Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 avril 2013

« Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l’esprit. » (Pascal, Pensées, art. I)

Classé dans : Littérature, Médias — Miklos @ 0:30


Weekly World News, 31 janvier 1989.

«The secret of eternal youth is arrested development. »

Alice Roosevelt Longworth (1884-1980).

«Lorsqu’une personne déjà âgée a de la fraîcheur, on dit qu’elle est allée à la fontaine de Jouvence. […]

Il existe aussi un vieux rondeau sur la fontaine de Jouvence ; en voici la fin :

Grand dommage est que ceci soit sornettes ;
Filles connais, qui ne sont pas jeunettes,
À qui cette eau de Jouvence viendrait
                Bien à propos. »

M. de la Mésangère, Dictionnaire des proverbes français. Paris, 1823.

19 avril 2013

La taille d’une bibliothèque, ou, « Non refert quam multos, sed quam bonos, habeas libros » (Sénèque, lettre XLV à Lucilius).

Classé dans : Littérature, Livre — Miklos @ 23:41

«Puisqu’il n’est pas possible de lire tous les livres que l’on peut avoir, il faut donc se borner au nombre de ceux qu’on a le temps de lire. Cum legere non possis quantum habueris, sat est habere quantum legas1. Ce n’est pas leur quantité accumulée qui fait les savants, c’est leur qualité bien choisie2.

Quelqu’un a dit  Gardez-vous de disputer avec l’homme d’un seul livre : Cave ab homine unius libri. Il s’est si bien nourri de la matière qui en fait l’objet, il se l’est tellement incorporée, qu’il est devenu redoutable à tous ceux qui voudraient argumenter contre lui sur le même sujet.

Celui, au contraire, qui a un peu lu de tout, qui a essayé tous les genres de doctrine et qui a goûté de tous les sucs, s’est fait une mauvaise nourriture, plus capable d’épuiser les forces que de les augmenter. Comme une lecture sagement réglée mène à l’instruction, ainsi celle qui est mal entendue et trop variée conduit à la dépravation de l’esprit. L’âme fatiguée par la complication des idées éprouve, de même qu’un estomac trop rempli, un certain dégoût plus nuisible que la privation des aliments3.

Quiconque veut parvenir à un but n’avancera jamais s’il s’égare dans des chemins de traverse, s’il entre dans différentes voies4. C’est en quelque sorte n’exister nulle part que de vouloir être partout. A force de faire des incursions, on ne trouve aucun point fixe où se reposer. On ressemble à ces voyageurs qui sont en pèlerinage toute leur vie. Ils rencontrent des hospices sur leur route, mais ils n’ont jamais d’habitation décidée.

Nous pourrions aussi comparer ceux qui voltigent ainsi sur les livres à ces gens qui vont chercher des avis auprès de tout le monde, qui ne fixent leur confiance sur personne, qui ont beaucoup de conseils et n’ont point d’amis5. Tels sont ceux qu’Apulée nomme Curiosulos, et Cicéron Helluones librorum6. Sans s’arrêter à un bon choix, ils parcourent tous les pays de la littérature à l’aide d’une lecture rapide et superficielle.

Il en est cependant de l’esprit humain comme des végétaux : il ne gagne rien à être sans cesse transplanté7. Il ne faut donc pas être surpris si les possesseurs des grandes bibliothèques sont ceux qui étudient le moins. Eh ! comment un homme, accablé sous le poids énorme des volumes, en aurait-il le temps ? Il n’a le loisir de faire aucune autre lecture que celle de quelques catalogues. À peine sa vie suffirait-elle pour connaître seulement les titres de tous les livres, les noms de leurs auteurs, de leurs imprimeurs, les différentes dates de leurs éditions. Une pareille étude exclut infailliblement toutes les autres8. »

Bollioud-Mermet, De la bibliomanie. La Haye, 1761.

____________

1. Senec., epist. 2.

2. […] Senec., epist. 2. […] Petrarc., de Lib.cop., dialog. 43. […] Senec., epist. 45.

3. […] Petrarc., de Lib.cop., dialog. 43. […] Thriv.,in Apopht., 126. […] Senec., epist. 2.

4. […] Id., epist. 45. [...] Petrarc., de Lib. cop., dialog. 43.

5. […] Senec. epist. 2.

6. […] Cic., de Fin., lib.3, cap. 7.

7. […] Senec., epist. 2.

8. […] Petrarc., de Lib. cop., dialog. 43. […] Senec., de Tranq. an., cap. 9.

