Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 août 2010

Tant qu’on a la santé…

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Société — Miklos @ 15:36

Le 7 juillet 2010 doit être marqué d’une pierre blanche : c’est le jour où est ressortie l’intégrale des films du réalisateur Pierre Étaix, le Buster Keaton français, disent ces Américains en mal de comparer tout à leur aune. L’analogie n’est toutefois pas si fausse, ce genre de burlesque qui met en scène un personnage aux prises avec une réalité qui le dépasse, qui le transforme en pantin, se retrouve bien chez nous au cirque – Étaix s’y était produit en tant que clown – mais au cinéma il rappelle plutôt les anglophones, à l’instar de Laurel et Hardy et de Charlie Chaplin (dont il avait adoré les films dans son enfance), ou de Harold Lloyd. Et, c’est frappant, Jacques Tati, pour lequel il avait travaillé plus tard – « il m’a jeté dans l’eau bouillante, il m’a mis sur le tas tout de suite, c’est la meilleure façon d’apprendre son métier » –, lui ouvrant ainsi le chemin vers la réalisation cinématographique.

Ces films, on le sait, étaient bloqués à la suite d’un imbroglio juridique sur les droits (et leurs détenteurs, on le constate malheureusement de nos jours, mettent de façon croissante des freins parfois insurmontables à la sauvegarde et à la diffusion du patrimoine de la création artistique du xxe s.). C’est heureusement réglé pour Étaix de son vivant. Le cinéma parisien Le Latina projette en ce moment une rétrospective de ses films remarquablement bien restaurés avec sa collaboration.

Tant qu’on a la santé est une courte tétralogie tendre et hilarante, où l’on voit bien en quoi Étaix se distingue de Tati. Chez ce dernier, le cadre est une hyper-réalité hyper-esthétique, qui fait ainsi ressortir les travers de la société, ses aspects superficiels, consensuels, mécaniques et déshumanisants, tandis que chez Étaix c’est Alice de l’autre côté du miroir, là où l’inversion, l’abolition des frontières entre le rêve et l’éveil, le fantastique et le banal, la fiction et la réalité en font ressortir les contradictions et les défauts.

Pierre Étaix relate ainsi le contexte de la sortie de ses films :

C’était au lendemain de mai 68. Mai 68 fut une révolution, ou une pseudo révolution sans le sang, un besoin éperdu de changer une société à travers le monde, d’ailleurs, pas seulement au point de vue national mais partout. On avait le sentiment qu’après mai 68 on ne reverrait plus tous ces abus dans la publicités, toutes ces plages inondées de monde, tous ces campings, ce Tour de France qui proposait des choses inimaginables, des jeux imbéciles, enfin, que sais-je… Pas du tout : c’était reparti à cent à l’heure et ça dépassait même tous les espoirs.

Alors j’ai été profondément ulcéré par l’attitude des gens qui organisaient ça et j’ai voulu montrer des victimes consentantes, en quelque sorte, en me disant que ces victimes, lorsqu’elles allaient se voir, allaient dire « Ben non, alors ça c’est pas vrai qu’on soit reparti dans ce monde-là ». Mon seul souci était de faire rire les spectateurs avec ça.

Au lieu de ça, il s’est passé le phénomène inverse. Ça a révulsé la critique entière, qui a dit : « Vous vous attaquez à une couche sociale » alors que je tapais dans le tas, je n’étais pas particulièrement axé sur une couche sociale.

Effectivement : Tant qu’on a la santé met en scène des couples (l’assortiment ne manque pas de surprises) au lit comme à dans à la campagne, un médecin et ses patients (on se demande qui est le plus malade), un bourgeois qui se prend pour un chasseur mais incapable de tirer un animal, un paysan tout aussi incapable de monter une barrière, la publicité qui déborde de l’écran (ambiguïté que l’on retrouvera bien plus tard dans La Rose pourpre du Caire de Woody Allen, par exemple), les embouteillages homériques que les conducteurs sont contraints de prendre en souriant, la pollution omniprésente – bruits, fumées… – bien loin de l’univers parfai­tement propre de Tati –, tout ce qui ne manquera de faire écho, pour le spectateur contemporain, avec certaines de ses expériences personnelles.

Ben non, alors ça c’est pas vrai qu’on soit reparti dans ce monde-là… Merci, Pierre Étaix.

21 août 2010

« Dachau, une petite ville charmante »

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Shoah — Miklos @ 18:40

« Un être humain est fait de l’enfant qu’il a été, et il ne peut pas échapper à cela. nous sommes tous, tous, surdéterminés par notre histoire. (…) Le manque de l’enfance est le moteur du désir de l’adulte. » — Aldo Naouri, lors de l’émission.

Christian Millau est connu de beaucoup conjointement à son autre moitié (gastro­nomiquement parlant), Henri Gault (décédé en 2000), et pour leur bébé. Je n’ai jamais mis les pieds dans les restaurants qui ont fait l’objet de leurs célèbres chroniques, et jusqu’à ce matin, je ne savais rien de l’existence de Millau en tant qu’individu et encore moins des échos que son histoire – si commune et pourtant si particulière – avait avec celle de ma famille.

C’est l’émission Parlons-en, diffusée chaque semaine sur l’excellente chaîne LCP (et que l’on peut revoir ci-dessous), qui me l’a fait découvrir. Le sujet en était « La vie d’adulte : un jeu d’enfants ? ». Elle était consacrée aujourd’hui (il s’agit d’une redif­fusion) aux parcours singuliers de trois personnalités dont les épreuves vécues pendant l’enfance ou pendant la jeunesse ont largement influencé le destin, selon l’introduction de Frédéric Haziza.

