Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 août 2013

De la presse par la presse

Classé dans : Littérature, Médias, Politique — Miklos @ 8:49


« Balzac, nourri de gloire, est cependant bien gras.
Par malheur, ses succès ne lui ressemblent pas. »
Cliquer pour agrandir. Source :
Gallica.

«La presse est en France un quatrième pouvoir dans l’État : elle attaque tout, et personne ne l’attaque. Elle blâme à tort et à travers, elle prétend que les hommes politiques et littéraires lui appartiennent et ne veut pas qu’il y ait réciprocité ; ses hommes à elle doivent être sacrés. Ils font et disent des sottises effroyables, c’est leur droit ! Il est bien temps de discuter ces hommes inconnus et médiocres qui tiennent tant de place dans leur temps, et qui font mouvoir une Presse, égale en production, à la Presse des livres. Cette rubrique de la Revue contiendra donc la critique de la presse périodique. »

Revue parisienne dirigée par M. de Balzac, 25 août 1840.

La presse n’était pas tendre avec Balzac qui le lui a bien rendu, ce qui ne l’a pas empêché de tenter, à deux reprises, d’y fonder une revue, La Chronique de Paris puis la Revue parisienne, toutes deux des échecs. Cette dernière, dont il était le seul rédacteur (à raison d’une livraison d’une centaine de pages par mois), sera loin d’égaler sa production de livres puisqu’elle s’arrêtera après le numéro 3.

19 août 2013

« Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 0:45


Villa Léandre à Montmartre.
Autres photos de Montmartre.

«J’avoue en souriant que j’aime Montmartre, que je l’ai aimé de tout temps, et, puisque Montmartre va bientôt disparaître, ou, du moins, se transformer profondément, je veux consacrer à Montmartre quelques lignes de souvenir.

Comment expliquer cela ? Montmartre me fait l’effet d’un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue et les images d’Epinal. Une idée naïve s’y rattache invinciblement. Je me rappelle avec délices les plaisanteries sur l’Académie de Montmartre, sur les moulins « où les enfants d’Éole broient les dons de Cérès », selon l’expression d’un poète classique1, et surtout la fameuse inscription : C’est ici le chemin des ânes2.

Paris me semblerait incomplet sans Montmartre. J’aime, lorsque je passe sur le boulevard des Italiens, à m’arrêter en face de la rue Laffitte et à saluer du regard l’ancienne tour du télégraphe, qui apparaît, dans une verte échappée, au-dessus de Notre-Dame de Lorette.

Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. Il a été aplani, rogné, diminué par tous ses abords. Chaque jour, des maisons montent à l’escalade et l’envahissent. Puis, il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une quinzaine d’années, leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières ; les voûtes étaient soutenues par des piliers. On les traversait en tous sens.

Ces carrières avaient eu trois races très distinctes de locataires : d’abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier ; ensuite les carriers, qui y travaillaient à toute heure de jour et de nuit ; et enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds de toute espèce en quête d’un asile, c’est-à-dire d’une pierre pour reposer leur front.

Un autre coup porté à la physionomie pittoresque de Montmartre, ç’a été la suppression de sa fête annuelle, une des plus animées et des plus joyeuses, et, par suite, la disparition de son champ de foire, célèbre dans l’univers entier. Après la déchéance du carré Marigny, la place Saint-Pierre était devenue, en effet, le principal refuge des saltimbanques. J’y ai vu les dernières marionnettes convaincues jouer la Pie voleuse ; j’y ai entendu le dernier saint Antoine supplier, en sautant sur ses genoux :

Messieurs les démons,
Laissez-moi donc !

tandis qu’un paquet de petits diablotins se ruait en bonds désordonnés contre sa cabane ébranlée par l’orage.

Non ! tu danseras !
Tu chanteras !

Et c’étaient chaque soir, pendant deux ou trois semaines, sur cette place relativement étroite, un bacchanal, une foule, une démence, des cirques en toile, des dioramas dans des berlines, des tableaux de toute dimension représentant des géantes, des physiciens, le tremblement de terre de la Guadeloupe, le mont Blanc, des oiseaux savants, des albinos, un serpent faisant six fois le tour du corps d’un voyageur, des estrades garnies d’athlètes en brodequins fourrés et de danseuses de corde en jupons à paillettes, des parades à coups de pied, de grosses têtes en carton s’agitant sur des tréteaux, un ouragan de pistons et de clarinettes, des hurlements dans des porte-voix, des réveils de ménagerie et des illuminations soudaines !

Maintenant, sur cette place, c’est le silence et c’est la solitude. Une statue informe de saint Pierre se dresse au milieu de ces ruines sablonneuses.

On a fait à la butte elle-même une ceinture de planches qui en interdit l’ascension. Plus de promenades à la butte ! Comprenez-vous cela, ô Parisiens de la banlieue ?… C’était aussi une des gaietés de Montmartre, ces parties sur ce coteau escarpé, ces glissades, ces défis, ces envolées de robes claires, ces chutes suivies d’éclats de rire. Il y avait tel dimanche où rien n’était plus charmant à voir que cette fourmilière humaine. Des familles entières étaient assises, laissant pendre leurs jambes au bord des talus ; des bourgeois, armés de longues-vues, interrogeaient l’horizon, un horizon sans pareil, une vapeur d’or baignant des milliards de toits, de grands nuages empourprés du côté de l’arc de triomphe de l’Étoile !

Qu’on ne s’y trompe pas : la butte Saint-Pierre est, avec la rampe du Trocadéro, un des plus beaux points de vue du monde.

