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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 janvier 2013

« Le nu est le costume le plus difficile à porter ! » (Pedro Gailhard)

Classé dans : Danse, Littérature, Musique, Religion, Sculpture, Société, Théâtre — Miklos @ 3:16

Nous assistons en France, depuis quel­ques années, à un mouvement consi­dérable dans le sens de la liberté du nu sur scène, au théâtre comme à l’opéra ou dans la danse. Ce mouvement est d’autant plus fort qu’il est anonyme et spontané. On ne lui connaît pas de chef, pas de meneurs, pas d’organe. Le nu artistique est une formule d’actualité. En voulez-vous, du nu ? On en met partout.

Ces quelques phrases vous paraissent d’actualité ? Eh bien, elles sont tirées (avec une très légère modification) de l’avant-propos d’un ouvrage publié il y a plus de cent ans, celui des docteurs G.-J. Witkowski et L. Nass : Le Nu au Théâtre depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Paris, Daragon, Éditeur. 1909.

Comme quoi, rien de neuf sous le soleil, et les arguments qui y sont présentés sont tout aussi valables aujourd’hui qu’alors. Ils ne concernaient que le nu féminin, mais ce sexisme n’est plus de mise de nos jours.

Voici le texte en question.

Avant-propos

Tout est nu sur la terre, hormis l’hypocrisie. (Alfred de Musset.)

Le nu artistique est une formule d’actualité. En voulez-vous, du nu ? On en met partout. A la table des jeunes fêtards américains qui se font servir sur un plat les faciles professionnelles Yankees ; sur là scène des music-halls, des théâtricules et même des théâtres ; ne parlons que pour mémoire des publications plus ou moins artistiques consacrées au nu,— au nu féminin, s’entend.

Il faut s’en réjouir et s’en plaindre.

S’en réjouir, quand on est en présence d’une manifestation véritablement artistique, car rien n’est plus beau qu’un beau corps, aux lignes harmonieuses, aux formes élégantes, à la plastique impeccable, et c’est une grande joie pour l’artiste que d’admirer cette première merveille du monde : une belle femme. S’en plaindre, quand, sous le prétexte d’art, cette manifestation tourne à l’obscène et qu’elle n’a d’autre but que d’alimenter les mauvaises passions, d’exciter la lubricité de l’homme, de fouetter ses désirs sensuels.

Ce livre sera donc, si on veut, un plaidoyer pour le nu, un réquisitoire contre l’obscène. Nous voulions, en des lignes que nous nous serions efforcés de rendre éloquentes, débuter par un exorde bien frappé : l’avant-propos obligatoire où les auteurs font cracher leur plume en des phrases redondantes et en des périodes cicéroniennes. Mais voici qu’un des meilleurs prosateurs de notre époque, et le plus autorisé, en l’espèce, — nous avons nommé M. Pierre Louÿs, le délicat romancier d’Aphrodite, nous a devancés par un article du Journal qui a eu un grand retentissement. Remettre, après lui, l’ouvrage sur le chantier, nous a paru présomptueux et prétentieux.

Il nous a autorisés à nous effacer devant lui, à substituer sa défense à la nôtre, à la barre du tribunal de l’opinion publique. Nos lecteurs y gagneront, et la cause de l’esthétique, du beau et du vrai n’y perdra point : pouvait-elle être défendue avec plus de talent et de compétence ?

Nous assistons en France, depuis une quinzaine d’années, dit M. Pierre Louÿs, à un mouvement considérable dans le sens de la liberté du nu au théâtre.

Ce mouvement est d’autant plus fort qu’il est anonyme et spontané. On ne lui connaît pas de chef, pas de meneurs, pas d’organe.