Il s’agissait de la chanteuse Régine dont l’enfance pendant la guerre est le principal objet de son livre À toi Lionel, mon fils… qui vient de sortir, de l’écrivain Shan Sa, auteure de La cithare nue, née en Chine où elle a passé son enfance jusqu’aux événements de Tian’anmen puis dorénavant en France, et de Christian Millau qui vient de publier Le passant de Vienne, et sur lequel nous nous attarderons (tout en précisant que l’émission mérite d’être regardée dans sa totalité). Les deux femmes ont eu des enfances éprouvantes :

Régine : « Je me suis vite forgé une attitude et un masque qui faisaient que je ne voulais pas montrer que je souffrais et on devient quelque part victime de cette façon de faire. »

Shan Sa : « L’enfance m’a donné une force de la résilience. J’ai vécu dans une contradiction totale : à la fois celle de la privation, il n’y avait pas de nourriture, et la sensation qui me hantait était la faim. Et de l’autre côté, cette force de l’émerveillement, regardant le soleil couchant, la lune levant, les saisons qui passaient… »

Quant à Christian Millau, il précise bien que la sienne fut heureuse, mais les événements qui le marquèrent lors de vacances d’été en Autriche en 1937 alors qu’il avait dix ans, ont eu des prolongements bien plus tard dans sa vie. Voici ce qu’il raconte :

Les images sont fortes. Quand à 10 ans j’ai vu, sans savoir qui ils étaient, les premiers déportés qui étaient à Dachau – j’étais dans le train, j’ai dit « Mais c’est quoi ça ? », ces hommes en tenue de bagnard, on m’a dit « C’est rien ! c’est des bagnards, ils viennent d’un petit village qui s’appelle Dachau, une petite ville charmante. » Quelques semaines après, je me suis trouvé devant – si je puis dire – Adolf Hitler. Pas seul, il y avait beaucoup de monde qui venait le voir. On passait, on défilait devant lui, puis on s’en allait. À l’époque je ne savais pas trop qui était ce personnage, mais je l’ai su bientôt.

C’est en 1994 qu’il découvre tout un pan de sa vie.

Mon grand-père, le père de ma mère, était russe. Je ne l’ai pas connu. Il était à Moscou, je savais qu’il avait été enfermé à la prison de la Boutyrka en 1929-30. Mais c’est tout, je ne savais rien d’autre. Et puis quand les tiroirs du KGB se sont ouverts, je me suis intéressé au parcours de mon grand-père, puisque je n’en avais jamais entendu parler. Vous savez, dans les familles on ne parle pas, on ne dit rien. Par pudeur, j’imagine. Et là, en l’occurrence, il y avait de bonnes raisons de ne pas en parler.

J’ai donc fait des recherches, très rapidement et facilement, j’ai trouvé tout le parcours de mon pauvre grand-père. Lui était resté à Moscou alors qu’il avait envoyé sa famille en France juste avant la Révolution. Et au lieu de revenir en France, il était resté là-bas, il avait des affaires, il était industriel. Et, comme aux autres, on lui a pris son usine, on lui a tout pris. Et il a été mis en prison, et ensuite il a disparu.

À la mode soviétique, il est mort deux fois : mon père avait recherché des documents, et on a eu par la Croix rouge un premier acte de décès selon lequel il est mort dans la prison de la Boutyrka. Il y avait eu une rixe entre prisonniers, paraît-il. Et comme par hasard, il était mort huit mois après, d’une crise cardiaque, on ne savait pas trop où.

Je suis alors parti à sa recherche, et j’ai fait de grandes trouvailles qui ont changé ma vie : j’ai trouvé, à l’âge de 65 ans, que mon grand-père était juif, ce que j’ignorais complètement. Ma mère n’avait évidemment pas voulu nous le dire pendant l’Occupation, pour nous protéger. À partir de là, j’ai retrouvé toute une famille, et notamment une partie qui avait été déportée en Allemagne. J’ai retrouvé ainsi une cousine qui avait 92 ans, elle sortait de Bergen-Belsen. D’autres avaient été passés à… dans les camps allemands, et j’en ai un autre qui était mort dans l’Armée rouge. Voyez, c’étaient des familles complètement éclatées.

Les familles éclatées, je connais ; les silences, je reconnais. Mon grand-oncle Vladimir avait quitté Odessa avant la Révolution pour faire ses études de médecine en France, mais personne ne l’avait suivi. En 1917, la famille – des industriels de la pharmacie – perd tout. Mes grands-parents, ma mère enfant et plus tard son frère, se retrouvent habiter deux pièces de leur grand appartement sur la Richelievskaya (au bout de laquelle se trouve l’opéra), le reste étant occupé par des étrangers. En 1928-29, ma mère est envoyée adolescente à Paris : ses parents espèrent qu’elle y sera accueillie par son oncle – elle ne l’a pas été – et pourra faire les études à la hauteur de ses dons – elle les commencera, mais les abandonnera faute de soutien familial. Son père mourra quelques années plus tard du cœur – quelle chance pour lui ! – tandis que sa mère sera torturée à mort pendant la guerre, et son frère – duquel je tiens mon prénom – tombera, lieutenant de l’Armée rouge, au siège de Leningrad. Voilà pour le côté russe.

