Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 mars 2012

Notes pour La bibliothèque dans le nuage.
Table ronde au Salon du Livre

Argument

Lors d’un discours prononcé en 2007 à SévilleRégis Debray : Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations. CNRS Éditions, 2007. dans le cadre du deuxième Atelier culturel, Régis Debray s’était ainsi exprimé :

1/ Une technique ancienne ou nouvelle est universalisable, non une culture. La norme standard unifie selon le plus petit commun dénominateur. […]

2/ La technique est le lieu du progrès, avec des cliquets d’irréversibilité (de non retour en arrière), mais qui n’ont pas cours dans le temps culturel. (…) L’histoire culturelle n’est pas fléchée vers l’avant.

En d’autres termes, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue, mais nous nous servons d’un Mac. Internet structure le monde comme un réseau, c’est un fait. Mais structurer le réseau comme un monde, c’est une tout autre affaire. Un monde, je veux dire une mémoire partagée, un territoire, une langue commune.

On est alors en droit de se demander si le titre de cette table ronde n’est pas paradoxal : la bibliothèque n’est-elle pas le lieu où se conserve depuis des siècles et se transmet au quotidien la culture et le savoir, tandis que ce fameux (ou fumeux ?) « nuage » celui ou se transmettent des messages et des informations instantanés et où se conservent avec bien peu d’assurances réelles sur leur pérennité un succédané des artefacts culturels ?

Et, culturellement parlant, est-ce que ces succédanés peuvent se substituer à l’original ? Cela semblerait être le cas pour le livre – si l’on fait abstraction de sa matérialité, pourtant si importante – mais est-ce que la visite d’un musée virtuel se substitue à celle du musée réel, la visualisation à l’écran de l’Hercule Farnèse ou du Songe de sainte Ursule de Carpaccio à sa contemplation in situ ? Qu’augure donc la formule selon laquelle « ce qui n’existe pas dans l’Internet n’existe pas » ?

Ce qui pose immédiatement une autre question, celle du lieu. Ce mot dénote une « portion déterminée de l’espace » (selon le TLFi) physique, et en l’espèce celle où des gens viennent pour y passer un temps plus ou moins long à effectuer, en silence ou dans le dialogue, une certaine activité, individuellement ou en groupe ; pour reprendre la formulation d’un des panneaux de l’exposition Architecture des bibliothèques ailleurs dans le Salon : « La bibliothèque est conçue de façon à ce que chacun puisse trouver sa place au sein d’un équipement qui tend à la fois à favoriser l’intimité, le recueillement, le partage des savoirs et l’expérience de la culture », ce qui rejoint, en partie du moins, l’idée de la bibliothèque comme « troisième lieu ». L’Internet en tant que technique n’est pas, en ce sens, un lieu, mais certains des termes utilisés pour en décrire des fonctionnalités et donc des usages visent à le suggérer métaphoriquement : site, nuage… Que signifie alors l’oxymore « lieu dématérialisé », et donc « culture numérique » ? Et si, toujours selon Régis Debray, la culture, « forge de l’identité », émerge de, et nécessite, une mémoire partagée, un territoire, une langue commune, « culture numérique » serait-il un autre oxymore ?

Une troisième question est celle de ce que dénote le terme bibliothèque. Un lieu physique où l’on trouve des objets matériels, des livres – mais aussi et de façon croissante d’autres objets pour certains autrefois disponibles dans d’autres types de lieux (musées, archives, phonothèques…) – ou un espace totalement virtualisé, celui qu’on appelait encore récemment bibliothèque numérique et qui, à l’instar d’Europeana, tend à se débarrasser du mot bibliothèque ? Un lieu de « lecture publique » dans l’acception plus générale du terme, ou celui où l’on doit effectuer une transaction commerciale pour accéder aux objets qui s’y trouvent, ce qu’on appelle encore librairie (en passant, on notera que ce mot désignait autrefois une bibliothèque) ?

En d’autres termes, c’est d’abord la problématique des recouvrements croissants des rôles traditionnellement distincts de ces organismes – archives, bibliothèques, musées, librairies, maisons d’édition – qui se pose : la bibliothèque numérique (souvent émanation d’une ou de plusieurs bibliothèques physiques, à l’instar de Gallica ou de Hathi Trust) propose l’achat de livres imprimés à la demande ou l’accès payant à des ouvrages sous droit voire à sa production muséographique et éditoriale propre, tandis que les éditeurs mettent en ligne des bibliothèques numériques et certaines grandes librairies sont utilisées comme des bibliothèques par un public qui ne peut ou ne veut en acheter les livres ; la bibliothèque physique conserve, matériellement depuis longtemps et numériquement maintenant, des fonds d’archives, voire même l’archive (numérique) du numérique (le Web) – et l’on rappellera la fusion au Canada, en 2004, des archives nationales et de la bibliothèque nationale.

Ensuite, c’est celle de la propriété de ces objets numériques – et donc du contrôle à leur accès – qui est en jeu : est-ce que la personne ou l’organisme qui a numérisé un ouvrage tombé dans le domaine public ou photographié un tableau ancien ou une statue classique a le droit d’en limiter ou d’en commercialiser la lecture ou la vision (ce qu’on appelle le droit de représentation, en terme de propriété intellectuelle) ? On pense bien évidemment à ces accords, secrets ou non, signés entre des bibliothèques publiques et des opérateurs de l’internet concernant la numérisation et la mise en ligne restrictive de leur patrimoine.

Ce qui nous amène finalement aux acteurs de cette comédie humaine (on notera en passant que le mot acteur dénotait au XIIIe siècle l’auteur d’un livre). Celui qu’on a en général tendance à oublier est justement cet « opérateur de l’internet », d’abord les telcos puis les grands moteurs de recherche : là aussi le recouvrement croissant des rôles est significatif, dans cette course au contrôle de l’utilisation des « tuyaux », puis des contenus et maintenant des services, et donc des usagers, producteurs et consommateurs de ces contenus, dans une vision purement économique, par une combinaison d’innovation et d’obsolescence destinée à capter l’utilisateur et à le fidéliser (ou le lier dans une technique particulière et totalisante).

