Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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4 mars 2014

Le futur est un œuf cassé, ou, On ne fait pas de mousse de citron sans casser des œufs

Classé dans : Cuisine, Littérature, Photographie — Miklos @ 13:16


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Le Boniment fantastique

Le délire n’assure plus sa publicité,
ni par police, ni par guerre,
ni par asiles, ni par ses grands
discours de l’homme malheureux
 

Laissez-nous rire
Laissez-nous rire
 

Et l’homme parle et sait parler
Il dit sa personne physique
Ses yeux sa bouche ses oreilles
Tout l’essentiel et le durable
On ne prêche plus on ne prêche
Plus le bonheur à quelques sous.
 

Laissez-nous rire
Laissez-nous rire
 

On ne prêche plus on ne prêche
Plus le bonheur à gros milliards
Il n’y a plus d’enfants coupables
Il n’y a plus de femmes impures
N’y a plus d’hommes qui ont faim
Et la bêtise n’a plus de langue
 

Laissez-nous rire
Laissez-nous rire
 

Il n’y a plus de petits Juifs
Pour brûler dans les crématoires
Plus de putains pour faire pitié
Plus de soldats pour se faire tuer
Plus de canailles pour s’engraisser
Et nul n’a besoin de mentir
 

Laissez-nous rire
Laissez-nous rire
 

Il n’y a plus rien à voler
Il n’y a plus rien à renier
N’y a plus de publicité
Il n’y a plus d’intellectuels
Il ne reste plus de manuels
Qui s’estiment ou bien se méprisent
 

Laissez-nous rire
Laissez-nous rire
 

Il n’y a plus de poches percées
Ni poches pleines à craquer
Le passé est un œuf cassé
L’avenir est un œuf couvé
Le présent c’est mon cœur mon cœur
Ton cœur mon cœur ton cœur mon cœur…
 

— Paul Eluard, causerie radiophonique, 1949.
(source)

28 février 2014

Merci pour la langouste !

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Musique, Médias — Miklos @ 21:27


Xavier Sager (1881-1969) : Merci pour la langouste.
Cliquer pour une première explication…

«— Quelle langouste ? Où as-tu vu une langouste ? Qu’est-ce que c’est encore que cette langouste ?…

Cela avait échappé à Fanette ; dans le grand salon de Plainval, appuyée contre la vitre, à regarder la pluie tomber — et ce qu’elle tombait, la pluie, depuis le matin, une de ces pluies d’orage, lourdes et persistantes, qui semblent inventées tout exprès pour dégoûter les gens de la campagne, et qui tambourinent la rentrée, comme un vrai tambour de collège — Fanette venait de s’écrier tout à coup, fort inconsidérément, certes, devant une reprise soudaine et plus violente encore de la rafale et du vent en tempête, Fanette venait de s’écrier : « Merci pour la langouste !… » sans songer que sa tante était là, qui travaillait auprès d’elle à ses fameux tricots de laine grise pour les enfants pauvres…

Fanette a eu beau expliquer, en s’excusant, que cela ne voulait absolument rien dire, que c’était une de ces expressions vides de sens que l’on s’en va répétant sans savoir pourquoi :

— Une jeune fille bien élevée doit toujours savoir ce qu’elle dit et peser ses paroles !… a déclaré sèchement la tante de Valentine.

Et ombrageuse et soupçonneuse, « Mademoiselle » s’est replongée dans son tricotage, mais sa pensée demeurait ailleurs : l’« explication » de Fanette ne la satisfait pas, on ne lui enlèvera pas de l’idée que cette mystérieuse langouste doit cacher encore quelque impertinence — mais pourquoi une langouste et quelle langouste ?…

Cependant l’heure du déjeuner approchait. « Mademoiselle » est allée faire son tour aux cuisines, car elle se flatte d’avoir l’œil à tout et de conserver le culte et le souci de ses devoirs de maîtresse de maison. Et voilà qu’elle a poussé la porte de l’office, juste à temps pour surprendre Célina, la femme de chambre de sa nièce, qui répliquait vertement au chauffeur — quoi encore, je vous le donne en mille :

— Merci pour la langouste !…

Cette fois, cela devenait grave ; sans une observation, très digne, Mademoiselle a refermé la porte, rebroussé chemin et est montée tout droit, dans la bibliothèque où le père de Valentine, chaque matin, a accoutumé de lire ses journaux en dégustant une première pipe :

— Vous êtes là, Adolphe, je ne vous dérange pas ?..

On dérange toujours le père de Valentine, quand il fume sa pipe ; mais, évidemment, pour que Mademoiselle se soit risquée à le « relancer » jusque-là, il faut qu’il se passe quelque chose de grave ; d’ailleurs, la physionomie bouleversée de Mademoiselle indique assez que quelque chose de grave se passe, en effet, et c’est d’une voix dont elle a peine à comprimer toute l’émotion qu’elle a demandé :

— Dites-moi, Adolphe, très sérieusement, êtes-vous au courant d’une certaine histoire de langouste, à laquelle tout le monde, ici, affecte de faire des allusions devant moi, et sur laquelle tout le monde, même les domestiques, semble renseigné, excepté moi ?…

— Qu’est-ce que vous me chantez, ma bonne amie, avec votre langouste, et votre histoire de langouste ?