Quant aux découvertes tardives, elles concernent le côté paternel. Jeune homme, je fouillais avec curiosité des boîtes contenant des photos anciennes, principalement celles de mon père, ma mère n’ayant rien pu prendre de Russie à son départ à l’exception d’une petite cuiller que j’ai encore. Je tombe sur la photo d’une belle jeune femme ; à ma question, je m’entends répondre que c’est Macha, la première femme de papa. Dire que j’étais surpris tient de l’euphémisme, je n’avais jamais entendu parler d’un autre mariage qu’avec maman. J’apprends qu’ils s’étaient mariés en Pologne juste avant la guerre, et que mon père était reparti en Palestine où il s’était installé plus tôt pour essayer de lui obtenir le fameux « certificat » délivré par les autorités britanniques et la faire venir, mais en vain : il n’entendit plus jamais parler d’elle, et fut déclaré veuf sept ans plus tard. J’apprends aussi que je connais la famille de cette femme : son frère, sa femme, leurs enfants habitaient à quelques minutes de chez nous, et pour moi c’étaient des amis de famille – ils le sont encore –, et je ne m’étais jamais posé la question comment les familles s’étaient connues. On n’est jamais assez curieux.

Récemment – il y a un an ou deux – je rendais visite à l’une des nièces de Macha, que je connais depuis ma naissance. Elle me donne – 60 ans plus tard – le fin mot de l’histoire : papa avait obtenu ce certificat, qui avait été transmis à la Croix rouge. Celle-ci avait dû le transmettre aux occupants nazis de la Pologne, qui – on n’en est pas à une contradiction près – ont recherché Macha pour la faire partir et rejoindre mon père. Sa famille, apprenant qu’on la recherchait, l’a cachée. Et c’est ainsi qu’ils furent tous exterminés. Les larmes de l’histoire ne tarissent pas.

15 août 2010

Google Books se mêle-t-il les pinceaux ?

Classé dans : Peinture, dessin, Santé, Société, Éducation — Miklos @ 15:48

Le Journal des demoiselles – dont les élégantes gravures de mode (ainsi que celles du Magasin des demoiselles ou du Musée des familles), maintenant jaunies, devaient faire rêver toutes les jeunes filles de bonne famille et leurs mères qui, à défaut d’en acheter les robes froufroutantes, les encadraient et en décoraient leurs murs – a eu une longue vie (de 1833 aux années 1920). Destiné à distraire, à faire sourire ou pleurer, à parfaire l’éducation de ces jeunes dames des classes oisives, en bref à les occuper, il leur proposait des poèmes, des nouvelles en feuilleton, des essais, des rébus, des gravures d’art et de mode, des travaux de crochet ou de broderie, sur des sujets pédagogiques, littéraires, musicaux ou historiques – et, bien entendu, d’économie domestique ; il n’hésitait pas à publier des poèmes en anglais (avec traduction en regard), à l’instar d’un fragment fort romantique – on était alors en 1838 – d’un Chant du ménestrel de Chatterton.

La rubrique Revue musicale de sa livraison de 1867 traite très sérieusement de la reprise d’Alceste de Gluck à l’Opéra, avec un échange de correspondance entre Hector Berlioz et François-Joseph Fétis, célèbre critique musical belge et auteur d’une importante Biographie universelle des musiciens. Plus pratique, dans la rubrique Économie domestique, la jeune fille peut lire attentivement la « Septième lettre d’une sœur aînée », destinée à lui faire part de ses réflexions sur La Science du ménage et du Pudding très-facile à faire, mais aussi du Quasi de Veau salé à la Flamande et du Poulet à la Tartare, tandis que la Huitième lettre parle d’œufs en gelée et de Volaille au gros sel.

Mais c’est la rubrique Correspondance de ce numéro qui a attiré notre attention, avec une lettre de Florence à Jeanne (ce n’est pas la première) : celle-ci, qui s’étend sur plusieurs pages comme il était d’usage avant l’invention de Twitter, comprend des conseils à la future mère sur la façon de s’occuper des babies. On y retrouve le même bon sens que dans un texte quasi contemporain publié dans Le Magasin pittoresque, sous forme d’un dialogue entre Florence et madame R., une jeune femme modèle, qui lui montre son baby nouveau né :

— Qu’il est gentil ! m’écriai-je en oubliant de modérer ma voix.

— Ne le réveilles pas, je vous en prie ! fit madame R… m’arrêtant et me rappelant vivement à la situation. Voici une heure, moi aussi, que je retiens mes baisers, car je ne veux pas être une de ces mères égoïstes qui, par des caresses intempestives et ne faisant plaisir qu’à elles, troublent un repos si salutaire : on ne doit jamais réveiller un enfant, pour votre gouverne !

(…)

— Dites-moi, pour parler d’autre chose, est-ce que votre enfant dort ainsi toutes les après-midi?

— Toutes sans exception. Et jusqu’à l’âge de dix-huit à vingt mois, j’espère bien qu’il en sera ainsi; à cette époque, par exemple, je tacherai de lui faire perdre cette habitude qui pourrait l’affaiblir; mais en attendant, ses heures de repos et ses heures de repas sont réglées comme cette pendule.

— C’est admirable ! Et comment êtes-vous parvenue à diriger si bien un si petit enfant ?

— L’habitude est une seconde nature, dit-on. J’ai obtenu cette régularité indispensable à la santé présente et future de mon fils, en le faisant manger ou boire et en le couchant toujours aux mêmes heures.

— Vous êtes forcée de l’endormir alors ? de le bercer ?

— Non, je le dépose tout simplement dans son berceau.

— Et la nuit ?

— La nuit, c’est exactement comme le jour.

— Cependant, s’il criait parce qu’il a besoin de quelque chose, le cher petit ?

