour Diderot. Lorsque celui-ci voulut marier sa fille, le seul enfant qui lui restât de quatre qu’il avait eus, il ne vit d’autre moyen de lui donner une dot que de vendre sa bibliothèque. L’impératrice Catherine, ayant été informée de ce projet, acheta la bibliothèque au prix de quinze mille livres, mais à la condition que Diderot la garderait sa vie durant, et elle lui donnait une pension de mille francs pour en être le bibliothécaire.

« Cette pension, oubliée à dessein, dit Mme de Vandeul, fille de Diderot, ne fut point payée pendant deux ans. Le prince de Galitzin (l’ambassadeur de Russie qui avait arrangé l’affaire) demanda à mon père s’il la recevait exactement ; il lui répondit qu’il n’y pensait pas, qu’il était trop heureux que Sa Majesté impériale eût bien voulu acheter sa boutique et lui laisser ses outils. Le prince l’assura que ce n’était pas sûrement l’intention de l’impératrice, et qu’il se chargeait d’empêcher un plus long oubli. En effet, mon père reçut quelque temps après cinquante mille francs, afin que cela fût payé pour cinquante ans. »

Diderot voulut aller remercier en personne l’impératrice à Saint-Pétersbourg. Elle l’y reçut avec toute la grâce imaginable. Elle essaya même de l’y retenir pour toujours, et lui fit des offres brillantes ; mais Diderot les refusa.

Étudier dans les Bibliothèques publiques, c’est vivre à l’auberge ; on a affaire aux livres de tout le monde, livres plus ou moins souillés, maculés ; on n’en peut user qu’à son tour, après ou avant tel ou tel lecteur ; ils passent par toutes les mains ; ils ne s’attachent pas à vous, on ne s’attache pas à eux ; on vit avec eux d’aventure, au jour le jour, dans un commerce banal et sans intimité. Mais, quand on retrouve ses livres à soi, ceux qu’où connaît depuis sa jeunesse et depuis son enfance, ceux qu’on a conquis au collège par son travail, ceux qu’on a amassés peu à peu par livraisons avec le fruit de ses épargnes, avec ses semaines d’écolier, quel vrai plaisir ! quelle joie vive ! comme on les fête ! comme on les reconnaît ! On les a feuilletés cent fois ; on a fait ici une corne, là une marque de crayon, là un cri d’admiration sympathique, là une réfutation véhémente ; partout on a laissé quelque chose de soi, de son cœur ou de son esprit ; un papier, un brin d’herbe, un parfum d’autrefois ! On retrouve parmi les feuillets mille souvenirs endormis, qui tout à coup se réveillent. Les voilà donc ces livres, dont on fut tant privé ! On voudrait les embrasser tous, on embrasse du moins son Homère. Justement le voici qui vous tombe sous la main !

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle !

Mais tous les autres sont là, en monceau, sur le parquet : comment s’y reconnaître? On les contemple longtemps ainsi, mea regna17 ! Puis on commence à les trier peu à peu, à les grouper deçà delà. On fait le relevé de ses pertes. Pour aller des uns aux autres à travers la chambre, on en forme des plates-bandes, séparées par des allées. Ces allées n’ont pas la régularité ennuyeuse des jardins royaux de Le Nôtre ; ce sont plutôt celles d’un jardin anglais plein de mouvement et de caprice. Dans cette première opération, dans ce débrouillement du chaos, où l’on joue le rôle du démiurge, on ressent déjà des plaisirs bien vifs. On revoit successivement toutes ces vieilles connaissances, tous ces vieux compagnons de misère ou de gloire. On leur dit un mot à chacun, chacun vous répond quelques lignes. Cela dure plusieurs jours. Mais combien, hélas ! manquent à l’appel !

Les voilà groupés à peu près. Il faut, secondement, les ranger en bon ordre sur les rayons de la bibliothèque. Mais qu’appelle-t-on le bon ordre ? et comment doit-on les classer ? Sujet important de méditations, qui se représente à chaque déménagement, et dont la solution, à chaque fois, varie. Donnera-t-on le pas à la littérature, ou à la science ? La littérature enchante la vie ; la science l’explique : laquelle des deux mérite le premier rang ? Dans la littérature elle-même, qui placer d’abord ? La poésie, ou bien l’histoire ? Dans l’ensemble, quel ordre suivre ? L’ordre chronologique, ou l’ordre logique ? Mettrez-vous, par exemple, en vous asservissant aux dates et aux délimitations de pays, les Orientaux tout seuls, les Grecs tout seuls, les Latins tout seuls, les Français tout seuls, les Anglais tout seuls, et ainsi de suite, — rien que les textes? — Ou placerez-vous à côté de chaque texte les volumes modernes qui en renferment la traduction, l’interprétation, les commentaires ? Mais cela vous mènera loin ! La littérature, en ce cas, a pour appendices la philologie et la critique, qui à leur tour tiennent par tant de côtés à l’histoire : où sera la limite de ces divers royaumes ? Comment resterez-vous dans l’ordre chronologique si l’ordre logique vous entraîne ainsi ? Comment garderez-vous les limites des genres ? Et, si vous ne les gardez pas, que deviendrez-vous ? Mais, d’autre part, l’ordre chronologique pur et simple c’est le morcellement, c’est l’isolement, c’est la mort, c’est le système cellulaire appliqué aux auteurs. En cela comme en toute chose, il faut donc trouver la moyenne.