Qui sont ces acteurs ? En l’espèce et schématiquement, l’auteur et le lecteur, le compositeur et l’auditeur, le metteur en scène et le spectateur, aux deux bouts, et les médiateurs – l’éditeur, le libraire, le bibliothécaire, le conservateur, l’acteur, l’interprète ou le chef d’orchestre, le journaliste et le critique littéraire et artistique – entre les deux. Cette chaîne est bouleversée de façon significative par le numérique et les réseaux ; l’autopublication, qu’elle soit de textes, d’images fixes ou animées, ou de musique écrite ou enregistrée – court-circuite le processus éditorial, et l’écriture directement numérique permet à l’auteur ou au compositeur de modifier en permanence son œuvre, à tout lecteur ou auditeur de s’approprier des bribes de contenus et, à l’instar des collages du début du siècle passé ou des disc jockeys plus récents, de produire une nouvelle œuvre plus ou moins originale ; les bibliothèques numériques des éditeurs font l’impasse sur les bibliothèques et les librairies ; les blogs et les réseaux sociaux instaurent des espaces (virtuels) de discussion et de recommandation qui produisent par exemple bien plus de critiques, pour certaines excellentes et très suivies, qu’un magazine spécialisé. Toutes ces mutations suscitent l’émergence de nouveaux modes d’écriture – et donc de lecture – voire de nouvelles langues, et donc de ce qui est indéniablement de la culture.

Ces « circuits d’évitements » posent spécifiquement la question de l’« amateur et du savant », et plus généralement celle de l’accès direct de personne à contenu ou de personne à personne, sans médiateurs, que suscitent, voire qu’imposent, ces technologies. Comme l’écrivait Michel Guérin dans un très bel article« Après la modernité. Hommage à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo », La Bibliothèque de Midi n° 3. Actes Sud, 2000. consacré à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo :

La post­mo­dernité montre deux visages : la menace et la bonace. Par un aspect, elle défait, délocalise, déracine, sape les liens tradi­tionnels ; par un autre, elle comble le désir, au-delà même de ce qu’il aurait pu souhaiter. Ce qu’elle n’autorise plus, c’est l’intermédiaire, qui est à la fois l’essence de l’Eros platonicien et celle de l’autorité protectrice, tutélaire, de la loi qui, jusqu’ici, défendait dans la double acception du mot.

Du culturel on en arrive donc au politique et au sens de la liberté : on imagine mal le fonctionnement une société humaine dans la cité sans intermédiaires et sans lois autres que celles imposées par les moyens techniques régissant les échanges virtuels. L’Internet espace de liberté et moteur de la libération des opprimés ? On a vu ce que ces révolutions peuvent donner in fine et in real life (mais ce n’est pas forcément spécifique au numérique : il est rare que les révolutions sombrent dans la paix civile…).

Pour tenter d’effleurer ce questionnement sans prétendre à une « redéfinition de la cultureSous-titre de Dans le Château de Barbe Bleue de George Steiner. », je propose d’aborder cette table ronde sous quatre angles et quelques questions :

- les lieux : qu’est-ce qu’un lieu numérique, et comment peut-il s’articuler avec l’espace physique de la bibliothèque ? qu’est-ce que le lecteur y trouvera pour ne pas déserter l’un au profit unique de l’autre ?

- les documents : que devient la politique d’acquisition de la bibliothèque, autant pour ses fonds physiques que numériques, avec une disponibilité et une ubiquité croissantes des livres numériques ? quid de la notion de classement par spécialistes et de la subjectivité face aux technologies de taggage social, d’indexation sémantique automatique et de techniques statistiques ? à qui ces documents appartiennent-ils ?

- les lecteurs : que deviennent la lecture publique et l’accès gratuit au livre dans le nuage ? quel rôle pour la bibliothèque et ses médiateurs dans les réseaux sociaux de lecteur-lecteur ? comment se construit une pensée commune, une culture ?

- les institutions : comment éviter que leurs rôles se réduisent à celui d’un prestataire technologique chargé de numériser, de conserver et de mettre en ligne, librement ou commercialement ? y a-t-il des rapprochements (de moyens, de méthodes, de structures) à effectuer ?

La tête dans les nuages donc. Mais aussi les pieds sur terre ?

Participants

Alban Cerisier, chartiste et archiviste-paléographe, est secrétaire général des Éditions Gallimard, où il est chargé entre autres du développement numérique du groupe. Gallimard s’est engagé dans la numérisation rétrospective de son fonds patrimonial, et sur la consultation en ligne payante d’une partie de ce patrimoine et des nouveautés. Il est président de la commission numérique du SNE (syndicat national de l’édition). Il est récemment intervenu dans les travaux de la commission du sénat Liberté de l’Internet et rémunération des créateurs.

Milad Doueihi est professeur, historien des religions et titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval de Québec. Il est l’auteur d’ouvrages en français et en anglais consacrés à ce thème (La grande conversion numérique en 2009, Digital Cultures et Pour un humanisme numérique en 2011).

Bruno Racine est président de la bibliothèque nationale de France, engagée depuis plus de quinze ans dans le développement de sa bibliothèque numérique Gallica, et, plus récemment, de services numériques tels que des ouvrages mixtes (papier avec FlashCodes), le site Data.bnf.fr (sur les auteurs et leurs œuvres), des applications pour smart phones (tels les miniatures flamandes), et bientôt sur iTunes U. Bruno Racine préside aussi la CENL (conférence des bibliothèques nationales européennes) et la fondation Europeana.

