Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 octobre 2007

« Pollution, pollution… »

Classé dans : Actualité, Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:51

See the halibuts and the sturgeons
Being wiped out by detergents.
Fish gotta swim and birds gotta fly,
But they don’t last long if they try. (…)
Pollution, pollution,
Wear a gas mask and a veil.
Then you can breathe, long as you don’t inhale.

— Tom Lehrer, Pollution (ca.1965)

’Cause when love is gone,
there is always justice,
And when justice is gone,
there is always force
When force is gone,
there is always Mom.
So hold me Mom
in your long arms
Your petrochemical arms
Your military arms
In your electronic arms…

— Laurie Anderson, O Superman (1981)

Si la terre perdait son repos, elle s’écroulerait.
— Lao Tseu, Tao Te King, ch. 39.

L’américain qui aurait dû recevoir le prix Nobel pour avoir mis le doigt sur les maux de la planète bien avant Al Gore est Tom Lehrer malgré son opinion sur cette distinction.1 Ce génie – qui a décroché son diplôme en mathématiques de Harvard avec grande distinction à l’âge de 18 ans – est surtout connu comme chansonnier, ce qui est encore plus méritoire aux US, pays qui en a eu bien moins que de vice-présidents : satire politique et sociale subtile et grinçante, fine, décapante et pince-sans-rire sur une musique pastorale ou joyeuse contrastant violemment avec la gravité de la cible : pollution, racisme, course à l’armement…

Quelque peu prémonitoire aussi est O Superman de Laurie Anderson. Écrite en 1981, cette chanson post-moderne à la mélodie minimaliste et cool et au rythme lancinant atteint le statut de tube malgré ses paroles à références2. Elle – et, plus généralement Big Science, l’album dont elle fait partie, ainsi que d’autres œuvres d’Anderson – évoque hypertechnologie et course à l’armement culminant en l’arrivée d’avions d’attaque made in America. Smoking or non-smoking ? poursuit-elle ironiquement.

L’accumulation de la pollution résulte de la saturation de la capacité de la nature et de l’homme à éliminer ou à recycler les déchets dus à une surproduction industrielle destinée à satisfaire une consommation toujours en croissance ; elle menace de nous étouffer. La pollution existe aussi dans le virtuel : les pourriels (ou spams) engorgent les réseaux et les boîtes à lettres électroniques, occasionnent une perte croissant du temps requis pour trier la multiplicité des messages, rendent de plus en plus difficile l’identification et la consultation des messages pertinents et transforment ce qui était au départ un outil de communication efficace en un immense dépotoir.

L’une comme l’autre de ces pollutions provient principalement des pays industrialisés ou en voie d’industrialisation. Les statistiques mondiales varient selon la période et le secteur analysé. Sophos plaçait, pour le second trimestre 2006, les Etats-Unis en tête de la source des spams, suivi par la Chine (presque à égalité) et la Corée, puis par la France, la Pologne et l’Espagne, le Brésil, le Japon, le Royaume Uni et Taiwan. À l’échelle continentale, ce serait l’Asie le principal pollueur électronique, suivi par l’Europe et par l’Amérique du Nord. Ce palmarès est globalement confirmé par Spamhaus. Lorsque l’on consulte les chiffres récents de Spamcop, on constate toutefois que les premières sources de pourriel sont asiatiques : les deux Chines, la Corée, la Thaïlande, le Japon et l’Inde ; puis (curieu­sement) les Pays-Bas, (moins curieu­sement) la Russie et l’Ukraine, les États-Unis et le Mexique.

Or selon le Blacksmith Institute, les sites les plus pollués au monde se trouvent en ex-URSS (Russie, Azerbaïdjan, Ukraine), en Chine, en Inde, au Pérou et en Zambie. Quant aux responsables des émissions de gaz à effet de serre, ce sont, au premier chef, le Canada, les États-Unis, la Russie et l’Australie, selon la base de données d’indicateurs climatiques de l’institut des ressources de la planète. On retrouve ici les principaux pollueurs électroniques.