Que faire ? on hésite, on essaye, on recommence vingt fois, on change encore d’avis. Quand on a le temps, cette flânerie occupée est très-agréable. Ranger une trentaine de volumes par jour, l’un portant l’autre, cela suffit : c’est un plaisir alors, et non une fatigue. On prend dans ses mains tour à tour chacun de ses livres chéris. On goûte à chacun ; on voudrait les dévorer tous ! Ah ! si l’on avait du moins deux cerveaux, deux paires de mains et deux paires d’yeux ! La vie est si courte ! Combien de fois n’a-t-on pas formé ce souhait !

On refait connaissance avec tous ses auteurs. Ce sont d’anciens amis qu’on avait perdus de vue, et qu’on retrouve tout à coup réunis dans une fête ! Quels serrements de mains ! quelles effusions ! comme en une minute, on répare le temps perdu ! On prend, les uns après les autres, tous ses poètes, tous ses philosophes bien aimés. En essuyant et en battant chaque volume avant de le placer sur les rayons, on l’ouvre malgré soi, quoiqu’on veuille aller vite. Un pied sur l’escabeau, l’autre par terre, on écrème ainsi bien des choses : une charmante comparaison d’Homère, le Suave mari magno de Lucrèce18, le dernier discours de la Didon de Virgile, l’Ode de Sappho à une femme aimée, imitée par Catulle, délayée par Boileau, étriquée par Delille ; une page de Cicéron par-ci, deux pages de Sénèque par-là.

Sénèque, Lucain, Tacite, enfin les écrivains des littératures avancées, hauts en couleur et en saveur, en sont comme la venaison, quelquefois un peu faisandée. Cicéron, et ceux de la même sorte, en sont le pot-au-feu classique. Ce n’est pas que je fasse fi du pot-au-feu, quoi qu’en dise Brillat-Savarin. Ce grand artiste me paraît, au contraire, avoir énoncé sur ce point une erreur aristocratique, que beaucoup de gens répètent d’après lui, sans avoir les mêmes excuses. Mon avis à moi est qu’il faut aimer tour à tour le pot-au-feu et la venaison, Cicéron et Sénèque, Quintilien et Tacite, et que les uns aussi bien que les autres plaisent aux gens de goût et aux gourmets par des raisons diverses.

Je pourrais là-dessus vous alléguer Montaigne ; mais j’aime mieux regarder avec vous comment cet égoïste aimable passe son temps dans sa librairie. Il appelle ainsi sa bibliothèque. « Chez moi, dit-il, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où, tout d’une main, je commande mon ménage : je suis sur l’entrée, et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et, dans la plupart, des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : tantôt je rêve, tantôt j’enregistre, et dicte, en me promenant, mes songes que voici. — Elle est au troisième étage d’une tour. Le premier c’est ma chapelle, le second une chambre et sa suite, où je me couche souvent pour être seul. Au-dessus, elle a une grande garde-robe. — C’était, au temps passé, le lieu le plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. — A sa suite est un cabinet assez poli, capable à recevoir du feu pour l’hiver, très-plaisamment percé. Et, si je ne craignais non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, j’y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long, et douze de large, à plain-pied ; ayant trouvé tous les murs montés, pour autre usage, à la hauteur qu’il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment si je les assieds ; mon esprit ne va pas seul comme si les jambes l’agitent. Ceux qui étudient sans livre en sont tous là. — La figure en est ronde, et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siége ; et vient m’offrant en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés sur des pupitres (rayons) à cinq degrés, tout à l’environ. Elle a trois vues de riche et libre prospect, et seize pas de vide en diamètre. En hiver, j’y suis moins continuellement : car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom (Montaigne), et n’a point de pièce plus esventée que celle-ci ; qui me plaît d’être un peu pénible et à l’écart, tant pour le fruit de l’exercice que pour reculer de moi la presse (la foule). C’est là mon siége : j’essaye à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale et filiale et civile. »

Quelle volupté délicate pour l’esprit, de pouvoir disposer en maître de tout ce que le monde littéraire a jamais produit d’idées et de formes ! On attrape, en courant, un psaume de David, un sonnet de Pétrarque, une sentence de Marc-Aurèle, une poésie de Victor Hugo, une scène de Calidasâ19, une de Shakespeare, une de Molière, une page de Démosthène, une de Bossuet, une de George Sand, une de Pétrone, une de Sterne, une de Balzac. Bien n’est charmant, rien n’est friand comme de goûter ainsi très-vite à tant de mets différents et choisis. On fait comme Horace et comme l’abeille de Matine,

ego, apis Matinae
More modoque…20

On voltige parmi ces arbres et ces fleurs ; on en pompe le suc précieux.

Selon ce qui vous tombe sous la main, on est poète ou philologue ; on reflète tout ce qu’on rencontre. Quand on en est aux vieux bouquins, aux curiosités typographiques, on devient antiquaire pour un instant. — Voici la vieille Bible à gravures sur bois, édition de Lyon, année 1554, où l’on voit Eve sortant de la côte d’Adam, avec des cheveux de furie21. Dieu, qui porte une couronne à pointes, ainsi qu’un roi mérovingien, la bénit de la main droite avec deux doigts, comme un évêque ; de la main gauche il l’attire à lui, pour achever de la dégager du côté d’Adam, qui dort tout son soûl. — On voit, plus loin, l’échelle de Jacob : Dieu, du sein des nuages, la tient par l’échelon d’en haut, pour aider les anges à monter. Dieu, cette fois, porte la tiare, comme un pape.