Et le père de Valentine, parce que, sans doute, à la lettre, « les bras lui en tombaient », a posé sa pipe sur la table, pour que la pipe, du moins, ne tombât point… Mademoiselle avait repris sa mine pincée :

— Enfin, vous n’allez pas prétendre comme votre fille que « Merci pour la langouste !… » cela ne signifie rien, cela ne fait allusion à rien ?…

Mais le père de Valentine a éclaté de rire et, plein de bonhomie :

— Eh bien ! ma bonne amie, si c’est tout ce qui vous préoccupe, merci pour la langouste et allons déjeuner !…

Cependant, à peine assise .dans la salle à manger, une nouvelle angoisse attendait Mademoiselle ; c’est un télégramme qu’on venait d’apporter, et vous savez que la tante et la nièce, par une touchante tradition de famille, ont toutes les deux le même prénom — ce prénom de Valentine, que Valentine junior a trouvé le moyen de transformer en « Fanette » — « parce que, Valentine, n’est-ce pas, ça fait songer tout de suite à térébenthine et à valétudinaire…. »

Le télégramme était pour la nièce, mais, naturellement, on l’a remis d’abord à la tante, et c’est elle qui a déchiffré la phrase sibylline qu’il contenait, sans plus ;

« Merci pour la langouste ! »

— Oh ! pardon, ma tante !… Je parie que c’est une plaisanterie à mon adresse, du jeune Laussel !… Dis donc, papa, il se forme, le jeune Laussel, il se débrouille !…

— Oui, c’est une éducation qui te fait honneur. À la rentrée, je te donnerai une classe d’auditeurs à la Cour des Comptes !…

Mademoiselle juge, à l’ordinaire, déplorables et profondément déplacés ces badinages entre le père et la fille.

Mais, aujourd’hui, elle est toute à la langouste : pourquoi leur voisin, le jeune Laussel, exprime-t-il télégraphiquement ses remerciements d’une langouste, alors qu’après la battue de l’autre semaine, il avait remporté de Plainval, non pas une langouste, voyons, mais une bourriche de gibier !…

La dernière langouste qu’on a vue — et mangée — à Plainval, c’était vendredi dernier, dans l’envoi qu’avait fait le marchand de poissons de Boulogne, comme chaque vendredi…

Mademoiselle cherche vainement à se rappeler si cette langouste présentait quelque particularité extraordinaire : mais non, c’était une langouste comme toutes les autres langoustes et qu’on a mangée comme tant d’autres langoustes…

Et, pour un peu, Mademoiselle regretterait presque que le marchand de poissons de Boulogne n’ait pas, ce jour-là, manqué à ses engagements et trahi sa confiance, en expédiant une langouste détestable et sans fraîcheur : « Merci pour la langouste ! » emprunterait alors à cette circonstance fâcheuse, un sens ironique sans doute, mais un sens… .

Tout, plutôt que cette énigme, plutôt que ce mystère irritant !…

Après déjeuner, pour se changer les idées, Mademoiselle a décidé d’aller jusqu’au village porter, dans les familles auxquelles elle s’intéresse, les tricots de laine grise achevés dans la matinée ; car Mademoiselle fait du bien, ce n’est pas douteux; elle le fait peut-être avec quelque ostentation, et n’est pas indifférente à ce titre de « Providence de Plainval » qu’aux jours de grande cérémonie, M. le curé, en chaire, ne manque jamais à lui décerner : mais l’important n’est-il pas, moins de faire le bien simplement si possible, que, d’abord, on le fasse ?…

Sur le seuil de la pauvre maison où Mademoiselle s’est arrêtée avec Fanette, il y avait une ribambelle de jeunes polissons de deux à huit ans, dont les bonnes grosses joues témoignaient suffisamment et joyeusement que les pot-au-feu offerts chaque semaine par Mademoiselle sont d’une qualité efficace et qu’ils ne sont pas perdus.

— Qu’est-ce qu’on dit ? a demandé Fanette à l’un de ces mioches, à qui Mademoiselle venait d’essayer un de ses tricots pour aller à l’école — qu’est-ce qu’on dit ?

Et Fanette lui souffle gentiment :

— On dit… merci…

— Merci pour la langouste !… prononce une petite voix perçante et claire…

— Croyez-vous qu’il a « envoyé » ça, ma tante !… admire Fanette, d’abord un peu décontenancée, puis, tout de suite ravie ; et nous sommes à quatre-vingts kilomètres de Paris !… Mais on voit, au moins, que nos domestiques font bon ménage avec les gens du pays, et que ceux-ci s’instruisent à leur contact, et en profitent — même les enfants !…

Mais Mademoiselle l’a moins bien pris :

— On leur donne des pot-au-feu et ils réclament des langoustes !… Ils apprennent à leurs enfants à vous dire merci — ironiquement ! — pour la langouste, parce qu’on ne leur donne que du pot-au-feu !…

Et rouge elle-même comme une langouste — une langouste cuite, bien entendu ! — la tante de Valentine a entraîné sa nièce, loin des enfants tout penauds, qu’elle traitait maintenant de « graine de socialistes », »en répétant avec de grands gestes :

— Des langoustes, il leur faudrait des langoustes !… Quelle époque !…

Franc-Nohain, « Merci pour la langouste ! », in Les Vacances de Valentine, août-septembre 1913.

«C’est le petit jeu de cette fin de septembre. Les Parisiens qui se rencontrent, revenus à Paris trop tôt, et malgré eux, s’en amusent un moment.

— Merci pour la langouste.

On jette la phrase au moment où l’on quitte l’ami qu’on n’a pas vu depuis la fin de juillet, et qui a passé, bien sûr, quelque temps à la mer.

— Et puis… Merci pour la langouste.

