
Le Labyrinthe de Crète et l’histoire de Thésée et d’Ariane.
Vers 1460-1475. Burin en matière fine. Bibliothèque nationale de France
Labyrinthe Édifice composé d’un grand nombre de chambres et de passages disposés d’une telle sorte qu’une fois engagé on n’en pouvait trouver l’issue. ♦ Petit bois dans les jardins qui est coupé d’allées entrelacées.
Dédale Lieu où l’on s’égare, à cause de la complication des voies et des détours. (Littré)
Le labyrinthe est une construction, au propre ou au figuré, destinée à égarer le visiteur, tandis que le dédale, terme plus général, peut aussi désigner un lieu naturellement confus ou complexe. Les Anglais, qui apprécient particulièrement les labyrinthes (on y reviendra), utilisent le terme maze pour désigner un dédale intentionnel ; l’origine supposée de ce mot, masian, voudrait signifier « embrouiller, troubler », et se retrouve dans le terme contemporain amaze, « stupéfier, étonner ».
Dédale (Δαιδαλος) était un Athénien appartenant à la famille royale et représentant dans la mythologie le type de l’artiste universel, tour à tour architecte, sculpteur et inventeur de moyens mécaniques (inventeur des premières statues et du labyrinthe). Ce nom se rattache au verbe grec daidallein, « façonner avec art », d’usage poétique, et appartient peut-être à une racine sanscrite, dár-darī-ti, « fendre », qui aura donné, en latin, dolare « tailler, façonner le bois ».
Le génie de l’artiste ne se transmet pas de père en fils : c’est ce que qu’illustre le destin tragique de Dédale. Après qu’il eut achevé la construction du Labyrinthe dans le palais de Minos, le cruel roi de Crète l’y enferme avec son fils Icare. Pour leur permettre de s’en échapper, Dédale façonne des ailes avec des plumes d’oiseau fixées avec de la cire. Icare, grisé par le pouvoir qu’elles lui accordent, n’écoute pas l’avertissement de son père et monte toujours plus haut. Le soleil fait fondre la cire, et ce sera la chute.
« La culture européenne, des lettres aux arts — peinture, sculpture, musique, danse, cinéma —, a constamment interprété la fable au fil des siècles. Le Moyen Âge marque le mythe du sens chrétien de la faute, alors que la poésie baroque célèbre l’énergique Icare, fils émancipé que tout oppose au fils déraisonnable de l’Antiquité. Du xviiie au début du xixe siècle, les utopies politiques et techniques annexent Dédale et Icare, mais à l’Âge industriel, c’est le seul Icare qui devient à la fois le pionnier de l’aéronautique et la figure impuissante de la sublimation artistique. La culture contemporaine, plus que jamais, retisse la fable. Les artistes découvrent de nouveau la figure de Dédale l’inventeur de labyrinthe en même temps que celle de son autre fils, le Minotaure, part d’ombre des multiples visages de l’artiste. » (Michèle Dancourt)
« L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales (…) De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux (…) Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur un autre galerie, identique à la première et à toutes (…) Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. » (Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel)אLe Labyrinthe, après le Paradis1, est le lieu mythique d’une utopie toujours renouvelée, celle de la recherche de la vérité et de la quête du sens, le Graal ou l’Aleph de Borges, caché en son sein : structure parfaite et en même temps étouffante, celle des méandres sans fin2 de l’âme et de l’esprit de chaque homme, des liens gordiens de la société et des constructions tentaculaires de la Ville moderne ou des lacis vertigineusement enchevêtrés de l’internet, lieux l’on aime parfois se perdre avec délice mais non sans angoisse, dont on ne s’échappe pas toujours impunément ni n’en ressort indemne. Car on cherche aussi à sortir du labyrinthe pour trouver ainsi une liberté élusive et qui a son prix. Adam et Ève l’ont payé de leur part d’éternité, Icare l’a payée de sa vie.
Le labyrinthe est finalement notre carte personnelle et celle de notre monde : le Paradis est ici, mais nous ne savons comment le trouver ni ne pouvons y revenir ; alors, liberté ou vérité ?
Sources :
- Petit Littré
- Le Robert
- Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel », in Fictions, nouv. éd. augm., Paris, Gallimard, coll. « folio », 1998. Cité ici.
- Michèle Dancourt : Dédale et Icare. Métamorphoses d’un mythe. Éditions CNRS, 10/2003.
- Émile Verharen : Les Villes tentaculaires. 1913.
- Utopie. La quête de la société idéale en occident, une exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France.
1 Le Paradis, mot venant du persan signifiant « verger », est le jardin des délices et de la perfection pour un être parfait, et celui de toutes les tentations pour l’être imparfait qu’est l’homme. Siège de la vérité, celle-ci peut détruire celui qui est incapable de la contempler, comme le soleil brise Icare. Une légende du Talmud raconte que quatre sages pénétrèrent dans ce Verger ; l’un en meurt, un autre devient fou, le troisième perd la foi, et il n’y aura que le quatrième pour en sortir indemne.
2 La lettre hébraïque
aleph symbolise en mathématiques, depuis Georg Cantor (1845-1918),
le transfini.

Hugh Ferriss: La métropole de l’avenir