Tel qu’il est encore, Montmartre mérite une étude, une aquarelle si vous voulez, car Montmartre se compose de tons très différents. Ses aspects sont plus variés qu’on ne croirait. Il est impossible d’en saisir l’ensemble, même du faîte de la tour Solferino.

Et puis, en fin de compte, il reste quelque chose du vieux Montmartre ; il reste un village singulier, perché à une hauteur respectable, avec des rues étroites et tortueuses, des masures toutes noires, des cours qui exhalent des odeurs de laiterie, de vacherie, de crémerie. Les habitants vous regardent passer avec étonnement par la porte à claire-voie de leurs boutiques. On arrive à ce hameau escarpé par des escaliers assez nombreux, et dont quelques-uns sont d’un effet pittoresque, entre autres celui qui s’appelle passage du Calvaire. On y arrive aussi par une succession de rues tournantes, accessibles aux voitures. Pourtant je ne réponds pas que vous déterminiez une expression de satisfaction bien vive sur le visage d’un cocher, lorsque vous lui jetez négligemment cette indication :

« À Montmartre ! place de l’Église ! »

Elle n’a rien de remarquable, cette église ; on va voir, dans le jardin du presbytère, son Calvaire, qui est aussi célèbre que l’était celui du mont Valérien. Tout alentour, dans la rue des Rosiers, dans la rue de la Bonne, dans la rue Saint-Vincent, dans la rue des Réservoirs, le long de l’ancien cimetière, se cachent des maisons de campagne ravissantes et ignorées, remplies d’arbres de toute espèce et de tout pays ; des retraites silencieuses, touffues, enceintes de vieilles murailles brodées de fleurs. Le plateau compris entre l’église et les moulins est certainement le point le plus agréable de Montmartre ; le versant qui regarde la plaine Saint-Ouen, ourlé par la rue Marcadet, est tout à fait coquet et riant. Il y a là des ravins, des sentiers, des champs sérieux, des damiers de culture, des cabanes de bonne mine. L’œil embrasse une ligne onduleuse de coteaux bleuâtres, au bas desquels apparaît, entre vingt tuyaux d’usines, la basilique de Saint – Denis, veuve de son clocher.

Le côté vilain de Montmartre, le côté pelé, déchiré, tourmenté, est celui qui commence au Moulin de la Galette, un des derniers moulins dont la hauteur était jadis couronnée. Deux autres ne sont plus que des squelettes de bois pourri. C’est la région des guinguettes, des bals, le dimanche, dans les arrière-boutiques de marchands de vins. La semaine, on n’y rencontre que des terrassiers, occupés auprès des charrettes remplies de gravois. Ces hangars noirs sont des fabriques de bougies, m’a-t-on assuré. J’ai découvert, près de là, un café orné de cette enseigne passablement ambitieuse : Café des Connaisseurs.

Ce versant s’incline sur le nouveau cimetière et est bordé par la rue des Dames, puis par la rue des Grandes-Carrières.

Tels sont les principaux aspects, assurément particuliers, de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine. Les études de Michel n’étaient guère recherchées et guère payées, il y a trente ans, dans les ventes publiques, où elles se produisaient en assez grand nombre. Il est vrai qu’elles n’offraient rien de bien séduisant : c’étaient des toiles d’une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d’un ton juste. Aujourd’hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés ; on les paye, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent.

Dans les nouvelles dénominations de rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre.

Les deux plus récents historiens de Montmartre sont Gérard de Nerval et M. Léon de Trétaigne.

Le premier, dans sa Bohême galante, au chapitre intitulé : « Promenades et souvenirs, » a écrit six de ses pages les plus exquises. Il raconte comment il faillit acheter autrefois, au prix de 3,000 francs, la dernière vigne de Montmartre.

« Ce qui me séduisait, dit-il, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis. C’était ensuite le voisinage de l’abreuvoir, qui, le soir, s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, — et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent, comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures… »

À côté de cet abreuvoir s’élève aujourd’hui une maison élégante, dont le propriétaire est cet aimable Berthelier, le chanteur de chansonnettes et de vaudevilles.

« Il ne faut plus y penser ! — s’écrie Gérard avec ce doux sourire que je revois toujours ; — je ne serai jamais propriétaire ! » Et ses visions d’antiquité lui reviennent de plus belle. Il aurait fait faire dans cette vigne une construction si légère ! « Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis, m’en avait dessiné le plan. »

C’est ainsi qu’en peu de lignes ce délicat esprit a su dégager toute la poésie agreste de Montmartre.

Le second historien, dans le sens grave et imposant du mot, est, comme je l’ai dit, M. Léon de Trétaigne. Ses études sur Montmartre et Clignancourt, constituant un volume in-octavo, ont paru en 1862. Elles résument tous les travaux précédents et embrassent une période considérable de siècles. C’est le volume qu’il faut ouvrir si l’on veut connaître les révolutions de cette éminence de terrain depuis le supplice de saint Denis, date à laquelle elle entre violemment dans l’histoire.

Que d’événements importants se sont passés à Montmartre ! Que d’hommes fameux y ont paru, pour prier ou pour combattre !

L’empereur de Germanie, Othon II, y a fait chanter un formidable Alleluia qui s’entendit jusqu’à Notre-Dame épouvantée.

Le pape Eugène III y a officié solennellement, saint Bernard lui servant de diacre.

Charles VI, au lendemain du ballet des sauvages, où il faillit trouver la mort dans les flammes3, s’y est rendu en pèlerinage, accompagné de toute sa cour.

Ignace de Loyola et François Xavier y ont prononcé leurs vœux et jeté les premières bases de la Compagnie de Jésus.