— Oh ! dit madame R… avec un sourire dont je ne saurais te rendre l’expression de malice et de tendresse, soyez tranquille ! j’ai bien soin, avant de me cuirasser ainsi d’indifférence, de m’assurer que rien ne lui manque. Mais lorsqu’il est couché convenablement, qu’il n’a ni faim, ni soif, ni froid, ni trop chaud, ni besoin de changer de vêtements, oh ! alors, je suis inébranlable ! C’est qu’il trouverait charmant, le petit tyran en herbe, de se faire promener et bercer toute la nuit ! Par malheur, comme cela serait aussi mauvais pour l’enfant que pour la mère, je dois mettre bon ordre à ces exigences précoces, bien que mon cœur saigne chaque fois que je l’entends ainsi pleurer par ma seule faute, le pauvre ange ! Vous le voyez, chère madame, dès le berceau, l’œuvre d’éducation est pénible pour les mères !

Toutefois, la lecture de cette lettre n’est pas de tout repos et s’apparente à la traversée d’un labyrinthe ou à un jeu de piste : voici l’ordre des pages de cette livraison dans l’exemplaire numérisé par Google Books : …68, 69, 70, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 73, 74, 71, 72, 89, 90, 87, 88, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 91, 92, 93… Feuilletez, et vous verrez.

Est-ce l’ordre des pages dans l’exemplaire original – un nouveau jeu, peut-être ? – ou serait-ce que les gravures de jeunes filles en fleur aient égaré l’esprit de l’opérateur chargé de la numérisation, on ne le sait. Mais les logiciels tous puissants de notre AMI (Aspirateur Mondial de l’Information) à tous devraient pouvoir y remédier.

Courons le guilledou

Classé dans : Langue, Littérature, Musique — Miklos @ 13:51

Guilledou (courir le). Passer son temps dans des lieux de plaisir avec des femmes équivoques. Les parents qui s’exagèrent toujours les fredaines de leurs enfants leur reprochent sans cesse de négliger le droit ou la médecine pour courir le guilledou. L’étudiant n’a souvent qu’une seule maîtresse qu’il cultive avec amour, mais au point de vue de la famille moralisant, c’est toujours le guilledou.

Joachim Duflot, Dictionnaire d’amour. Études physiologiques. Paris : 1846.

Comme la Lune en conjunction du Soleil, n’apparoit au ciel en en terre : mais en son opposition, estant au plus du Soleil esloingnée, reluist en sa plenitude, & apparoist toute notamment au temps de nuict. Ainsi sont toutes femmes. Quand je dy femme, je dy ung sexe tant fragile, tant variable, tant inconstant & imparfaict, que nature me semble (parlant en tout honneur & reverence) s’estre esgarée de ce bon sens, par lequel elle avoit creé & formé toutes choses, quand elle ha basti la femme. Et y ayant pensé cent & cinq cens fois, ne sçay à quoy m’en resouldre, sinon que forgeant la femme, elle ha eu esgard à la sociale delectation de l’homme, & à la perpetuité de l’espce himaine : plus qu’à la perfection de l’individüale muliebrité. Certes Platon ne sçait en quel ranc il les doibve collocquer, ou des animants raisonnables, ou des bestes brutes. Car nature leur ha dedans le corps posé en lieu secret & intestin ung animal, ung membre, lequel n’est és hommes ; auquel quelquesfois sont engendrées certaines humeurs falses, nitreuses, bauracineuses, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amerement : par la poincture & fretillement doloreux desquelles (car ce membre est tout nerveux, & de vif sentiment) tout le corps est en elles esbranlé, touts les sens ravis, toutes affections interinées, touts pensemens confondus. De maniere, que si nature le leur eüst arrosé le front d’ung peu de honte, vous les voyrriez comme forcenées, courrir l’aguillette* plus espouventablement, que ne le feirent oncq les Proëtides, les Mimallonides, ne Thyades Bacchiques au jour de leurs Bacchanales.

François Rabelais, Pantagruel. Amsterdam : 1711.

* Courir l’aguillette. Courir l’aiguillette, & par corruption courir le guilledou pourroit bien être proprement courir les grans Corps-de-gardes de tout tems pratiquez dans les Portes des Villes, sous des Tours dont les flêches se terminoient en point comme l’aiguille d’un Clocher. Une de ces Portes de Ville est appelée Guildou, pag. 783. de l’Histoire du Roi Charles VII. édition du Louvre in fol., & dans l’Histoire du même Prince attribuée à Alain Chartier, sur l’année 1446. il est parlé d’un Château de Bretagne appelé Guilledou, soit à cause de sa tour, ou peut-être parce qu’il était situé sur quelque pointe de montage, comme quelques autres qui pour la même raison portent encore aujourd’hui le nom d’Eguillon. Le vrai sens de cette ancienne façon de parler n’étant plus entendu du peuple, & la pluspart s’imaginant qu’une créature n’étoit dite courir l’aiguillette qu’en-tant qu’elle étoit d’une profession à faire détacher l’aiguillette à qui le cœur en disoit pour elle, les uns, comme à Toulouse, ordonnèrent que pour marque d’un si infame métier chaque Coureuse porteroit sur l’épauile une aiguillette. (…) Ceux de Beaucaire en Languedoc instituèrent une course, où les prostituées du lieu, & celles qui y seroient venues à la Foire de la Madeleine, courroient nües en public la veille de cette Foire, & où celle de ces filles qui auroit le mieux couru auroit pour récompense quelques paquets d’aiguillettes. Gölnitz qui en 1631, écrivoit son Ulysse Gallo-Belgique, y parle de cette coûtume comme abolie il y avoit déja longtems, mais ce qu’il dit qui ne se pratiquoit plus, c’estoit seulement de faire ôtes jusqu’à la chemise aux villaines qui devaient courir, car il est sûr, & des gens du païs le certifient, qu’à cela près les filles de joie ont couru chaque année les aiguillettes à Beaucaire la veille de la Foire jusqu’à peu avant l’année 1676. Jean Michel de Nismes, pag. 39. édition d’Amsterdam 1700. de son Embarras de la Foire de Beaucaire, parle de cette course comme se pratiquant encore de son tems, & il ne faut point douter que Rabelais n’y fasse ici allusion.