Quoi qu’il en soit, Al Gore a contribué à la médiatisation et à un début de prise de conscience, à un niveau individuel et politique, de ce processus qui nous menace tous. Il n’aura pas été le premier (James Lovelock, qui a l’âge de Doris Lessing, aurait pu en être récompensé), mais il arrive peut-être au bon moment. On ne peut que le souhaiter.


1 « Political satire became obsolete when Henry Kissinger was awarded the Nobel Peace Prize. »
2 « O Superman, O Judge, O Mom and Dad » fait écho à l’aria de Chimène « Ô souverain, ô juge, ô père » dans le Cid de Massenet, et la phrase en exergue de cet article rappelle ce passage du trente-huitième chapitre du Tao Te King de Lao Tseu : « Une fois perdue la voie, reste la vertu ; perdue la vertu, reste l’humanité ; perdue l’humanité, reste la justice ; perdue la justice, reste le rite. Le rite n’est que l’écorce de la droiture et de la sincérité, c’est la source du désordre. »

12 octobre 2007

Le parcours d’une star : d’étoile à supernova ?

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 14:37

« La notoriété c’est lorsqu’on remarque votre présence, la célébrité c’est lorsqu’on note votre absence. » — George Wolinski

La notoriété est le fluide vital de la majorité des médias. Avec leur démultiplication sur l’internet, ils ne peuvent survivre qu’au prix d’une croissance permanente de leur visibilité – épiphénomène de la course en avant de l’innovation technique – qui se mesure à coups de clics et, quand elle inverse son cours, de claques.

Pour la première fois dans l’histoire de la Wikipedia, certains observateurs ont noté une baisse constante sur la plupart de ses indicateurs1 depuis le début de l’année en cours. C’est en tout cas ce que rapporte Robert Rohde dans un forum de discussions consacré à la Wikipedia de langue anglaise (WikiEN-l), statistiques à l’appui. Il est lui-même surpris par ce revirement.

La discussion qui s’est ensuivie sur cette liste est assez intéressante en soi en cela qu’elle a rarement touché à la question soulevée (si ce n’est pour attaquer la validité des statistiques : mais il est curieux que Wikipedia ne publie plus les siennes depuis un an) et va jusqu’à invoquer un nombre croissant de lecteurs – ce qui n’est évidemment pas la même chose, et mériterait en soi une analyse (sont-ce des nouveaux lecteurs, ou y a-t-il une fidélisation ? quels sont les genres d’information les plus lues ? etc.).

Slashdot2, qui signale ce message, se demande si c’est un signe que contenus et couverture sont arrivés à maturité voire à saturation (hypothèse soulevée par Geoffrey Burling ou par Andrew Lih il y a déjà quelques mois), en d’autres termes la finalité est-elle atteinte : existe-t-il un « point de convergence » du savoir ou de la connaissance commun à tous, fruit d’un consensus  universel, objectif et détaché de tout intérêt particulier ? Ou alors, serait-ce le modèle du fonctionnement de la Wikipedia, utopie d’une démocratie du savoir populaire à l’échelle mondiale, qui atteint ses limites du fait même de sa croissance, alors que le système est en train d’imploser sous le poids du vandalisme externe et des conflits internes ?

Pourraient s’y rajouter d’autres facteurs, inhérents à l’essence du « système technicien » qui nécessite innovation et obsolescence permanentes comme l’analysait Schumpeter il y a déjà plus d’un demi-siècle : la nouveauté du concept est passée, et la Wikipedia n’arriverait pas à se renouveler malgré le rajout de nouveaux services (portail d’événements, portail de textes intégraux, etc.) ; le niveau de compétence (surtout technique) nécessaire pour agir sur les contenus et les barrières procédurières, créées à l’origine pour contrôler le vandalisme, sont plus élevés qu’auparavant.