Henri IV y a établi son quartier général lors de son troisième siège de Paris. On veut même qu’il y ait senti battre son cœur, — qui battait d’ailleurs assez facilement, — pour une abbesse d’un couvent de bénédictines.

À ce même couvent, transformé et purifié, le Régent et le jeune roi Louis XV sont venus maintes fois faire leurs dévotions.

Puis le vent de la Révolution a soufflé ; et, sous la Terreur, Montmartre, l’innocent et tranquille Montmartre, a vu son nom changé en celui de Mont-Marat.

Tranquille, viens-je de dire ! Ne vous y fiez pas. En 1814, quatre cents dragons y ont lutté héroïquement contre vingt mille hommes de l’armée de Silésie.

Vous voyez que les souvenirs abondent en cette localité.

Ce livre, très complet, mène le lecteur jusqu’à l’administration de M. le baron Michel de Trétaigne, père de l’auteur et maire de Montmartre pendant plusieurs années.

MM. de Trétaigne père et fils habitent eux-mêmes, au bas de Montmartre, dans la rue Marcadet, un ravissant domaine composé d’une maison, ou plutôt d’une petite maison, ornée de bas-reliefs érotiques, et d’un parc d’une étendue qu’on ne soupçonnerait jamais dans un faubourg parisien. De longues avenues de tilleuls et de marronniers, d’épaisses charmilles, des pelouses immenses, des peupliers gigantesques, des cèdres, des arbres de Judée contribuent à rendre invraisemblable cette propriété magnifique.

Aujourd’hui, le maire de Montmartre est M. Leblanc.

Ce n’est pas la faute à cet honorable fonctionnaire s’il est forcé de signer tous ses actes : Le maire, Leblanc. »

Charles Monselet, De Montmartre à Séville. Paris, 1865.

_________________

1. Ponce-Denis Écouchard-Lebrun (surnommé le pindarique, 1729-1807) qui dit de Montmartre dans son ode Le Triomphe de nos paysages :

La colline qui, vers le Pôle,
Borne nos fertiles marais,
Occupe les enfants d’Éole
À broyer les dons de Cérès.

2. Écrite sous la forme d’une prétendue inscription romaine trouvée sur une pierre à Montmartre et envoyée par Piron à l’Académie des inscriptions et belles lettres, lui demandant de bien vouloir la déchiffrer :

CES. TI. C.
ILEC. HE.
M. INDE. SANES.

La Diligence, Journal des voyageurs de 1849 qui rapporte cette anecdote relate ainsi celle d’une autre inscription du même acabit : « Sur un petit vase trouvé non loin des bords de la Saône, on lit l’inscription suivante, qui a donné bien des insomnies aux antiquaires de Mâcon :

MVL. T. AR.
D. ADI. V. I. O.
N. EN.
SIS.

Un des plus habiles membres de l’Académie de cette ville l’a développée ingénieusement de la façon suivante : MULieres. Tinurtii. ARaris. Dicaverunt. ADIpatam. Vrnam. Iovi. Optimo. Nautis. ENavigantibus. SospItibuS. Ce qui se traduit ainsi : — Les femmes de Tournus sur Saône ont dédié cette urne pleine de graisse à Jupiter très bon ; les matelots de la rivière ayant terminé leur traversée sains et saufs. — Ce sens est assez naturel et assez facile ; mais en voici un autre qui l’est pour le moins autant. En rapprochant les lettres et lisant couramment, on trouve MVLTARDA DIVIONENSIS, latin peu classique, mais se traduisant fort nettement : Moutarde de Dijon !

Ces calembours ne sont pas sans rappeler le non moins fameux :

Cesarem legato alacrem eorum.
Sumpti dum est hic apportavit legato.

qui se déchiffre sur un coin de sa table de cuisine sans même faire appel au Gaffiot.

3. Jean Juvenal des Ursins raconte cet épisode ainsi : « Audit temps le roy avoit aucunement recouvert sa santé, et luy donnoit-on le plus de plaisance, comme dit est, qu’on pouvoit ; et fut ordonné une feste au soir en l’hostel de la royne Blanche à Saint-Marcel près Paris, d’hommes sauvages enchaisnez, tous velus ; et estoient leurs habillemens proppices au corps, velus, faits de lin, ou d’étoupes attachées à poix resine, et engraissez aucunement pour mieux reluire ; et vinrent comme pour danser en la sale où il y avoit torches largement allumées : et commença-on à jetter parmy les torches, torchons de fouërre ; et pour abreger, le feu se bouta aux habillemens qui estoient bien lacez et cousus. Il estoit grande pitié de voir ainsi les personnes embrasées, et combien qu’il s’entretinssent, toutefois si delaissèrent-ils : et d’iceux hommes sauvages, est à noter que le roy en estait un ; et y eut une dame veuve qui avoit un manteau dont elle affubla le roy, et fut le feu tellement estouffé, qu’il n’eut aucun mal : il y en eut aucuns ars et brulez qui moururent piteusement : un y eut qui se jetta en un puits, l’autre se jetta dans la rivière. »

8 août 2013

Comme le Pont Neuf

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Théâtre — Miklos @ 0:24


Le Pont Neuf et la Conciergerie.
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Colombine

De bonne foi, m’aimes-tu ?

Arlequin

Oui assurément je t’aime. Je t’aime comme les filous aiment la bourse. Et toi m’aimes-tu ?

Colombine

Je t’aime comme les vieillards aiment l’argent.

Arlequin

Et moi, je t’aime comme le Pont Neuf aime la Samaritaine.

Colombine

Et moi, comme les Normands aiment les procès.