En face du parti contraire, qui s’imposait de gros sacrifices pour la propagande de ses théories, les admirateurs du nu n’ont pas fondé de sociétés. Ils ont négligé de grouper leurs initiatives parce qu’individuellement elles ne se manifestaient par aucun effort soutenu. Pas d’orateur, parmi eux, qui s’avisât de haranguer les prosélytes. Pas de parlementaire qui harcelât les ministres pour obtenir leur appui. Pas de Mécène qui vouât sa fortune au succès de la cause. Et pourtant le public s’est converti.

L’opinion favorable ou indifférente à la nudité a pris naissance dans les milieux artistiques ; puis elle est peu à peu devenue populaire et mondaine, c’est-à-dire générale. Aujourd’hui, les sentiments à cet égard ne font plus de doute pour personne, puisque depuis un certain temps on a pu donner à Paris deux mille représentations théâtrales où figuraient des actrices nues, sans provoquer un scandale. Je dis : pas un1.

L’assistance de nos music-halls est chaque soir très variée. Selon les jours ou les saisons, elle comprend Paris, la banlieue, la Province ou l’étranger. Personne n’a protesté. La cause est entendue.

Voici donc une opinion qui s’est répandue d’elle-même et qui a obtenu la majorité sans campagne, avec la seule force du bon sens.

Le public a très vite compris que la question du nu intéressait uniquement la loi religieuse, non la loi civile, et que, d’admirer une femme nue, si peut-être c’était un péché, ce n’était sûrement pas un délit.

Une actrice accepte de jouer sans costume ? C’est affaire entre elle et son confesseur, si elle en a un. Ce n’est pas affaire entre elle et le juge d’instruction.

Aucun article de nos lois n’est applicable dans la circonstance, puisqu’on ne peut soutenir sérieusement qu’une femme nue outrage la pudeur des citoyens qui paient cent sous pour la voir. Le théâtre est un palais fermé. Les gens que la nudité choque sont libres de ne pas entrer. De quoi se plaignent- ils ? On ne leur amène pas la danseuse chez eux. On ne la promène pas par les rues. Personne ne viole leurs regards.

Ainsi les sentiments individuels n’ayant aucun prétexte a se dire blessés, le Parquet ne poursuit pas pour rendre justice à une plainte reconnue fondée. Il poursuit au nom d’un principe, d’après lequel la nudité est un spectacle honteux — principe essentiellement religieux, qui n’est même pas évangélique, mais juif, et qui est descendu en ligne directe de la loi mosaïque dans le droit canon, et du droit canon dans l’interprétation du droit civil.

Il serait assez conforme aux idées modernes qu’on laissât aux confesseurs liberté pleine et entière de sermonner les actrices, et que le tribunal correctionnel se déclarât incompétent en matière de théologie morale. Ajouter à la pénitence la pénalité, c’est vraiment faire beaucoup de zèle.

Mais admettons un instant la théorie du Parquet. Supposons que la pécheresse puisse être poursuivie pour avoir dansé à l’état de nature devant une réunion de personnes même sympathiques à son projet. Pourquoi ne faites-vous pas de descentes de police dans toutes les salles où les femmes se déshabillent en public ? Ce n’est pas par le théâtre que vous devriez commencer votre enquête : c’est par l’école.

Rue Bonaparte, l’État dirige la plus vaste École Supérieure du monde, en quelque faculté que se classent ses rivales. On y enseigne les beaux-arts.

Chacun de nos artistes est obligé de passer par cet établissement. C’est une loi tacite, mais formelle. Les peintres qui désirent rester indépendants se voient refuser tout appui jusqu’à l’heure où ils sont devenus célèbres par leurs propres forces, ce qui n’arrive généralement que lorsqu’ils sont morts à la peine. Ce jour-là, l’État bienveillant les protège en autorisant leurs admirateurs à leur élever des statues, et en achetant pour le Louvre les tableaux qu’il n’a pas daigné prendre au Salon pour les greniers de ses musées berrichons ou limousins. Tout ceci n’étant que trop connu ne demande aucun développement-

Et quand un jeune homme se présente — de force, comme nous venons de le dire — à l’École nationale des beaux-arts, personne ne s’inquiète de savoir si son talent et son destin le poussent à peindre plus tard des natures mortes, comme Chardin, ou de vieux philosophes, comme Rembrandt. On lui fait dessiner des femmes nues.