Voilà, d’autre part, une édition plus ancienne encore, et aussi à gravures sur bois, de la Métamorphose d’Ovide (sic), traduite en vers français de dix syllabes par Clément Marot. Le dessinateur ingénieux, ayant à représenter entre autres choses le chaos, la confusion de tous les éléments avant la création du monde, — sujet obscur, il faut en convenir, — n’a trouvé rien de mieux, après avoir tracé toutes sortes de lignes bizarres, que de graver, au beau milieu de tout cela, en grosses lettres capitales, le nom de ce qu’il voulait faire, a savoir le mot grec ΧΑΩΣ22. Et pourquoi en grec, je vous prie ? Apparemment parce qu’Ovide, le poète traduit par Marot, écrivait en latin ! A moins que ce ne soit pour figurer au lecteur, par des caractères ordinairement moins connus de lui, un sujet comme le chaos, dont on ne peut se faire une idée ?

Voilà maintenant, du même Clément Marot, les Psaumes de David mis en ryme françoise, et destinés à être chantés par les dames de la cour de François Ier sur les airs de vaudeville du temps ! La musique est notée en tête de chaque psaume. Ne rions pas trop de ces disparates. Aujourd’hui même, dans les recueils de cantiques mis entre les mains des enfants pour les préparer à la première communion, ne voyons-nous pas des timbres d’air ainsi désignés : Dans un verger Colinette. Que ne suis-je la fougère ! C’est l’amour, l’amour, l’amour ? Cela est très-naïf et très-innocent.

Voilà encore, parmi nos richesses archéologiques, le beau petit volume Plantin microscopique, demi-in-32, contenant Lucile, Catulle, Horace, Tibulle, Properce, Juvénal, Perse, et quelques pièces détachées d’autres poètes ; bref plus de sept auteurs latins dans ce seul petit livre diamant ! — Enfin voilà les jolis volumes du Pantagruel Elzevir, grand in-32 ou petit in-18. N’est-ce pas, par hasard, de ces charmants bijoux que le bon M. Oldbuck, l’antiquaire de Walter Scott, parle avec tant de feu et de fierté à son ami M. Lovel ?

« Ces petits Elzevirs sont les trophées de maintes promenades que j’ai faites le soir comme le matin dans Cowgate, Canongate, le Bow et Sainte-Mary’s-Wynd, en un mot partout où il se trouvait des troqueurs, des revendeurs, des trafiquants en choses rares et curieuses. Que de fois j’ai marchandé jusqu’à un demi-sou, de crainte qu’en accordant trop aisément le premier prix qu’on me demandait, je ne fisse soupçonner la valeur que j’attachais à l’ouvrage ! Que de fois j’ai tremblé que quelque passant ne vînt se mettre entre moi et ma prise I Que de fois j’ai regardé le pauvre étudiant.en théologie, qui s’arrêtait pour ouvrir un livre sur l’étalage, comme un amateur rival ou un libraire déguisé ! Et puis, monsieur Lovel, quelle satisfaction de payer le prix convenu et de mettre le livre dans sa poche, en affectant une froide indifférence tandis que la main frémit de plaisir ! Quel bonheur d’éblouir les yeux de nos rivaux plus opulents en leur montrant un trésor comme celui-ci (ouvrant un petit livre enfumé, du format d’un livre d’heures), de jouir de leur surprise et de leur envie, en ayant soin de cacher sous un voile mystérieux le sentiment de son adresse et de ses connaissances supérieures ! Voilà, mon jeune ami, voila les moments de la vie qu’il faut marquer d’une pierre blanche, et qui nous payent des peines, des soins et de l’attention soutenue, que notre profession exige plus que toutes les autres ! »

Mais laissons l’archéologie ; rangeons les poètes ! Dans ce remue-ménage général des œuvres de tous les pays et de tous les temps, mille rapprochements imprévus, grands et petits, naissent et se présentent d’eux-mêmes. En face de la Clytemnestre d’Eschyle et de la Médée d’Euripide, on voit se dresser lady Macbeth. En face d’Oreste, c’est Hamlet : l’un et l’autre venge son père tué par sa mère. En face d’Antigone, c’est Cordélia : l’une et l’autre conduit son vieux père aveugle. En face du roi Lear de Shakespeare, c’est le père Goriot, de Balzac ; ou bien, mais à quelle distance ! les Deux gendres, de M. Etienne23. En face de Desdémona, c’est Zaïre. On étudie alors, très-vite et très-bien, comment Othello devient Orosmane, comment Iago devient Corasmin24, desinit in piscem25 ! comment du mouchoir de Desdémona Voltaire fait un voile à Zaïre, et démarque avec soin le linge qu’il a pris. On s’aperçoit aussi que le dénouement de cette pièce du poète anglais est le même que celui du drame indien, le Chariot de terre cuite26, et qu’Othello étouffe Desdémona, comme Samsthanaka étouffe Vasantaséna. Puis, voilà qu’on trouve une certaine ressemblance entre le commencement du premier acte de l’Iphigénie d’Euripide et de Racine, où Agamemnon éveille son esclave, et le commencement du deuxième acte du Jules César de Shakespeare, où Brutus éveille le sien. On compare la première scène de la Princesse d’Elide dans Molière, avec la première scène de Phèdre, dans Racine, en voyant qu’Arbate donne à Euryale les mêmes conseils sur l’amour que Théramène à Hippolyte. On vient encore à comparer, dans Racine et dans Molière, Néron caché derrière le rideau et Orgon caché sous la table, puis Mithridate et Harpagon trompant chacun son fils par une feinte, pour tirer de lui, par un faux consentement de mariage, l’aveu d’un amour rival du leur. En même temps, se rapproche de cette double scène, celle de Louis XI près du paravent, dans les mémoires de Commynes, et de Charles-Quint dans l’armoire, au premier acte d’Hernani. La différence entre ces morceaux est seulement dans le ton et les accessoires. Mais, entre le discours de Mariane se jetant aux pieds d’Orgon et le discours d’Iphigénie se jetant aux pieds d’Agamemnon, celle-ci suppliant son père de ne pas la conduire a l’autel pour lui donner la mort, celle-là suppliant le sien de ne pas l’y conduire pour lui donner Tartuffe, cette simple différence de ton existe-t-elle ? Non, la mélopée est la même dans les deux passages ; les vers de Molière, en cet endroit, sont raciniens.