Arlequin

Et moi, comme les libraires aiment les auteurs qui ne demandent rien.

Colombine

Et moi, comme les femmes qui aiment à paraître belles.

Arlequin

Et moi, comme les médecins aiment la maladie.

Colombine

Et moi, comme les procureurs aiment les grosses lettres.

Arlequin

Et moi, comme les jeunes gens aiment la dépense.

Colombine

Et moi, comme les musiciens aiment à boire.

Arlequin

Et moi, comme le vent aime les girouettes.

Colombine

Et moi, comme les comédiens aiment les grosses assemblées.

Arlequin

Ahalte là. Je ne saurais rien ajouter de plus fort. Comme les comédiens aiment les grosses assemblées ! J’avoue qu’on ne peut pas aimer davantage. À propos d’amour, quand nous marierons-nous, Colombine, reine de tous les pays de mon cœur, douairière de tous les doigts de ma main, perle digne d’être pendue aux oreilles de Gargantua, de Pantagruel et autres grands seigneurs ; quand nous marierons-nous ?

Gherardi, Les intrigues d’Arlequin, comédie. 1721.

«En entrant dans la ville d’Amsterdam, un homme habillé de brun, portant une petite perruque ronde, accourut sauter au cou de père Jean, l’embrassa trois ou quatre fois, et lui dit : « Est-ce bien toi, mon cher père Jean ? Comment te portes-tu ? Et qu’as-tu fait de ma femme ? » À ce mot, père Jean s’écria : « Par la fressure de notre saint père le pape, c’est mon ami Vitulos ; ma foi, je me porte comme le Pont Neuf : pour ta femme, le diable sait où elle est. Le père prieur des grands carmes de Rome me l’a soufflée, comme je te l’avais escroquée. Que le ciel en soit béni ; j’ai éprouvé dans cette occasion la vérité du proverbe, qui dit que nous serons mesurés sur la même mesure dont nous mesures les autres. Mais j’en suis tout consolé. » — « Et moi, je n’en ai jamais été attristé, dit Vitulos : tu m’as défait d’un fardeau qui me pesait terriblement sur les bras. Si tu ne m’avais point enlevé cette sorcière à tous tous les diables, je l’aurais noyée un jour ou l’autre. Vive la communauté en toute chose ! Morbleu, le droit de propriété est un droit inventé par Belzébuth pour faire enrager les hommes. La possession d’un bien tourmente, fatigue, ennuie le possesseur, ou tente, ou fait sort à qui ne le possède pas. »

Henri-Joseph Dulaurens, Le compère Mathieu, ou, Les Bigarrures de l’esprit humain. 1766. »

«Le Parisien aime le Pont-Neuf. Il en parle, loin de son pays, avec une sorte d’orgueil et d’affection. C’est pour lui un point de comparaison avec les monuments du même genre qu’il a occasion de voir. On a construit à Paris, depuis un certain nombre d’années, des ponts d’une ordonnance plus remarquable sous le rapport de l’art ; mais le Pont-Neuf est le seul dont il se plaise à vanter les piles massives et la large voie. C’est, en vérité, un grand et noble ouvrage. Malgré la belle exécution de la corniche établie dans toute la longueur du pont, il a plus de solidité que d’élégance, plus de majesté que de grâce. On voit qu’il est l’œuvre d’une époque où l’homme, récemment initié aux mystères des arts, se séparait à regret des traditions architecturales du moyen âge, dont les ouvrages sont empreints d’un caractère prononcé de force et de durée. La conception du Pont Neuf a de la grandeur ; elle n’a pu être inspirée seulement par l’utilité économique de sa construction. Je suis surpris qu’elle appartienne à Henri III ; il n’y a rien dans la vie de ce prince qui la justifie ; mais il est certain que Henri IV pouvait seul l’accomplir. La pensée du vainqueur d’Ivry, du robuste montagnard béarnais, s’y reconnaît mieux. Sa statue équestre, posée au centre du pont, sur le terre plein, à l’extrémité de l’ancienne Île aux Juifs, semble le dire au peuple. Je ne sais pourquoi on a de tout temps, ainsi que l’indique une façon de parler proverbiale, critiqué comme une inconvenance le choix de cette place pour rendre cet hommage à la mémoire de Henri IV. Nulle part, au contraire, l’image de ce prince n’eût rappelé d’une manière plus éloquente les titres qu’il peut avoir à la reconnaissance du pays.

[…]

Et cependant, quelle que soit la beauté pittoresque de votre terre natale, enfants des montagnes, hommes des vastes et fertiles plaines, ou des côtes maritimes, arrêtez-vous à la première heure du soir sur le Pont Neuf, regardez autour de vous, et dites-moi si le majestueux spectacle qui se déroule sous vos yeux n’égale pas au moins toutes ces pompes de la nature qui ont rempli votre cœur d’enthousiasme et d’amour pour votre pays ?… La beauté de cette scène qui m’a bien souvent saisi d’admiration, est plus facile à sentir qu’à décrire. Je n’oserais pas l’essayer.

Du terre-plein dominé par la statue monumentale de Henri IV, on découvre à l’est et à l’ouest une grande partie du cours de la Seine, dont les eaux paisibles et bienfaisantes apportent la prospérité dans Paris. Elle semble saluer en passant ses rives resplendissantes des miracles des arts, et animées de toute la vie de la civilisation. A l’ouest l’horizon est borné par les collines verdoyantes de Saint-Cloud et de Meudon ; dans cette direction et sur la rive droite les Tuileries et le Louvre étalent leurs masses majestueuses, dont la vue a de la peine à atteindre le prolongement. Le pont des Arts, construction gracieuse et légère, coupe admirablement le premier plan de ce tableau, tandis que le fleuve, chargé d’embarcations de toutes les formes, lui donne l’activité et la vie.