Nous faisons les cent coups, nous courons le guilledou, nous nous passons mille caprices, tantôt avec celle-ci, tantôt avec celle-là, et, en fin de compte, arrive une femme qui nous met le mors et le bât et nous fait expier tous nos péchés en une fois. Je parle… pour parler, comme ça… mais souvenez-vous de ce que je vous dis, maître Antonio, et faites-en votre profit.

Luigi Capuana, « Le paesane », in Revue bleue, vol. 12, p. 528. 1904.

Courir le guilledou. Hanter de mauvais lieux, de mauvaises compagnies. Le mot guilledou dérive de gildonia, geldonia, qui anciennement, et suivant le glossaire de Leidembrog, signifiait adunatio, conspiratio, soit que ces assemblées fussent devenues licencieuses, soit que les jeunes gens, au lieu de s’y rendrent, allassent faire des parties de débauche dans d’autres lieux. Il y a toute apparence que le mot gildonia a été pris pour la débauche même.

M. C. de Méry, Histoire générale des proverbes, adages, sentences, apophthegmes, t. 3. Paris : 1829.

Adriana. Mais si du mariage un beau jour vous tâtez,
Ne voudriez-vous, ma sœur, faire vos volontés ?

Luciana. Avant que de l’amour, je cède à la puissance,
J’aurai su rendre mien l’art de l’obéissance.

Adriana. Mais si votre mari courait le guilledou,
Prendriez-vous la chose avec un air si mou ?

Luciana. Sans trop penser à mal, j’attendrai sa venue,
Je prendrai patience.

William Shakespeare, « La Comédie des erreurs » (trad. le Chevalier de Chatelain), in Joyaux de Shakespeare. Londres : 1868.

Courir le guilledou. Voici une nouvelle explication que je trouve dans les Mélanges de l’abbé Morellet, t. I, p. 353, et qui ne manque pas de gaillardise. Il prétend que l’origine de cette expression est anglaise ou allemande. « Le propos d’un coureur de ce genre, dit-il, est tout naturellement : Will you do? Le voulez-vous ? Si l’on considère maintenant que le double w anglais et allemand se change souvent en gui :qu’on dit : Willelmus et Guillelmus ; que was est devenu en français guerre ; que vaste ou, si l’on veut, vastare a fait gustare et gâter ; que, d’un autre côté, dou a pu remplacer do you pour la plus grande facilité de la prononciation, on comprendra aisément comment courir le guilledou est mener la vie d’un libertin demandant aux filles : Will you, ou Will do you ? »

T. R., in L’intermédiaire des cher­cheurs et curieux, 4e année, 1868.

Non, vrai, c’était comique, comme tout ça se réalisait ! Elle ne travaillait plus, elle ne mangeait plus, elle dormait sur l’ordure, sa fille courait le guilledou, son mari lui flanquait des tatouilles ; il ne lui restait qu’à crever sur le pavé, et ce serait tout de suite, si elle trouvait le courage de se flanquer par la fenêtre en rentrant chez elle.

Émile Zola, L’Assommoir.

Guilledou. (…) Prob. composé du rad. de l’a. fr. guiller « tromper » et de l’adj. doux pris au sens de « tendre, agréable ».

Trésor de la langue française.

Attention au baby

Classé dans : Photographie, Santé, Société, Éducation — Miklos @ 7:40

Où l’on voit que le Dr Spock n’avait pas inventé le fil à couper le beurre.

Dans une récente édition populaire de ses excellentes Notes sur l’hygiène des classes laborieuses et sur les soins à donner aux malades, miss Nightingale a compris un chapitre nouveau consacré aux Babys*. Elle y a mis, à la portée des plus humbles mères de famille, des nourrices, des jeunes sœurs à qui sont dévolues, dans les pauvres ménages de la ville et de la campagne, les délicates fonctions de bonne d’enfant, des instructions claires, précises, d’une utilité toute pratique. Nous pensons que riches et pauvres en pourront faire leur profit, et que les nourrissons de toutes classes en seront mieux soignés, mieux portants, plus heureux.

Baby n’est pas le premier venu. Son arrivée dans le monde est un grand événement, attendu, désiré de toute la maison. Ce petit enfant, c’est Dieu qui nous l’envoie, afin que notre cœur s’élargisse en l’aimant, afin que nous exercions en sa faveur nos facultés d’observation, d’adresse, de jugement. Il ne parle pas, et déjà il enseigne. Il nous apprend à être doux, patients, attentifs ; il combat nos penchants égoïstes, car il a sans cesse besoin des autres ; et qui ne s’oublierait pour penser à ce pauvre cher Baby, qui ne peut rien pour lui-même et qui mourrait sans nous. Vous le voyez, Baby est une bénédiction : il est chargé de nous rendre meilleurs ; il faut que nous nous formions à son école, afin de pouvoir, à mesure qu’il grandit, lui donner l’exemple de tout ce qui est bien. Voilà de grands titres à notre protection ; mais il ne suffit pas de vouloir soigner Baby, il faut savoir comment s’y prendre, et j’essayerai de vous dire ce que j’en sais.