En entendant ces mots, le remercié devient songeur : A-t-il vraiment envoyé une langouste ? Il ne s’en souvient pas… Peut-être, après tout… Ou bien, est-ce une ironie, un reproche ?… Avait-il promis d’adresser une langouste ?… A-t-il commis quelque impoli- tesse ?…

La plaisanterie déjà commence à être connue, mais la formule est bonne »et termine bien un entretien :

— Au revoir !… Merci pour la langouste.

Un bon titre de revue pour cet hiver.

Le Figaro, 26 septembre 1913.

«Vous recevez une carte postale : qu’y lisez-vous ? Un ami vous quitte : que vous dit-il en s’en allant ? On vous appelle au téléphone : que vous lance la voix lointaine ? Cette petite phrase :

— Merci pour la langouste !

C’est le cri du jour : ce sera même la plaisanterie de cet hiver.

Gavroches, académiciens, diplomates, petites femmes, gens du monde, citoyens conscients, nationalistes intégraux, radicaux, progressistes, blocards, papistes, nous nous dirons tous les uns aux autres, avec le même rire bon enfant :

— Merci pour la langouste !

La voilà bien, la vraie formule de la réconciliation nationale !… Car nous sommes tous égaux devant ces blagues parisiennes, que ce soit « As-tu vu la ferme ? », « Non, mais chez qui ? », « Et ta sœur ? », « Au revoir et merci ! » ou « En voulez-vous, des homards ? » — les crustacés inspirant décidément les inventeurs de locutions populaires.

Ces scies bien parisiennes ne sont d’ailleurs pas inutiles. Elles sont même assez précieuses. Grâce à elles, on peut refuser, s’esquiver, s’abstenir avec bonne humeur. Selon le ton, le geste, le sourire, elles ont mille significations différentes elles découragent le raseur, éloignent l’importun, déconcertent le mufle, piquent au vif l’indiscret ; elles ont remplacé la grossièreté du goujat autant que l’insolente pirouette du marquis… Et sans doute, si »M. Poincaré n’était point tenu à un langage plus sévère, il eût simplement dit au roi de Grèce :

— Merci pour la langouste ! — Clément Vautel.

Le Matin, 28 septembre 1913

«Diverses périodes de la bêtise parisienne qui, autant que l’esprit, court les rues de la capitale, ont été caractérisées par des scies dont on ignorera toujours l’origine : « As-tu vu Lambert ! En voulez-vous, des z’homards ! La ferme ! On dirait du veau ! » etc, etc.

Le trait de stupidité qui sévit en ce moment consiste à dire sans raison aucune, à quelqu’un qui ne s’y attend pas : « Merci pour la langouste. »

Quelle langouste ? Vous ne comprenez pas, puisque vous n’avez pas envoyé de langouste, et c’est votre »étonnement, qui donne du sel (du sel…pour la langouste !… charmant !) à cette idiote plaisanterie !!!

La Croix, 30 septembre 1913.

«On disait naguère quand on n’avait rien à se dire : « En voulez-vous des z’homards ? » — « T’en as un œil ! » — « La ferme ! » — « On dirait du veau ! » etc. Il parait qu’on dit maintenant : « Merci pour la langouste ! » »Pourquoi ? Nul ne le sait. Mais les mots n’ont pas besoin d’avoir de sens pour faire fortune. Celui-là est déjà riche.

Le Temps, 30 septembre 1913.

«À propos de cette scie stupide, un de nos confrères donne une explication qui a, au moins, le mérite d’être amusante :

« Une origine possible de Merci pour la langouste peut se trouver dans le goût particulier, et après tout compréhensible (en tant que goût), que les employés des diverses Compagnies de chemin» de fer professent pour ce crustacé. Combien de personnes habitant Paris ou ailleurs ont l’agréable surprise de se voir annoncer l’envoi d’une langouste par des amis en villégiature, et ensuite l’amère déception de recevoir un panier contenant des échantillons sans valeur, ou de ne rien recevoir du tout !… Une statistique qui serait établie par les Compagnie sur les réclamations annuelles issues de ces petits exercices de prestidigitation serait certainement impressionnante. »

De là les remerciements ironiques adresses »aux expéditeurs, qui n’en peuvent mais. Ainsi, « Merci pour la langouste » serait une scie montée par des cheminots humoristes et ceux-ci, du moins, ont des raisons pour la trouver drôle.

La Croix, 9 octobre 1913.

«À la Cigale. — « Merci pour la langouste ! »

Rarement on vit spectacle plus amusant que la nouvelle revue de la Cigale, Merci pour la langouste ! de MM. Lucien Boyer et Battaille-Henri. C’est une succession ininterrompue de scènes comiques au cours desquelles les actualités sont accommodées à la sauce la plus piquante. Aussi Tout-Paris défilera-t-il longtemps chez M. Raphaël Flateau pour applaudir cette revue, montée avec un art et un luxe qui ont fait l’admiration des spectateurs le soir de la première. D’un bout à l’autre de leurs dix-huit tableaux, MM. Lucien Bayer et Battaille-Henri ont dépensé l’esprit sans compter, comme des hommes qui en ont à revendre. Et M. Lucien Boyer ajoute ces largesses d’heureuses improvisations dans le rôle du compère, dont il a personnellement assumé la charge.