Michel Fingerhut, animateur de la table ronde, est consultant dans les domaines de la conservation et la valorisation numériques de patrimoine culturel. Il a conçu et dirige le développement du Portail de la musique contemporaine, aggrégateur de plus d’une trentaine de partenaires et fournisseur de contenus à Europeana, projet auquel il participe également dans le cadre de la conception du modèle de métadonnées sous-jacent. Il a dirigé la médiathèque de l’Ircam, qu’il avait créée en 1996, jusqu’en 2011.

14 mars 2012

Je ne suis pas un Français de souche

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Religion, Shoah — Miklos @ 22:02

Mon père est né en 1912 à Rozwadow, shtetl de la Pologne orientale dépouillé d’abord de son identité puis de sa mémoire juives pendant et après la guerre et maintenant absorbé dans la bourgade de Stalowa Wola.

Mon grand-père y était un petit commer­çant – il vendait des machines à coudre, puis des appareils photos – et ma grand-mère élevait ses trois enfants. Ces deux Juifs pratiquants, tolérants et généreux malgré les conditions extrêmes de leur vie, entre pauvreté et pogroms, disparurent en 1942 ainsi que la première femme de papa.

Mon père était arrivé en France de Palestine après la guerre pour en aider les rescapés de la Shoah à rejoindre l’État d’Israël en voie de création. Le français était sa quatrième ou cinquième langue – après le yiddish et le polonais, l’hébreu, l’anglais et sans doute l’allemand –, et il avait bien du mal à l’écrire correctement, voire même à en prononcer certaines voyelles, ce qui ne manquait pas de me faire sourire (les enfants sont parfois cruels). Sa carte de séjour, document qu’on pouvait alors obtenir sans difficultés particulières, lui a permis d’y travailler au cours des séjours qu’il y a faits et sa qualité de métèque ne l’a pas empêché de rencontrer le président Coty.

Ma mère était née en 1913 à Odessa dans une famille bourgeoise, industriels juifs assimilés. Quelques années après la Révolution d’octobre où ils sont dépouillés de tout, ses parents l’envoient adolescente à Paris rejoindre un oncle parti, lui, lors de la Révolution russe de 1905, et qui y avait fondé une famille. Il ne l’accueillera pas. Mon grand-père meurt, par chance, du cœur dans les années 1930. Ma grand-mère est torturée à mort pendant la guerre. Leur fils tombe en défendant Léningrad.

Ma mère apprend rapidement le français, comme l’indique son livret scolaire en première – « Serait une excellente élève sans quelques fautes de français et d’orthographe dues à son origine étrangère. Possède à fond son programme » – fautes dont elle se départira peu après sans pour autant oublier sa langue maternelle. Sa naturalisation française puis sa conversion au catholicisme avant la guerre ne l’ont pas empêchée d’avoir à se cacher à Paris puis à passer en zone libre pour éviter d’être arrêtée, en tant que juive étrangère, par la police française.

Aussi improbable que la rencontre de deux univers séparés par des années-lumière, ils se rencontrent – par hasard, m’a dit ma mère, dans un taxi qu’ils avaient partagé en sortant de l’immeuble où elle travaillait. Juif pratiquant, cet homme aux yeux vert clair éclaboussé de petits points rouge et jaune, au regard à la fois naïf et sincère, portait alors un chapeau à larges bords. Elle trouvait que cela lui donnait l’air d’un gigolo. Belle et ténébreuse, cette grande timide et farouche était courtisée par de beaux jeunes hommes à l’avenir brillant. Et pourtant, ces deux-là se marient. Peu après ma naissance, nous quittons la France suite à une mutation professionnelle de mon père. Quelques années plus tard, on y reviendra à l’occasion d’une autre mutation qui durera une huitaine d’années. Les hasards de la vie feront que j’y reviendrai une fois de plus. Indéfiniment pour cette fois, semble-t-il.

À ce jour, j’ai vécu plus d’une trentaine d’années en France, enfant, adolescent, adulte. J’y ai étudié, j’y ai travaillé et payé mes impôts, et je n’ai pas manqué une seule élection, qu’elle soit municipale ou nationale. Je tâche de ne pas trop massacrer la langue : je n’ai pas la chance qu’ont certains Français de souche de ne parler que leur langue, de n’avoir pas fait d’études ailleurs et de n’avoir que des Français de souche dans leur famille et leur entourage. Il m’est arrivé d’y avoir été traité de sale juif, bien que cette mention n’apparaisse pas dans mes papiers d’identité français, ou d’être pris pour un Arabe : je ne suis pas un Français de souche.

Anne Sinclair non plus – enfin, tout dépend de la longueur de la souche et la sienne est plus longue que la mienne – et en plus elle est née à l’étranger (mais pourtant pas dans un pays du tiers monde et/ou aux habitants d’une autre couleur que celle des Français de souche). Dans 21 rue La Boétie, elle relate sa tentative de se faire délivrer une carte d’identité pour qu’y figure sa nouvelle adresse :

Mon tour arrive. Je sors du dossier les documents requis. C’est alors que le-monsieur-derrière-le-comptoir s’étonne que je sois née à l’étranger. Je lui réponds qu’ayant vu le jour à New York, et donc à l’évidence à l’étranger, c’est la raison pour laquelle mes papiers administratifs viennent des bureaux de Nantes. Il demande alors l’extrait de naissance de mes parents. Je lui épargne leur histoire, leur rencontre après la guerre sur le sol américain alors que mon père était fraîchement démobilisé des Forces françaises libres ; je me retiens de lui expliquer que je suis née par hasard et n’y suis restée que deux ans avant de rentrer en France pour y passer le reste de ma vie, parce que mon père n’y trouvait pas de travail. J’étais à deux doigts de chercher des excuses pour être née hors du territoire français.