Si les grandes personnes souffrent du mauvais air, à plus forte raison l’enfant. Soyez sûr que dans une chambre fermée, chaude, quelquefois encombrée de meubles, où l’air est épais, corrompu par la respiration de plusieurs personnes, le petit sera mal à l’aise, s’agitera, criera pour sortir ; on, ce qui est pis, il languira, s’étiolera, sans avoir la force de protester. Ayez bien soin de renouveler l’air dans la pièce où couche l’enfant. Il sent de la difficulté à respirer là où vous n’en éprouvez aucune. S’il dort quelques heures, à plus forte raison plusieurs nuits de suite dans un air malsain, l’enfant deviendra infailliblement chétif, maladif ; il aura la rougeole, la scarlatine, et il ne s’en tirera pas bien.

Baby est beaucoup plus sensible au manque d’air frais que vous ; c’est pourquoi il faut lui en donner le plus possible, en le sortant souvent, en aérant la chambre pendant qu’on le promène. Baby sent le froid, le chaud, bien avant que vous le sentiez, et, par-dessus tout, il souffre de la malpropreté. Voyez comme il est content dans son bain d’eau tiède ! il rit, il étend ses bras, ses jambes ; il frappe de ses petites mains l’eau qui lui rejaillit au visage, et il rit encore plus fort. Baby a besoin qu’on le change de langes, de robe, qu’on mette sa paillasse à l’air, qu’on en lave la toile, qu’on en renouvelle la paille, dès qu’il y a la moindre mauvaise odeur. Il faut à Baby des draps blancs plus souvent qu’à vous. Si la maison est sale, Baby en souffrira plus que vous. Il lui faut son petit berceau à lui tout seul, où il ne doit être ni trop couvert, ni trop peu : de même quand on le lève, si la mère est occupée, c’est à vous, petite sœur, à voir que Baby soit chaudement et légèrement vêtu, assez, pas trop.

Prenez bien garde de ne pas effrayer Baby par des bruits forts et soudains. Surtout ne l’éveillez pas de cette façon. Des bruits qui ne vous font pas peur font peur au petit. Il tressaille, et cela ne lui vaut rien. Les nourrices ont la mauvaise habitude de frapper dans leurs mains, de parler haut. Elles ne savent pas que des enfants malades sont morts par suite de ces surprises, qui donnent à des organes délicats un ébranlement plus fort que vous n’en ressentez, vous, d’un coup ou d’une chute. La nourriture de Baby réclame toute votre attention. Soyez exacte à la minute à lui donner sa soupe ; ne lui en donnez pas trop à la fois. S’il refuse, n’insistez pas ; il sait mieux que vous ce qu’il lui faut. S’il crie, s’il souffre, c’est que vous avez surchargé son petit estomac ; il ne faut pas non plus le trop peu nourrir. Un point important, c’est que la nourriture soit saine, légère, facile à digérer. Ne lui donnez surtout rien qui le pousse à dormir, à moins que ce ni soit par ordonnance du médecin.

Vous ne sauriez croire combien j’ai vu d’enfants bien portants languir et mourir, parce qu’on leur avait fait boire quelque chose pour les faire dormir ou « les faire tenir tranquilles. » Ils ne mouraient pas la première fois, ni la seconde, ni peut-être la dixième fois, mais toujours à la longue.

Je pourrais vous conter bien des histoires de malheurs arrivés, à ma connaissance personnelle, à de pauvres Babys, par suite de là négligence ou de l’ignorance des nourrices et des bonnes d’enfants.

Je vous en dirai quelques-unes.

D’abord, Baby, quand il est sevré, doit avoir à manger souvent, régulièrement, et pas trop à la fois.

J’ai connu une mère dont l’enfant, pris un jour de convulsions, fut en danger de mort. Il avait environ un an. La mère, ayant à sortir et craignant d’être longtemps absente, lui fit faire ses trois repas en un. Qu’y a-t-il d’étonnant, après cela, que le pauvre petit ait failli étouffer ?

J’ai vu, en Écosse, une petite fille de cinq à six ans à qui sa mère, forcée d’aller vendre son lait et ses légumes très-loin de chez elle, confiait le petit frère, qui avait un peu moins d’un an. La petite fille se montrait attentive et faisait ce que sa mère lui avait recommandé. Cependant une étrangère, étant un jour entrée dans la chaumière (car c’était une pauvre demeure), dit à l’enfant : « Prenez garde, vous allez brûler la bouche de Baby. — Oh ! non, répliqua la petite fille, je brûle toujours la mienne avant. »

Quand je dis d’avoir soin de Baby, je ne prétends pas que vous l’ayez sans cesse sur les bras. S’il est assez âgé, assez fort, et que le temps soit assez chaud pour qu’il ait en lui quelque chaleur, il vaut beaucoup mieux le laisser s’allonger, se détirer sur une couverture étendue à terre. Il lui est beaucoup plus sain de s’amuser tout seul que d’être excité par du bruit, des rires, des paroles. Mais, dira-t-on, il s’ennuie par terre ; il veut qu’on le prenne. C’est que vous lui avez déjà donné de mauvaises habitudes, fatigantes pour vous, malsaines pour lui.

Le Baby le plus beau, le mieux portant, le plus vif, le plus heureux que j’aie jamais vu, était l’enfant unique d’une blanchisseuse très-occupée. Elle lavait tout le jour dans une arrière-pièce dont la porte ouverte donnait sur une grande chambre où elle mettait le petit. Il était assis ou bien roulait à quatre pattes sur le plancher, sans autre compagnon de jeu qu’un petit chat qui le divertissait bien mieux qu’une bonne, et sans faire de bruit. La mère tenait l’enfant admirablement propre, et le nourrissait avec une régularité parfaite. Jamais rien ne l’avait effrayé ni fait tressaillir. Si quelqu’un entrait, il en avertissait sa mère, non par un cri, mais par un joyeux petit chant d’oiseau. J’ai habité plusieurs mois tout proche, et je n’ai jamais entendu l’enfant pleurer, ni le jour, ni la nuit.