M. Raphaël Flateau ne pouvait donner à une telle revue une interprétation banale. Il a donc engagé pour la jouer de nombreuses étoiles. Citons notamment Mlle Jane Pierly, qui a pris une des meilleures places parmi les divettes contemporaines, grâce à un talent qui passe du tragique à la folle gaieté avec une souplesse vraiment remarquable ; l’inénarrable Lavigne, du Palais-Royal, dont les silhouettes forcent le rire la charmante danseuse Esmée, si délicieusement artiste et personnelle ; les comiques Milton, d’une rare originalité, dont les effets sont d’une incontestable puissance ; Fred Pascal, qui dit et danse avec un égal mérite ; Saidreau, Senga, Thomas ; la fine commère Maud Avril et cette exquise Renée Baltha, dont la jolie voix et le sourire si parisien répandent le charme et la gaieté. Complimentons aussi Léo Massart pour sa mise en scène, Eugénio pour ses danses, José pour sa musique.

La conclusion de tout cela, c’est que la Cigale tient avec Merci pour la langouste ! »un gros succès oui va récompenser bien des efforts vers ce but rarement atteint : amuser les gens qui passent et recommencer le lendemain !… — Addé.

Le Gaulois, 16 décembre 1913.

Scala, tous les soirs, Fragson. [Piano] A. Bord, Paris : [affiche] / [non identifié]«Fragson, dont les quotidiens nous annoncé, il y a quelques jours, la fin tragiqueIl est tué par son père le 30 décembre 1913, était l’auteur de la scie fameuse « Merci pour la langouste ! » Du moins, il l’a raconté dans un des derniers numéros du Miroir.

Un brasseur de Montmartre, se retirant des affaires, donnait à ses meilleurs habitués un dîner d’adieux :

« Ah ! ce souper ! Succulent, délicieux ! Le patron soupait chez le patron, il nous servit un de ces homards à l’américaine inoubliables. Il me semble que j’en mange encore !

« Comme je suis extrêmement poli, me trouvant en Angleterre à quelques jours de là, j’envoyai à notre hôte une carte postale de digestion. « Merci pour la langouste », écrivis-je simplement sur la partie de la carte réservée à la correspondance. Et le bon limonadier montra ma carte à tous les amis en leur demandant s’ils y comprenaient quelque chose.

— Ce Fragson me remercie pour une langouste, leur disait-il, et c’est un homard que je vous ai offert.

« C’est curieux, les gens veulent toujours faire une différence entre le homard et la langouste. Pour moi, c’est à peu de choses près la même chose, des bêtes rouges qui ressemblent à des écrevisses. Mais passons.

« On s’est alors moqué de moi pour mon ignorance en ichtyologie. Ils me montaient un bateau, je leur ai monté une scie. C’est une distraction que je m’offre ainsi de temps en temps. Jadis, j’ai lancé « Au revoir et merci » et, plus tard : « Le bonjour du chef de gare ». Cette fois, j’ai pris l’habitude de dire à tous les gens que je rencontrais : « Merci pour la langouste ». C’est très amusant : ils ne comprennent pas de quelle langouste il s’agit. Ils ont peur d’avoir fait une gaffe et ils prennent des mines impayables. C’est très commode aussi parce qu’avec une phrase toute faite comme celle-là, on n’a pas besoin de se creuser l’esprit pour mettre fin à une conversation, mais c’est très dangereux également, parce que certains se croient obligés de vous envoyer une langouste le lendemain. Ils pensent qu’on a employé une façon aussi adroite que détournée de solliciter un cadeau comestible et ils s’exécutent. »C’est ainsi qu’à l’heure présente, j’ai déjà reçu deux cent dix-sept langoustes. »

Le pauvre garçon, plein de belle humeur, était bien loin de croire sa fin si proche.

Le Journal d’Annonay, 14 janvier 1914.

«« Merci pour la langouste », disait un canulard qui commençait déjà à vieillir lors de la guerre de 1914-1918, »mais qui s’est perpétué longtemps encore dans les réunions électorales, sous forme d’interruption adressée par quelque assistant à celui des candidats dont il voulait flétrir les idées rétrogrades.

« La mer territoriale et le droit de pêche » par Francis Sauvage, avocat à la Cour d’appel de Paris, in Le Droit maritime français, vol. 15. 1963.


Air de la langouste atmosphérique

26 février 2014

Life in Hell : Akbar achète le Groenland !

Classé dans : Lieux, Littérature, Nature, Sciences, techniques, Économie — Miklos @ 20:17


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Akbar adore le Groenland – sauf les mouches, moucherons, mous­tiques et autres insectes volants qui n’hésitent pas à envahir la bouche au moindre bâillement ou, à défaut, les oreilles et l’espace entre les verres des lunettes et les yeux –, pays dont il n’a visité qu’un (tout) petit bout en compagnie de Jeff, de Dr Dne et de son mari le Professeur Lin, mais assez pour en être fasciné. Et pour le reste du pays, il se délecte à la lecture des racontars de Jørn Riel.

Et voilà qu’il découvre dans l’ECUVESEncyclopédie de la Connaissance Universelle Vraie Et Solide que ce pays est à vendre (ainsi d’ailleurs que le Cameroun, Ifni, le Togoland ou un bout de l’Inde, propriétés qui, elles, devraient intéresser Jeff).

Ni une ni deux, il se précipite dans sa banque pour en retirer toutes ses économies. À son conseiller clientèle étonné qui lui en demande la raison, il explique ce qu’il compte en faire, ce que son interlocuteur approuve : ce ne sera pas un inves­tis­sement à fonds perdus, rajoutant bancai­rement : « Sa vaste calotte [celle du pays ou celle de son cardinal ?, sussure Akbar] regorge de matières premières stratégiques pour l’avenir de la croissance mondiale : or bleu avec de l’eau en abondance, or noir avec le pétrole, or vert grâce aux terres rares, or tout court et uranium. » Akbar sourit poliment tout en se disant in peto que ce qu’il préfère, c’est la neige et les icebergs (mais pas comme FionaSi vous ne savez pas de qui il s’agit, c’est que vous n’avez pas cliqué sur l’un des deux liens hypertextes ci-dessus.).