Mais c’est surtout à l’est que la scène, si j’en juge d’après mes propres impressions, a un caractère merveilleux, un ensemble d’accidents qui remplissent l’âme d’une émotion suave et tendre comme un sentiment religieux. Derrière vous c’est Paris dans sa jeunesse et sa virilité, c’est la grande ville, la reine de l’Ile-de-France, parée de tous les ornements de sa royauté ; mais devant vous c’est le vieux Paris, le Paris de Hugues Capet et de Marcel, le prévôt des marchands ; là se déploient sur les monuments d’un autre âge, noircis par le temps, tous les souvenirs de l’histoire nationale. L’île Saint-Louis, qui, sur les plans reculés de la perspective, occupe à peu près le centre du fleuve, est peuplée de hautes constructions, dont l’effet est extraordinaire, à cette heure surtout où la lueur pâle et lointaine des réverbères jette sur elle un jour douteux. Toujours sur cette ligne, mais en inclinant davantage vers la rive gauche du fleuve, on découvre les tours gothiques de Notre-Dame, dont le sommet entouré des vapeurs gazeuses qui se lèvent de Paris semble ainsi se perdre au sein des nuages. De temps en temps une voix solennelle perce l’épaisseur de ce voile sombre et retentit au loin, c’est le son du bourdon, dont la masse énorme fait comme frissonner en s’ébranlant les antiques murailles de l’église. L’île où ce beau monument est situé, c’est la chère Lutèce de Julien ; on lui a laissé le nom de Cité qui rappelle son droit d’aînesse. Il n’y a pas une de ces voies maintenant sombres et tortueuses qui ne rappelle des évènements racontés dans nos vieilles chroniques. Enfin à une distance plus rapprochée, voyez ce qui reste de l’antique palais légué par les rois de France à la justice ; mais il est triste que le voisinage de cette enceinte respectée soit maintenant souillé par une institution odieuseLa prison de la Conciergerie., dont le nom seul outrage la liberté écrite dans nos lois, et fait la honte de la civilisation.

Si vous reportez autour de vous vos regards émerveillés, votre imagination, déjà séduite par le magique effet de ce vaste tableau, va être livrée en même temps à toute la puissance de l’actualité et à celle des vieux souvenirs. À toutes les heures de la journée une foule considérable circule avec peine sur le Pont Neuf, et tandis que les piétons envahissent ses trottoirs, des milliers d’équipages et de voitures industrielles en labourent la voie dans tous les sens. Ce pont, jeté pour ainsi dire au confluent des trois divisions principales de Paris, est comme la grande artère où passent tout le sang, tous les éléments de vie de la ville géante. Quelle immense variété de physionomies, de costumes et de langage ! Vous croiriez être à l’entrée d’un bazar où toutes les nations du monde sont représentées. Et quelle diversité morale ne doit-il pas exister dans ces foules inquiètes qui passent devant vous comme les eaux du fleuve ! Qui peut dire les joies, les misères, les vices, les vertus qui animent ces longues chaînes d’êtres humains, dont les anneaux se succèdent avec une étonnante promptitude !

Mais en conservant son nom, le pont du roi Henri a subi la loi générale des ouvrages de l’homme, et sa physionomie locale, s’il est possible de s’exprimer ainsi, s’est modifiée successivement, et s’est empreinte des couleurs mobiles du progrès social. Les hommes d’un autre temps ne reconnaîtraient plus ce monument ; ils chercheraient vainement la machine hydraulique dont la construction bizarre amusait le Parisien, ou si l’on veut, cette badauderie antique imputée à son caractère enthousiaste et communicatif ; le carillon aux tintements harmonieux, l’horloge sur laquelle se sont réglées tant de montres, la SamaritaineCélèbre fontaine abattue en 1813., tout cela a disparu. Cet attentat à la légitimité des habitudes populaires et à l’effet pittoresque du pont, est l’ouvrage du goût moderne, qui est coupable de profanations bien moins excusables. Que sont devenus ces petits théâtres en plein vent, où s’épanchaient librement la verve d’opposition et la gaîté satirique de nos pères ? Quoi qu’en ait pu dire l’austère Boileau, ce n’étaient pas seulement les laquais assemblés qui formaient le public des joyeuses parades du Pont-Neuf. Le peuple, que dans ce temps le beau monde confondait insolemment avec ses serviteurs, y venait oublier les misères que le grand roi, si bassement loué dans les vers du célèbre critique, versait sur lui à pleines mains. Il venait écouter ces chanteurs, reflet national des anciens ménestrels, qui, dans leurs libres couplets, lui offraient du moins la jouissance de la plainte, sous le gouvernement oppresseur de Mazarin, ou du P. Le Tellier.

Alexandre Barginet, « Le Pont Neuf et l’Île-aux-Juifs », in Paris, ou Le livre des Cent-et-Un, t. 9. Francfort, 1833. »

20 juillet 2013

Glissez, mortels, n’appuyez pas, ou à l’inverse, Tatillonnez un peu

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Musique, Philosophie, Photographie — Miklos @ 15:35


Titus Tatillon et Barnard Bordel. Street art.