Ces femmes ne sont pas présentées comme au théâtre, dans une optique spéciale, avec des jeux de lumière qui font de leur corps une apparition presque immatérielle, et en tout cas lointaine, séparée du public par le fossé de l’orchestre, par le bastion de la rampe. On les expose en plein midi, à trois pas des écoliers, et ceux-ci ont ordre de copier toutes les lignes de cette nudité, qu’ailleurs vous déclarez honteuse, spectacle que vous refusez aux hommes de cinquante ans dans l’enceinte d’un théâtre, mais que par contre vous imposez, dans votre salle d’école, à des mineurs.

Supposez que l’un de ces jeunes gens éprouve en toute franchise le sentiment qui vous inspire tant d’intérêt : l’horreur biblique de la nudité. On lui dira aussitôt :

« Vous refusez de peindre des femmes nues, mon petit ami ? Vous pouvez vous en aller. Le Prix de Rome ne sera pas pour vous. Désormais, n’espérez de moi ni commandes, ni bourses, ni croix, ni faveurs. Je vous chasse de l’art officiel. »

Et l’État, qui paie des modèles pour les déshabiller devant ses jeunes élèves, est le même État qui dit aux artistes actuellement poursuivies :

« Vous avez joué Galatée, mademoiselle ? Je vous envoie à Saint-Lazare. Vous êtes jeune, vous aviez, sans doute, comme toutes les jeunes actrices, beaucoup d’ambition ; vous espériez quitter un jour le music-hall pour le petit théâtre, monter de là jusqu’à la grande scène et terminer votre carrière dans un théâtre subventionné. Eh bien, laissez toute espérance. Je vous donne un casier judiciaire qui vous fermera même la porte de l’Odéon. Je vous chasse de l’art officiel. »

Il y a des heures… M. Henry Maret vous a dit cela mieux que personne… il y a des heures où l’on se demanderait volontiers si le recueil de nos coutumes a été formé par des hommes en possession de toutes leurs facultés mentales.

L’incohérence de ces jugements apparaîtra mieux encore si nous comparons leurs motifs.

Ce sont « les intérêts de l’art » qui commandent d’imposer le spectacle du nu rue Bonaparte. Les mêmes intérêts autorisent dans les salles de nos musées le mélange des sujets nus et des sujets habillés, de telle sorte que personne ne peut montrer à son fils un austère Philippe de Champaigne, sans lui présenter en même temps une petite amie de Fragonard, toute nue sur son lit d’amour, la chemise enlevée et les jambes au plafond.

Mais dans les théâtres, qui nous laissent, au contraire, une pleine indépendance de choix (les pères étant parfaitement libres de conduire leurs filles à la Comédie-Française sans les mener à l’Olympia), là, les intérêts de l’art n’autoriseraient plus rien. On ne les voudrait ni pour raison ni pour excuse, et le Conservatoire, soumis à la Direction des Beaux-Arts, serait exclu de l’Art lui-même, puisqu’on lui en dénierait les privilèges.

Or, le Théâtre est bien plus qu’un art : il est le Parnasse tout entier. Le peintre et l’architecte lui apportent leurs décors, le poète son livret, le musicien sa partition, l’acteur son jeu, le chanteur sa voix humaine, l’instrumentiste sa voix surhumaine ; et l’ingénieur lui porte ses machines, le joaillier ses bijoux, l’artisan ses meubles, ses vases, ses costumes ; et le savant est là qui collabore, l’archéologue est là qui conseille, l’historien est appelé, donne son avis, dirige. Un opéra résume l’effort intellectuel de toute une époque2.