Quoi qu’il en soit, Small is beautiful.


1 Nombres de modification d’articles, de nouveaux comptes, de téléchargements, de rétraction d’articles, etc.
2 Collectif de brèves concernant l’actualité des nouvelles technologies. La possibilité de signalement est ouverte à tous, les contenus sont filtrés par des éditeurs.

9 octobre 2007

Vol au-dessus d’un nid de coucous

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 22:34

Les médias de l’information se fournissant en général auprès des mêmes sources, il devient assez commun de constater que les journaux papier ou télévisés ont un curieux air de ressemblance – mêmes sujets, parfois mêmes titres – à la couleur politique près (quoiqu’elle ait malheureusement tendance à passer et à tourner au gris uniforme, sauf pour les extrêmes).

Mais parfois certains rapprochements sont plus étranges, tel celui entre les programmes des émissions d’Arte et de M6 dans le même créneau horaire du « prime time » de ce soir : la première propose Au nom de Dieu, du tsar et de la patrie, documentaire sur un centre de rééducation à la dure de jeunes marginaux (alcooliques ou drogués), en Russie, qui se soumettent volontairement à une discipline quasi féodale sous la main de fer d’un ferme partisan de Poutine et croyant convaincu et de son ami nationaliste et politicien. L’autre chaîne diffuse au même moment la série de téléréalité Super Nanny, dans laquelle une conseillère bonne mais ferme aide des parents en désarroi qui ne peuvent « gérer » leurs petits enfants hyperactifs, désobéissants ou rebelles à reprendre la main en un tour de main, ce qui évitera sans doute à leurs rejetons de finir dans ces camps de redressement à la russe dont parle Arte.

Coïncidence ou air du temps ? On opterait pour la seconde hypothèse : dans l’un et l’autre cas, il s’agit de remèdes-miracle-express, sortes de thérapies compor­te­men­tales de surface destinés à « remettre de l’ordre » en prétendant corriger les effets plutôt qu’en s’attaquant aux causes : la faillite de la société à éduquer ses enfants non pas en les matant pour obtenir d’eux une obéissance passive ou en les laissant à leur propre sort mais en les guidant, à la maison comme à l’école, au cours du difficile apprentissage d’un équilibre précaire entre individuation et socialisation ; l’incapacité de cette société à intégrer ses jeunes adultes dans la vie active, prise qu’elle est dans une course individualiste accélérée et incontrôlée sur le chemin de la modernité dans une mondialisation souvent sauvage, accompagnée d’une perte de solidarité et de repères autres que financiers ou consuméristes ; il en résulte des parents trop occupés par leur travail pour s’occuper de leurs enfants, une dévalorisation des artisanats et des « petits » métiers en faveur de ceux nécessitant une technicité et un savoir de plus en plus pointus, la marginalisation des laissés pour compte résignés ou révoltés et la fuite des cerveaux vers des horizons plus dorés… Ailleurs, la réadaptation familiale ou sociale des « déviants » se fait à coup de médicaments, c’est supposé aller plus vite. Something is rotten in the state of Denmark.

4 juin 2007

Exercices de style (II)

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 21:39

Suite des Exercices de style :

Amours

— La durée minimale pour faire la moure (var. : a prendre à faire la moure).
— L’amour fait mal.
— Déclaration amour en français traduite en albanais.
— Les amants qui ne peuvent jamais se voir.
— Ne pas téléphoner par amour.
— Techniques pour faire l’amour par téléphone.

Anatomie

— Chanteuses avant et après l’esthétique (nombreuses variantes : chanteuses arabes et opération, chanteuses libanaises avant et après chirurgie esthétique, Arielle Dombasle avant la chirurgie esthétique…).
— Chirurgie esthétique et correctrice du mollet.
— Les plus beaux culs de chinoise.
— Matt Damon nu.
— Poil oreille électricité NASA.

