C’est cité aveuglément


Honoré Daumier : entracte à la Comédie-Française.
Sommaire
• bureau d’esprit
• cabale (théâtre)
• camaraderie littéraire
• claqueurs
• coterie
• public
Bureau d’esprit. Se réunir à certaines heures, en certain lieu, avec l’intention arrêtée d’avoir ou de faire de l’esprit, dans un local et pour un temps donné, c’est ce qu’on appelle tenir un bureau d’esprit, comme de toute autre marchandise qu’on mettrait dans le commerce. L’expression est assurément aussi juste que pittoresque. Des gens qui, soit par une vanité excessive, soit au contraire par défiance de leurs forces, n’aimaient pas à avoir affaire au grand et véritable public qu’ils regardaient, les premiers comme un juge trop grossier, les autres comme un juge trop sévère, ont imaginé de se faire un petit public à leur usage, une coterie qui offre le double avantage, aux uns de pouvoir passer pour un esprit brillant et aux autres de promettre l’indulgence que garantit toute camaraderie (voy. ce mot). Mais pour se dédommager de cette contrainte imposée à l’envie en dedans du cercle convenu, on se montrait impitoyable envers les gens du dehors, et on jetait au rebut tout ce qui n’était pas marqué au timbre de la petite académie. Comme les membres de ces associations s’occupaient de leur affaire avec beaucoup de chaleur, et que les femmes, qui presque toujours en avaient la direction, exerçaient alors mille moyens d’influence, on finissait souvent par surprendre au vrai public la confirmation des arrêts rendus par le docte aréopage, et les réputations les plus importantes ont souvent été à la merci d’autorités fort peu compétentes. À l’époque dont nous parlons, les principaux théâtres de ces tripotages littéraires ont été l’hôtel Rambouillet où régnait Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet ; plus tard les hôtels de Marie-Anne de Mancini et de la duchesse du Maine, de Mme de Tencin, de Mmes Duchâtelet et du Bocage, du Deffant et Geoffrin, et enfin celui de Mmes Necker et Fanny de Beauharnais. Nous renvoyons à chacun des articles biographiques qui concernent ces femmes célèbres, l’indication du rôle que jouait chacune d’elles dans le bureau dont elle était présidente, et de la direction spéciale qu’elle y donnait aux esprits, afin d’avoir un cachet et de faire école.
Il n’y a plus de bureaux d’esprit aujourd’hui, par ces raisons, trop souvent déduites, qui font que nous n’avons plus de salons ; mais la funeste influence des coteries n’en subsiste pas moins en littérature, »et elle s’exerce peut-être plus fatalement que jamais dans la presse périodique où hommes et femmes se sont donné rendez-vous en disant adieu aux salons.
P. Lavergne, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Cabale (théâtre). On désigne également sous ce nom les moyens déployés par un auteur ou un acteur pour faire applaudir ses pièces ou son jeu, parfois aussi pour faire siffler ceux d’un confrère ou d’un camarade, et l’ignoble milice chargée de ce soin. L’origine de la cabale théâtrale est plus ancienne qu’honorable ; elle remonte à l’un des tyrans les plus odieux qui aient pesé sur le genre humain : Néron, le premier, organisa une troupe de cabaleurs qui devaient provoquer et même contraindre les applaudissements lorsqu’il venait se donner en spectacle aux Romains. Plaute et Térence n’avaient point eu besoin d’un tel appui ; ils sollicitaient franchement les témoignages de l’approbation publique (plaudite cives!), et laissaient à leurs ouvrages le soin de les obtenir.
Rien n’indique non plus que les célèbres poètes dramatiques du siècle de Louis XIV aient fait usage d’une pareille ressource ; on sait qu’une cabale de grands seigneurs fut alors formée en faveur de la Phèdre de Pradon contre celle de Racine. Sa tactique fut d’amener à ses frais à la première un grand nombre de spectateurs, et de louer beaucoup de loges à la seconde pour les laisser vides pendant plusieurs représentations. Ce genre de cabale n’est pas à la portée de tout le monde, et l’on n’en pourrait pas citer beaucoup d’exemples.
C’est vers le milieu du siècle dernier que la cabale applaudissante et sifflante prit pied dans nos spectacles. Un certain chevalier de La Morlière, auteur de quelques mauvais romans, en fut le chef au Théâtre-Français ; redouté des écrivains dramatiques, il leur imposa des tributs, auxquels Voltaire lui – même dut parfois se soumettre. Néanmoins comme le public n’avait pas encore perdu l’habitude d’exprimer lui-même sa satisfaction ou son mécontentement, la petite armée du chevalier pouvait rarement décider seule une chute ou un succès : il lui fallait se borner à rendre l’une plus prononcée ou l’antre plus éclatante.