Akbar enveloppe soigneusement ses sous – en fait, des lingots, c’est plus facile à emballer – dans du papier journal bien froissé puis dans du papier bulle, et les sépare ensuite par des frites en poly­styrène pour éviter que le timbre si particulier de leur entre­choquement ne mette la puce à l’oreille d’un postier indélicat. Il dépose le tout dans un carton idoine qu’il expédie par courrier recommandé avec accusé de réception à… Il n’est pas sûr du destinataire, alors à toutes fins utiles il adresse le paquet à Monsieur le Secrétaire général des Nations Unies en le priant de bien vouloir le faire parvenir, si nécessaire, au souverain actuel du Danemark.

Une fois le titre de propriété reçu, il compte se faire construire un grand igloo – il y aura une chambre d’amis, avis aux amateurs – pour passer ses étés dans la partie du Groenland la plus peuplée d’ours blancs, de phoques, de baleines franches (au moins c’est clair, murmure-t-il) et de rorquals, de bernaches cravant, de guillemots de Brünnich, d’eiders à duvet (ça peut toujours servir, se dit Akbar in peto) et de mergules nains.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

19 février 2014

C’est cité aveuglément

Classé dans : Actualité, Littérature, Société — Miklos @ 12:53

17 février 2014

Des cabales, des machines applaudissantes, des coteries et de l’actualité littéraire en général

Classé dans : Actualité, Littérature, Société, Théâtre — Miklos @ 2:20


Honoré Daumier : entracte à la Comédie-Française.

Bureau d’esprit. Se réunir à certaines heures, en certain lieu, avec l’intention arrêtée d’avoir ou de faire de l’esprit, dans un local et pour un temps donné, c’est ce qu’on appelle tenir un bureau d’esprit, comme de toute autre mar­chan­dise qu’on mettrait dans le com­merce. L’expression est assu­rément aussi juste que pitto­resque. Des gens qui, soit par une vanité excessive, soit au contraire par défiance de leurs forces, n’aimaient pas à avoir affaire au grand et véritable public qu’ils regardaient, les premiers comme un juge trop grossier, les autres comme un juge trop sévère, ont imaginé de se faire un petit public à leur usage, une coterie qui offre le double avantage, aux uns de pouvoir passer pour un esprit brillant et aux autres de promettre l’indulgence que garantit toute camaraderie (voy. ce mot). Mais pour se dédommager de cette contrainte imposée à l’envie en dedans du cercle convenu, on se montrait impitoyable envers les gens du dehors, et on jetait au rebut tout ce qui n’était pas marqué au timbre de la petite académie. Comme les membres de ces associations s’occupaient de leur affaire avec beaucoup de chaleur, et que les femmes, qui presque toujours en avaient la direction, exerçaient alors mille moyens d’influence, on finissait souvent par surprendre au vrai public la confirmation des arrêts rendus par le docte aréopage, et les réputations les plus importantes ont souvent été à la merci d’autorités fort peu compétentes. À l’époque dont nous parlons, les principaux théâtres de ces tripotages littéraires ont été l’hôtel Rambouillet où régnait Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet ; plus tard les hôtels de Marie-Anne de Mancini et de la duchesse du Maine, de Mme de Tencin, de Mmes Duchâtelet et du Bocage, du Deffant et Geoffrin, et enfin celui de Mmes Necker et Fanny de Beauharnais. Nous renvoyons à chacun des articles biographiques qui concernent ces femmes célèbres, l’indication du rôle que jouait chacune d’elles dans le bureau dont elle était présidente, et de la direction spéciale qu’elle y donnait aux esprits, afin d’avoir un cachet et de faire école.

Il n’y a plus de bureaux d’esprit aujourd’hui, par ces raisons, trop souvent déduites, qui font que nous n’avons plus de salons ; mais la funeste influence des coteries n’en subsiste pas moins en littérature, »et elle s’exerce peut-être plus fatalement que jamais dans la presse périodique où hommes et femmes se sont donné rendez-vous en disant adieu aux salons.

P. Lavergne, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Cabale (théâtre). On désigne également sous ce nom les moyens déployés par un auteur ou un acteur pour faire applaudir ses pièces ou son jeu, parfois aussi pour faire siffler ceux d’un confrère ou d’un camarade, et l’ignoble milice chargée de ce soin. L’origine de la cabale théâtrale est plus ancienne qu’honorable ; elle remonte à l’un des tyrans les plus odieux qui aient pesé sur le genre humain : Néron, le premier, organisa une troupe de cabaleurs qui devaient provoquer et même contraindre les applaudissements lorsqu’il venait se donner en spectacle aux Romains. Plaute et Térence n’avaient point eu besoin d’un tel appui ; ils sollicitaient franchement les témoignages de l’approbation publique (plaudite cives!), et laissaient à leurs ouvrages le soin de les obtenir.

Rien n’indique non plus que les célèbres poètes dramatiques du siècle de Louis XIV aient fait usage d’une pareille ressource ; on sait qu’une cabale de grands seigneurs fut alors formée en faveur de la Phèdre de Pradon contre celle de Racine. Sa tactique fut d’amener à ses frais à la première un grand nombre de spectateurs, et de louer beaucoup de loges à la seconde pour les laisser vides pendant plusieurs représentations. Ce genre de cabale n’est pas à la portée de tout le monde, et l’on n’en pourrait pas citer beaucoup d’exemples.