Cinéma, peinture, photographie

— Peinture de drap sur corps.
— Photos gratuites seins plats.
— Vidéo de femmes nues dans la foule.
— Vidéo accouplement de Danois.
— Vidéo fait réel du surnaturel.

Coquineries

— Accouplements bizarres (var. : faire lamoure avec un animal).
— Lieux coquins Paris rue, magasin, parc (var. : liste des rues des putes à Paris).
— Où sont les putes à Budapest (vars. : à Prague, à Strasbourg, en Espagne, en Pologne) ?
— Restaurant coquin osé.
— Se promener nue.

Danse

— Ballet danseurs nus (vars. : ballet sodomie ; belles cuisses de danseurs ; chorégraphie danseurs nus ; danseurs nus avec public femmes).
— Combien de temps pour devenir professeur de danse moderne ?
— Comment répliquer deux danses de données ?
— Danse des mineurs Afrique du sud avec des bottes en caoutchouc vertes.
— Danse mathématiciens.
— Danseurs suspendus.
— Danseuses qui dansent.
— Des danseurs qui dansent dans le PC.
— La moralité du danseur de corde et le balancier qui vous gène.
— Lumière qui fait danser.
— Pas de danse genre baba cool.
— Virtuel qui danse avec la musique.

Existentiel

— Je veux être comme ça.
— Le rôle de la nausée dans la philosophie.
— Logique quand qui comment pourquoi ?
— Monologue à deux.
— Pourquoi un homme ne téléphone pas ?
— Pourquoi écrire une lettre à un ami ?
— Quelle culture pour une société virtuelle ?
— Va-t-on vers le chaos mondial ?

Histoire, grands hommes

— Alfred Dreyfus à Deauville.
— Alphonse Daudet planète Mars.

Langue

— À quoi sert la langue dans notre bouche ?
— Comment parle la langue française ?
— La différence entre la langue des adultes et des vieux.
— Que signifie le nom commun le « déluge » ?

Lecture, écriture, littérature

— Contes et légendes que je peux lire sur Google.
— Écrire son autoportrait.
— J’aime lire la nuit les chats perdus.
— Logiciel pour aimer lire.
— Pourquoi écrire sa vie ?
— Pourquoi lire ?
— Le livre est-il un outil de liberté ?
— Que racontaient les pièces de tragédie grecque ?
— Texte en anglais sur une personne morte.

Musique

— Comment commencer symphonie.
— La naissance et la mort de Steve Reich.
— La symphonie cool de Beethoven 5e version dance.
— Les musiques qui tuent.
— Massenet pourquoi tu me réveilles au souffle du printemps.
— Quel était le métier de Montaigne ? (var. : de Mozart ?)
— Salieri anti morsures.

Nature

— Accouplement d’une reine d’abeille (vars. : de chevaux, d’éléphants, de singes).
— Arbres aux formes suggestives.
— Chat arménien en France.
— Cheval pieds nus.
— Comment tresser un cheval.
— Empoisonner les pigeons (var. : un cheval).
— Géographie homme tronc femme forêt.
— Les mites dans la philosophie grecque.
— Pourquoi le chameau a-t-il deux bosses ?
— Tuer des baleines Quelle horreur !

Religion, mystique, surnaturel

— Ange un peu mystique.
— Je ne suis pas juive.
— Nom des 8 portes du paradis.
— Utiliser son aura.
— Vidéo de phénomène surnaturel histoire vraie.

Vie pratique

— Adopter danseuse virtuelle.
— Avec quoi râper les carottes.
— Baston de rue organiser.
— Camps entraînement paramilitaire France.
— Comment empoisonner sa femme (vars. : les gens ; lentement).
— Comment intercepter les SMS que mon mari reçoit sur son téléphone portable ?
— Comment tresser un cheval rapidement.
— Dans quel sens accrocher un fer à cheval ?
— En cas de crash financier ?
— Lettre pour répondre à une invitation de mariage.
— Nostradamus prédictions pour 2005.
— Plus récente méthode de triche en examens.
— Tricher un compteur électrique.