Aujourd’hui la cabale a perfectionné ses moyens et accru outre mesure le nombre de ses troupes (voy. Claqueurs) : aussi marche-t-elle dans tous nos théâtres le front levé. Chaque directeur, chaque auteur, chaque acteur a la sienne ; ce que l’on qualifiait jadis de honteuse manœuvre n’est plus qu’une utile précaution. On rirait à présent de l’ingénuité de ce couplet d’une pièce jouée il y a une trentaine d’années:
Loin cette ressource banale !
Un auteur qui sait s’estimer
Peut bien souffrir d’une cabale,
Mais ne doit jamais en former.
Si le parterre l’encourage,
Son talent seul en a l’hommage ;
Et le mérite de l’ouvrage
Est la cabale de l’auteur.
L’honnêteté consiste maintenant à n’employer la cabale que pour s’assurer une réussite, en s’abstenant d’en faire une arme offensive contre ses émules ; et cette honnêteté-là n’est pas encore une vertu des plus vulgaires.
Quelques bonnes gens, qui ignorent que les cabaleurs amis forment toujours la majorité du parterre à une première représentation de quelque importance, font encore quelquefois entendre le cri de à bas la cabale ! à la porte la cabale ! Heureusement la cabale ne prend pas la chose au sérieux ; »car s’il y avait conflit, il lui serait facile de mettre elle-même à la porte le public, ou du moins le public payant. Il faut lui savoir gré de sa modération.
M. Ourry, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Camaraderie littéraire. Quand M. H. de Latouche s’avisa de lancer sous ce titre un manifeste auquel la Revue de Paris servit de héraut, une protestation privée contre l’abus et le ridicule d’un charlatanisme devenu trivial, l’à propos de sa critique suffit à consacrer une expression jusque là inusitée dans le sens qu’il y attacha. Mais cette alliance de mots, pour être un néologisme, ne s’appliquait pas moins à une chose aussi vieille que le monde. Lucien décoche quelque part une de ses vertes épigrammes à ces vendeurs de complaisances réciproques fort à la mode de son temps, et Martial n’épargne pas les Maevius et les Bavius, effleurés par Virgile et trop ménagés par la fine raillerie d’Horace.
Le proverbe thérapeutique Passe-moi la casse et je te passerai le séné[La casse et le séné sont deux purgatifs, mentionnés avec la rhubarbe (elle aussi agissant ainsi…) dans Le Médecin malgré lui. L’expression signifie « Donnant donnant ».], est applicable à presque toutes les conditions et à tous les états ; mais nous le voyons justifié d’une manière incroyable dans l’histoire de la république des lettres, surtout à certaines époques plus rapprochées de la nôtre. Il n’est personne qui n’ait ouï médire à juste titre de ces réunions soi-disant littéraires de l’hôtel Rambouillet, devenu si fameux par la morgue et le pédantisme de ses familiers, par leur esprit exclusif, leurs proscriptions, leur argot, et surtout par l’inconcevable exagération de leurs apologies et de leurs ovations. Combien d’astres sont restés sur l’horizon de cette pléiade de beaux esprits, organisée en cour suprême et qui prétendait de bonne foi imposer ses burlesques arrêts au goût à venir sur la foi des dupes contemporaines ?
De nos jours la camaraderie littéraire a reçu d’immenses développements ; mais il est digne de remarque que ces coalitions transitoires d’intérêts opposés, ces parades d’amitiés mielleuses et emphatiques entre des puissances rivales, ont presque toujours pour résultat infaillible quelque réaction violente et contradictoire. Fatigués de leurs encensements mutuels et ne pouvant plus se regarder sans rire, les acteurs de ces comédies, dès qu’ils ont touché le prix banal réservé à leur fraternité de coulisses, se dédommagent des secrets ennuis de leur rôle par l’aigreur des récriminations publiques et la franche manifestation de leurs antipathies ; une inimitié déclarée succède à ces flagorneries de commande et les choses se passent à peu près comme dans la scène de Molière entre Vadius et Trissotin. Oh ! les bons camarades ! Ce mot pourtant, qui peint à l’esprit de riantes et affectueuses idées, qui rappelle de touchants souvenirs de la jeunesse, »cadrerait si bien avec l’intimité noble et généreuse dont il serait consolant de voir les littérateurs donner l’exemple. Voy. Coteries.