C’est vers le milieu du siècle dernier que la cabale applaudissante et sifflante prit pied dans nos spectacles. Un certain chevalier de La Morlière, auteur de quelques mauvais romans, en fut le chef au Théâtre-Français ; redouté des écrivains dramatiques, il leur imposa des tributs, auxquels Voltaire lui – même dut parfois se soumettre. Néanmoins comme le public n’avait pas encore perdu l’habitude d’exprimer lui-même sa satisfaction ou son mécontentement, la petite armée du chevalier pouvait rarement décider seule une chute ou un succès : il lui fallait se borner à rendre l’une plus prononcée ou l’antre plus éclatante.

Aujourd’hui la cabale a perfectionné ses moyens et accru outre mesure le nombre de ses troupes (voy. Claqueurs) : aussi marche-t-elle dans tous nos théâtres le front levé. Chaque directeur, chaque auteur, chaque acteur a la sienne ; ce que l’on qualifiait jadis de honteuse manœuvre n’est plus qu’une utile précaution. On rirait à présent de l’ingénuité de ce couplet d’une pièce jouée il y a une trentaine d’années:

Loin cette ressource banale !
Un auteur qui sait s’estimer
Peut bien souffrir d’une cabale,
Mais ne doit jamais en former.
Si le parterre l’encourage,
Son talent seul en a l’hommage ;
Et le mérite de l’ouvrage
Est la cabale de l’auteur.

L’honnêteté consiste maintenant à n’employer la cabale que pour s’assurer une réussite, en s’abstenant d’en faire une arme offensive contre ses émules ; et cette honnêteté-là n’est pas encore une vertu des plus vulgaires.

Quelques bonnes gens, qui ignorent que les cabaleurs amis forment toujours la majorité du parterre à une première représentation de quelque importance, font encore quelquefois entendre le cri de à bas la cabale ! à la porte la cabale ! Heureusement la cabale ne prend pas la chose au sérieux ; »car s’il y avait conflit, il lui serait facile de mettre elle-même à la porte le public, ou du moins le public payant. Il faut lui savoir gré de sa modération.

M. Ourry, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Camaraderie littéraire. Quand M. H. de Latouche s’avisa de lancer sous ce titre un manifeste auquel la Revue de Paris servit de héraut, une protestation privée contre l’abus et le ridicule d’un charlatanisme devenu trivial, l’à propos de sa critique suffit à consacrer une expression jusque là inusitée dans le sens qu’il y attacha. Mais cette alliance de mots, pour être un néologisme, ne s’appliquait pas moins à une chose aussi vieille que le monde. Lucien décoche quelque part une de ses vertes épigrammes à ces vendeurs de complaisances réciproques fort à la mode de son temps, et Martial n’épargne pas les Maevius et les Bavius, effleurés par Virgile et trop ménagés par la fine raillerie d’Horace.

Le proverbe thérapeutique Passe-moi la casse et je te passerai le séné[La casse et le séné sont deux purgatifs, mentionnés avec la rhubarbe (elle aussi agissant ainsi…) dans Le Médecin malgré lui. L’expression signifie « Donnant donnant ».], est applicable à presque toutes les conditions et à tous les états ; mais nous le voyons justifié d’une manière incroyable dans l’histoire de la république des lettres, surtout à certaines époques plus rapprochées de la nôtre. Il n’est personne qui n’ait ouï médire à juste titre de ces réunions soi-disant littéraires de l’hôtel Rambouillet, devenu si fameux par la morgue et le pédantisme de ses familiers, par leur esprit exclusif, leurs proscriptions, leur argot, et surtout par l’inconcevable exagération de leurs apologies et de leurs ovations. Combien d’astres sont restés sur l’horizon de cette pléiade de beaux esprits, organisée en cour suprême et qui prétendait de bonne foi imposer ses burlesques arrêts au goût à venir sur la foi des dupes contemporaines ?

De nos jours la camaraderie littéraire a reçu d’immenses développements ; mais il est digne de remarque que ces coalitions transitoires d’intérêts opposés, ces parades d’amitiés mielleuses et emphatiques entre des puissances rivales, ont presque toujours pour résultat infaillible quelque réaction violente et contradictoire. Fatigués de leurs encensements mutuels et ne pouvant plus se regarder sans rire, les acteurs de ces comédies, dès qu’ils ont touché le prix banal réservé à leur fraternité de coulisses, se dédommagent des secrets ennuis de leur rôle par l’aigreur des récriminations publiques et la franche manifestation de leurs antipathies ; une inimitié déclarée succède à ces flagorneries de commande et les choses se passent à peu près comme dans la scène de Molière entre Vadius et Trissotin. Oh ! les bons camarades ! Ce mot pourtant, qui peint à l’esprit de riantes et affectueuses idées, qui rappelle de touchants souvenirs de la jeunesse, »cadrerait si bien avec l’intimité noble et généreuse dont il serait consolant de voir les littérateurs donner l’exemple. Voy. Coteries.

