Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 septembre 2018

Où trouver Rome et la mer ? à Paris, pardi !

Classé dans : Littérature, Nature, Photographie — Miklos @ 17:40

Lobulaire maritime, ou corbeille-d’argent annuelle. Cliquer pour agrandir.

Cet été, un foisonnement de petites fleurs – d’à peine quelques millimètres de taille – agrémente deux des jardinières accrochées au troisième étage sur rue. L’une de ces jardinières était principalement occupée par des pieds de potimarrons ornés de fleurs jaunes élancées (comment les couper pour en faire des beignets alors qu’elles sont si belles ?), maintenant envahies par un nuage de petites fleurs blanches accompagné de discrètes feuilles étroites ; dans la seconde, ces dernières s’y retrouvent en compagnie d’une autre plante dont les larges feuilles larges quelque peu semblables à celle du lierre dominent, parsemées de quelques jolies fleurs bleues.

Comment les identifier ? Pour les premières, le site Quelle-est-cette-fleur.com, facile d’utilisation, a parfaitement fait l’affaire : un questionnaire simple, des réponses illustrées, et voilà : il s’agit de lobulaire maritime, présente (comme son nom le laisse comprendre) en Europe méridionale – donc assez loin de Paris, du moins tant que les eaux du globe n’ont pas monté jusqu’à la capitale suite à son réchauf­fement inexorable – et qui possède un nom plus poétique, celui de corbeille-d’argent annuelle (nom attribué d’ailleurs à d’autres fleurs de la même famille), qu’elle mérite bien !

En ce qui concerne les secondes, il aura fallu poser la question sur un autre site, Visoflora, où la réponse n’a pas tardé à arriver : « Le nom vernaculaire commun est d’une poésie sans limite. Son habitude qui consiste à s’accrocher et à pousser dans les vieux murs (dont ceux bien évidemment en ruine…) lui ont valu le charmant surnom de “ruine de Rome”. C’est la cymbalaire des murs (Cymbalaria muralis). » Ruine de Rome est bien approprié pour une fleur surplombant une rue qui fut le cardo maximus de la Lutèce romaine.

En résumé, Rome c’est le passé, la mer c’est le futur. Et le présent, ce sont ces fleurs.

Des fleurs fines et mousseuses comme l’écume
Poussaient au bord de nos chemins
Le vent tombait et l’air semblait frôler tes mains
Et tes cheveux avec des plumes.
 
L’ombre était bienveillante à nos pas réunis
En leur marche, sous le feuillage ;
Une chanson d’enfant nous venait d’un village
Et remplissait tout l’infini.
 
[…]

Émile Verhaeren, « Des fleurs fines »,
in Les Heures du soir (1911).

Cymbalaria muralis, ou ruine de Rome. Cliquer pour agrandir.

6 août 2018

Quelle connerie la guerre

Classé dans : Histoire, Littérature — Miklos @ 0:26


Jacques Prévert, Barbara.
En arrière-plan, rue de Siam (Brest) – Destruction : vue d’ensemble. 1944 (source).
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Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent commes des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

– Jacques Prévert

28 juillet 2018

Les merveilleux nuages

Classé dans : Actualité, Littérature, Nature, Photographie — Miklos @ 22:11


Nuages, Paris. 28/7/2018. Cliquer pour agrandir.

L’étranger

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris


Idem (détail). Ou, après les dents de la mer, les dents du ciel. Paris. 28/7/2018.
Cliquer pour agrandir.

26 juillet 2018

« Salut, Toto ! C’est bien la Terre, ici ? », ou, Mars attaque !

Classé dans : Actualité, Littérature, Médias, Nature, Sciences, techniques — Miklos @ 12:27

(source)

Selon Libé, la planète Mars se serait rapprochée jusqu’à 50 kilomètres de la Terre. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? Non ? Alors on vous le rappelle :

« … Un coup fut frappé à la porte.

Il la regarda avec stupéfaction avant de poser son verre et de se lever. Dans le silence du soir, il aurait forcément entendu une auto, et à pied, personne ne se serait promené par ici.

Il y eut un nouveau coup, plus fort.

Luke alla ouvrir et regarda dehors au clair de lune. Il ne vit rien. Il regarda ensuite à ses pieds.

— Oh… non ! exhala-t-il. C’était un petit homme vert, d’environ soixante-quinze centimètres de haut.

— Salut, Toto, fit le petit homme vert. C’est bien la Terre ici ? »

On ne peut que s’écrier, à l’instar de Fredric Brown, Martiens, Go Home! Parce que Mars en juillet, en plus avec leur sale caractère :

« [...] tous, autant qu’ils étaient, se montraient acariâtres, arrogants, atra­bilaires, barbares, bourrus, contrariants, corrosifs, déplai­sants, diabo­liques, effrontés, exas­pérants, exé­crables, féroces, fripons, gla­pis­sants, grincheux, gros­siers, haïs­sables, hargneux, hostiles, inju­rieux, impu­dents, iras­cibles, jacas­seurs, korri­ga­nesques. Ils étaient lassants, malfai­sants, malhon­nêtes, maus­sades, nui­sibles, odieux, offen­sants, perfides, perni­cieux, pervers, querel­leurs, railleurs, revê­ches, rica­nants, sarcas­tiques, trucu­lents, ubi­quistes, ulcé­rants, vexa­toires, wisi­go­thiques, xéno­phobes et zélés à la tâche de faire vaciller la raison de qui­conque entrait en leur contact… [...]

