A Fabulous Animal

They very soon came upon a Gryphon, lying fast asleep in the sun. (If you don’t know what a Gryphon is, look at the picture.) « Up, lazy thing! » said the Queen, « and take this young lady to see the Mock Turtle, and to hear his story. I must go back and see after some executions I have ordered; » and she walked off, leaving Alice alone with the Gryphon.
Alice did not quite like the look of the creature, but on the whole she thought it would be quite as safe to stay with it as to go after that savage Queen: so she waited.
The Gryphon sat up and rubbed its eyes: then it watched the Queen till she was out of sight: then it chuckled.
Lewis Carroll: Alice In Wonderland
24 janvier 2005
Paul Celan : Fugue de mort (Todesfuge)

nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs on n’y est pas couché à l’étroit
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu’on y danse

nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons nous buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons
une tombe dans les airs on n’y est pas couché à l’étroit

de son ceinturon il tire le fer il le brandit ses yeux sont bleus
plus profond les bêches dans la terre vous les uns et vous les autres jouez jouez pour qu’on y danse

nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons nous buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents

il crie assombrissez les accents de violons
alors vous montez en fumée dans les airs
alors vous avez une tombe au creux des nuages on n’y est pas couché à l’étroit

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître venu d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons nous buvons
la mort est un maître venu d’Allemagne son œil est bleu
elle te frappe d’une balle de plomb précise elle te frappe
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lance sur nous ses dogues il nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents et il songe la mort est un maître venu d’Allemagne

tes cheveux de cendre Sulamith

À lire :
Enzo Traverso : « Paul Celan et la poésie de la destruction », in L’Histoire déchirée. Auschwitz et les intellectuels, Les Éditions du Cerf, 1997.
10 novembre 2004
Paradis perdus

Fra Carnevale ou Luciano Laurana: La città ideale, 1490-1505.
Huile sur bois, 80,3 x 219,8 cm.
« Avec la Renaissance se développe une ample réflexion sur la cité idéale, qui fait de la ville, en tant que telle, un objet de l’art. Inauguré par le traité d’Alberti De re aedificatoria, écrit entre 1444 et 1472 et publié en 1485, ce courant s’intéresse avant tout à l’architecture civile, considérant la cité, à la fois ville et société, comme une totalité organique dans laquelle les proportions doivent régner sur les parties, afin qu’elles aient l’apparence d’un corps entier et parfait et non celle de membres disjoints et inachevés. » — Utopie, la quête de la société idéale en Occident.
Le temps n’est plus aux utopies, manifestation d’un espoir en un monde meilleur en ce bas monde, soit dans une ville parfaite, soit dans une nature idéalisée par Rousseau alors et les Verts d’hier, dans un modèle de société idéale que tous les totalitarismes ont prôné, chacun à sa façon, sans pour autant contribuer au bonheur de tous. Elles ont été remplacées par certaine fiction décrivant des mondes meilleurs mais ailleurs, décadents (La Machine à explorer le temps de H.G. Wells), voire une société totalitaire et hyper-surveillée (1984 de George Orwell ou Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley), ou alors carrément des scénarios catastrophe (tels ceux — remarquables — de J.G. Ballard). Aux peurs millénaristes et eschatologistes se substituent des projections réelles sur le réchauffement de la planète.
L’idéal de la beauté, depuis les Grecs jusqu’aux temps modernes, a été remplacé par les corps fragmentés des cubistes, puis par ceux torturés d’un Francis Bacon, enfin par ceux remodelés de façon permanente par une chirurgie esthétique dans un délire de perfection.
Enfin, le lieu (social) de la cité et le corps (physique) du citoyen s’effacent dans l’utopie de l’être tout-communiquant, branché en permanence sur son téléphone portable et sur l’internet, pris dans la toile de plus en plus paralysante de l’internet mais incapable de socialiser dans la cité avec ses voisins, ses collègues…
10/11/2004
30 avril 2003
Une lettre postmonitoire
Lettre de Madame de Sévigné
à sa fille, Madame de Grignan.
Jeudi, le 30ème d’avril de 1687
Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris !
Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s’abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements.
Monsieur Vatel, qui reçoit ses charges de marée, pourvoie à nos repas qu’il nous fait livrer,
Cela m’attriste, je me réjouissais d’aller assister aux prochaines représentations d’une comédie de Monsieur Corneille Le Menteur, dont on dit le plus grand bien.
Nous nous ennuyons un peu et je ne peux plus vous narrer les dernières intrigues à la Cour, ni les dernières tenues à la mode.
Heureusement, je vois discrètement ma chère amie, Marie-Madeleine de Lafayette, nous nous régalons avec les Fables de Monsieur de La Fontaine, dont celle, très à propos, « Les animaux malades de la peste » ! « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ».
Je vous envoie deux drôles de masques ; c’est la grand’mode. tout le monde en porte à Versailles. C’est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer,
Je vous embrasse, ma bonne, ainsi que Pauline.