En revanche, je commence à m’étonner de son insistance à demander les extraits de naissance de mes parents. Par ailleurs, j’ajoute que sur le mien – regardez donc Monsieur – il est bien précisé qu’Anne S. est la fille de Robert S. et de Micheline R., tous deux nés à Paris et que je suis donc française par filiation. J’exhibe de surcroît ma carte d’identité valide jusqu’en 2017, délivrée trois ans plus tôt, dont il appartiendrait à l’Administration de faire la preuve qu’elle serait frauduleuse, si elle venait à en douter.

Mais il persiste : ces papiers sont nécessaires, ce sont des directives nouvelles datant de 2009 pour tout citoyen désireux de prouver sa « francité ».

« Vos quatre grands-parents sont-ils français ? » demande alors le monsieur-de-derrière-le-comptoir.

Je lui fais répéter, tant je crains d’avoir mal entendu :

« Vos quatre grands-parents, ils sont nés en France, oui ou non ? »

— La dernière fois qu’on a posé ce type de questions à ceux de leur génération, c’était avant de les faire monter dans un train à Pithiviers, à Beaune-la-Rolande ou au Vel d’Hiv ! dis-je en m’étranglant.

— Quoi ? Quel train ? De quoi parlez-vous ? Je vous répète qu’il me fait ce papier, ne revenez que lorsque vous l’aurez en votre possession. » Il me congédie brutalement, en poussant vers moi mon dossier qui, par le plus grand des hasards, est… jaune.

Il faudrait que je veille à ne pas déménager.

10 mars 2012

La photo, ou, une histoire qui n’en finit pas

Classé dans : Histoire, Photographie, Shoah — Miklos @ 16:56

La découverte

Un jour qu’adolescent je farfouillais à mon habitude avec délectation dans des tas de photos de famille et celles d’amis de mes parents bien avant qu’ils se soient connus, je tombe sur le portrait d’une belle jeune femme souriante qui n’est pas sans me rappeler celui d’une cousine par alliance que j’aime bien. Je de­man­de à ma mère qui est cette per­sonne, et je l’entends encore me répon­dre simple­ment, comme si de rien n’était : « C’est la première femme de ton père ».

Je tombe des nues. Je n’avais jamais su jusqu’alors que Papa avait été précé­demment marié. J’apprends ensuite qu’il l’avait épousée en Pologne juste avant la guerre. Puis il était reparti, seul, en Palestine – où il avait immigré quelques années aupa­ravant de Pologne également – afin d’obtenir un document appelé « certificat » des autorités britan­niques qui lui permettrait d’y faire venir sa femme. Il n’y était pas arrivé, et elle avait disparu à jamais dans la Shoah. Sept ans plus tard, son veuvage était prononcé.

J’apprends par la même occasion que Mania (ou Miriam en hébreu, Maria en polonais) – c’était son prénom – était la sœur d’un ami de famille que je connaissais depuis toujours, Yoël Scharff, puisque nos familles, habitant non loin l’une de l’autre dans la banlieue de Haïfa, se rendaient visite mutuellement quasiment une fois par semaine.

Meir

Papa n’en avait jamais parlé. Cet homme calme, posé, stable, solide – c’est après sa mort, bien plus tard, que j’ai réalisé qu’il était de ceux dont on se rendait compte de la présence essentielle mais discrète qu’après qu’ils soient partis comme lors de l’effon­drement des fon­da­tions d’une maison – cet homme parlait peu et mani­festait ses senti­ments – d’amour pour nous, d’amitié pour ses proches, d’empathie pour les autres – par l’action, sans emphase ni démon­stration.

Quand il m’arrivait de l’interroger sur son histoire personnelle, il répondait simplement, mais comment aurait-il pu me venir à l’esprit de le questionner d’une façon qui lui aurait fait évoquer cette femme disparue ? Même l’amitié avec Yoël, sa femme Esther, ses trois enfants Naomi, Nili et Kalman qui avaient peu ou prou mon âge, me semblait tellement évidente que je ne m’étais jamais demandé comment les familles s’étaient connues. Je suis convaincu qu’il ne l’avait pas cachée mais qu’il n’en avait pas eu l’occasion de m’en parler. Ou que je n’avais su lui en donner l’occasion, peut-être.

La confusion

Plus tard, je ne sais plus quand, j’apprends que Papa avait obtenu l’autorisation tant souhaitée, qu’elle avait été transmise à la Croix rouge et de là aux autorités nazies en Pologne occupée. Finalement, on lui annonce que sa femme a été localisée et est envoyée en Palestine le rejoindre. Accompagné du frère de sa femme, arrivé en Palestine bien avant la guerre, il se rend au port pour l’accueillir à sa descente de bateau, mais elle n’y est pas. C’est une presque homonyme qui débarque, Marila Fingerhut, à laquelle les Allemands avaient accolé le prénom Miriam, pour mieux correspondre…

Un autre neveu

En 1997, aux obsèques de Maman, notre voisine de palier, apercevant Esther – la belle-sœur de Mania – qu’elle ne connaissait pas, lui demande quel est son « rapport » avec moi ? Elle répond : « Je suis sa tante ». Je n’y avais jamais pensé ainsi. Pour moi, ces amis de toujours étaient des amis, mais elle était en quelque sorte dans le vrai : c’était aussi la belle-sœur par alliance de Papa, et donc ma tante…

L’erreur fatale

Une quarantaine d’années après ma découverte de la photo de Mania. Je rends visite à Nili, maintenant grand-mère, l’une des nièces de Mania. Elle m’apprend que lorsque les parents de Mania – ses propres grand-parents, donc – eurent vent que les autorités nazies recherchaient leur fille, ils l’avaient cachée, pensant que c’était pour la déporter, voire l’exterminer. C’est ainsi qu’elle n’a pas été sauvée.