V. de Moléon, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Claqueurs. Nous avons dit à l’article Cabale de théâtre (voy.) que Néron, auteur et acteur, s’assura le premier le honteux appui de ces machines applaudissantes. C’est sans doute ce qui leur a fait donner de nos jours, avec le sobriquet de chevaliers du lustre, celui de Romains. On a vu que ce nouveau genre d’industrie commença à s’exercer chez nous dans le dernier siècle ; aujourd’hui c’est une lèpre attachée à tous nos théâtres, et qui, si l’on n’y porte remède, finira par entraîner leur ruine. On sait, en effet, que le public véritable n’applaudit plus, afin de ne pas être confondu avec les gens chargés de cet emploi ; qu’il ne siffle guère davantage pour ne pas s’exposer à leurs fureurs stipendiées. Qu’en résulte-t-il ? Qu’aux premières représentations l’opinion publique ne peut se faire jour, que tout réussit en apparence, et que les spectateurs payants ne protestent que par leur absence contre ces prétendus succès.
Le métier de claqueurs, ou du moins de chef des claqueurs, est devenu aujourd’hui une ressource des plus productives. Dans une petite pièce jouée en 1783, La Harpe faisait dire à un M. Claque, représentant de cette honnête corporation :
Et je gagne en bravos mes vingt écus par mois.
Nos MM. Claque actuels souriraient de dédain à cet aveu ; il en est tel d’entre eux qui, avec la rétribution des directeurs, des auteurs, des acteurs et actrices, la vente d’une partie des billets gratis et autres profits de son commerce, s’est acquis une fortune en quelques années et en se retirant a vendu fort cher sa clientèle. Il est vrai que l’art a fait dans ce genre de grands progrès. Au principal corps d’année, toujours composé de bruyants claqueurs, un chef habile a soin d’adjoindre un détachement de pleureurs et un autre de rieurs. Ces dernières fonctions surtout exigent beaucoup de talent et de naturel.
Il est d’usage que, pour faciliter son travail du soir, le claqueur en chef ait assisté le matin à la répétition générale : il y prend note des passages qui devront faire éclater les applaudissements, les sanglots ou le rire. Des gestes convenus transmettront à ses troupes le signal de ces diverses manœuvres. Il est de règle aussi que, par une entrée particulière, les claqueurs soient introduits dans la salle avant les autres spectateurs, afin de choisir leurs positions et de préparer leur ordre de bataille. Ceci est le secret de la comédie, comme du vaudeville, du mélodrame, etc., etc.
Devant éprouver presque journellement cet accès d’enthousiasme qui lui fait demander l’auteur à grands cris, le claqueur doit être pourvu de poumons aussi robustes que ses mains ; cependant, en cas d’enrouement, un redoublement d’activité de ces derniers et un trépignement frénétique de pieds à la chute du rideau peuvent suppléer à son silence obligé.
Plusieurs fois des écrivains dramatiques, des directeurs de spectacle, ont témoigné l’intention de renoncer aux applaudissements achetés ; »mais les premiers ont vu le corps des claqueurs fortement constitués triompher de leurs efforts isolés ; et, il faut le dire, aucun des seconds n’a eu le courage difficile d’attacher franchement le grelot.
M. Ourry, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Coterie, mot français très ancien et qui signifiait société, compagnie. Quant à son étymologie, on le dérive du mot latin quot, combien.
Au XIIIe ou XIVe siècle, lorsque les petits marchands voulaient faire quelque entreprise commerciale, ils formaient une coterie, c’est-à-dire une association partielle, car de tous temps les associations furent la meilleure ressource des petits. Chacun apportait sa quote-part d’argent ou de marchandises, et chacun devait de même recueillir sa quote-part du succès ou du bénéfice.
Lorsqu’il y eut un certain nombre d’amateurs de la gaîté, c’est-à-dire dans les intervalles entre les guerres civiles (car il n’y a pas de joie là où parents sont contre parents et amis contre amis), il se forma des coteries de plaisir : celles-là se sont maintenues et multipliées. On y statua qu’on se verrait familièrement pour se livrer à des exercices bachiques ou gastronomiques, qu’il y aurait des jours d’assemblée, de grands festins si c’était entre personnes riches, et des pics-nics (voy.Expression empruntée de l’anglais où elle est formée de pick, choisir, et nick, instant précis, et signifie choix judicieux où tout se rencontre bien. On se sert aussi en français de cette locution pour désigner un repas où chacun paie son écot, ou bien auquel chacun contribue en fournissant un des plats.) si c’était entre personnes mixtes.
