Bibliothèques et bruit
Une version revue et corrigée de l’article est disponible ici.
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Texte publié sur la défunte liste de diffusion biblio-fr, en réponse à une enfilade de messages à ce sujet.
Pour faire suite au message de B. Majour, effectivement, « il n’y a pas photo », l’ordinateur est plus rapide que l’homme moyen, et Google plus rapide que l’ordinateur moyen – pour une question-réponse. Il n’y pas non plus photo : photocopier, imprimer ou copier-coller va plus vite que recopier à la main ou synthétiser (et a fortiori que lire, voire, horreur, apprendre par cœur). Conserver numériquement coûte moins cher (à court terme) que de le faire matériellement (imprimer ou acheter). Il est aussi plus facile d’ingérer une bande dessinée qu’un texte (même illustré).
Mais ces tâches sont-elles vraiment comparables ? Si l’élève ou l’étudiant envisage dorénavant son pensum en tant que QRM (questions à réponses multiples) à l’instar de bien de jeux télévisés et auquel il n’y a qu’une seule réponse juste qu’il faut trouver le plus vite possible et fournir avec le minimum d’effort physique, il est clair qu’il cherchera des FAQ (foires aux questions – essentiellement des documents questions/réponses) et des moteurs. Si le chercheur est plus poussé par le PoP (« publish or perish »), il pourrait être tenté par la même démarche qui fait déraper certains sportifs qui ont recours au dopage.
Cela a d’ailleurs toujours existé, ce ne sont que les moyens qui se démultiplient et la difficulté à ne pas se couler entièrement dans « le système » nécessite une vigilance accrue (il faut relire à ce propos Jacques Ellul, par exemple). Dans un terrain ou un marché compétitif (la « visibilité sur l’internet » comme critère de performance et ce qu’elle rapporte – en revenus pour d’aucuns, en subventions pour d’autres), il me semble que l’on tente de répondre à cette demande (nourrie elle-même par cette logique de système) en se conformant à ce modèle de question-réponse (il n’y a qu’à voir les nouveaux interfaces, portails et services que l’on développe), ce qui n’est pas l’approche la plus pédagogique au monde ; elle implique une vision de l’individu, de la société, du monde, du savoir et de la culture dans laquelle tout a une réponse – la même pour tous (c’est la norme statistique) –, et où le questionnement n’a plus qu’une valeur toute transitoire ; un mode où le savoir ne se construit que par accumulation et dans lequel l’esprit critique n’a plus sa place ni le temps de se construire, de penser et de réfléchir, et dans lequel le moteur de recherche moderne réincarne l’oracle omniscient de l’antiquité (je ne suis pas très étonné qu’on voit réapparaître en ces temps de transformation d’autres comportements tribaux et sectaires).
Je ne suis pas persuadé que « La seule solution pour les bibliothèques de rivaliser : obtenir des bibliothécaires “Moteur de recherche” de leur propre bibliothèque », comme l’écrit B. Majour. Les bibliothèques ne sont pas des entreprises de nouvelles technologies (même si bien évidemment elles en utilisent) et ne doivent, ni ne peuvent, « rivaliser » avec. C’est en ce sens d’ailleurs que je trouverais le projet de bibliothèque européenne erroné – en tant que projet à finalités culturelles et sociales – s’il ne vise qu’à rivaliser avec celui de Google et s’il ne se positionnait que de cette façon. Je ne suis pas non plus persuadé que les bibliothèques ne font, ni ne doivent, que fournir de l’information (« L’information reste toujours de l’information, il faut encore la promouvoir, la mettre en valeur, la mettre à disposition du public ») et l’organiser pour une recherche plus efficace (« C’est juste un peu plus facile pour effectuer des recherches transversales à travers tout le fonds [...]. Il reste aussi à trouver comment marier le matérialisé et le dématérialisé, comment les faire cohabiter et comment les mettre en synergie »).
Edgar Morin ne dit-il pas : « Une connaissance n’est pas un miroir des choses ou du monde extérieur. Toutes les perceptions sont à la fois des traductions et reconstructions cérébrales à partir de stimuli ou signes captés et codés par les sens. » (cf. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur). Sans la reconstruction cérébrale, c’est de l’information brute et ce n’est pas ce qui construit la civilisation. L’apport incomparable du (bon) médiateur est dans son apport pédagogique à la construction de la pensée et des capacités critiques qui sont d’autant plus nécessaires avec la mise à disposition quasi infinie de sources documentaires.
La technoscience étouffera-t-elle la science, comme le demandait Jean-Marc Levy-Leblond en 2000 (Cycle démocratie, science et progrès, café des sciences et de la société du Sicoval) ? La réponse ne se trouvera pas dans un moteur de recherche, et c’est plutôt la question qui devrait nous interpeller.