« Il ne s’agit pas de l’Opéra, me dit-on, mais d’un music-hall. »

Ayez donc moins de mépris pour les music-halls ; Lohengrin nous a été donné pour la première fois à l’Eden-ThéâtreGrand théâtre qui se trouvait à l’emplacement de l’actuel Théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet. Ensuite, prenez quelque patience. L’Opéra est le but évident du mouvement actuel. Les petites révolutions commencent, comme les grandes, par la base. Les premiers essais de spectacles nus devaient être tentés sur nos moindres scènes ; mais on en fera d’autres, n’en doutez pas. Le mouvement est irrésistible ; il aboutira malgré tout. Auteurs et public sont en majorité d’accord pour unifier l’esthétique du théâtre et celle du musée. Nous verrons jouer à l’état de nature et dans le sentiment le plus grave, sans aucun appel aux sensualités vulgaires, les rôles qui déjà sont « supposés » nus : c’est-à-dire la Vénus de Wagner, les trois Filles du Rhin et beaucoup d’autres rôles chantés, dansés ou mimés dont il est inutile de dresser la liste à l’avance.

C’est alors seulement que le spectacle nu sera digne du théâtre, digne d’être suivi par les spectateurs sérieux. Mais plus on persécutera les premières tentatives, plus on en rabaissera le niveau artistique. Rien n’est plus facile à comprendre.

Les jeunes actrices, en effet, au contraire des jeunes poètes, ne manifestent aucun goût pour la persécution. Leurs corps charmants ne sont pas hantés par des âmes de martyres. Elles sont courageuses devant le public, mais pusillanimes devant le commissaire de police. Elles n’ont pas ce « mépris des lois » que Jean Richepin nous enseignait jadis. Bien des écrivains se vanteraient d’avoir souffert pour l’art à Sainte-Pélagie. Pas une tragédienne ne dira qu’elle a pleuré à Saint-Lazare, fût-ce même pour l’amour du grec.

Donc, si par aventure les poursuites actuelles ne se terminaient pas, comme on le présume, par un acquittement pur et simple, les spectacles nus recommenceraient tout de même après un bref intervalle, parce que le mouvement est désormais trop populaire pour être arrêté —mais, au lieu de s’ennoblir, ils s’aviliraient. Le public réclamerait des artistes : on ne pourrait plus guère lui montrer que des grues, les directeurs se voyant obligés de choisir leurs interprètes parmi les jeunes filles que Saint-Lazare n’intimide plus.

Cette petite déchéance durerait six mois. Puis tout reprendrait comme par le passé.

Il en sera du nu au théâtre comme des corridas que l’on a fini par autoriser, devant le vœu formel des populations. Et encore je me reproche de choisir cet exemple, car toute corrida martyrise une vingtaine de victimes, quinze chevaux et six taureaux, tandis qu’autour de la jeune personne qui joue Galatée sur la scène, je cherche la victime et ne l’entends pas crier.



1 Il n’y a pas eu de scandale, mais le 12 février 1907, M. Bérenger. qui n’était pas un spectateur, adressa la dénonciation suivante au Procureur de la République :

Monsieur le Procureur de la République,

Jusqu’ici les nudités, trop largement admises à notre sens dans les représentations théâtrales, devaient du moins être revêtues d’un maillot. Les petites scènes de l’Alhambra et de l’Olympia les offriraient, parait-il,à l’heure actuelle, au public, sans même cette insuffisante atténuation.

« Sur la scène du Music-Hall de la rue de Malte, une femme complètement nue dit un journal, donne l’illusion du marbre… Une des artistes a consenti à évoquer sans maillot cette statue… »

A l’Olympia, dit une autre feuille, « trois jeunes femmes admirables de formes et complètement nues, recouvertes seulement d’une légère couche d’or apparaissent telles de vivantes statues de métal précieux. »

Notre Société ne se rend pas garante de ces informations ; elle aime même à espérer qu’elles ne sont peut-être que des réclames menteuses, destinées à attirer le public par l’appât d’un spectacle audacieux et sans précédent

Mais vous jugerez sans doute qu’il appartient à la justice, seule gardienne aujourd’hui de la décence et des mœurs au théâtre, de se renseigner à cet égard, et je ne doute pas que, si les faits annoncés sont réels, vous ne les considériez comme bien autrement graves que les écarts de parole jusqu’à présent signalés, et ne les poursuiviez comme constituant le délit d’outrage public à la pudeur.