Il y avait, bien sûr, les sourds et aveugles qui n’avaient jamais eu de preuve sensorielle de leur exis­tence et devaient s’en rapporter à ce qu’on leur en disait. Si certains n’y croyaient pas réellement, on ne pouvait les en blâmer. Il y avait aussi les millions de gens – sains d’esprit ou non – qui admettaient leur existence, mais refusaient de voir en eux des Martiens. La plupart étaient les super­stitieux et les fana­tiques religieux, selon qui c’étaient en réalité, au choix : des anges du mal, des banshees, des chimères, des diablotins, des doppel­gängers, des élé­mentals, des elfes, des esprits, des en­chanteurs, des fantômes, des farfa­dets, des génies, des gnomes, des goblins, des kobolds, des korrigans, des lepre­chauns, des lutins, des magiciens, des maudits de l’enfer, des péris, des puis­sances des ténèbres, des sorciers, des spectres, des trolls et des je ne sais quoi encore. [...]

Harassé, hébété, harcelé, horrifié, le citoyen moyen de chaque pays considérait d’un œil halluciné et hagard le hideux futur qui l’hypnotisait, et hoquetait de honte en pensant qu’aux heures heureuses dont le souvenir le hantait, il avait pu trouver des motifs de hargne dans la maladie et les impôts et juger que la bombe à hydrogène était la fin des haricots. »

et avec la canicule… Trop, c’est trop !

Génial, absolument génial ! À lire sans surseoir !

4 mars 2018

Chat alors ! Comme c’est curieux ! comme c’est bizarre ! et quelle coïncidence !

Classé dans : Littérature — Miklos @ 15:01

“And he began with the simple things that everybody’s known and felt—the freshness of a fine morning when you’re young, and the taste of food when you’re hungry, and the new day that’s every day when you’re a child. He took them up and he turned them in his hands. They were good things for any man. But without freedom, they sickened. And when he talked of those enslaved, and the sorrows of slavery, his voice got like a big bell. He talked of the early days of America and the men who had made those days. It wasn’t a spread-eagle speech, but he made you see it. He admitted all the wrong that had ever been done. But he showed how, out of the wrong and the right, the suffering and the starvations, something new had come. And everybody had played a part in it, even the traitors.”
– Stephen Vincent Benét, The Devil And Daniel Webster.

La collection L’Éveilleur Étrange a récemment (2017) publié Le Roi des chats, recueil de six nouvelles fantastiques mâtinées d’un léger humour décalé de Stephen Vincent Benét (1898-1943) traduites de l’anglais (The King of the Cats, 1929) par Pierre Javel.

Dans la préface, Thierry Gillybœuf écrit : « Qui, aujourd’hui, en France, connaît le nom de cet écrivain […], dont aucune œuvre n’était plus disponible dans notre langue […] ? » jusqu’à cette publication. Oubli d’autant plus curieux que la Library of America (à ne pas confondre avec la bibliothèque du Congrès) avait inclus ce recueil dans sa rétrospective de 200 ans de contes fantastiques américains (en 2009).

Eh bien, moi, par exemple. Ado­lescent, j’avais lu et aimé, ri, et été boule­versé par la lecture de The Devil and Daniel Webster en anglais (était-ce dans une classe d’anglais, en Israël ? Où étais-je tombé dessus par hasard?), célèbre conte faustien publié en 1936 (et adapté pour l’opéra deux ans plus tard, pour devenir un film en 1941).

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos chats. Selon la préface, Benét aurait repris un conte populaire britannique éponyme. Selon quelques sources en ligne, la première version connue en serait Beware the Cat (1553) de William Baldwin, qui aurait l’insigne distinction d’être la première longue œuvre en prose de fiction en langue anglaise (on peut aussi en trouver une version modernisée et une courte vidéo ci-dessous). Elle est en plus apparemment déroutante et inclassifiable.

À la lecture des résumés qu’on trouve de cet ancien conte, il semble que Benét ait innové, et de façon assez spectaculaire : ses deux personnages principaux s’avèrent être un homme-chat et une femme-chatte et le conte décrit principalement la fascination qu’ils exercent sur leur entourage, ce qui paraît tout à fait absent des versions précédentes de ce conte. Le récit de Baldwin ne constitue en fait que la chute de celui de Benét.

Cette caractéristique ne peut éviter de rappeler le fameux conte japonais du chat-vampire de Nabeshima (cf. texte et contexte ici). Benét aurait-il pu en avoir connaissance ? Peut-être : une version en avait été publiée aux États-Unis en 1871, in Tales of Old Japan, près de 30 ans avant la naissance de Benét.

Enfin, on remarquera qu’un quasi homonyme de Stephen Vincent Benét, Vincent Bénet, professeur à l’Inalco, est titulaire d’une maîtrise en littérature russe sur « Le mythe du chat dans le Maître et Marguerite de Boulgakov »… Ce qui explique la célèbre interjection de Madame Martin qui intitule ce billet.

Les autres contes du recueil Le Roi des chats ne sont pas tous folichons : on mentionnera La Fuite en Égypte (mauvaise traduction, à mon avis, du titre original Into Egypt : il est loin de s’agir ici d’une fuite) décrit sobrement la tragique expulsion du Peuple maudit, du point de vue d’un officier chargé d’en superviser la bonne marche. Conte superbe, par l’empathie qu’il dégage discrètement (empathie que l’on retrouve dans d’autres contes de Benét, à l’instar de Daniel Webster, cf. la citation en exergue), par son actualité (le président américain actuel devrait le lire, cela changerait peut-être ses plans d’expulser ces maudits migrants étrangers non blancs non chrétiens non Américains) et aussi par sa chute.

Ce mélange de quasi fantastique et de réalisme, d’humour, d’ironie et de tragique sans effets de manche n’est pas sans rappeler le recueil Le Passe-muraille de Marcel Aymé. Bref, Benét est un écrivain à connaître. Voici deux recueils d’œuvres choisies de ses œuvres (en anglais) : 1. Poésie. 2. Prose.

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