Varia

— Ballon gestique sans chirurgie.
— Depuis quand réputation les Anglais sont homosexuels ?
— Gregory Peck était-il arménien ?
— Humour avec des satellites.
— Je dessine des labyrinthes bien étranges.
— Inventions cinéma entre 1760 et 1920.
— Recherche poignard nazi.
— Quelle est la différence entre la thèque et le base ball ?

Le mot de la fin

— La mort de Miklos.

25 mai 2007

De la servitude volontaire, ou : voulez-vous jouer avec moâ ?

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 18:19

« Chose vraiment étonnante — et pourtant si com­mune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir —, de voir un million d’hommes misé­ra­blement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensor­celés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — ni aimer — puisqu’il est envers eux tous inhu­main et cruel. » — Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.

Les ordinateurs sont considérés comme une aide (ou une prothèse) de plus en plus indispensable à l’homme. Du fait de la démultiplication de leur puissance de calcul, de la baisse de leurs coûts et des capacités accrues des réseaux, ils sont attelés en multitude d’un bout du monde à l’autre, pour effectuer, tels une immense foule d’esclaves, des tâches d’une complexité inouïe, sur Terre comme au Ciel. Or il s’avère qu’il y a des problèmes qu’ils sont encore incapables de résoudre aussi bien que leur Créateur leurs créateurs, et donc de s’y substituer finalement.

C’est là qu’intervient un jeune chercheur génial1 de la grande université Carnegie Mellon, Luis von Ahn. À la base de ses travaux extraordinaires le constat suivant : l’humanité vivant en symbiose croissante avec l’ordinateur, pourquoi ne pas l’atteler elle pour contribuer à la résolution des problèmes qu’elle pose à ce qui est en passe de devenir son futur maître – l’avatar du aide-toi toi-même, mais par ordinateur interposé ? Et comme le jeu est une nécessité, voire une drogue, pour l’homme, si on rend cette activité ludique, il trouvera plaisir à cette servitude volontaire et en redemandera. Surtout si elle est informatique : le nombre de participants à des jeux informatiques en réseau, leur dépendance à cette activité et le temps qu’ils y passent, le démontrent bien.

L’un de ce genre de problèmes auquel von Ahn s’est attaché est celui de l’indexation d’images : les principaux moteurs de recherche identifient des images (pour permettre de les retrouver) en se basant non pas sur leur contenu2 mais sur le texte qui se trouve dans son voisinage (titre de la photo, mots de l’adresse, etc.), et donc avec une mesure de succès inégale ; or l’homme le fait rapidement et bien3. Von Ahn a inventé un jeu en ligne, appelé The ESP Game (« jeu de la perception extrasensorielle », qui ne voudrait pas y jouer ?) qui fonctionne de la façon suivante : les participants sont appairés par le système et ne peuvent communiquer directement ; une image identique, choisie aléatoirement sur le Web par le dispositif, s’affiche sur leurs écrans ; l’un et l’autre saisissent des mots ou des expressions qui décrivent, selon eux, l’image. S’ils trouvent le même mot, ils gagnent des points (ce défi – présenté comme celui de deviner ce que l’autre pense – participe de l’effet ludique, ) et le mot est retenu par le système – qui empêchera sa réutilisation par d’autres joueurs amenés à décrire éventuellement cette même image ; plus la liste de mots interdits (appelés « tabous », ce que l’on veut toujours dépasser…) est longue, plus le nombre d’images que le couple choisit au départ d’identifier est élevé, plus le score pour une identification simultanée est élevé. Ainsi, le vocabulaire servant à décrire chaque image s’enrichit, au fil des jeux. Selon von Ahn, il suffirait de deux mois à 5 000 joueurs pour identifier de façon satisfaisante4 toutes les images qu’indexe Google – ce qui ne devrait pas être trop difficile : certains joueurs y passent déjà plus de 40 heures par semaine. Un autre jeu qu’il a conçu est destiné à aider l’ordinateur à reconnaitre des composantes d’images et de les localiser dans l’image : ceci permettra aux moteurs de recherche d’images de fournir des réponses en détourant dans celles-ci la partie qui correspond à la requête, de même que la plupart le font déjà pour la recherche de texte.