Ainsi les œuvres de tous les poètes, rapprochés tout a coup, s’éclairent les unes les autres d’un jour nouveau, et prennent des aspects imprévus. Tantôt on découvre que l’auteur de Mithridate27 s’est inspiré, pour sa Monime, de la Déjanire des Trachiniennes de Sophocle ; tantôt on voit qu’il a emprunté quelque chose à l’Eunuque de Térence pour son Andromaque, dans la scène entre Pyrrhus et Phénix ; et qu’ainsi, tandis que le paresseux La Fontaine se contentait de copier un peu servilement cette comédie, sous le même titre, l’industrieux Racine trouvait moyen d’en détourner quelque chose pour sa tragédie.

Rangeons maintenant les historiens ! Qu’on a de peine à se défendre de les reparcourir tous à la fois, depuis Hérodote jusqu’à Michelet, depuis Thucydide jusqu’à Augustin Thierry ! En ouvrant les journaux romains, recueillis par Victor Leclerc, je tombe sur les imprécations du Sénat après la mort de Commode, morceau terrible, étrange, fulgurant, dont on nous saura gré de transcrire quelques lignes :

« Pour l’ennemi de la patrie point de funérailles ! Pour le parricide point de tombeau ! Que le parricide soit traîné ! Que l’ennemi de la patrie, le parricide, le gladiateur soit mis en pièces dans le spoliaire28 ! Ennemi des dieux, bourreau du Sénat ; ennemi des dieux, parricide du Sénat ; ennemi des dieux et du Sénat, le gladiateur, au spoliaire ! Au spoliaire le meurtrier du Sénat ! Au croc le meurtrier du Sénat ! Au croc le meurtrier des innocents ! Pour l’ennemi, pour le parricide, point de pitié !…

» Que le parricide soit traîné ! nous t’en prions, Auguste, que le parricide soit traîné !… Exauce-nous, César : les délateurs aux lions ! Exauce-nous, César : Spératus29 aux lions ! Honneur à la victoire du peuple romain !… »

Et cela continue de ce train pendant deux ou trois pages ! — Quelle est la tragédie, — je le demande, — quelle est la tragédie antique ou moderne, quel est le drame, soit d’Eschyle, soit de Calderon, soit de Shakespeare, soit de Schiller, qui jamais fit entendre des accents si terribles? Quel est le chœur lyrique ou dramatique qui jamais approcha de ces historiques imprécations? Ces cris effrayants ! ces répétitions acharnées ! cette rage de vengeance ! ce mouvement cru ! ce trot saccadé de la fureur ! On voit le cadavre du tyran traîné par les rues aux gémonies, au spoliaire ! on sent le croc qui entre dans la chair !

C’est Lampride qui nous a conservé, d’après Marius Maximus, ce curieux morceau. Seule la chanson des Gueux, au seizième siècle, soutiendrait peut-être la comparaison.

En rangeant et en parcourant les soixante-douze tomes de Voltaire, on rencontre ce passage dans l’Homme aux quarante écus :

« Ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son âme ; la conversation la dissipe, le jeu la resserre…. Comme le bon sens de M. André s’est fortifié depuis qu’il a une bibliothèque ! Il vit avec les livres comme avec les hommes ; il choisit, il n’est jamais la dupe des noms. Quel plaisir de s’instruire et d’agrandir son âme pour un écu, sans sortir de chez soi ! »

Voilà les excursions que l’on fait, voilà les pointes que l’on pousse à droite et à gauche. Les heures, dans ce doux passe-temps, s’envolent sans qu’on y pense. Rien n’est plus attachant que cette occupation : vous ne pouvez vous en déprendre ; vous en perdez le boire et le manger ; vous ne mangez que de la prose et vous ne buvez que des vers. — On veut en rester là pour aujourd’hui, le dîner est prêt, votre femme attend, — bah ! classons encore cet ouvrage ! Encore ces deux volumes-ci ! Encore celui-là !… Perché sur l’escabeau, comme maître Corbeau, tenant dans son bec un fromage, on passerait une semaine entière dans cette position délicieuse autant qu’incommode ! Quelquefois on oublie qu’on est juché si haut, tant la lecture qu’on fait ainsi en l’air est captivante ! En admirant un beau passage, tout à coup on perd l’équilibre, on ouvre un large bec, on laisse tomber sa proie, on tombe soi-même avec le volume ; on veut se rattraper, on s’agrippe au rayon, le rayon, trop chargé sur le devant, chavire à son tour ; tous les volumes déjà rangés s’écroulent ! C’est à recommencer. On ne s’en plaint pas, au contraire ! On se ramasse, on se reperche, on se remet à la besogne plus avidement que jamais ! Tant les livres, nos livres à nous, ont de puissance pour nous fasciner !