Veuillez agréer, monsieur le Procureur de la République, l’expression de ma considération la plus distinguée.

Le Président,
P. Bérenger.

Le 3 avril 1908, nouvelle dénonciation qui, cette fois, donna lieu aux poursuites judiciaires, contre certains directeurs de théâtres à côté.

Pudibonderie et incohérence : Mata Hari, la fameuse danseuse hindoue, donna, ces dernières années, des représentations dans les salons et les grands cercles de Paris ; elle exécutait des danses sacrées qui se terminaient par le sacrifice de son voile de chasteté à Siva. «L’artiste restait toute nue, dit l’Intermédiaire, couverte de ses bijoux orientaux. » Son début eut lieu chez la comtesse de T… « devant une cinquantaine de spectateurs ou spectatrices du meilleur monde ». Nous ne sachions pas que ces exhibitions devant des gens du monde —dont plusieurs vraisemblablement font partie de la ligue bérengère — aient été poursuivies, tandis que Sarah Brown, le modèle qui posa la figure principale de la Mort de Sardanapale de M. Rochegrosse, eut quinze jours de prison pour outrages aux bonnes mœurs : nous savions que la balance de la justice avait deux plateaux, mais non deux poids.

(Note des auteurs.)

2 M. Gailhard, ex-directeur de l’Opéra, interviewé sur la question du nu au théâtre, répondit : « Qu’au fond d’une vaste scène, dans une apothéose, une femme surgisse nue, cela est beau ; c’est de l’art.

« El je n’aurais pas hésité à présenter, sur la scène de l’Opéra, une femme sans voiles, si l’œuvre l’avait exigé : Phryné devant l’aréopage, par exemple.

« Dans Thaïs, pendant la scène de l’invocation d’Athanaël, la femme qui apparaît est nue, et l’impression produite n’a rien de choquant, tant l’ensemble est grandiose et pour ainsi dire mystique.

« Sur les grandes scènes, d’ailleurs, que la femme soit nue ou en maillot, cela a peu d’importance, étant donné l’éloignement des spectateurs qui ne voient les sujets qu’à travers les jeux de lumière de la rampe et des portants.

« Il n’en est pas de même dans les petits théâtres, et j’avoue que, sans être trop collet monté, on a raison de blâmer des exhibitions qui ne peuvent être que maladroites.

« Le nu est le costume le plus difficile à porter ! »

Sarah Bernhardt partage la même opinion et « trouve fort belles les manifestations du nu ».

(Note des auteurs.)

12 janvier 2013

On nous cache quelque chose tout !

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Médias, Santé, Société, Économie — Miklos @ 12:40


La face cachet du cinéma (
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La face cashée des banques (
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La face cachet de l’industrie pharmaceutique (
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La face cachée de la Lune
(Georges Méliès, Le Voyage dans la Lune, 1902)
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6 janvier 2013

Le pays des grandes gueules, ou, le couple de l’année

Classé dans : Actualité, Langue, Médias, Politique — Miklos @ 17:59

Il y a une république où l’on trouve des grandes gueules : la Mordavie. Et pour cause : son nom vient du russe морда, qui signifie « gueule ». L’Express national s’est empressé – son titre l’y incitant – à y remarquer la présence de deux espèces de ces grandes gueules.