Von Ahn n’en est pas à son premier coup de maître : il est l’inventeur des « captcha »5, dispositif qui affiche à l’écran de l’utilisateur potentiel d’un service un texte déformé de telle façon que les ordinateurs ne peuvent l’identifier, contrairement à un être humain ; l’utilisateur devra le saisir au clavier afin de passer à l’étape suivante. Ceci permet d’éliminer les abus croissants de ces services destinés à l’origine à des personnes, mais faisant l’objet d’utilisation par des « robots » à des fins diverses et variées ; par exemple, la possibilité de commenter des blogs est la cible de ce type d’attaques, qui rajoutent, automatiquement, des « commen­taires » n’ayant aucun rapport avec l’article d’origine, et promouvant des services commerciaux.

Un autre exemple, bien plus intéressant dans ses déve­lop­pements à rebonds, est celui du pourriel (« spam », en anglais) qui menace de nous engloutir tous, à l’instar de ce personnage du film Brazil qui disparait dans une tornade de papier : ceux-ci sont souvent envoyés, en un nombre astronomique, à partir de comptes gratuits que tout un chacun peut ouvrir chez des fournisseurs d’accès ; avec le temps, ceux-ci ont limité le nombre de courriers qu’un utilisateur peut envoyer (par jour ou par semaine), pour tenter de réduire ce genre d’abus. En réaction, les spammeurs ont développé des logiciels, qui, se faisant passer pour des humains, « remplissent » automatiquement les formulaires d’ouverture de comptes gratuits, et leur permettent ainsi de se créer des milliers de boîtes à lettre, chacune d’elle devenant une source de spams – le nombre de comptes palliant la limite d’émission de chacun d’eux. En retour, les fournisseurs d’accès ont mis en place ces captchas (proposé à l’origine pour Yahoo), qui nécessitent une intervention humaine pour passer à l’étape suivante.

S’ils ont ainsi gagné la bataille, les spammeurs n’ont pas perdu la guerre, car l’histoire ne s’arrête pas là ; ces derniers ont réagi de la façon suivante : lorsque leur logiciel de création automatique de boîte à lettres se trouve confronté à un captcha qu’il ne peut résoudre, il l’affiche – par exemple – dans un site porno­graphique gratuit comme condi­tion pour passer voir le contenu ; le « client » du site le saisira au clavier, ce qui aura pour double effet de lui permettre de passer à la partie juteuse du site, et de créer, chez le fournisseur de boîtes à lettre, un compte supplémentaire pour le spammeur. Certains d’entre eux, non contents d’avoir ainsi surmonté cet obstacle, ont aussi utilisé une sorte de captcha afin de contourner les filtres destinés à identifier les pourriels : ils codent le texte de leur publicité (concernant majo­ri­tai­rement l’achat d’un certain type d’actions en bourse) sous forme d’image qui serait illisible pour l’ordinateur chargé de les filtrer, et y rajoutent parfois un texte sans rapport avec la publicité dans le corps du courrier, hors de l’image. Ainsi, leur courrier (appelé « image spam », en anglais) n’est pas éliminé ni par l’identification du texte publicitaire (impossible pour l’ordinateur), ni au prétexte qu’il ne contiendrait qu’une image. Or les ordinateurs s’améliorant dans leur capacité à identifier ce genre de pourriel, les spammeurs les ont rendu de plus en plus complexes (pixélisation du fond, utilisation de couleurs différentes, ondulation des lettres…) à tel point que leurs victimes humaines n’arrivent plus à les lire : au moins, là, ils se sont tiré une balle dans le pied – c’est l’une des raisons de la décroissance actuelle de ce genre de pourriel.