Mainte journée s’écoule ainsi. Comme vous pouvez croire, l’ouvrage ne va pas vite. C’est la tapisserie de Pénélope. Rien de plus épicurien que ce vagabondage littéraire, que cette école buissonnière à travers les lauriers sacrés, la douce prairie d’asphodèle, et les chastes bosquets des Muses « qu’arrose la sainte pudeur, » comme dit l’Hippolyte d’Euripide. Allons, allons ! Encore un coup d’œil par-ci, encore un coup d’œil par-là ! Encore ce passage, encore cette page ! On furète de tous côtés, on flaire les choses curieuses ; on acquiert une faculté singulière, celle de lire, en quelque sorte, par intuition, et de tomber précisément sur les pages intéressantes. — En voici une qu’il est bon de citer, vous trouverez qu’elle en vaut la peine. Ces quelques chiffres en disent plus, sur les absurdités de ce qu’on appelle l’ancien régime, que bien des discours.

État d’aucunes charges de la maison du roi,

supprimées par l’édit enregistré le 9 mai 1789.

Le grand fauconnier de France

300 000

livres,

Le capitaine du second vol, pour corneille

50 000

Le capitaine des deux vols, pour milan

90 000

Le capitaine du vol, pour héron

110 000

Le capitaine des quatre vols, pour champ et rivière, pie et lièvre

120 000

Le grand louvetier de France

200 000

Le premier écuyer

400 000

10 écuyers servant par quartier, à 48 000

480 000

42 grands valets de pied, à 8000

336 000

16 valets de chambre, à 30 000

480 000

6 huissiers de la chambre, à 60 000

360 000

1 porte-manteau ordinaire 60 000 —

60 000

6 porte-manteaux, à 36 000

216 000

4 tapissiers, à 16 000

64 000

1 barbier ordinaire

60 000

4 barbiers, à 30 000

120 000

2 porte-chaises d’affaires, à 15 000

30 000

8 valets de garde-robe, à 25 000

200 000

1 cravatier

60 000

5 porte-meubles de la chambre, à 6000

30 000

Total

3 766 000

livres

Ainsi pour la barbe seule du roi, il en coûtait au bon peuple français 180 000 ! A ce prix-là, était-ce le roi, ou le peuple, qui était rasé ? Et que dites-vous des 60 000 livres, rien que pour mettre la cravate à Sa Majesté? et que pensez-vous des 30 000 livres jetées dans la chaise d’affaires ? Ce qu’il faut entendre par cette chaise d’affaires, allez le demander au Dictionnaire de l’Académie : n’agitons point cette matière30. — Franchement, est-ce que tout cela n’est pas aussi scandaleux que ridicule ? Et comprend-on qu’il y ait encore aujourd’hui quelques hommes assez obstinés ou assez aveugles pour regretter cet ancien régime sous lequel florissaient de telles stupidités ? Apparemment ce sont les gens qui, l’ordre de choses une fois restauré, ambitionneraient l’honneur grand de remplir de pareilles charges ! charges est bien le mot, dans son triple sens !

Enfin la bibliothèque est rangée. Tous les volumes sont à leur place. On les voit tous et chacun à la fois. Pas un qui se cache dans un coin ! pas un qui échappe à la vue ! pas un qui ne soit présent à l’esprit comme aux yeux ! On leur a fait leur toilette à tous : ils reluisent à qui mieux mieux ! On voudrait pouvoir les reprendre tous, un à un, et les lire alors méthodiquement ! Mais par qui commencer, grand Dieu ! dans cette multitude infinie ? Celui qu’on choisira d’abord prendra pour lui seul une grande part du temps qu’on voudrait partager à tous. Pendant qu’on le lira, les heures passeront, les jours, les mois peut-être ! Durant ce temps, nos yeux s’habitueront à l’arrangement des volumes dans le casier. Toute cette foule de livres, qui paraît à présent si vivante et si remuante, à l’instant où l’on vient de leur parler à tous, reprendra peu à peu sur les rayons tranquilles un air monotone et silencieux. La physionomie de chacun s’effacera. Tous les dos se confondront. Il se fera de leurs couleurs diverses une harmonie vague et neutre, qui endormira les yeux peu à peu. Il semble, pour l’instant, que ces mille volumes s’agitent, s’avancent, s’offrent à l’envi, et gazouillent autour de vous. Bientôt ils vous paraîtront muets, immobiles, inanimés. Vous ne les distinguerez plus tous et chacun comme aujourd’hui ; vous les regarderez sans les voir, avec des yeux d’habitude. Aujourd’hui votre bibliothèque est vivante et charmante ; bientôt elle redeviendra morne et semblera morte. — On lit si lentement ! les jours sont si courts ! la vie si fugitive ! le corps si faible ! le cerveau si fragile !… O homme ! atome avide !… « Roseau pensant ! »31