Enfin, lorsque l’on eut une littérature, il y eut des coteries littéraires ou plutôt de beaux-esprits, car les beaux-esprits ne sont pas toujours littéraires. Telle fut la société de l’hôtel de Rambouillet, qui fit la guerre à Racine, à Corneille, à Molière. Alors apparurent diverses associations d’envieux, d’esprits de travers qui se coalisèrent contre quelques hommes de génie isolés, pour les empêcher d’être connus ou d’avoir des succès [voy. Camaraderie et Cabale). De bonne heure il y eut des gens qui se dirent entre eux : « Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis. » La religion même fut dénaturée par des coteries d’hypocrites, de bigots, d’hommes à bénéfices, qui, exploitant les préjugés et les esprits crédules, abusaient du besoin de croire et faussaient les sublimes vérités du christianisme.
Les coteries, hélas ! c’est presque l’histoire du monde ; tous les partis n’ont-ils pas été des coteries dans leurs commencements? Mais, à proprement parler, il n’y a eu que ces trois espèces de coteries permanentes : celle ou chacun apporte sa quote-part de fonds ; la seconde, où chacun apporte sa quote-part de gaîté, et la dernière, où chacun apporte sa quote-part d’esprit vrai ou d’esprit prétendu, de bons ou de méchants mots de prose, de vers, et d’écrits qui ne sont ni l’un ni l’autre. Plus les temps se sont avancés, plus le terme de coterie est tombé en défaveur, parce que les coteries commerciales ont été réglées par les lois, que les coteries de plaisir ont ébranlé les mœurs, et que les coteries d’esprit ont produit la discorde et le ridicule ; et cependant toutes les coteries possibles sont encore fort innocentes, comparées aux coteries politiques. Mais tous les partis ont l’habitude de qualifier de ce nom les réunions de leurs adversaires, et ils se le sont constamment renvoyé les uns aux autres.
Les coteries qui se forment contre le talent ou le mérite, celles qui se forment entre les intérêts de quelques hommes contre les intérêts de tous, sont méprisables et odieuses. »Malheureusement elles n’en sont pas plus rares, et il ne faudrait pas aller bien loin pour en trouver des exemples.
Pierre-Marie-Michel Lepeintre-Desroches, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Public, un des mots les plus usités de notre langue, et l’un des plus difficiles à définir. Qu’est-ce que le public ? l’universalité des citoyens ? un choix parmi eux ? les lecteurs de tel journal ? les claqueurs de tel drame ? l’auditoire de tel orateur ? les prôneurs de tel médecin ? les détracteurs de tel artiste? Demanderons-nous avec un moderne combien faut-il de sots pour faire un public ? L’appellerons-nous avec un ancien : Vox Dei ? La voix de Dieu ! Le public ne fut-il pas personnifié par les anciens sous le nom de la Renommée, aussi empressée à tenir pour le mensonge et la calomnie qu’à répandre la vérité ? Tout yeux, tout oreilles, tout langues, que voit-il ? qu’entend-il ? que dit-il ? Si l’on écoute, mille bruits incohérents s’élèvent. Devant un fait quelconque, le public dit blanc, le public dit noir ; il nie, il affirme ; il blâme, il approuve. Demandez un avis au philosophe, il vous conseillera de mépriser le public, et vous le surprendrez bientôt après gueusant des voix et mendiant des admirateurs !
Si vous vous mêlez à la foule, si vous passez d’un groupe à l’autre, vous ne tarderez pas à reconnaître .que le public se fractionne en publics d’opinions diverses, et que ces publics n’en font pourtant qu’un. Grâce au jeu des passions humaines, le monde est le plus étrange des spectacles. Pêle-mêle de prétentions audacieuses et d’acquiescements faciles, il a des enthousiasmes ridicules et des mépris immérités ; théâtre d’une lutte éternelle entre les vanités, il est l’une des plus frappantes images du beau absolu, si le beau n’est, comme on l’a dit, que la variété dans l’unité. Quelle variété piquante, en effet, que ces publics de toute nature, de tout étage, de toute dimension ! public de l’antichambre et public de la rue ; public du parlement et public des tavernes ; public qui caresse et rampe ; public qui a sa cour et ses flatteurs ; public ingrat et trompé, défiant et crédule, despote et victime ; public qui a tout ce qui est dans son élément (l’homme), une raison qui commande et des passions qui la font obéir, raison souveraine, quelque peu ressemblante aux rois constitutionnels dont la volonté plie au gré des Chambres: elle aussi règne et ne gouverne pas.