Les enfants des oranges et du soleil

Il y a quelques jours, je déjeune avec Naomi, l’autre nièce de Mania. Je lui demande comment nos familles ont fait connaissance, et comment sa famille avait appris le fin mot de l’histoire – mais ce genre d’histoire a-t-il jamais une fin ?

Selon Naomi, nos pères avaient fait connaissance en Palestine. Papa, qui repartait en Pologne animer des camps de jeunes sionistes et sans doute y revoir ses parents, aurait alors fait connaissance de Mania à Kalwaria, petite ville non loin de Cracovie, par l’entremise de son frère.

Elle me raconte alors que le 5 mai 2005, à l’occasion de la journée nationale de la commémoration de la Shoah, la télévision israélienne avait diffusé un reportage, intitulé Les Enfants des oranges et du soleil, concernant quelques centaines de jeunes juifs de Palestine et leurs parents – tous citoyens de l’empire britannique –, partis en Pologne y rendre visite à leurs proches et qui s’y étaient retrouvés bloqués par la guerre. Des tractations secrètes entre le Royaume Uni, mandataire en Palestine, et l’occupant nazi de la Pologne aboutissent à leur rapatriement en novembre 1942 en échange de citoyens allemands, membres de la Société des Templiers (Tempelgesellschaft, en allemand), établis en Palestine et internés par le gouvernement mandataire comme ennemis (on estime d’ailleurs qu’un tiers de ces allemands étaient membres du parti nazi).

Une femme, juive polonaise, s’y était rajoutée bien que ne détenant pas la citoyenneté salvatrice : une certaine Marila Fingerhut. Au cours de l’émission, sa fille précise que sa mère, décédée depuis, avait été enlevée en Pologne et expédiée en Palestine sans son accord et sans explication.

Kalman, frère de Nili et de Naomi et neveu de la Mania de Papa, regardait l’émission. Il appelle la station, et les informe que Papa était arrivé à obtenir non seulement le certificat qui devait permettre que sa femme le rejoigne, mais qu’elle fasse partie de ce groupe. Les autorités nazies, cherchant une Mania Fingerhut, s’étaient saisies d’un homonyme…

Les traces

Je cherche en vain la photo pour la montrer à Naomi. Quelques instants après son départ, je prends au hasard l’un des dossiers de papiers de Papa. Je les avais feuilletés après son décès en 1989 ; celui-ci contenait surtout des documents en polonais et quelques-uns en yiddish, je ne l’avais donc pas épluché en détail.

Je l’ouvre, et le premier feuillet sur lequel je tombe, glissé entre des bulletins scolaires, est le contrat de fiançailles de Papa et Mania, établi le 20 octobre 1938 à Dembitz (nom yiddish de Debica), petite ville à une centaine de kilomètres à l’est de Cracovie. Mania était originaire de Kalwaria – il s’agit en fait de Kalwaria Zebrzydowska, autre petite ville à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Cracovie, et où se trouve un sanctuaire inscrit par l’Unesco sur la liste du patrimoine mondial.

Sous ce dossier, un vieil album de photos : entre deux feuilles, une très belle photo de Mania prise un an et demi avant leur mariage et au dos duquel elle avait écrit « À mon ami Meir », et une autre du couple endimanché – prise sans doute le jour même de la cérémonie, Mania y tenant un bouquet de fleurs blanches – entouré de la famille de la jeune femme. Je n’y vois pas mes grands-parents.

Je me souviens alors d’avoir vu une autre photo, de Mania et de Papa déambulant côte à côte, heureux. Je ne l’ai pas encore retrouvée. Une ou deux semaines après, Naomi me l’enverra.

L’autre femme

Trois jours plus tard, en recherchant sur l’Internet des informations à propos de ces enfants des oranges et du soleil, je trouve sur le site d’un grand éditeur israélien, Kibutz Hapoalim, la version intégrale de la préface à un recueil de lettres d’amour écrites en 1942-1946 à Tel-Aviv par une journaliste, Shoshana Shrira, à Ariel Cohen. Dans ce texte, écrit par leur fille Eilat Algor Gurfinkel, on peut lire :

En novembre 1942, un groupe de juifs palestiniens revient au pays (en échange contre des citoyens allemands) et témoigne de l’extermination systématique du peuple juif en Europe. L’Agence juive publie alors un communiqué officiel et les journaux commencent à parler de cette catastrophe. Shrira est l’un des premiers journalistes à interviewer les rescapés – principalement des femmes – et publie une série de reportages dans Ha-Boker« Le Matin », quotidien sioniste publié de 1934 à 1965 intitulée Un Jour dans le ghetto à propos de la vie d’une jeune fille dans le ghetto de Varsovie.

Après un mois et demi, sa nouvelle La Jeune fille du ghetto paraît dans le magazine littéraire Guilionot« Feuillets », publié de 1934 à 1954 (et réimprimé dans Yediot Acharonot« Dernières nouvelles », quotidien israélien), version littéraire basée sur ce matériau. Shoshana Shrira y appelle l’héroïne Batia, personnage inspiré de l’histoire de Malka FingerhutL’auteur doit faire une légère confusion dans le prénom, « Malka » au lieu de « Miriam » ou l’un de ses diminutifs « Masha » ou « Mania » – l’une des femmes de ce groupe – envoyée en Palestine par erreur : son nom était identique à celui d’une femme qui devait rejoindre son mari. Restée en Europe, elle y fut exterminée.

- « …Madame, vous savez que je ne suis pas votre époux, avez-vous donc volé les papiers d’identité de ma femme ?

- …C’est peut-être vous… ? Vous m’avez volé… mon mari, celui que j’étais partie rejoindre.

- Je ne comprends rien, vous êtes mariée ou non ?

- Je le suis ou non, je n’en sais rien. Sans doute non. J’étais persuadée que je l’étais. »

Il me regarda comme s’il était convaincu que j’étais folle.