1 Joachim Johann Mader (1626-1680). Historien à Hanovre.

2 Ramsès II. « Selon Diodore de Sicile, le premier qui fonda une Bibliothèque fut Osymandias, successeur de Prothée et contemporain de Priam, Roi de Troie. Piérius dit que ce Prince aimait tant l’étude, qu’il fit construire une bibliothèque magnifique, ornée des statues de tous les Dieux de l’Égypte, et sur le frontiscipice de laquelle il fit écrire ces mots, le trésor des remèdes de l’âme ; mais ni Diodore de Sicile ni les autres historiens ne disent rien du nombre de volumes qu’elle contenait ; autant qu’on peut en juger, elle ne devait pas être fort nombreuse, vu le peu de livres qui existaient pour lors, et qui étaient tous écrits par les prêtres ; car pour ceux de leurs deux Mercures qu’on regardait comme des ouvrages divins, on ne les connaît que de nom, et ceux de Manethon sont bien postérieurs au temps dont nous parlons. » (Denis Diderot, article « bibliothèque » in Dictionnaire encyclopédique, Paris 1821.). Le Piérius que cite Diderot est Giovan Pietro della Fosse (1477-1558), qui prit le nom de Valeriano Bolzani. Sous le nom de Giovanni Pierio, il avait publié en 1556 à Bâle un traité en latin relatif aux hiéroglyphes, Hieroglyphica, sive De sacris Aegyptiorum, aliarumque gentium Iannis Pierii Valeriani Bolzanii Bellunensis. (Source : Présence de l’Égypte, Presses universitaires de Namur)

3 Pisistrate (-600 env. – -528). Homme d’État athénien.

4 Jules Janin. (Cf. Travaux de l’Académie nationale de Reims, volumes 55-56, p. 77. F. Michaud, 1875.)

5 Chez les bouquinistes.

6 « Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les chemins de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami. » (Paul et Virginie)

7 Source probable : Benjamin Franklin (“Three Removes is as bad as a Fire”, in l’introduction à The Way to Wealth).

8 Pierre Bayle (1647-1706). Philosophe et écrivain, auteur du célèbre Dictionnaire historique et critique.

9 Édouard Rouveyre, dans son Connaissances nécessaires à un bibliophile (1899), écrit à ce propos : « Guilbert de Pixérécourt a formulé ce dicton dans ces deux vers :
                Tel est le triste sort de tout livre prêté,
                Souvent il est perdu, toujours il est gâté. »

10 Jean Grolier de Servières (1479-1565). Bibliophile français d’origine lyonnaise.

11 Gaspar (ou Caspar) Schopp(e) (connu aussi sous le nom latin de Scioppius) (1576-1649). Philologue et théologien allemand.

12 Hubertus (ou Obertus) Gifanius (ou Giffen) (1534-1604). Humaniste et juriste allemand.

13 Victor Cousin (1792-1867). Philosophe et écrivain, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, ministre de l’instruction publique dans le cabinet Thiers (1840).

14 Domenico Silvio Passionei (1682-1761). Cardinal italien. À partir de 1755, bibliothécaire du Saint-Siège.

15 Joseph Juste Scaliger (1540-1609). Philologue français.

16 Olivier Patru (1604-1681). Écrivain, ami de Boileau (qui composa son épitaphe). La vente de sa bibliothèque à Boileau a fait l’intrigue d’une comédie de Joseph Pain, Le Procès, ou la Bibliothèque de Patru (1802).

17 Mon domaine, mon royaume (enfin retrouvé). Allusion à Virgile :
                Post aliquot, mea regna videns, mirabor aristas
 
(« Les reverrai-je encore après quelques temps, ces moissons, ces champs qui étaient mon domaine ? »), Bucoliques. I. 70.

18               Suave mari magno, turbantibus aequora ventis,
                E terra magnum alterius spectare laborem :
                Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas
                Sed quibus ipse malis careas quia cernera suave est. » (Lucrèce, Poème de la nature, II, 1)

Il est doux de contempler du rivage les flots soulevés par la tempête et le péril d’un malheureux qu’ils vont engloutir. Non pas qu’on prenne plaisir à l’infortune d’autrui ; mais parce que la vue des maux qu’on n’éprouve point est consolante. (Traduction de Lagrange)

19 Kâlidâsa (Ve s. avant J.-C.). Poète et dramaturge sanskrit.

20 Horace, Odes IV.2 (« Mais ainsi que du thym l’abeille de Matine cueille, en peinant, les sucs délicieux, moi, près des eaux, dans l’ombreuse retraite du frais Tibur, je forge, humble poète, des vers laborieux » Trad. Ulysse de Séguier).

21 Basée sur la Bible de Genève de J. Gérard (1540) dont avait été supprimée la préface de Calvin, elle comprenait des gravures sur bois de Bernard Salomon (« le petit Bernard », ~1508-~1561), célèbre illustrateur lyonnais.