Que si nous consultions l’histoire, nous verrions le public naître et grandir avec la civilisation, partout présenter un fonds semblable, partout recevoir des empreintes diverses dans les divers climats, partout avoir entre les traits qui le différencient un trait spécial, l’aptitude à être dupe. De là ses travers, son inconstance, ses caprices, sa faiblesse, ses antipathies, ses adorations ; de là ses croyances aveugles et ses émancipations réactionnaires, ses respects absurdes et ses émotions fécondes en ruines ; de là et son abjection dans le servilisme, et ses transports dans le triomphe, et les directions étranges qu’il subit ; de là enfin l’inconséquence de ses révolutions, qui tendent à le mettre en possession de la vérité et qui le montrent sans cesse dans de nouvelles phases de l’erreur. Curieuse comédie, que le spectacle incessant donné par le public ! car toujours il est en scène, et, s’il en faut croire Oxenstiern, « les hasards composent la pièce, la fortune distribue les rôles, les théologiens gouvernent les machines et les sages sont les spectateurs ; les riches occupent les loges, les puissants l’amphithéâtre, et le parterre est pour les malheureux ; les femmes portent les rafraîchissements à l’entour, et les disgraciés de la fortune mouchent les chandelles ; les folies composent le concert, et le temps tire le rideau ; la pièce a pour titre : Mundus vult decipi: decipiatur[« Le monde veut être trompé, qu’il le soit donc. » Attribué à Pétrone.] ! » En sera-t-il toujours ainsi? Nous ne le croyons point. Non, certains rôles ne seront pas toujours l’objet de la brigue-,des pygmées ne tiendront pas toujours la place de géants ; les coulisses ne recèleront pas toujours d’odieux secrets ; le public ne sera pas toujours ce docile automate dont le charlatanisme tire en tous sens les molles ficelles. Telle est l’espérance, telle est la foi des sages, qui, dès à présent, se rangent parmi le peuple de cette épigramme :
Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comique
Où chacun fait ses rôles différents.
Là, sur la scène, en habit dramatique,
Brillant prélats, ministres, conquérants.
Pour nous, vil peuple, assis aux derniers rangs,
Troupe futile et des grands rebutée,
Par nous d’en-bas la pièce est écoutée ;
Mais nous payons, utiles spectateurs,
»Et, quand la farce est mal représentée,
Pour notre argent nous sifflons les acteurs.
(J.-B. Rousseau.)
J. Travers (à Caen), in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

The wonderful late Danish comedian and pianist Victor Borge presents his phonetic punctuation system and illustrates it with an except from a “pick pocket edition of a Johann Sebastian Shakesphere’s short story”.
“In the open window there suddenly came light. Beautiful Eleanor had alone dreaming of but one thing. – Two years had passed, since she met Sir Henry. She could still remember the unhappy evening, when her father had thrown him out. They had been sitting in the park and Henry had said: “Darling! Is this the first time you have loved?” She had answered: “Yes – but it is so wonderful, that I hope it shall not be the last!”
Suddenly she heard a well known sound. It was he. In two strikes he was near her, embraced, kissed and caressed her. “Henry! What is love?” she asked. He answered: “Well, I couldn’t live without!”……….. ”She asked: “Where have your thoughts been?” He answered: “With thee, my lady.” Suddenly he had gone. All she heard was the well-known sound of his departing horse.
In another show, Borge teaches Dean Martin his system and they alternate practice and performance in a series of well-known songs: Remember (“Remember the night you said ‘I love you!’, remember?”), Never on a Sunday (“Oh, you can kiss me on a Monday / A Monday, a Monday is very very good”), Fly Me To The Moon (“Fly me to the moon / And let me play among the stars”), Maria (“I just met a girl named Maria / And suddenly that name / Will never be the same / To me”), Wunderbar (“Wunderbar, Wunderbar! / What a perfect night for love / Here I am, here you are, / Why, it’s truly wunderbar!”), Shall We dance? (“Shall we dance? / On a bright cloud of music shall we fly? / Shall we dance? / Shall we then say, goodnight and mean goodbye?”) and Do-Re-Mi (“DO – a deer, a female deer / RE – a drop of golden sun / MI – a name, I call myself”).
A French standup comedian (some happen to like his “humor”, I happen not to) did a much more recent act which is essentially a French (and vulgar) adaptation of Borge’s classical (and classy) act, without giving any credits whatsoever to its creator.

