Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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16 avril 2005

Chanson

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 0:04

Je connais une devinette
Un peu bête j’en conviens
La réponse sera vite prête
Je commence, écoutez-bien.
 
Mon premier c’est un cœur timide
Qui pour moi ne saurait jamais mentir
Mon second c’est deux bras solides
Où l’on peut si bien se blottir
Mon troisième des baisers sonores
Comme on aime à les imaginer
Et mon tout c’est l’homme que j’adore
C’est facile à deviner.
 
Ah vraiment c’est une charade
Pour laquelle on ne cherche pas
Et pourtant vous restez en rade
Vous donnez votre langue au chat
Pour que vous l’ayez bien en tête
Je la répète, écoutez-la :
 
Mon premier c’est un regard tendre
Mon deuxième un sourire moqueur
Mon troisième les mots que j’aime entendre
Et mon tout se trouve dans mon cœur
Il y tient même toute la place
Et c’est pour lui qu’il bat à grands coups
Cette fois je le vois, vous avez deviné
Que mon tout c’est vous.

 
Texte d’André Hornez et Henri Decoin
Musique de Paul Misraki

15 avril 2005

Ici ou…

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 7:16

Là s’établissaient les ventriloques, les charlatans de toute espèce, les spectacles où l’on ne voit rien et ceux où l’on vous montre le monde entier.

— Honoré de Balzac, Les Illusions perdues

14 avril 2005

Pour Walter Benjamin (et Laurie Anderson)

Classé dans : Littérature, Musique, Peinture, dessin, Progrès — Miklos @ 20:34

Mein Flügel ist zum Schwung bereit,
ich kehrte gern zurück,
denn blieb ich auch lebendige Zeit,
ich hätte wenig Glück.1
 
— Gerhard Scholem, “Gruss vom Angelus”

IX. A Klee painting named “Angelus Novus” shows an angel looking as though he is about to move away from something he is fixedly contemplating. His eyes are staring, his mouth is open, his wings are spread. This is how one pictures the angel of history. His face is turned toward the past. Where we perceive a chain of events, he sees one single catastrophe which keeps piling wreckage and hurls it in front of his feet. The angel would like to stay, awaken the dead, and make whole what has been smashed. But a storm is blowing in from Paradise; it has got caught in his wings with such a violence that the angel can no longer close them. The storm irresistibly propels him into the future to which his back is turned, while the pile of debris before him grows skyward. This storm is what we call progress.

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être sur le point de s’éloigner de ce sur quoi son regard est fixé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est ainsi qu’on se représente l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où nous voyons une succession d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et réunifier ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis ; elle se prend dans ses ailes, si violement que l’ange ne peut plus les replier. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers le futur auquel il tourne le dos, cependant que, devant lui, s’amassent les débris montant jusque aux cieux. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

Walter Benjamin, “On the Concept of History

She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.

Elle dit : Qu’est-ce que l’histoire ? Il dit : L’histoire est un ange poussé à reculons vers le futur. Il dit : L’histoire est un amas de débris, et l’ange veut revenir sur ses pas pour réparer ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis, et cette tempête emporte l’ange à reculons vers le futur. Et cette tempête, cette tempête s’appelle le progrès.
 

Il est plus que probable que Walter Benjamin fasse ici allusion à la thèse de la brisure des ustensiles (ou des vases) originelle (Shvirat Hakelim ou שבירת הכלים) chère aux Cabalistes et à ceux qui s’en réclament. Selon eux, lors de la Création, la Lumière primordiale, jaillie de l’Essence divine, fut confinée dans des vases (identifiés aux Sefirot, ou ספירות), pour laisser ainsi de la place à l’univers. Certains de ces ustensiles ne purent résister à cette émanation, et leurs débris, avec les parcelles de cette lumière recouvertes dorénavant d’une écorce (représentant le mal), se répandirent dans le monde, causant ainsi un désordre cosmologique, la dispersion et l’exil de l’homme. Selon ces croyances, le devoir de l’homme est, par son action réparatrice (appelée Tikkun, ou תקון), de tenter de réunir ces étincelles dispersées et de restaurer les mondes ainsi ébranlés.