V. de Moléon, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Claqueurs. Nous avons dit à l’article Cabale de théâtre (voy.) que Néron, auteur et acteur, s’assura le premier le honteux appui de ces machines applaudissantes. C’est sans doute ce qui leur a fait donner de nos jours, avec le sobriquet de chevaliers du lustre, celui de Romains. On a vu que ce nouveau genre d’industrie commença à s’exercer chez nous dans le dernier siècle ; aujourd’hui c’est une lèpre attachée à tous nos théâtres, et qui, si l’on n’y porte remède, finira par entraîner leur ruine. On sait, en effet, que le public véritable n’applaudit plus, afin de ne pas être confondu avec les gens chargés de cet emploi ; qu’il ne siffle guère davantage pour ne pas s’exposer à leurs fureurs stipendiées. Qu’en résulte-t-il ? Qu’aux premières représentations l’opinion publique ne peut se faire jour, que tout réussit en apparence, et que les spectateurs payants ne protestent que par leur absence contre ces prétendus succès.

Le métier de claqueurs, ou du moins de chef des claqueurs, est devenu aujourd’hui une ressource des plus productives. Dans une petite pièce jouée en 1783, La Harpe faisait dire à un M. Claque, représentant de cette honnête corporation :

Et je gagne en bravos mes vingt écus par mois.

Nos MM. Claque actuels souriraient de dédain à cet aveu ; il en est tel d’entre eux qui, avec la rétribution des directeurs, des auteurs, des acteurs et actrices, la vente d’une partie des billets gratis et autres profits de son commerce, s’est acquis une fortune en quelques années et en se retirant a vendu fort cher sa clientèle. Il est vrai que l’art a fait dans ce genre de grands progrès. Au principal corps d’année, toujours composé de bruyants claqueurs, un chef habile a soin d’adjoindre un détachement de pleureurs et un autre de rieurs. Ces dernières fonctions surtout exigent beaucoup de talent et de naturel.

Il est d’usage que, pour faciliter son travail du soir, le claqueur en chef ait assisté le matin à la répétition générale : il y prend note des passages qui devront faire éclater les applaudissements, les sanglots ou le rire. Des gestes convenus transmettront à ses troupes le signal de ces diverses manœuvres. Il est de règle aussi que, par une entrée particulière, les claqueurs soient introduits dans la salle avant les autres spectateurs, afin de choisir leurs positions et de préparer leur ordre de bataille. Ceci est le secret de la comédie, comme du vaudeville, du mélodrame, etc., etc.

Devant éprouver presque journellement cet accès d’enthousiasme qui lui fait demander l’auteur à grands cris, le claqueur doit être pourvu de poumons aussi robustes que ses mains ; cependant, en cas d’enrouement, un redoublement d’activité de ces derniers et un trépignement frénétique de pieds à la chute du rideau peuvent suppléer à son silence obligé.

Plusieurs fois des écrivains dramatiques, des directeurs de spectacle, ont témoigné l’intention de renoncer aux applaudissements achetés ; »mais les premiers ont vu le corps des claqueurs fortement constitués triompher de leurs efforts isolés ; et, il faut le dire, aucun des seconds n’a eu le courage difficile d’attacher franchement le grelot.

M. Ourry, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Coterie, mot français très ancien et qui signifiait société, compagnie. Quant à son étymologie, on le dérive du mot latin quot, combien.

Au XIIIe ou XIVe siècle, lorsque les petits marchands voulaient faire quelque entreprise commerciale, ils formaient une coterie, c’est-à-dire une association partielle, car de tous temps les associations furent la meilleure ressource des petits. Chacun apportait sa quote-part d’argent ou de marchandises, et chacun devait de même recueillir sa quote-part du succès ou du bénéfice.

Lorsqu’il y eut un certain nombre d’amateurs de la gaîté, c’est-à-dire dans les intervalles entre les guerres civiles (car il n’y a pas de joie là où parents sont contre parents et amis contre amis), il se forma des coteries de plaisir : celles-là se sont maintenues et multipliées. On y statua qu’on se verrait familièrement pour se livrer à des exercices bachiques ou gastronomiques, qu’il y aurait des jours d’assemblée, de grands festins si c’était entre personnes riches, et des pics-nics (voy.Expression empruntée de l’anglais où elle est formée de pick, choisir, et nick, instant précis, et signifie choix judicieux où tout se rencontre bien. On se sert aussi en français de cette locution pour désigner un repas où chacun paie son écot, ou bien auquel chacun contribue en fournissant un des plats.) si c’était entre personnes mixtes.

Enfin, lorsque l’on eut une littérature, il y eut des coteries littéraires ou plutôt de beaux-esprits, car les beaux-esprits ne sont pas toujours littéraires. Telle fut la société de l’hôtel de Rambouillet, qui fit la guerre à Racine, à Corneille, à Molière. Alors apparurent diverses associations d’envieux, d’esprits de travers qui se coalisèrent contre quelques hommes de génie isolés, pour les empêcher d’être connus ou d’avoir des succès [voy. Camaraderie et Cabale). De bonne heure il y eut des gens qui se dirent entre eux : « Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis. » La religion même fut dénaturée par des coteries d’hypocrites, de bigots, d’hommes à bénéfices, qui, exploitant les préjugés et les esprits crédules, abusaient du besoin de croire et faussaient les sublimes vérités du christianisme.

Les coteries, hélas ! c’est presque l’histoire du monde ; tous les partis n’ont-ils pas été des coteries dans leurs commencements? Mais, à proprement parler, il n’y a eu que ces trois espèces de coteries permanentes : celle ou chacun apporte sa quote-part de fonds ; la seconde, où chacun apporte sa quote-part de gaîté, et la dernière, où chacun apporte sa quote-part d’esprit vrai ou d’esprit prétendu, de bons ou de méchants mots de prose, de vers, et d’écrits qui ne sont ni l’un ni l’autre. Plus les temps se sont avancés, plus le terme de coterie est tombé en défaveur, parce que les coteries commerciales ont été réglées par les lois, que les coteries de plaisir ont ébranlé les mœurs, et que les coteries d’esprit ont produit la discorde et le ridicule ; et cependant toutes les coteries possibles sont encore fort innocentes, comparées aux coteries politiques. Mais tous les partis ont l’habitude de qualifier de ce nom les réunions de leurs adversaires, et ils se le sont constamment renvoyé les uns aux autres.