Le pantalon de Casimir, gaudriole populaire.
Paroles de Baumaine et Blondelet, musique de Ed. Deransart (détail). 1879. Source : Gallica.
Le mot de gaudriole (propos ou acte licencieux) serait apparu dans la première moitié du XVIIIe siècle par dérivation de gaudir (se réjouir, cf. la célèbre chanson Gaudeamus igitur) – qui a des connotations plus coquines dans les substantifs gaudisserie (caractère licencieux, paillard) et gaudisseur (jouisseur) –, et de la terminaison -iole que l’on trouve dans cabriole, qui dénote les « bonds légers et folâtres » qui peuvent se pratiquer lors de certaines gaudrioles.
Ainsi, les Mémoires pour servir à l’histoire des spectacles de la foire de Claude Parfait, publiées en 1743, mentionnent un « opéra comique d’un acte » intitulé Les Trois prologues, « dont le premier était effectivement le Prologue, la Gaudriole, ou le repas allégorique était le second, et l’Amphigourie, le dernier, le 30 juin 1739 ». On n’a pas trouvé trace (en ligne) de ce curieux repas.
Par contre, le mot apparaît dans deux textes – Ouvrage de Pénélope, ou Machiavel en médecine, de Julien Offray de la Mettrie et publié vers 1748, et La Faculté vengée, comédie en trois actes, attribuée au même La Mettrie et publiée en 1747. Cet auteur est un personnage particulièrement intéressant : philosophe matérialiste, le terme « âme » désigne pour lui seulement l’organe qui nous permet de penser, c’est-à-dire le cerveau. Il la conçoit donc comme étendue et matérielle. La Mettrie propose aussi une théorie morale fondée sur le matérialisme. À la morale sociale, il oppose une morale naturelle, la seule véritable, dans laquelle le bonheur est identifié à un ensemble de sensations agréables (ce qui, soit dit en passant, est à la base de l’utilitarisme de Jeremy Bentham« Par principe d’utilité, il faut entendre le principe qui approuve ou désapprouve quelque action que ce soit en fonction de sa tendance à augmenter ou diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en jeu. » (Bentham, 1789, cité par John Kenneth Galbraith in L’Art d’ignorer les pauvres.)). Les rechercher est conforme à la nature et à la raison. L’influence de La Mettrie a été considérable pour tout le courant matérialiste en philosophie, pour les idéologues, et notamment Pierre Jean Georges Cabanis (1757-1808), dont les mémoires sur les Rapports du physique et du moral (1802) tentent d’approfondir la voie de La Mettrie. Les questions ouvertes par La Mettrie demeurent celles de la neurophysiologie contemporaine. (Source : Microsoft Encarta 99).
Le conte libertin que l’on trouvera ici, publié à la même période, s’intitulé tout simplement Gaudriole : c’est non seulement le nom d’une de ses protagonistes mais c’est surtout le propos du récit. Cette facétieuse nouvelle de la recherche – initiatique pour les uns, obsessionnelle pour les autres – de « cet » obscur objet du désir à tout âge met en scène les affres de l’âme et la jouissance des corps, les conflits entre raison et passion, le frustrant distinguo entre vouloir et pouvoir. Gaudriole, oui, mais pas grivoise, tout y est suggéré, et l’auteur semble parfois faire avec un malin plaisir du second degré avec cette littérature de genre. Ainsi, en y réfléchissant quelque peu, vous comprendrez rapidement l’étymologie du nom du fameux fruit chinois que convoitent les deux rivales.
Le récit oppose deux couples : l’un en voie de formation, si l’on peux dire, Arthénie, princesse jeune et (très) innocente et Zamor (on remarquera l’étendue de l’alphabet…), prince fidèle et généreux, à un couple de vieillards lubriques et roués, le mauvais génie Moragrandy qui convoite la princesse tout en étant impuissant, et Gaudriole son épouse, une laide fée qui règne sur une île à l’autre bout du monde, sur laquelle son mari va disperser les membres de son rival, dont l’un d’eux… mais comme le précise le titre du deuxième chapitre, vous en saurez plus quand vous l’aurez lu.
Quant à l’auteur de cette gaudriole, on ne le connaît pas : l’ouvrage a été publié anonymement à La Haye, une source l’attribuant à Claude Godard d’Aucourt (1716-1795) et une autre à François Antoine Chevrier (1721-1762).

Disciples du Baal Shem Tov, 1927.
Source: exposition A World Apart Next Door au musée d’Israël à Jérusalem en 2012.