Comme l’indique le Trésor de la langue française, le mot tatillon a fait son apparition en français à la fin du XVIIe siècle dans une comédie d’Évariste Gherardi, Le Retour de la foire de Bezons (la prochaine édition se tiendra le 22 septembre, inscriptions ici) :

Il y qualifie une femme… Et même si un siècle plus tard c’est un couple – Monsieur et Madame Tatillon – qui sont les protagonistes d’une pièce de Louis-Benoît Picard intitulée Les Tracasseries, la définition que donne L’Improvisateur français du terme tatillonnage – que l’on peut lire ci-dessous – attribue cette qualité au beau sexe.

À ce propos, la lecture des nombreux volumes de L’Improvisateur français est particulièrement délectable : cet ouvrage est une sorte de dictionnaire où les termes choisis sont parfois définis et toujours illustrés d’anecdotes fort amusantes. Son auteur en est Louis Sallentin, « curé d’un village de Beauvoisis avant la Révolution, qui, ayant donné sa démission en 1793, vint à Paris, où il s’occupa de littérature ; son œuvre principale est l’Improvisateur français. »

Cette dernière information provient d’une autre source délectable, la Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique de 1884, périodique publié par G. d’Heylli toutes les deux semaines, à l’article consacré à la source de l’expression « Glissez, mortels, n’appuyez pas », et qu’il donne comme étant de la plume du poète Roy – il s’agit de Pierre-Charles Roy (1683-1764) – et non pas, comme l’aurait affirmé Alain Finkielkraut dans un dialogue avec Fabrice Luchini, de celle de Jean de La Fontaine. Comme quoi, pour être philosophe on n’en est pas moins humain, et errare humanum est. C’est, on le concède, moins pire que d’attribuer à Noé l’historiquement (et tristement, vu la circonstance) célèbre « Après moi le déluge ».

On finira avec un choix de définitions de mots apparentés au sujet de cette rubrique.

Tate-poule. [Rei domestica nimius exactor.] Sobriquet qu’on donne à un idiot qui s’amuse aux petits soins du ménage. — Pierre Richelet, Nouveau dictionnaire français. Amsterdam, 1709.

Tâter. [Delibare, gustare.] Éprouver, essayer. (Le monde est bien méchant de vouloir tant de mal à cette pauvre fille pour avoir un peu tâté avant son mariage des plaisirs de l’amour.) . — Richelet, op. cit.

Tâtez-y. Nom qu’on a donné à ces petites croix, ou à ces petits cœurs d’or ou de vermeil doré qui pendent sur la gorge des filles. — Richelet, op. cit.

Tâteur, euse, adj. [Praegustator.] Qui tâte. Les femmes n’aiment point les tâteurs. Vous ne conclurez point avec cet homme, c’est un tâteur perpétuel. [Anceps & dubius.] — Richelet, op. cit.

Tatillonnage. Ce n’est point par le défaut d’idées que les femmes pèchent ordi­nairement ; c’est plutôt par la multi­plicité de leurs pensées, dont la succession rapide leur cause néces­sai­rement un peu d’embarras et de confusion. De là ces discours vivement commencés et subi­tement interrompus ; cette activité puéri­lement infatigable, qui voltigeant sur tous les détails, ne s’arrête jamais à l’ensemble ; qui tourbillonne autour du but sans l’atteindre ; qui parle de tout, ne dit rien; regarde tout, ne voit rien; arrange tout, ne met ordre à rien; commence tout, ne finit rien ; qui va, revient, retouche, brouille, brise, bouleverse ; delà en un mot, ce que vulgairement on appelle tatillonnage.

Marivaux incapable, par son propre génie, de s’élever au-dessus, même de s’asseoir à côté de ceux qui l’avaient précédé dans la carrière dramatique, chercha à se former une route nouvelle. Il est le premier qui ait mis sur le théâtre l’esprit à la place de la nature et du sentiment, ‘et qui ait substitué la tracasserie à l’intrigue. Une célèbre actrice de la comédie italienne, mademoiselle Silvia, contribua beaucoup par ses talents à faire goûter le genre que M. de Marivaux avait adopté. On a dit que personne n’entendait mieux que cette actrice l’art du tatillonnage, ou du marivaudage. — Sallentin, L’Improvisateur français. Paris, 1806.

Tâtiner. [Substentare.] Terme populaire. C’est tâter plusieurs fois.

On dit proverbialement. Ce sont des enfants de la messe de minuit qui cherchent Dieu à tâtons. — Richelet, op. cit.

Tâtonner. [Dubio passu incedere.] Marcher dans un lieu obscur en tâtonnant avec les pieds pour se conduire plus sûrement. Balancer pour se déterminer à quelque chose. Il y a longtemps qu’il tâtonne pour se marier. Il tâtonnera tant, qu’il laissera échapper l’occasion. [In incertum investigare.] — Richelet, op. cit.

16 juillet 2013

« Entre Blanc et Sauvage, le plus sauvage des deux n’est pas celui que l’on pense » (Jean-Louis Bory, Des yeux pour voir, 1971)

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Illustration (détail) de Mémoires de l’Amérique septentrionale,
ou la suite des voyages de Mr le Baron de Lahontan
, 1704. (
source)
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On juge mieux de certains faits et de certains principes quand on les voit en dehors du cadre où ils se meuvent habituellement sous nos yeux ; le changement du point d’optique terrifie parfois le regard ! — Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, « Simple avertissement ». Bruxelles, 1864.

Si le dialogue est un genre littéraire fort ancien – on pense évidemment à ceux de Platon –, le dialogue entre des morts remonte au moins à Lucien de Samosate (125-180 après J.-C.), qui a fait ainsi converser Diogène et Pollux, Charon et Ménippe, Alexandre et Philippe, Ajax et Agamemnon, et bien d’autres personnages et dieux de l’Antiquité, parfois à trois, à quatre voire à bien plus de prota­gonistes. C’est ainsi que des personnages réels et imaginaires qui « savent » qu’ils sont morts peuvent se rencontrer outre-tombe au-delà des siècles qui les séparaient et des classes sociales ou politiques auxquelles ils appartenaient de leur vivant, principalement afin de confronter les idées qu’ils représentent ou qu’on leur prête ou de fournir un nouveau regard sur leurs actes.