C’est en feuilletant le Trésor de la langue française que je me suis aperçu que la tenue d’un blog personnel avait tout de même des caractéristiques bien particulières qu’il est difficile de trouver dans un autre mode d’écriture et que certains mots décrivent étrangement bien.
La proximité immédiate de tous les articles permet de passer rapidement d’une époque à une autre, de retrouver un détail ou une impression oubliés, de constater qu’on se répète sur certains sujets ou qu’on en aborde d’autres différemment, et de tisser, au moment de l’écriture, des fils allant du présent au passé ou à l’inverse, du passé au présent.
Au fil du temps émerge ainsi une tapisserie sur laquelle se dessine une image qu’on a rarement le moyen de percevoir autrement ; on en connaît la trame, puisqu’on l’exécute soi-même : on peut donc voir cette tapisserie à l’envers – locution qui signifiait autrefois « savoir ce qui se passe derrière ce qui apparaît ».
Un terme apparenté dénote cette double action : crocheter. Il signifie « exécuter un travail en se servant d’un crochet », n’est-ce pas le fait de cette écriture hypertextuelle qui traverse le temps en faisant fi de sa progression linéaire ? Il a aussi pour sens « essayer d’éviter », ce qui arrive lorsque la vérité se dérobe au regard lorsqu’on essaie de la cerner de trop près ; mais il veut aussi dire « essayer de pénétrer un secret », ce que l’on peut parfois faire en contemplant le travail qui s’est tissé et qui décrit une image que l’on ne pouvait percevoir lorsqu’on n’en contemplait que les détails ici ou là.

Curieuse, l’orthographe hésitante dans l’article « Suicide de l’intellectuel Boris Fraenkel, l’homme qui a révélé le passé trotskiste de Lionel Jospin » du Monde d’aujourd’hui – on y trouve trotskiste et trotskyste, trotskisme et trotskysme…
Je sais bien que le Trésor de la langue française accepte les deux variantes (et même trotzkiste et trotzkisme, que l’auteur de l’article a omises), mais il serait plus élégant d’effectuer un choix et de s’y tenir. À tout casser et sans entrer dans des considérations de translitération (ou de translittération, au choix), j’aurais préféré trotskiste à sa variante qui fait trop kyste. Voire trotskyiste, à l’instar de l’anglais.
Je précise que ce n’est pas parce que je suis apparenté à Lev Davidovitch Bronstein que je prends la défense de l’utilisation de son pseudonyme. Je n’ai aucune revendication à son propos.
PS : Comme on le remarquera, les doublons que je signalais ce matin ont été éliminés de l’article en question, ce qui n’est pas sans rappeler la disparition de Trotsky (comme celle de Kamenev) de certains clichés ultérieurement redistribués par l’URSS, comme celui que l’on peut voir ci-dessous. Dans le cas de l’article, un œil avisé remarquera qu’il a été mis à jour le lendemain de sa mise en ligne (par la camarade correctrice Martine Rousseau, en sa qualité de komissar lexicographique du Monde).

Nous envisageons d’alimenter notre fond[s] avec tous les ouvrages disponibles en ligne. Nous serions donc ravis d’ajouter les ouvrages de la future bibliothèque numérique européenne[…]. En revanche, les ouvrages numérisés par Google ne pourront pas être repris par d’autres. (John Lewis Needham, Google Livres, dans un entretien à ZDNet France à l’occasion du Salon du livre)
Cette déclaration confirme les inquiétudes que j’avais exprimées en février 2005 sur ce type de pratiques : « on » aspire, mais on ne laisse pas aspirer. Le « partage » de la culture et des savoirs sous sa forme hégémonique ou tout simplement monopolistique est dangereux.
La numérisation […] est un progrès contre lequel on ne peut aller. (Jens Redmer, directeur du service Google Livres en Europe, dans un entretien à 01.Net à l’occasion du Salon du livre)
Le progrès inéluctable a bon dos – surtout comme justification d’une stratégie commerciale ou industrielle choisie en connaissance de cause. Une lecture salutaire à ce sujet est le petit livre de Pierre-André Taguieff : Du progrès. Biographie d’une utopie moderne. Librio, 2001, pour ceux qui n’auraient le courage de lire Gunther Anders ou Jacques Ellul. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’« aller contre », mais de préserver les intérêts culturels et sociaux – et donc politiques – de l’individu et de la société.
Actuellement, il y a une centaine d’éditeurs francophones qui ont choisi de se mettre en avant de la compétition en signant un partenariat avec nous (John Lewis Needham, Google Livres, dans un entretien à ZDNet France à l’occasion du Salon du livre)
01.Net : Combien d’éditeurs européens ont intégré le programme Google Livres ?
Jens Redmer : Nous ne communiquons pas sur ce chiffre. (Jens Redmer, directeur du service Google Livres en Europe, dans un entretien à 01.Net à l’occasion du Salon du livre)
Sans commentaire.
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