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De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

Durant mes études à Cornell, j’étais souvent invité à la table de l’aumônier des étudiants juifs, le rabbin Goldfarb dont la femme était une excellente cuisinière, tous deux affables et chaleureusement accueillants. Sur l’un des murs de l’entrée de leur maison était encadré un arbre généalogique, celui des disciples du fondateur du HassidismeMouvement piétiste juif., surnommé le Baal Shem Tov (« porteur du bon nom »), qui avait vécu en Pologne au 18e siècle. Ce mouvement ayant essaimé très rapidement, il n’est pas étonnant de trouver dans cette gravure datant de 1927 plusieurs centaines de noms accompagnés de ceux des villes ou villages où ils étaient principalement actifs en tant que rebbeDirigeant spirituel souvent local d’un groupe hassidique..
Un jour que je contemplais cet arbre sans vraiment en lire le contenu microscopique, un nom me saute pourtant à l’œil, comme s’il sortait de la surface du papier : il s’agissait d’un personnage indiqué comme ayant vécu à Rozwadow : or c’était le petit village de quelques 3.000 âmes où était né mon père, en Galicie orientale.
Je ne peux me retenir de m’exclamer à haute voix « Rozwadow ! ». Le rabbin Goldfarb, qui se tenait dans une autre pièce et était pourtant dur d’oreille, vient alors vers moi et me demande pourquoi j’ai prononcé ce mot, à quoi je lui réponds que c’était le village de mon père. Il me dit alors que c’était aussi le village de son père à lui…
Il sort alors de sa bibliothèque un livre que je connais bien : c’est le Yizkor BukhLivre du souvenir des morts. « Yikzor » est le premier mot de la prière des morts dans la liturgie juive, et il signifie « Qu’Il (Dieu) se souvienne ». Après la Shoah, nombre de survivants de communautés décimées ou carrément disparues ont édité de tels ouvrages comprenant en général des textes en yiddish, anglais et hébreu décrivant la vie dans ces communautés avant et leurs tribulations pendant la guerre, y intégrant des listes de noms des disparus et des survivants dans le monde, et illustrées de photos d’époque. de Rozwadow. Il l’ouvre, puis m’indique, dans une photo de groupe prise (en 1952, me semble-t-il) son père : installé aux Etats-Unis bien avant la guerre, il était alors venu en Israël rendre visite à ceux des membres de son village d’origine qui s’y étaient établis. Je lui dis alors que la femme assise à sa droite est ma tante et que je détiens un tirage original de cette photo… Ma tante faisait partie du comité d’organisation des Rozwadowiens en Israël qui éditera cet ouvrage en 1968, et ce sont ses membres qui figurent sur la photo en question.
Je ne sais si la gravure dont on voit la reproduction ci-dessus est identique à celle que j’avais vue chez les Goldfarb : dans mon souvenir, cette dernière était en noir et blanc, les noms étaient écrits dans une police (manuscrite) différente et chacun était inscrit dans une petite feuille, ce qui n’est pas le cas ici. Il se peut donc qu’elle ait été une copie faite à la main de la gravure d’origine, comme on en voit une ici et sur laquelle on peut zoomer (je n’y ai pas retrouvé le nom que j’avais aperçu en son temps) ; on peut en voir un petit détail à droite, ce qui donne une idée de la quantité, la densité et la complexité de l’information.
Quant au mouvement piétiste dans ce village, mon père m’avait raconté que sa mère était adepte du rebbe local – qui sait si ce n’est pas celui dont j’avais aperçu le nom dans la gravure ? Quoi qu’il en soit, on trouve dans le Yizkor Bukh en question un texte écrit par mon oncle qui décrit entre autres la présence de ce mouvement à Rozwadow.

Quelques années plus tard, alors que j’étais installé en France, je pars en mission à Santa Cruz en Californie. J’en profite pour y rendre visite à Meg M. J’avais fait sa connaissance du temps de mes études à Cornell, l’ayant « croisée » en ligne dans un forum de discussion consacré au judaïsme. Nous avions engagé un échange épistolaire qui s’était développé et enrichi, et qui avait perduré après mon départ en France, mais nous ne nous étions jamais rencontrés : plusieurs milliers de kilomètres nous séparaient.
Certains des murs de l’appartement de Meg étaient entièrement recouverts d’étagères de livres que je parcours du regard. Là aussi le même phénomène : le dos de l’un d’eux, où s’affiche le titre en lettres d’or sur fond noir, me saute à l’œil : c’est celui d’un Yizkor Bukh, et pas n’importe lequel – il y en a eu des dizaines – : celui de Rozwadow.