22 Chaos.

23 Charles-Guillaume Étienne (1777-1845). Dramaturge français. « …les Deux Gendres, cette pièce qui a fait tant de bruit et soulevé tant de querelles littéraires lors de son apparition. Tous les grands critiques du temps , Hoffmann , Geoffroy descendirent dans la lice et rompirent une lance en faveur de M. Etienne contre les méchantes langues qui l’accusaient d’avoir pillé sa comédie dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, intitulé Conaxa ou plutôt Onaxa. M. Etienne niait avoir eu connaissance du manuscrit, mais on lui en opposait une dixaincde vers, insignifians du reste, qui se trouvaient textuellement reproduits dans sa pièce. Il se trouvait par une fâcheuse coïncidence que M. Étienne avait en en main une variante de ce manuscrit, dans lequel il avait pris son sujet, et quelques vers sans importance. Tout Paris s’insurgea contre l’auteur des Deux Gendres, et l’accusa de plagiat. (…) Qu’importe que M. Étienne ait pris le sujet de la comédie des Deux Gendres dans le manuscrit d’un jésuite de Rennes ou de Bordeaux, comme on a essaye de le prouver, ou bien qu’il ait voulu refaire les Fils ingrats de Piron, exilés depuis longtemps du répertoire ? M. Etienne a-t-il composé une comédie de mœurs, intéressante, écrite avec esprit et goût ? Oui. Eh bien ! que veut-on de plus ?… Qui reproche à Molière d’avoir repris son bien dans le domaine de Cyrano de Bergerac, à Virgile d’avoir déterre des perles dans le fumier d’Ennius, non pas que nous comparions M. Étienne à Virgile et à Molière; nous ne lui faisons pas cette plaisanterie, mais nous le félicitons sincèrement d’avoir tiré une comédie honnête et bien faite d’un manuscrit ignoré et toujours destiné à l’être, si les succès de M. Etienne ne lui avaient suscité une foule d’ennemis, comme c’est d’usage dans la république des lettres. » (L’Artiste, 1837)

24 Orosmane, Soudan de Jérusalem, et Corasmin, officier du Soudan : personnages de Zaïre de Voltaire.

25 Horace, L’Art poétique, I.4 : « Supposez qu’un peintre ait l’idée d’ajuster à une tête d’homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes ; si bien qu’un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson ».

26 Ou Mricchakatika, drame sanscrit à rebondissements attribué au roi Cûdraka (ou Shûdraka). Adapté en 1895 pour le Théâtre de l’Œuvre par Victor Barrucand, ce texte décrit les aventures de Vasantasena, belle courtisane, poursuivie des assiduités du cruel prince Samsthanaka.

27 Jean Racine (1639-1699).

28 Endroit attenant au cirque romain, où les gladiateurs dont les blessures paraissaient incurables étaient mis à mort. (Supplément au dictionnaire de l’Académie française, 1835)

29 Un des martyrs scillitains, jugés et exécutés à Carthage en 200. (Source : Benjamin Aubé, Revue historique, XI, 1879)

30 Louable, évidemment. Il s’agit de la chaise percée.

31 Blaise Pascal : « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »

27 décembre 2010

Pas de salisettes !

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 21:01

Du temps – et du lieu – où j’étais enfant, il n’y avait pas de petites filles (ni de grandes) qui s’appelaient Lisette, impossible donc de deviner l’orthographe correcte du Padessalisette ! qu’on prenait plutôt comme une injonction à plus d’hygiène.

Maintenant qu’on sait, on se demande bien qui était cette Lisette pour qu’on l’interpellât ainsi au fil des siècles. Lorédan Larchey, dans ses Excentrictés du langage publié dans les années 1860, écrit :

Pas de ça, Lisette : Formule négative due sans doute à la vogue de cette chanson connue: Non! non! vous n’êtes plus Lisette, etc. — « Un jeune drôle fait la cour à ma nièce… pas de ça, Lisette! » — Ricard.

La chanson dont il s’agit ici est due au célèbre Béranger et s’intitule en fait Ce n’est plus Lisette. Elle commençait ainsi :

Quoi ! Lisette, est-ce vous ?
Vous, en riche toilette !
Vous, avec des bijoux !
Vous, avec une aigrette !
    Eh ! non, non, non,
Vous n’êtes plus Lisette,
    Eh ! non, non, non,
Ne portez plus ce nom.

Elle date sans doute de 1821. On ne peut éviter de la comparer avec la charmante Pourquoi t’es-tu teinte, Philaminte ? de Mireille et de Jean Nohain (qui se poursuit ainsi : J’aimais bien mieux ta vieille teinte, j’aimais bien mieux tes vieux cheveux… pour se terminer comico-tragiquement pour la belle) quelque 110 années plus tard.

La chanson de Béranger se chantait, d’après son sous-titre, sur l’air de Eh ! non, non, non, vous n’êtes pas Ninette, refrain de l’Épigramme contre les coiffures à la Ninon :

Pour se mettre en renom
Chez nous mainte coquette
Se transforme en Ninon ;
Mais près d’elle on répète :
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninette ;
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninon.

On la trouve dans Encore un ballon, ou Chansons et autres poésies nouvelles d’Armand-Gouffé, pour faire suite aux Ballon d’Essai et Ballon Perdu du même auteur, publié en 1807. La coiffure en question, considérée comme particulièrement prétentieuse en d’autres temps mais qui ne serait même pas remarquée aujourd’hui, est due à un geste d’une élégance rare de Ninon de Lenclos :

Ninon avait toujours été fidèle à ses « caprices » ; ce n’était pas avec un amant tendrement chéri qu’elle aurait commencé à se montrer déloyale. Mais la jalousie prête au soupçon le plus absurde. Une nuit, Villarceaux aperçut une bougie allumée dans la chambre de sa maîtresse. Il envoya un valet pour s’informer si la jeune femme souffrait de quelque malaise. Le valet revint avec une réponse négative. Villarceaux se persuada qu’elle écrivait à un rival. Fou de colère, il se précipita pour aller surprendre l’infidèle ; mais dans sa hâte, croyant prendre son chapeau, il se coiffa d’une aiguière d’argent . . .

— C’est, dit Juliette, ce que j’appelle de la passion.

— Quand il pénétra chez Ninon . . .

— Avec son aiguière sur la tête ? demanda Juliette.