On trouve dans d’autres cultures l’image d’une fracture-catastrophe originelle, symbolisant l’imperfection humaine face à l’unité parfaite du divin, et de la tentative éternelle (et éternellement insatisfaite) de l’homme de parvenir à l’unification. Ainsi, Platon écrivait : « Le bien est l’aspiration fondamentale de l’Homme ; mais celui-ci ne sait quel chemin prendre pour y parvenir. Les uns, qui aspirent à l’immortalité, sont sensibles à la gloire politique ou militaire, aux succès olympiques ou académiques ; d’autres, attirés par la beauté physique et le plaisir des sens, cherchent le bonheur dans l’amour. Mais Zeus, pour les empêcher de se mesurer aux dieux, les coupe en deux pour les affaiblir sans les détruire. Ceci accompli, chaque moitié passera sa vie à rechercher son complément. »

Le voile s’est déchiré, et il a révélé l’homme à lui-même, vision ineffable, souvent insoutenable. Les systèmes qui ont prôné et imposé leur réponse à cette fracture se distinguent par leur totalitarisme sectaire ou politique, par leur négation de l’altérité, par leur bilan violent et destructeur qui n’est jamais arrivé à réunir. L’harmonie parfaite sur terre n’est qu’illusion et porteuse de mort, ce qui ne doit empêcher de tenter de réduire la cacophonie humaine, malgré les fractures politiques et économiques, sociales et personnelles, culturelles et linguistiques de notre tour de Babel.


1 My wing is ready for flight,
I would like to turn back.
If I stayed timeless time,
I would have little luck.
 
Mon aile est prête à l’envol, / Je voudrais revenir. / Si je restais un temps sans fin / Je n’aurais que peu de chance.

12 avril 2005

Stéréotypes

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 20:37

Quoi de plus familier, et à la fois de plus difficile à expliquer, qu’un stéréotype ? La définition, déjà, pose problème. Le stéréotype est-il un cliché, une idée reçue, un préjugé, une caricature ? La définition que nous soumet Robert Frank, est convaincante : les stéréotypes sont des images solides, entendons figées, profondément enracinées dans les inconscients collectifs, et d’autant plus puissantes qu’elles sont simplifiées et caricaturales. Elles participent, par la mise à l’index d’une altérité exagérée et le plus souvent dépréciative — quoique pas systématique —, à un processus d’auto-identification complexe. Ces trois caractéristiques — simplicité, durabilité et dimension collective — définissent le stéréotype : « Un stéréotype national est donc une image répétitive supposée représenter une collectivité — une nation —, produite par d’autres collectivités, le plus souvent d’autres nations ».

Thomas Roman, à propos de l’ouvrage Une idée fausse est un fait vrai. Les stéréotypes nationaux en Europe de Jean-Noël Jeanneney (éd.), Odile Jacob, 2000. 3,38 €

10 avril 2005

Des sentiments

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 15:48

Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que pour avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire: notre estime finit avec leur complaisance ; le terme de l’amitié est le terme des agréments. Et quels sont ces agréments ? qu’est-ce qui nous plaît davantage dans nos amis ? Ce sont les louanges continuelles, que nous levons sur eux comme des tributs. D’où vient qu’il n’y a plus de véritable amitié parmi les hommes ? que ce nom n’est plus qu’un piège, qu’ils emploient avec bassesse pour se séduire ?
 
— Charles de Montesquieu, Éloge de la sincérité

Qu’un véritable ami est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même ;
Un songe, un rien, tout lui fait peur,
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
 
— Jean de La Fontaine

Pourquoi, chacun de nous ne dit-il pas chaque jour : tu n’as d’autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs joies et d’accroître leur bonheur en le savourant avec eux. Es-tu en mesure, lorsqu’ ils sont tourmentés jusqu’au fond de leur âme par une angoissante passion, intérieurement bouleversés par le chagrin, de leur apporter un peu de soulagement ?
 
— JW v. Goethe

Or voici la chose la plus difficile : fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en donnant.
 
— Friedrich Nietzsche

La seule limite de l’amour est d’aimer sans mesure.
 
— Saint Augustin

L’amour représente toute ce qu’il est nécessaire de savoir et de retenir. Il n’y a rien d’autre à apprendre. Celui qui sait cela, sait tout.
 
— Vladimir Jankelevitch

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
 
— Michel de Montaigne, De l’Amitié, Essais, livre Ier, ch. XXVIII.

…et l’on fait grande attention quand on achète du bétail, mais on montre de la négligence dans le choix de ses amis, on n’a pas de signes distinctifs permettant de reconnaître ceux qui sont vraiment faits pour l’amitié. Ce sont ceux dont le caractère est ferme, inébranlable, immuable, qu’il faut choisir, et d’hommes de cette trempe il y a grande pénurie. Il est très difficile de les reconnaître autrement qu’en les mettant à l’épreuve et l’épreuve en pareille matière implique déjà l’amitié, de sorte que l’amitié devance le jugement et rend l’épreuve impossible au préalable. Il est donc prudent de commencer par opposer quelque résistance à l’inclination fougueuse, comme on modère l’allure d’un char et, tout de même qu’on met à l’essai un attelage, de ne donner son amitié qu’après avoir éprouvé par quelque endroit le caractère des gens. »
 
— Cicéron, De l’Amitié, chap. 17, XVII.

… ce qui prouve qu’en fait d’amitié la ressemblance des caractères a plus de force que les liens du sang.
 
— Cornelius Nepos, Les Vies des grands capitaines.


Cicéron: De Amicitia, ms. du xvie s.

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