La jeune fille du ghetto de Varsovie qui se tenait face à ce « mari » stupéfait exprime tout un éventail de sentiments féminins, qui la surprennent, elle aussi. Ils n’échangent que quelques mots, et le reste se passe dans sa tête. Shrira écrit, rétrospectivement :

« J’étais une jeune reporter qui interviewait des rescapés de la Shoah. Je me demandais si je faisais bien en faisant appel à mon imaginaire autant que de besoin pour établir des rapports entre leur récit décousu et la réalité qu’ils avaient laissée derrière eux. Il s’agissait donc d’un reportage littéraire. Ce matériau s’est transformé ainsi d’une écriture neutre, comme celle d’une lettre ou d’un article dans un journal voire d’un essai – en littérature, là où il se passe quelque chose dont je n’avais pas conscience. »

(…)

Plus d’un an après, ce récit tombe dans les mains de Meir Fingerhut, le mari en question dans la réalité, qui demande à Shrira de lui faire connaître sa Batia.

Bethleem

La Wikipedia en hébreu consacre une page détaillée à l’histoire de ces Juifs de Palestine revenus de l’Europe nazie. C’est là qu’on peut apprendre que les autorités mandataires britanniques craignaient ce retour, de peur que ne s’infiltre par leur entreprise dans le pays une cinquième colonne. Par contre, le gouvernement britannique était intéressé à récupérer ainsi ses citoyens. De leur côté, les SS ne voyaient pas de bon œil le départ de ces individus qui avaient connaissance des horreurs et les massacres qu’ils perpétraient et qui pourraient ainsi en informer le monde entier ; d’un autre côté, la nécessité d’obtenir le retour des membres de la Société des Templiers, la plupart nazis et pour certains en âge d’être mobilisés. La négociation s’est faite d’abord par l’entremise de l’ambassade des Etats-Unis à Berlin, et à partir de 1941, par celle de la Suisse. En tout et pour tout, 550 Juifs ont pu regagner leur pays de 1941 à 1945, au cours de cinq échanges. Le troisième de ces groupes arrive le 23 novembre 1942 au port d’Atlit. Le même jour, l’Agence juive publie un communiqué selon lequel elle aurait appris de « sources sûres et bien informées » que les nazis avaient entrepris l’extermination systématique des Juifs de Pologne.

L’article mentionne la diffusion, en 2005, du film documentaire Les Enfants des oranges et du soleil. Il y raconte un autre épisode dramatique :

Une femme y témoigne qu’elle se tenait aux côtés de sa mère sur le quai de la gare d’un des villages, au moment où ses habitants juifs y étaient raflés et regroupés pour les déporter en train vers leur extermination. La mère, sans avoir connaissance de l’accord d’échange de citoyens juifs de Palestine pour les membres de la Société des Templiers, se précipite instinctivement vers un SS en brandissant son passeport palestinien sur lequel est écrit British Passport. Le SS s’en saisait comme d’un trophée, isole la femme et sa fille de la foule. Mais celle-ci commence à se diriger vers le train, aspirant la femme et la fille en son sein. Le SS s’en aperçoit, et il les en écarte pour de bon. Elles arriveront finalement à rentrer chez elles en Palestine. La femme finit son récit en racontant que, bien des années plus tard et par hasard, un de ses fils achète une maison à Bethleem-en-GaliléeVillage agricole, à ne pas confondre avec la Bethleem de Judée, celle où se trouve le Saint Sépulcre.
Certaines sources se demandent si Jésus ne serait pas en fait originaire de celle Bethleem-ci,
du fait de sa proximité avec le lac de Tibériade, et d’après certaines mosaïques qui y avaient été trouvées.
, qui avait été un lieu de résidence de membres de la Société des Templiers. Elle y voyait une coïncidence excitante en cela que son fils habitait la maison d’un de ces allemands auxquels elle devait sa vie en échange de la sienne.

Il s’avère que je connais fort bien cette Bethleem-ci, et ses anciennes maisons en pierre si typiques du style dit « templier » : mon cousin germain, Ben-Ami, y avait acheté une maison il y a fort longtemps. Sa mère, Cesia, la sœur de mon père, était née en Pologne, s’était installée en Palestine au début du 20e siècle, et était repartie en visite en Pologne avec ses deux enfants qu’elle y avait laissés pendant quelques années. Ils en étaient revenu avant la guerre, et avaient donc échappé à ce sort, mais cette autre coïncidence ne manque pas de me frapper. D’autant plus que Galia, fille de Ben-Ami, est revenue pour s’installer dans son village d’enfance en prenant sa retraite, et que j’y ai suscité une grande réunion de famille il y a quelques années. Je viens de l’appeler pour lui raconter cette histoire qui la sidère : elle doit sans aucun doute connaître cet homme, elle va tâcher de le retrouver.

Le cahier

Sous le dossier en question se trouve un vieux cahier cartonné dont j’avais feuilleté les premières pages. Sur chacune d’elles, se trouvent quelques lignes en allemand en belle écriture moulée, puis un tableau, avec des mots et des nombres. Un registre de vente, tenu par mon grand-père (qui, entre l’envahissement de la Pologne par les nazis et sa disparition en fumée en 1942, devait utiliser cette langue) ?

Je ne m’y étais jamais particulièrement intéressé, mais ce jour-là je l’ouvre à la fin et le feuillette de droite à gauche. Et là, j’y trouve de nombreuses pages écrites, en hébreu, de l’écriture si reconnaissable de Papa. Il s’agit de quelques lettres fort longues datées, pour certaines adressées à des personnes de moi inconnues, mais aussi l’une à sa sœur Cesia et deux à Mania… Seraient-ce des brouillons ? Des copies de lettres qu’il aurait réellement envoyées ? Ou une façon de confier à ce cahier ce qu’il ne pouvait exprimer autrement à quiconque.