Je crois qu’on s’occupe beaucoup trop maintenant d’amuser les enfants au lieu de les laisser s’amuser tout seuls. Plus d’un père, plus d’une mère, riches ou pauvres, cèdent à l’envie de faire de Baby un jouet, de s’en amuser eux-mêmes, et ils ne réfléchissent pas que c’est aux dépens de l’enfant, et que chaque excitation lui ôte des forces en développant trop sa sensibilité nerveuse.

Gardez-vous de chercher à faire rire Baby aux éclats. Ne le faites pas grimacer, ni répéter le jeu de votre physionomie ; l’attention qu’il prête à toute cette mimique impose à son cerveau un effort beaucoup trop grand. Ne l’excitez pas ; il rira bien de lui-même à son heure, quand la nature le voudra, et alors ce sera un épanouissement, non une fatigue.

Ne détournez jamais l’attention de l’enfant. S’il regarde une chose, ne lui en montrez pas une autre. Laissez-le faire tranquillement ses petites expériences. D’un autre côté, l’engourdissement et surtout le manque de lumière lui font encore plus de mal qu’à vous. Un enfant dont on voulait cacher l’existence fut élevé tout à fait seul dans une chambre obscure ; il ne voyait que la personne qui le nourrissait ; on en prenait grand soin ; il était traité avec beaucoup de douceur : il grandit, et on s’aperçut qu’il était idiot,

Beaucoup de lumière, le grand air, le grand jour, et particulièrement la clarté du soleil, sont indispensables pour rendre l’enfant actif, gai, intelligent. N’allez pas cependant, par un excès contraire, lui brider la cervelle un exposant sa tête aux rayons du soleil quand il sort, surtout dans sa petite voiture roulante, par une chaude journée d’été.

Ne laissez jamais l’enfant éveillé dans l’obscurité ; que la chambre qu’il habite soit toujours claire, que le soleil y entre et l’assainisse. Ne fermez les rideaux des fenêtres que sur l’ordre du médecin, qui, pour certaines maladies, peut juger nécessaire de tempérer le jour.

La moitié des bonnes d’enfants se recrutent parmi les jeunes filles de dix à vingt ans ; de plus jeunes encore, dans les ménages’ d’ouvriers, sont appelées à remplacer la maman, à soigner le nourrisson : de sorte qu’il est clair que, dans neuf cas sur dix, la santé du petit pendant toute sa vie dépendra du soin de la jeune bonne.

Une charmante personne a langui et souffert jusqu’à sa mort par suite de l’étourderie de sa sœur de lait, à qui la nourrice l’avait confiée. On ne lui soutenait pas les reins en la portant. L’enfant se rejeta en arrière, et quelque chose se brisa ou se déplaça dans l’épine du dos. Elle en faillit mourir, et resta boiteuse et maladive. Vous voyez, jeunes filles, quelle grave responsabilité pèse sur vous ! Je suis convaincue que toutes, ou presque toutes, vous aimez le cher Baby, vous désirez le voir grandir, robuste et heureux ; que faut-il donc faire pour cela 

Je vous l’ai dit et vous le redis. Il faut toujours à Baby de l’air frais et pur ; c’est son plus grand, son principal besoin. Vous pouvez rendre l’enfant malade en tenant la chambre où il couche hermétiquement fermée, même pendant quelques heures.

Vous pouvez tuer l’enfant, quand il est malade, en le tenant dans une pièce chaude où il y a plusieurs personnes, et dont les portes et les fenêtres sont fermées.

Ce n’est pas moi qui parle ainsi, c’est un médecin célèbre et expérimenté.

Le danger est grand surtout quand le mal s’attaque aux poumons, et qu’il y a difficulté à respirer.

J’ai trouvé une fois un pauvre enfant mourant dans une petite chambre bien fermée, où étaient réunies autour de lui quatre ou cinq personnes qui le regardaient mourir. Sa respiration était courte et précipitée. Il ne pouvait pas tousser ni rejeter ce qui embarrassait ses poumons et sa gorge ; le mucus (comme on l’appelle) le suffoquait. Un médecin habile et savant entra, laissa la porte ouverte, fit sortir tout le monde, sauf la nourrice, ouvrit ensuite la fenêtre, et resta deux heures, veillant à ce que l’air fût complètement renouvelé, la chambre rendue claire et fraîche. Il ne donna point de drogues à l’enfant, qui guérit par la seule influence de l’air pur et frais.

En quelques heures un entant peut être tué ou sauvé là ou une grande personne résistera des jours, peut-être des mois.

Un autre médecin trouva un enfant à l’agonie (celui-là était riche) dans une chambre somptueusement meublée, bien close. Le pauvre petit étouffait d’un mal de gorge. Le docteur alla droit à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. « Quand on ne peut respirer que très-peu d’air, dit-il, il faut que ce peu d’air soit pur. » La mère se récria, dit qu’il allait tuer l’enfant ! Tout au contraire, l’enfant se rétablit.

Mais prenez garde que le petit n’attrape un coup d’air, surtout s’il est malade. Ne le placez jamais entre une porte et une fenêtre ; les portes sont faites pour être fermées, les fenêtres pour être ouvertes. Cette vérité si simple est rarement comprise des bonnes.