Si l’on connaît aussi un recueil de Dialogues des morts de Fontenelle (1683) – qui y fait se rencontrer par exemple Socrate et Montaigne – et un autre de Fénelon (1712) où l’on voit Achille discourir avec Homère, Alexandre avec Diogène ou Platon et Aristote –, si Lucien, Érasme et Rabelais se rencontrent ad patres sous la plume de Voltaire, le XIXe siècle a produit le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle de Maurice Joly, pamphlet politique écrit à l’encontre du coup d’État de Napoléon III et publié anonymement à Bruxelles en 1864. Ce texte prémonitoire à certains égards, qu’on a eu le grand plaisir de voir au monté au théâtre il y a quelques années (et que l’on peut aussi écouter ici), a eu le triste sort d’être plagié par l’infâme pamphlet antisémite Les Protocoles des Sages de Sion, texte qui n’a de cesse d’être instrumentalisé depuis sa fabrication au début du XXe siècle jusqu’à nos jours.

Le texte que l’on lira ci-dessous a été publié sans mention d’auteur dans le Journal étranger de Juillet 1760 (dans lequel Diderot publiera un texte deux ans plus tard). Il s’agit en fait de la traduction en français de l’un des Dialogues of the Dead de George Lyttelton (1709-1773), qui fait se rencontrer d’autres auteurs de dialogues, à l’instar de Platon et Fénelon ou Lucien et Rabelais, mais aussi Fernando Cortés et William Penn, Louis XIV et Pierre le Grand, le Duc de Guise et Machiavel…

Dialogue entre Mercure, un Duelliste anglais et un Sauvage de l’Amérique septentrionale [par George Lyttelton]

L’Anglais. La barque de Caron est à l’autre bord ; Mercure, en attendant qu’elle reparte, permettez-moi de causer avec ce Sauvage que vous avez amené ici en même temps que moi. Je n’en ai jamais vu aucun de cette espèce, et je suis curieux de savoir quelle sorte d’animal ce peut être. Il a le regard bien farouche… Je vous prie, Monsieur, quel est votre nom ? J’entends que vous parlez Anglais.

Le Sauvage. Oui, j’ai appris cette langue dans mon enfance, et j’ai été élevé dans la nouvelle York : mais dès que j’ai eu l’âge de raison, je suis revenu au milieu de mes compatriotes, les braves Mohawks ; et ayant été trompé par un de ces Anglais, à qui j’achetais du rhum, je n’ai pas voulu avoir désormais rien à démêler avec eux. Cependant j’ai pris la hache avec ma nation, pour les secourir dans la guerre qu’ils ont eue avec la France, et j’ai eté tué dans un combat ; mais j’ai eu le plaisir, en mourant, de voir mes amis victorieux, et avant que d’être tué, j’avais enlevé la chevelure à sept hommes, à trois femmes, et à deux enfants. Dans une autre guerre, j’avais fait encore de plus grands exploits, et ma valeur m’avait fait donner le nom d’Ours sanguinaire.

L’Anglais. Monsieur l’Ours sanguinaire, je vous respecte fort, et je suis votre très humble serviteur. Mon nom à moi est Tom Pushwell. Je suis gentilhomme de naissance, joueur, et galant homme de profession. J’ai tué plusieurs hommes avec honneur en combat singulier ; mais je ne conçois pas comment on peut couper la gorge aux femmes et aux enfants.

Le Sauvage. C’est notre manière de faire la guerre ; chaque nation a ses usages. Ton air chagrin, et la plaie que j’aperçois à ton sein, me font présumer que tu as été tué, comme moi, en allant enlever des chevelures ; mais comment ton ennemi a-t-il laissé la tienne ?

L’Anglais. J’ai été tué en duel. Un de mes amis m’avait prêté de l’argent : au bout de deux ou trois ans il s’avisa de me le redemander ; je fus piqué de cet affront, et je lui envoyai un cartel. Nous nous donnâmes rendez-vous à Hyde Park ; mon adversaire ne savait pas faire des armes, et j’étais le plus adroit tireur qu’il y eût en Angleterre. Je lui fis d’abord deux ou trois blessures ; mais il se précipita à la fin sur moi avec tant d’impétuosité, qu’il brouilla mon jeu, et me donna un coup d’épée tout au travers des poumons. Je mourus le lendemain comme un homme d’honneur, sans laisser échapper le moindre signe de repentir ; et mon adversaire me suivra bientôt, car son chirurgien a déclaré que ses blessures étaient mortelles. On dit que sa femme est morte de douleur, et il a sept enfants qui vont mourir de faim ; ainsi je suis bien vengé, et c’est ce qui me console. Pour moi je n’ai point de femme, j’ai toujours détesté le mariage ; ma maîtresse cherchera à se pourvoir, et mes bâtards seront placés à l’Hôpital des Enfants-Trouvés.

Le Sauvage. Mercure, je ne veux point entrer dans la barque avec cet homme-là. Massacrer son compatriote, son ami ! Non, je ne veux point entrer dans la barque avec lui ; je passerai la rivière à la nage.

Mercure. Passer le Styx à la nage ! Cela ne se fait pas ; c’est contre les lois de l’Empire de Pluton. Entrez dans la barque, et soyez tranquille.