La première, celle qui déplaît au pouvoir – non pas celui de la république en question mais de son vrai patron – s’y retrouve pour avoir ouvertement milité pour l’égalité des droits pour tous (même les femmes et les homos, ce que ledit pouvoir trouve tout à fait immoral). Elle y est enfermée pour deux ans (après, on trouve toujours comment en remettre une couche pour éviter qu’elle n’en sorte et ne rouvre sa grande gueule qui aura encore plus d’histoires édifiantes à raconter) dans des conditions que la seconde espèce – autre grande gueule, mais qui semble particulièrement plaire au même pouvoir et pour cause – qualifie de hautement démocratique.

Le seul problème avec cette nouvelle, c’est que la Mordavie n’existe pas (bien qu’elle ait un hymne depuis fort longtemps). Le journaliste de L’Express, dont on ne doute de l’érudition, a dû, oh lapsus calami, se laisser influencer par sa lecture de La tête des autres de Marcel Aymé, pièce grinçante dont on recommande vivement la lecture et qui se tient en Poldavie. Ou peut-être, amateur de la Moldau de Smetana, avait-il pensé au pays que traverse ce fleuve, la Moldavie, autre petite république (dont le nom s’écrit en roumain Moldova… de quoi en perdre son latin, je l’avoue).

Ne tergiversons plus : la république en question s’appelle en fait la Mordovie, et tient son nom de celui du peuple qui habite la région, les Mordves.

Une question, tout de même : pourquoi le sujet de l’article n’a-t-il pas pu recevoir de maison en Russie et a été contraint de s’exiler ainsi dans ses marches, à l’instar de Victor Hugo à Guernesey ? On espère qu’il pourra de temps en temps – quand il y fait trop froid – se réfugier dans sa maison en Belgique, pays très accueillant de par ailleurs, sans pour autant avoir à renoncer à la maison que la Mordavie, pardon, la Mordovie, lui a offerte assortie, on vient de l’apprendre, du poste de ministre de la culture, apparemment compatible avec sa nouvelle nationalité (russe, pas mordve, vous me suivez toujours ?).

Quel culot, de nous avoir ainsi subtilisé un des parangons de notre culture, que rêve d’ailleurs de rejoindre notre B.B. nationale pour y occuper (on le murmure) le poste de ministre des droits des animaux.

Qui se ressemble s’assemble…

L’Express persiste malgré lui

Alerté sans doute par la clameur internationale et les protestations de l’ambassade Mordve, le magazine a corrigé dans le titre et dans le corps de l’article l’orthographe de la nouvelle patrie des deux personnages en question.

Mais pas dans la légende de la photo (qu’on a supprimée par charité pour nos lecteurs ou par respect des droits à l’image, on les en laisse seuls juges), comme on peut le voir plus bas.

Vers une sortie de crise ?

Voilà maintenant que Le Point nous apprend qu’« Un théâtre de Tioumen, grande ville de Sibérie occidentale située à 2.150 km de Moscou, a proposé mercredi à l’acteur français Gérard Depardieu [...] de rejoindre sa troupe pour 400 euros par mois ».

Si notre le Gérard national l’accepte, il n’aura plus aucun problème avec le fisc français, et pourra d’ailleurs se prévaloir du RMI.

On laissera, pour une fois, le dernier mot à…

Philippe Sollers, dont les idées et les combats, sur ce point du moins, ne sont pas si élognés des nôtres. Et quant aux neuf muses du Parnasse dont il parle, elles feront sans doute bien vite oublier à l’Apollon en question celle d’un hôtel américain, aussi luxueux ait-il été.

26 décembre 2012

Life in Hell: leçon d’architecture en anglais pour touristes espagnols

Classé dans : Actualité, Architecture, Arts et beaux-arts, Langue — Miklos @ 18:13


Akbar et une touriste devant le Centre Pompidou (
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Alors qu’Akbar déambule devant le Centre Pompidou, une jeune femme accorte l’accoste et lui demande poliment avec un certain accent español :

– ¿Do you speak English, please?

– Yes, Ma’am, lui répond-il avec son plus pur accent cornellienAdj. De l’université Cornell (État de New York).

– ¿Can you please tell me how to get from here to the Pompidou Center?