Les coteries qui se forment contre le talent ou le mérite, celles qui se forment entre les intérêts de quelques hommes contre les intérêts de tous, sont méprisables et odieuses. »Malheureusement elles n’en sont pas plus rares, et il ne faudrait pas aller bien loin pour en trouver des exemples.

Pierre-Marie-Michel Lepeintre-Desroches, in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

Public, un des mots les plus usités de notre langue, et l’un des plus difficiles à définir. Qu’est-ce que le public ? l’universalité des citoyens ? un choix parmi eux ? les lecteurs de tel journal ? les claqueurs de tel drame ? l’auditoire de tel orateur ? les prôneurs de tel médecin ? les détracteurs de tel artiste? Demanderons-nous avec un moderne combien faut-il de sots pour faire un public ? L’appellerons-nous avec un ancien : Vox Dei ? La voix de Dieu ! Le public ne fut-il pas personnifié par les anciens sous le nom de la Renommée, aussi empressée à tenir pour le mensonge et la calomnie qu’à répandre la vérité ? Tout yeux, tout oreilles, tout langues, que voit-il ? qu’entend-il ? que dit-il ? Si l’on écoute, mille bruits incohérents s’élèvent. Devant un fait quelconque, le public dit blanc, le public dit noir ; il nie, il affirme ; il blâme, il approuve. Demandez un avis au philosophe, il vous conseillera de mépriser le public, et vous le surprendrez bientôt après gueusant des voix et mendiant des admirateurs !

Si vous vous mêlez à la foule, si vous passez d’un groupe à l’autre, vous ne tarderez pas à reconnaître .que le public se fractionne en publics d’opinions diverses, et que ces publics n’en font pourtant qu’un. Grâce au jeu des passions humaines, le monde est le plus étrange des spectacles. Pêle-mêle de prétentions audacieuses et d’acquiescements faciles, il a des enthousiasmes ridicules et des mépris immérités ; théâtre d’une lutte éternelle entre les vanités, il est l’une des plus frappantes images du beau absolu, si le beau n’est, comme on l’a dit, que la variété dans l’unité. Quelle variété piquante, en effet, que ces publics de toute nature, de tout étage, de toute dimension ! public de l’antichambre et public de la rue ; public du parlement et public des tavernes ; public qui caresse et rampe ; public qui a sa cour et ses flatteurs ; public ingrat et trompé, défiant et crédule, despote et victime ; public qui a tout ce qui est dans son élément (l’homme), une raison qui commande et des passions qui la font obéir, raison souveraine, quelque peu ressemblante aux rois constitutionnels dont la volonté plie au gré des Chambres: elle aussi règne et ne gouverne pas.

Que si nous consultions l’histoire, nous verrions le public naître et grandir avec la civilisation, partout présenter un fonds semblable, partout recevoir des empreintes diverses dans les divers climats, partout avoir entre les traits qui le différencient un trait spécial, l’aptitude à être dupe. De là ses travers, son inconstance, ses caprices, sa faiblesse, ses antipathies, ses adorations ; de là ses croyances aveugles et ses émancipations réactionnaires, ses respects absurdes et ses émotions fécondes en ruines ; de là et son abjection dans le servilisme, et ses transports dans le triomphe, et les directions étranges qu’il subit ; de là enfin l’inconséquence de ses révolutions, qui tendent à le mettre en possession de la vérité et qui le montrent sans cesse dans de nouvelles phases de l’erreur. Curieuse comédie, que le spectacle incessant donné par le public ! car toujours il est en scène, et, s’il en faut croire Oxenstiern, « les hasards composent la pièce, la fortune distribue les rôles, les théologiens gouvernent les machines et les sages sont les spectateurs ; les riches occupent les loges, les puissants l’amphithéâtre, et le parterre est pour les malheureux ; les femmes portent les rafraîchissements à l’entour, et les disgraciés de la fortune mouchent les chandelles ; les folies composent le concert, et le temps tire le rideau ; la pièce a pour titre : Mundus vult decipi: decipiatur[« Le monde veut être trompé, qu’il le soit donc. » Attribué à Pétrone.] ! » En sera-t-il toujours ainsi? Nous ne le croyons point. Non, certains rôles ne seront pas toujours l’objet de la brigue-,des pygmées ne tiendront pas toujours la place de géants ; les coulisses ne recèleront pas toujours d’odieux secrets ; le public ne sera pas toujours ce docile automate dont le charlatanisme tire en tous sens les molles ficelles. Telle est l’espérance, telle est la foi des sages, qui, dès à présent, se rangent parmi le peuple de cette épigramme :

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comique
Où chacun fait ses rôles différents.
Là, sur la scène, en habit dramatique,
Brillant prélats, ministres, conquérants.
Pour nous, vil peuple, assis aux derniers rangs,
Troupe futile et des grands rebutée,
Par nous d’en-bas la pièce est écoutée ;
Mais nous payons, utiles spectateurs,
»Et, quand la farce est mal représentée,
Pour notre argent nous sifflons les acteurs.

(J.-B. Rousseau.)

J. Travers (à Caen), in Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts. Paris, 1834.

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