Le Sauvage. Ne me parlez point de lois, je suis Sauvage, et je ne les connais pas ; c’est à cet Anglais qu’il faut parler de lois. Il y a des lois dans son pays, mais il ne paraît pas qu’il les respecte fort, car assurément les lois ne permettent pas de tuer son compatriote, son ami, parce qu’il redemande l’argent qu’il a prêté. Je sais que la nation anglaise est une nation barbare ; mais elle n’est pas assez féroce pour permettre de semblables atrocités.

Mercure. Tu as raison contre lui : mais comment se peut-il que tu sois aussi blessé du meurtre, toi qui a massacré des femmes dans le sommeil, et des enfants au berceau ?

Le Sauv. Je n’ai tué que mes ennemis ; mais je n’ai jamais tué mes compatriotes, je n’ai jamais tué mon ami ! Mercure, prends ma pelisse, et mets-la dans la barque ; mais que ce meurtrier se garde bien de s’asseoir dessus, ou même de la toucher ; car si cela lui arrive, je le brûlerai au feu que j’aperçois là bas… Adieu je vais traverser à la nage.

Mercure. Un coup de mon caducée va te priver de tes forces… Nage maintenant, si tu le peux.

Le Sauv. Quel enchantement !… Rends-moi mes forces, Mercure, et je t’obéirai.

Mercure. J’y consens ; mais sois tranquille, et fais ce que je te dis.

L’Ang. Mercure, livre-le entre mes mains, j’en prendrai soin. Monsieur le Sauvage, avez-vous peur que ma compagnie ne vous déshonore ? Sachez que j’ai toujours vécu dans la meilleure compagnie d’Angleterre.

Le Sauv. Je sais que tu es un faquin. Ne pas payer tes dettes ! Tuer ton ami, parce qu’il te demande l’argent que tu lui dois ! Eloigne toi de ma vue, infâme, ou je te jette dans le Styx.

Mercure. Arrête. Point de violences, je te l’ordonne. Parle-lui tranquillement, ou bien…

Le Sauv. Je t’obéis, Mercure… Eh bien ! mon brave assassin, quel était donc le mérite qui te faisait recevoir dans la bonne compagnie ? Qu’y faisais-tu ?

L’Ang. Je jouais, comme je vous ai déjà dit. D’ailleurs je tenais une bonne table… Je mangeais aussi bien que le plus grand gourmand de France ou d’Angleterre.

Le Sauv. As-tu jamais mangé une jambe ou une épaule de Français ? C’est ce qui s’appelle un excellent mets. J’en ai mangé vingt de ces Français : ma table était toujours bien servie. Ma femme était la meilleure cuisinière, pour accommoder la chair humaine, qu’il y eût dans toute l’Amérique. Je ne pense pas que, pour manger, tu prétendes entrer en comparaison avec moi.

L’Ang. Je dansais encore très joliment.

Le Sauv. Je veux danser avec toi ; je danserais un jour entier sans me lasser. J’exécutais la Danse de guerre avec plus de légèreté et de vigueur qu’aucun homme de ma nation. Que nous te voyions danser… Mais tu restes immobile comme un rocher. Mercure t’a-t-il frappé de sa verge magique ? Ou crains-tu de nous laisser voir ta maladresse ? Ah ! s’il me laissait faire, je t’enseignerais à danser d’une manière que tu n’as jamais apprise… Que faisais-tu encore, impudent faquin ?

L’Ang. Ô ciel ! faut-il endurer cet affront ! mais que peux-je faire avec ce barbare ? Je n’ai ni épée ni pistolet, et son ombre me paraît deux fais plus robuste que la mienne.

Mercure. Il faut répondre à ses questions ; c’est toi qui as désiré d’avoir une conversation avec lui. Il n’est pas bien élevé, mais il te dira des vérités qu’il faut que tu écoutes ici ; il eût été à souhaiter pour toi que tu les eusses entendues là-haut…. Mais réponds : il te demandait ce que tu faisais encore.

L’Ang. Je chantais fort agréablement.

Le Sauv. Eh bien ! chantez-nous un peu la Chanson de la mort, ou le cri de guerre… Le drôle est muet ! C’est un imposteur, Mercure, il ne nous dit que des mensonges.

L’Ang. Un démenti ! à moi !… Hélas ! il ne m’est pas permis de m’en venger : quelle honte pour la famille des Pushwells ! Ah ! c’est bien ici un véritable enfer.

Mercure. Caron, je remets entre vos mains ces deux Sauvages… Minos jugera jusqu’à quel point le barbare du Mohawk doit excuser ses horribles actions. Mais pour cet Anglais, quelle raison donnera-t-il ? La coutume du duel ? C’est tout au plus une mauvaise excuse, et encore ne peut-il pas en colorer son crime. Le motif qui lui a fait plonger son épée dans le sein de son ami, n’est pas le motif de l’honneur : c’est l’esprit des furies, d’Alecton elle-même. C’est à elle qu’il faut renvoyer ce meurtrier ; car elle a déjà longtemps habité dans son cœur inhumain.

Le Sauv. S’il faut le punir, on n’a qu’à me l’adresser ; je connais mieux que personne l’art de tourmenter. Reçois d’abord ce coup de pied, Monsieur le beau danseur, et entre dans la barque, si tu ne veux en recevoir un second. Ah ! qu’il me tarde de te voir condamné !

L’Ang. Ô mon honneur, mon honneur, de quel opprobre êtes-vous couvert !

Lord Lyttelton, [trad. de] « Dialogue VI. Mercury – An English Duellist – A North American Savage », in Dialogues of the Dead.

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