Dans sa lettre à sa sœur, écrite quelques années avant son mariage, il parle de sa profonde solitude, de l’impossibilité de se confier à qui que ce soit, tout en donnant l’impression de quelqu’un d’enjoué et de stable. Dans celles adressées à Mania – qui ne connaissait pas l’hébreu semble-t-il, et dont il ne connaissait pas l’adresse selon un passage dans l’un des deux textes, ce qui semble confirmer qu’il ne les ait jamais envoyées –, il laisse cours à un côté tellement inconnu de moi que je tombe métaphoriquement à la renverse : un romantisme délicat, poétique et joyeux, tout en déplorant leur séparation et en relatant les efforts qu’il fait pour la faire venir.

Dans la seconde de ces deux lettres, datée, il écrit : Te souviens-tu de ce jour il y a un an ? C’était aussi un jeudi, à Cracovie, dans une atmosphère festive nous nous sommes dit devant des gens ce qui nous était évident depuis longtemps. Ils se sont donc mariés le jeudi 8 juin 1939 à Cracovie. La photo que j’avais trouvée quelques jours plus tôt du jeune couple entouré de la famille de Mania porte au dos le tampon d’un photographe de Cracovie. Elle a donc dû être effectivement prise ce jour-là.

Ailleurs dans ces pages, un poème. En aurait-il été l’auteur ? Je ne l’aurais imaginé, jusqu’à ce jour. Mais maintenant…

Une autre lettre trouvée ailleurs, je ne sais plus où. Envoyée à Maman lors de l’un de ses déplacements professionnels, elle est écrite en un anglais parfait, que je ne le savais pas posséder ; au début, son français – sa cinquième langue, il me semble – était si mauvais qu’il n’osait sans doute l’écrire. Il y exprime toute sa tendresse et son souhait de nous revoir rapidement. Je n’ai pas souvenir qu’il s’exprimait ainsi verbalement, ce qui ne veut pas dire que j’aie jamais douté de son amour. C’est après son décès que j’ai trouvé aussi les quelques lignes qu’il avait écrites dans un carnet lors de mon départ pour étudier aux États-Unis, où il exprimait de façon boule­ver­sante la tristesse que ce départ au loin lui avait occasionné ainsi qu’à Maman, et les efforts qu’ils avaient fait pour ne rien m’en montrer. J’étais si aveugle…

Je ne cesse de découvrir cet homme admirable.

Et maintenant…

On ne sait réellement comment Mania a disparu. On ne sait sans doute pas si c’est dû au fait que ses parents l’auraient cachée ou non, c’est que l’on suppute, mais on ne peut imaginer trouver des traces probantes de son sort tragique.

Celles que l’on retrouve concernent finalement les suites de cette disparition, qui ont impliqué des êtres étrangers à nos familles mais non pas au destin commun qui les a frappé. Elles me permettent non seulement de mieux connaître ainsi mon histoire, mais les gens qui l’ont constituée, qui ont contribué à me construire, et qui, en quelque sorte, continuent leur œuvre par l’entremise de ces traces que je trouve au détour de mon parcours.

Neuf ans plus tard (2021)

Kalman – le neveu de Mania – m’informe en 2019 qu’un documentariste israélien, Avida Livny, veut faire un film documentaire sur cette histoire extraordinaire et tragique de confusion, et me demande s’il peut lui communiquer mes coordonnées. J’accepte, bien évidemment.

Pour me préparer à la première conversation avec ce dernier, je rouvre ce fameux cahier où mon père avait consigné ces quelques lettres, la première (à sa sœur) datant de 1933, les deux dernière à Mania. Je me rends compte que ce ne sont sans doute pas des brouillons de lettres envoyées, mais des textes qu’il a écrit sans pouvoir les envoyer, et pour exprimer ses joies, ses questionnements et ses douleurs. Un journal, en quelque sorte.

Et je relis la dernière lettre adressée à Mania, écrite en 1940, un an jour pour jour après leur mariage en Pologne : courte, je ne l’avais pourtant pas lue jusqu’à la fin. Il y écrit : « J’ai appris que tu as écrit à mes parents, et j’en suis resté stupéfait, pourquoi ne veux-tu pas venir [de Pologne en Palestine] ? Il y a sûrement une raison à cela, et pourquoi m’est-il interdit d’en savoir la raison […] ? »

Ni moi, ni les neveux de Mania, n’avons de trace de cette décision ni de ses raisons…

The Exchange (2025)

Le film documentaire d’Avida Livny sort finalement à l’occasion de la Journée du souvenir de la Shoah, en avril 2025.

La Fugue de la mort

Dans son poème La Fugue de la Mort, Paul Celan parle de ceux qui sont partis en fumée (allusion évidemment aux chambres à gaz et aux crématoires) et dont la « tombe est dans les nuages ».

C’était probablement le sort de Mania, comme celui de tant de millions d’autres malheureux, dont on ne sait ni où ni quand ils sont morts, et qui n’ont pas de tombe. De ce fait, leur histoire ne se clôt pas pour les générations suivantes, c’est une histoire sans fin.

Mania et Meir Fingerhut, 1939?

6 mars 2012

Le candidat Sarkozy aurait-il changé sa position à propos du mariage de couples homosexuels ?

Classé dans : Actualité, Médias, Politique, Racisme, Société — Miklos @ 23:58

Invité de l’émission Des paroles et des actes de France 2, ce candidat (on sait à quoi) s’est vu interrogé entre autres sur l’impression que donnait au grand public sa fréquentation ostentatoire de personnes particulièrement riches ; il a répondu en invoquant l’amitié qui avait lié François Mitterrand à Yves Bergé.

Il a fallu quelques instants au journaliste pour lui demander (avec des pincettes, vu l’agressivité et la tension dès le début de l’émission) s’il ne voulait pas parler de Pierre Bergé, ce qu’il a confirmé.