— Il l’avait enlevée, en se déchirant la peau, d’ailleurs. Elle se retint de rire, mais elle refusa de se justifier.

Quelques jours après, Villarceaux s’alitait. Son valet rapporta à la jeune femme que, dans son délire, il ne cessait de prononcer le nom de sa maîtresse. Ninon sentit qu’elle devait le rassurer par un geste décisif : avant d’avoir pu réfléchir, elle prit des ciseaux et coupa sa magnifique chevelure, qu’elle envoya à son amant pour lui signifier combien elle se souciait peu de tout autre galant. La vue de ces tresses aux reflets fauves rendit la santé au jaloux. Il écrivit aussitôt à Ninon pour lui demander pardon de ses soupçons offensants et lui annoncer que le cher message l’avait d’un seul coup guéri de sa fièvre. Elle se précipita chez lui, se glissa dans son lit, et, nous dit Tallemant, « ils demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers ».

C’est ainsi que naquirent la coiffure à la Ninon et un petit garçon. Le coiffeur Champagne adopta la coiffure, le marquis reconnut l’enfant, que Ninon éleva tendrement.

Jean Duché, L’histoire de France racontée à Juliette. Presses de la Cité, 1962.

Mais revenons à Lisette. L’hypothèse de Larchey ne semble pas fondée : on retrouve cette expression une trentaine d’années avant la chanson de Béranger (qui, d’ailleurs, n’y fait pas vraiment référence) : en 1788 chez Rétif de La Bretonne par exemple, où le fils d’un riche boucher essaie de conquérir une jeune et belle blonde en en partant à l’assaut : « — Croyez-vous donc la Belle, que je vous propose d’être ma maîtresse ? Pas de ça, Lisette ! Je ne suis pas un Seigneur, pour être un poliçon : c’est le titre et l’honneur d’épouse que je vous offre. Je ne vous demande pas de réponse ; je n’en ai que faire : c’est une chose faite. » (in Les Nuits de Paris, ou, Le Spectacteur Nocturne).

Deux ans plus tôt, Antoine Gorsas – satiriste révolutionnaire guillotiné en 1793 – publiait L’Âne promeneur, ou, Critès promené par son âne, chef-d’œuvre pour servir d’apologie au goût, aux mœurs, à l’esprit et aux découvertes du siècle : titre prometteur s’il en est (celui de la préface est encore plus fantaisiste), dans lequel on peut lire (les majuscules sont dans le texte) – ne croirait-on pas entendre le capitaine Haddock ? – :

Massacre ! mort ! enfer ! mille millions de pipes de diables ! reprit Chrysostôme Critès, en rebroussant son bonnet sur l’oreille gauche, et en roulant ses gros yeux louches, je ne sais pas si je fais un jugement ténébreux ; mais par la santa barbara ! sans savoir trop bien mon latin, ou je ne suis pas si grec que lui ; aussi je ne m’approxime pas contre ce pot de fer, moi qui ne suis qu’un… qu’une cruche : t’as raison, grégoire, gaudeat benet nanti, puisqu’il l’est ; mais je gage chopine qu’il a de la poudre d’Attrape nigauds, pour avoir comme ça quinze et bisque sur les jugements de tous nos badaudiers, et pour les enfiler comme son maître. God-dam ! qu’il ne m’enfilera pas ! eh, non, pas de ça, Lisette ! Ah ! Nicolas, que tu ne me le…(1)

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(1) Pas de ça, Lisette. Ah ! ah ! Nicolas, tu ne me le, etc. — Expressions oubliées par M. Délicieux…. Les grands hommes ne pensent pas à tout.

On n’a pas trouvé de source plus ancienne, bien que la note de l’auteur semble indiquer que c’était une expression désuète déjà à son époque.

Quant au prénom Lisette, diminutif de Lison ou de Louise, on le retrouve attaché à des personnages de comédies et d’histoires galantes, sans pour autant qu’ils y aient toujours le beau rôle : est-ce dû au fait que le nom commun lisette désignait « un petit insecte verdâtre qui en Mai et en Juin gâte les jeunes jets des arbres fruitiers et de la vigne », appelé aussi assez coquinement coupe bourgeon ?

C’est ainsi que chez le fabuliste allemand Christian Fürchtegott Gellert (1715-1769) Lisette est une « jeune épouse ayant été atteinte de petite vérole » et qui « eut en plus l’infortune, après sa maladie, de perdre aussi la vue », ce qui l’a heureusement empêché de voir les infidélités que son mari n’a manqué de commettre avec sa garde-malade… Il est évidemment curieux (mais l’est-ce vraiment ?) que la Wikipedia écrive à propos de l’auteur qu’il « interprète des sentiments intimes, il enseigne la vertu, la religion ; il purifie l’art pour l’introduire dans la famille » sans qualifier cette information…

Bien plus tôt, dans « Le Cordelier de Venise » du Décaméron de Bocace (XIVe s.) on trouve « une jeune femme d’un esprit faible et niais, nommée Lisette de Caquirino […] fière et orgueilleuse comme sont tous les Vénitiens » venue se confesser à un certain frère Albert, qui n’était autre qu’un libertin, « un mauvais sujet nommé Bertho de la Massa ». Il comprend « sans peine que sa pénitente avait le cerveau un peu creux, quoique effectivement elle fût assez jolie ; et voyant que c’était là précisément ce qu’il lui fallait, il la convoita aussitôt et en devint passionnément amoureux ». Quelles salisettes !

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