– …, lui répond-il sans mot dire mais d’un geste éloquent qui n’est pas sans rappeler celui de Bonaparte devant les pyramides d’Égypte.

– ¡But I thought the Pompidou Center was an old building, that’s what I was looking for! s’exclame-t-elle interloquée.

– But this is an old building, répond-il britishment imperturbable. It is 30 years old, even.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

10 décembre 2012

Mer d’alors

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Musique — Miklos @ 17:27

L’homophonie – à ne pas confondre avec l’homophobie qui, à l’instar de l’Hydre de Lerne, redresse présentement ses têtes à l’occasion du projet de mariage pour tous – ne cesse de séduire les auteurs, et pas des moindres. C’est ainsi que, quelques centaines d’années avant Freud, l’Oulipo et Raymond Devos, le poète Pierre de Marbeuf (1596-1645, cf. biographie en fin du billet) sut en user pour tourner des vers destinés à exprimer les délices et les affres des amours qui lui tournaient la tête.

Le plus célèbre de ses poèmes dans le genre est sans conteste l’un des sonnets du recueil Pour Philis. Le miracle d’amour – la dédi­cataire était la belle du moment qui tenait sa vie captive dans ses yeux et lui avait l’âme ravie, pour reprendre l’expression de Jehan Tabourot –, qui est bien plus qu’un exercice de style (fort réussi), une lecture « moderne » pouvant y trouver sans peine des interprétations psychanalytiques à ses évocations du feu et de l’eau, des abîmes et de l’exaltation, et de la mère omniprésente :

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

On retrouve ce jeu sur l’homophonie créée par la mer, la mère, l’amer, l’amour (plus exactement : des paronymes) et sur l’opposition eau – feu dans Le Procès d’amour, dédié Au Roy dont on ne citera qu’un passage :

Je ne m’étonne plus si l’Amour est amer,
Puis qu’on dit que sa mère est fille de la mer,
Et la mer et l’Amour sont cause du naufrage,
Et la mer et l’Amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’Amour est amer,
L’on s’abîme en l’Amour aussi bien qu’en la mer,
S’il est bâtard de Mars il se plaît à la guerre,
Et de troubler toujours le repos de la terre,
S’il est fils de Vulcain, son plaisir et son jeu
Est de brûler le monde et d’y mettre le feu,
Soit donc qu’il soit bâtard, soit qu’il soit légitime,
Il doit être du fer ou du feu la victime.

Ce ne sont pas les seuls paronymes qu’on trouve dans ses poèmes ; un autre Sonnet s’ouvre ainsi : « O Nuit pour mes ennuis tant seulement féconde… ».

Les textes de Marbeuf ne sont pas uniquement du Desbordes-Valmore avant l’heure. Il manie fort bien l’ironie, comme on peut le voir dans sa Consolation sur la mort du Perroquet de Madamoiselle D.&.c. :

Ne pleurez plus pour votre perroquet,
Puis qu’il est mort vos pleurs sont inutiles,
La pauvre bête a laissé son caquet
Par testament à l’une de vos filles.

C’est net, bref et précis. Plus long est Le misogyne qui célèbre le décès de sa femme qu’il envoie prestement au diable, et s’il se targue d’aller jusqu’en enfer à l’instar d’Orphée, ce n’est pas comme « ce sot [qui y] veut séjourner afin que sa femme revienne », mais, dit-il, « J’y descends afin que la mienne n’en puisse jamais retourner ».

Il n’hésite pas à manier du paradoxe en mettant la plume à la main pour lancer quelques imprécations bien senties dignes du meilleur Hugo :

Un jeune sot de secrétaire,
L’excrément de quelque notaire,
Ou le bâtard d’un écrivain,
Ne mérite pas cette gloire
Que pour punir son écritoire
Je mette la plume à la main.

Une de ses Épigrammes fournira une apte conclusion à ce billet en faisant écho à l’évocation de l’actualité qui ouvre ce billet :

Quand je te vois, visage de poupée,
            Je dis qu’en ta façon
            Nature fut trompée,
Pensant faire une fille elle fit un garçon.