Peut-être me direz-vous : « Je ne sais ce que vous voulez que je fasse. J’en ai l’esprit troublé. Vous me recommandez de ne pas trop nourrir le Baby, et de ne pas le nourrir trop peu ; d’ouvrir la chambre, et d’éviter les courants d’air ; de ne pas laisser le petit s’ennuyer, et de ne pas l’amuser trop. » Chères petites sœurs du Baby qu’on vous donne à garder, honnêtes nourrices, et vous, jeunes filles qui vous destinez à être bonnes d’enfants, et qui avez à cœur de bien remplir vos devoirs, il faut que vous appreniez à gouverner Baby. J’ai éprouvé moi-même toutes ces difficultés, et je ne prétends pas vous enseigner ici tout ce qu’il faut faire pour le bien-être de Baby. Je veux seulement appeler votre attention sur quelques points importants ; le reste viendra tout seul si vous êtes soigneuses, attentives, surtout si vous aimez le petit.

Mais revenons aux coups d’air. Ne croyez ni les vieilles gardes, ni les vieilles nourrices, qui disent qu’on ne peut donner de l’air frais à un enfant sans l’enrhumer. Croyez ce qui est vrai, c’est qu’on peut l’enrhumer et le rendre gravement malade en l’exposant â un courant d’air quand il vient d’être lavé, par exemple, et en laissant refroidir son petit corps, ne fût-ce qu’un moment. Ce n’est pas lui donner de l’air que de le mettre dans le courant glacial d’une porte et d’une fenêtre. Soyez persuadée que plus vous donnerez d’air frais à ses poumons, plus vous donnerez d’eau à sa peau, moins il sera sujet aux rhumes et aux refroidissements. Si vous pouvez, sans refroidir l’enfant, lui faire respirer un air frais au dedans et au dehors, alors vous serez une excellente bonne.

Souvent un enfant malade a la peau froide, même quand la chambre est très-chaude. Il faut alors aérer la pièce, mettre des flanelles chaudes ou des bouteilles d’eau chaude (pas trop chaude) aux pieds de l’enfant, auprès de son corps, et lui donner sa nourriture chaude. J’ai souvent vu des gardes faire précisément le contraire, c’est-à-dire tout fermer et entasser sur le petit malade une masse de couvertures qui le refroidissaient, d’autant plus qu’il n’avait pas de chaleur naturelle.

Un médecin qui a une juste et grande renommée dit qu’un enfant malade meurt plus souvent d’accident que de maladie. Des soins mal entendus peuvent être mortels. Il dit que les causes déterminantes de morts subites chez les enfants malades sont : de grands bruits soudains, le refroidissement du corps, de brusques réveils, une nourriture donnée en trop grande quantité ou trop vite, les changements rapides de position, des secousses rudes, des ébranlements, des sursauts, toutes choses auxquelles il faut ajouter, comme la pire influence, un air vicié, surtout quand il dort, surtout la nuit, ne le respire-t-il que quelques heures, et alors que vous-même ne le sentez pas et n’en souffrez pas ; c’est là ce qui tue le plus d’enfants.

La respiration de ces petits est si délicate, si facilement altérée ! Quelquefois vous voyez un enfant malade respirer péniblement, avec effort ; ne le dérangez pas, ne le troublez pas dans cette importante fonction, sinon c’est fait de lui.

Rappelez-vous que Baby doit être tenu propre. Il a été un temps où d’ignorantes mères se vantaient de n’avoir jamais trempé les pieds de leurs enfants dans l’eau, ni lavé d’autre partie de leur corps que leur figure et leurs mains. La voisine avait lavé les pieds à son petit, et de ce moment le nourrisson avait dépéri.

Nous sommes, Dieu merci, plus éclairées aujourd’hui. Il n’y a pas si pauvre mère qui ne sache que le corps d’un enfant doit être tenu propre de la tête aux pieds ; qu’aucun pore de sa peau fine ne doit être fermé par la saleté ou par la transpiration ; que le vrai moyen de rendre Baby heureux et robuste est de le bien laver.

Cela donne de la peine, j’en conviens ; mais un enfant malade donne bien plus de peine, sans compter le chagrin.

Le mieux est de baigner l’enfant une fois par jour, et de le laver chaque fois qu’il est mouillé : sa peau s’échauffe si aisément ! Il peut y avoir danger à ne laver que les pieds et les jambes d’un enfant ; il n’y en a jamais à lui laver tout le corps. Ses vêtements doivent être changés plus souvent que les vôtres, parce qu’il transpire davantage ; il ne doit jamais être serré, mais légèrement, largement et chaudement vêtu. S’il n’est pas suffisamment couvert, il se ressentira plus que vous des changements de température.

Avez-vous bien présent à l’esprit tout ce qu’il faut à Baby ?

1° De l’air frais ; 2° une chaleur égale, ni trop, ni trop peu ; 3° de la propreté pour son petit corps, ses vêtements, son lit, sa chambre et la maison ; 4° une nourriture saine et légère, régulièrement donnée ; 5° éviter les secousses, les excitations, les tressaillements donnés à son petit corps, à ses faibles nerfs ; 6° beaucoup de lumière, beaucoup de grand air, beaucoup de gaieté ; 7° un petit lit bien tenu, bien aéré ; et l’ordre, l’attention, qui président à tout.

Je n’ajouterai qu’un mot. Il est aussi facile d’éteindre la vie d’un enfant que de souffler une bougie. Dix minutes de retard à lui donner sa nourriture, à renouveler un air vicié, font quelquefois toute la différence.

Édouard Charton (éd.), Le Magasin pittoresque, trentième année, p. 110-112. 1862.

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* Ce nom, que l’on donne en Angleterre aux petits enfants, a été introduit par les gouvernantes et les institutrices de ce pays dans beaucoup de familles françaises. C’est notre mot Bébé.

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