Il y avait de quoi être stupéfait : non seulement Meg n’avait rien à voir avec ledit village, mais elle n’était pas d’origine juive (elle l’est devenue plus tard) et ne savait pas lire l’hébreu (ni a fortiori le yiddish). Devant mon étonnement, elle me raconte alors qu’entrant un jour dans une librairie de livres d’occasion, elle aperçoit ce livre dont elle reconnaît les caractères hébraïques sans pour autant les comprendre. C’était le seul de son genre, elle s’est dit qu’il devait souffrir de solitude et elle décide de l’acheter pour lui donner une maison…
Après que je lui ai expliqué la nature de ce livre, elle conclut qu’il serait bien mieux chez moi et me le confie. C’est celui qui est ouvert devant mes yeux alors que j’écris ce texte. Une traduction en anglais d’une partie de l’ouvrage est disponible ici.

L’arbre généalogique que l’on voit au début de ce billet a fait partie d’une exposition qui s’était tenue en 2012 au musée d’Israël à Jérusalem. Je leur ai écrit pour savoir s’ils en vendaient des reproductions et en expliquant le contexte de ma demande.
La personne qui m’a répondu par l’affirmative en a profité pour me préciser que son arrière-arrière-grand-oncle avait été le rabbin de Rozwadow.

La belle et grande (67×57 cm) reproduction en couleur de la gravure commandée au Musée d’Israël vient d’arriver. Il ne m’a fallu que quelques instants pour localiser le nom en question, celui d’un certain « R. [pour Reb.] Moshe de Rozwadow » : la liste alphabétique de tous les personnages qui y sont cités affichée dans la partie inférieure de la gravure et triée par le nom de leur localité de résidence indique, près de chacun des noms, une clé numérique qui permet de le retrouver quasi instantanément dans l’arbre.

R. Moshe de Rozwadow dans l’arbre des disciples du Baal Shem Tov, 1927.
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Je ne suis jamais encore allé à Rozwadow. Enfin, ça dépend.
À la fin des années 1980, j’avais passé une semaine de vacances à Prague en compagnie de deux de mes cousines et deux de mes plus proches amis. Nous avions fait le voyage aller-retour en autocar.
À notre retour, en récupérant mon passeport qui venait d’être tamponné au poste-frontière, je constate qu’il indique dorénavant « Rozvadov » : c’était le nom du village du village frontalier sur la route qui va de Prague à Nuremberg.
Quant à Rozwadow, elle n’existe plus, du moins en tant que bourgade autonome : elle a été absorbée par sa voisine, Stalowa Wola.
La proximité des noms de Rozwadow la polonaise et de Rozvadov la Tchèque a été la cause d’une curieuse confusion chez une personne qui, pourtant, aurait dû savoir. En 1971 paraît Music, Prayer and Religious Leadership – Temple Emanu-El, 1913-1969, livre d’entretiens avec Rose Rinder, veuve du cantor de la synagogue réformée Congregation Emanu-El de San Francisco. On y apprend que Rose est née en 1893 à « Rozwadow, en Autriche », tout en précisant sa proximité à Dzików où sa famille s’est installée plus tard, avant d’émigrer aux États-Unis.
Quant bien même il y a trois Dzików en Pologne, il n’y en a qu’une à proximité (quelque 20 kms) de la Rozwadow polonaise, située en Galicie orientale, région rattachée à l’Autriche depuis le partage de la Pologne en 1771 et jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale.
Là où Rose Rinder fait erreur, c’est lorsqu’elle dit (l’entretien a lieu en 1968) : « Curieusement, j’ai vu l’autre jour à la télévision qu’après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les tanks russes, ces tanks se sont retirés à Rozvedov. C’est donc maintenant une partie de la Tchécoslovaquie. Or quand je suis née, il n’y avait pas de Tchécoslovaquie. C’est pourquoi je réponds toujours, quand on me le demande, que je suis née en Autriche, parce que c’était alors l’Autriche. »
Il s’agit bien ici de la Rozvadov tchèque, distincte de la Rozwadov polonaise. On pourrait s’étonner que les chars du pacte de Varsovie venus écraser le printemps de Prague s’y soient établis, à l’ouest du pays ; l’explication est donnée dans plusieurs quotidiens américains de l’époque, comme on le voit dans cet extrait du Sarasota Herald-Tribune daté du 11 septembre 1968 :


Rozwadow en Pologne et Rozvadov en Tchéquie.
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