Marbeuf (Pierre de), poète français, naquit vers 1596 aux environs de Pont-de-1’Arche, de noble famille. Son père avait les titres d’écuyer, sieur d’Imare et de Sahurs en partie, et lui-même se donne celui de chevalier. Il fit ses premières études à la Flèche, au célèbre collège qu’y possédaient les jésuites, et il se rendit de là, sans doute afin de faire son droit, à Orléans. Mais il s’y livra aux Muses au moins autant qu’à la jurisprudence, et dès 1618, il fit paraître un double échantillon de son talent poétique : l’un était le Psalterion en l’honneur de Marie, dont l’intitulé seul indique assez quelle influence exerçait toujours sur lui l’éducation religieuse reçue chez les pères ; l’autre consistait en Poésies mêléesDans l’épîtrе dédicatoire, en tête de sa Poésie meslée, on lit :
A monsieur mon père, monsieur de Marbeuf, etc.
, parmi lesquelles se trouve une imitation du chapitre 1er des Lamentations de Jérémie. Aussi, dans une de ses pièces laudatives que jadis il était d’usage de mettre en tête de tout ouvrage nouveau, un de ses amis, Piedevant d’AquignyAquigny est aussi aux environs de Pont-de-l’Arche., le loue-t-il de ne point avoir admis de vers érotiques, et, sous ce rapport, il le préfère aux Ronsard, aux Desportes, aux du Bellay. Mais Marbeuf ne mérita pas longtemps cette louange toute spéciale. De retour à Orléans, il y fit connaissance avec une jeune Parisienne qui eut le pouvoir, dit-il, de lui faire négliger ses dernières études, et qu’il a chantée sous le nom réel ou emprunté d’Hélène. Ce n’est pas tout, à Hélène succéda Jeanne ; puis vinrent, nous ne saurions plus dire dans quel ordre, Madeleine, Gabrielle, et Philis et Amaranthe. Quoi qu’il en soit, Marbeuf finit d’assez bonne heure par reprendre la route de sa patrie, et nous le retrouvons aux environs de Pont-de-1’Arche investi de la maîtrise des eaux et forêts. Il continua de cultiver la poésie au milieu de ses bois et de ceux de la couronne et de l’État, et il fait allusion à cette vie forestière en se donnant dans ses vers le nom de Sylvandre. On ne sait à quelle époque il mourut, mais il vivait encore au commencement du règne de Louis XIV. Toutefois la dernière pièce qu’on ait de lui est de 1633. Il avait été marié, et, s’il faut l’en croire, il avait eu fort à souffrir de cette union, mais il ne spécifie rien sur les griefs qu’il pouvait avoir à l’égard de sa femme qu’il appelle Alecton et Mégère. Voici les titres exacts des deux premiers petits recueils de Marbeuf : 1° Psallerion chrestien dédié à la mère de Dieu, Rouen, 1618 ; 2° Poésies mêlées du même auteur, Rouen, 1618. Il faut y joindre, pour avoir ses œuvres complètes, les pièces nouvelles insérées dans l’édition de 1629, laquelle a pour titre : Recueil de vers de M. P. de Marbeuf, etc., et une ode intitulée Portrait de l’homme d’Etat, 1633, in-4°. Parmi ses œuvres complètes se trouvent diverses pièces latines, et au total ce recueil offre une variété assez séduisante, des éloges et des satires, des vers galants et des poésies pieuses. Quant à ce que Marbeuf a déployé de talent, nous ne pouvons être tout-à-fait de l’avis de ses amis et notamment de celui de son fidèle d’Aquigny. Cependant on ne saurait lui dénier toutes les qualités qui font le poète. Il a la versification facile, et souvent sa phrase est nette et précise.

P—от, in Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne, t. 26. Nouvelle édition. Paris, 18..

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