De son côté, von Ahn vient de trouver une application extrê­mement utile des captchas : l’assistance à la numé­ri­sation et à la recon­nais­sance optique de caractères (Ocr). Les grands projets actuels de création de bibliothèques numériques se voient ainsi confrontés aux limites de ces logiciels, qui sont d’autant plus grandes que les documents numérisés sont plus anciens (« V>oitant ^ttgîtfaigc Ô0rrm«c » correspondant à « Portant ung visaige dhermite »). Son nouveau jeu, reCaptcha, présente deux mots déformés de façon semblable à l’écran : l’un connu de l’ordinateur, l’autre résultant d’une numérisation d’un texte dont l’ordinateur n’a pu déterminer le sens. Le lecteur doit saisir les deux mots au clavier. L’ordinateur vérifie que le mot qui lui est connu a été correctement identifié par le lecteur, et en conclut que ce dernier a sans doute bien identifié l’autre mot. Ce mot sera proposé à d’autres lecteurs dans un contexte similaire, et si les réponses concordent, on pourra supposer que l’identification est correcte. Non seulement ce service sert à éviter des abus, il contribue aux entreprises de numérisation du patrimoine culturel. Simple, génial5.

À moins que les spammeurs… Entre temps, ce sont les ordinateurs qui nous font trimer pour eux de façon accrue, satisfaisant ainsi aux récentes injonctions de « travaillez plus » adressées à nos frères humains qui après nous vivront.

À lire, à voir :
• Joseph O’Neill : Land Under England
• A. E. Van Vogt : Le monde des à (trad. Boris Vian)
• Stephen Shankland : New tool screens spam, digitizes books (article de CNET, 24 mai 2007)
• La fascinante vidéo de la présentation que von Ahn a fait de ses divers « jeux »(juillet 2006).


1Il a été l’un des lauréats, en 2006, du prix de la fondation MacArthur, destiné à récompenser les individus ayant fait preuve d’une créativité exceptionnelle et susceptibles de continuer sur cette voie.
2Ce que l’ordinateur ne fait que difficilement et pour certains types d’images uniquement. Certains secteurs d’activité bénéficient de budgets conséquents pour ce genre d’application (spatial, militaire, télésurveillance…).
3Le service de recherche d’images Live Search de Microsoft permet d’annoter des images, mais je doute que beaucoup se plient à cette démarche.
4Les résultats fournis ainsi sont parfois curieux, et vont certainement bien au-delà des capacités des ordinateurs : von Ahn rapporte qu’une photo du président G. W. Bush s’est vue indexée non seulement par des termes tels que homme, président, Bush…, mais aussi beurk…
5Acronyme de « Completely automated public Turing test to tell computers and humans apart », ou « test de Turing complètement automatisé destiné à distinguer l’homme de l’ordinateur ». Ce test, proposé à l’origine par le mathématicien Alan Turing, était destiné à répondre à la question « est-ce qu’une machine peut penser ? ». Il s’effectue de la façon suivante : une personne pose une série de questions à deux interlocuteurs invisibles, l’un humain, l’autre non, qui doivent lui répondre dans la mesure de leurs capacités respectives. Cette personne doit décider lequel de ses interlocuteurs est l’homme, et lequel la machine. L’échange s’effectue par l’entremise d’une machine à écrire – ainsi l’interrogateur n’a, pour se déterminer, que le texte des réponses qui lui sont fournies. S’il est incapable de le faire, on en conclut que la machine a passé l’examen.
6Il faut tout de même signaler que l’usage des captchas est exclus pour les personnes à visibilité réduite (ou daltoniennes), soit parce qu’elles ne peuvent distinguer le mot à identifier, soit parce que leur outil d’aide vocal à la navigation ne peut le faire (et pour cause : les captchas sont conçus pour ne pouvoir être lus par un ordinateur).

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