Ce lapsus n’indiquerait-il pas qu’il aurait reconnu, au moins incon­sciemment, le mariage de Pierre Bergé avec son compagnon Yves Saint-Laurent (qui aurait pris le nom de son époux, comme c’est encore parfois le cas dans les mariages de couples hétérosexuels encore attachés à des traditions ancestrales) s’il avait eu lieu maintenant ?

On peut toujours rêver. Bien au contraire : ce mariage – et même sa version édulcorée, le contrat d’union civile qu’il avait promis de faire adopter avant fin 2007 – n’est pas très casher pour lui. Oups, ça m’a échappé. Mais vous, Françaises, Français qui me lisez, vous me comprenez : cette histoire de viande (je ne parle pas des couples homos) est le « premier sujet de préoccupation des Français ». C’est même lui qui l’a dit.

Et voilà que son premier ministre (pas celui du candidat, mais celui du Président) renchérit en parlant de « traditions ancestrales qui ne correspondent plus à grand-chose ».

Parlait-il, lui, de l’institution même du mariage ? Ou peut-être de la langue française ? Ou, pour remonter un peu plus loin, à la Grèce antique, de la démocratie ? Que nenni.

Or si ces déclarations – auxquelles se rajoute celle de Guéant – visent à attirer un électorat encore plus à droite (pour autant qu’il reste encore une distance quelconque entre les uns et les autres), en s’en prenant aux traditions comme le ferait une vulgaire gauche révolutionnaire voire anarchiste, ils risquent l’effet contraire : le renforcement de cette extrême droite sans qu’elle ait à parler aussi explicitement de sujets… délicats.

Quoi qu’il en soit, on n’est finalement pas si étonné de les voir exprimer encore plus clairement ainsi ce qu’ils pensent profondément de certains de nos concitoyens qu’ils considèrent comme des minorités qu’il faut distinguer et repousser au lieu de les intégrer en respectant leurs traditions et leurs identités. La pluralité n’est pas vraiment à l’ordre du futur radieux qu’ils projettent de mettre en place, s’ils conservent le pouvoir.

28 février 2012

La mauvaise foi des médias

Classé dans : Actualité, Médias, Politique, Racisme, Religion, Société — Miklos @ 11:52

Tout pour l’audimat : RMC, rapportant la tentative d’un père de brûler sa fille vive, l’intitule – voyez tout en haut de l’image – « Fille immolée par son père ». Ce n’est qu’en lisant l’article qu’on constate que, heureusement, il n’a pu mettre son geste à exécution.

Cette méthode qui consiste à attirer le chaland par des gros titres sensa­tionnels et de préférence gore et qualifiés comme celui-ci d’« exclusifs », est bien connue des tabloïds (Weekly World News en est un bon exemple ainsi que le récemment défunt News of the World, immolé pour de bonnes raisons, lui, par son père Molloch Murdoch).

Sur le fond, le prétexte à cette tentative de meurtre qu’on pourrait ironiquement qualifier de rituel est si tristement banal : le père musulman de la jeune femme la trouvait trop émancipée et ne supportait pas qu’elle fréquente un juif.

Par le hasard de la programmation d’un autre média, France 2 avait diffusé avant-hier Mauvaise foi, le film de Roschdy Zem, dans lequel il tient le rôle d’un jeune homme qui vit en couple avec une jeune femme. Ils vont avoir un enfant, et ne savent comment faire leur coming out à leurs parents respectifs qui ignorent tout de leur relation, ni comment gérer leurs traditions respectives : il s’avère qu’il est musulman et qu’elle est juive, et que cette composante de leur identité – jusqu’ici assumée tacitement par l’un et par l’autre (et pourtant cachée à leurs parents) qui, à juste titre, se considèrent simplement Français – ressort fortement à cette occasion ; mettre une mezouzah sur la porte, donner le prénom (arabe) du défunt père au futur fils (parce que ce sera un fils, inch Allah*), prendre parti dans le conflit judéo-musulman israélo-palestinien (et si le fils était tout simplement Français ?)… Heureu­sement, le seul problème d’essence ici semble être celui d’une camionnette qui a du mal à démarrer à un moment critique.

C’est un film gentil, plein de bonnes intentions et pour toute la famille (faut bien, pour pouvoir le diffuser en prime time) : après quelques cris et chuchotements, tout est bien qui finit bien (d’ailleurs le père n’aimait pas son prénom, ça tombe bien) et les deux familles, rayonnantes de bonheur, se retrouvent gaga autour du nouveau né. Mazal tov. Ah, si tout se passait comme ça, ce serait bien le meilleur des mondes.

Comme le montre l’information qui ouvre ce billet, ce n’est pas toujours le cas : les couples « mixtes » – que ce soit du fait d’une différence de couleur, d’âge, de religion, d’éducation, de culture, de classe… – peuvent être fort mal vus et rejetés (ou pire : « punis ») par leur entourage familial et/ou social.

C’est, plus généralement, le rejet de la différence réelle ou perçue – ce qui ne veut pas dire visible ! on ne « voit » pas forcément qu’une personne est juive, gaie, roturière ou noble – de l’individu qui fait peur : c’est un instinct qu’on retrouve dans le monde animal en général, et il n’est pas étonnant de le retrouver chez l’homme. Mais cet animal doué de raison (comme l’appelait Robert Merle) devrait pouvoir justement surmonter certains de ses instincts les plus bas, par l’éducation (à la maison, à l’école, dans la société), par la réflexion (la coopération est, à long terme, bien plus profitable que le conflit, ou, comme on le dit en mathématiques, un jeu à somme positive).

On peut toujours rêver, et c’est ce à quoi nous invite ce film.


* Ce que le film n’indique pas, c’est que cette tradition existe aussi bien chez les Juifs (mais le père de la jeune fille est bien vivant, lui)…

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