«Quantité d’hommes célèbres ont composé leur bibliothèque de quatre ou cinq ouvrages tout au plus. Alexandre ne quittait jamais Homère ; César étudiait continuellement Xénophon ; Comines a été l’auteur favori de quelques uns de nos grands capitaines ; Machiavel le guide exclusif de quelques uns de nos hommes d’État. Henri IV avait un goût particulier pour les Hommes illustres de Plutarque ; Turenne pour Quinte-Curce ; Pierre Corneille pour Tacite, Tite-Live et Lucain ; Ménage pour Plutarque ; Antoine Arnauld pour Cicéron ; La Fontaine pour Rabelais, l’Arioste, Boccace et le Tasse ; Jean Racine pour Platon et Plutarque. Chevreau disait qu’on pouvait se passer de tous les écrivains de tous les temps avec maître Michel, maître François et maître Benoît ; c’est-à-dire, Montaigne, Rabelais et Spinoza ; Saint-Évremond, qu’on pouvait lire toute sa vie Don Quichotte sans en être dégoûté. Bossuet, consulté sur celui de tous les ouvrages qu’il voudrait avoir fait, répondit, les Lettres provinciales. Boileau disait au P. Bouhours : « Mon père, lisez les Provinciales ; et, croyez-moi, ne lisez pas d’autres livres. » On connaît la prédilection de J. J. Rousseau pour Plutarque, Charron et Robinson Crusoé ; celle de Voltaire pour les Provinciales de Pascal et le Petit Carême de Massillon. Les auteurs chéris de Montesquieu étaient Plutarque, Montaigne, Malebranche et Rollin. « Cet honnête homme, disait-il en parlant de Rollin, a, par ses ouvrages d’histoire, enchanté le public. On sent, en les lisant, une secrète satisfaction d’entendre parler la vertu. » Grosley faisait ses délices d’Érasme, de Rabelais, de Montaigne, et de la Satire Ménippée.

Napoléon Bonaparte eut toujours une grande prédilection pour Corneille. Dans sa captivité à Sainte-Hélène, la promenade qu’il avait coutume de faire après son dîner était suivie d’une lecture à haute voix. Corneille et Racine obtenaient la préférence sur Voltaire. La France, dit-il un jour, doit à Corneille une partie de ses belles actions. »

M. de la Mésangère, Dictionnaire des proverbes français. Paris, 1823.

11 avril 2013

« L’eau du noir Léthé » (Théophile Gautier)


Pieter Bruegel I  (1562) : Margot la folle (Dulle Griet)
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La mort de Margaret Thatcher ravive, pour un temps du moins, le souvenir quelque peu rouillé de la Dame de fer. Pour certains, cette Margot la folle, droite dans son armure et l’épée à la main à l’instar du personnage central du célèbre tableau de Pieter Breughel l’Ancien, a semé la destruction (des services publics, des syndicats), la guerre (des Malouines) et la mort (de Bobby Sands et des autres neuf grévistes de la faim irlandais, de plus de 900 soldats argentins et britanniques). Pour d’autres, c’était une grande personnalité politique à l’égal d’un Winston Churchill : elle a sauvé le pays (dixit David Cameron) et surtout les marchés financiers, et permis le développement de la classe moyenne et son accès à la propriété.

Quant à Augusto Pinochet, autre leader charismatique et absolu dont on ne compte plus les victimes (« génocide, tortures, terrorisme international et enlèvements » selon les chefs d’accusation du mandat international à son égard), son souvenir – pour ceux qui le portent encore dans leur cœur ou la marque dans leur chair – alterne entre vénération pour sa lutte contre le communisme (ce pourquoi Ronald Reagan, que Thatcher qualifiait de « second homme le plus important de sa vie », l’admirait) et répugnance pour ses innombrables crimes, sans compter ses fraudes fiscales. Mort sans repentir (« Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, ce sont aux autres de me demander pardon ») et sans autre punition qu’une assignation à résidence quelques jours avant son décès, son héritage très partagé est curieusement comparable à celui de Margaret Thatcher : bénéfique économiquement et atroce humainement.

Ces deux chantres d’un capitalisme dur se rencontrent dans Aliados (Alliés), l’opéra multimédia de Sebastian Rivas – fils d’exilé argentin – sur un livret d’Esteban Buch – né en Argentine –, qui sera créé en juin 2013 au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du festival ManiFeste-2013 de l’Ircam.

Les faits : on est en mars 1999. Thatcher rend visite à Pinochet qui est en résidence surveillée à Londres où il était venu se soigner, en attente d’une décision sur son extradition vers l’Espagne (il sera libéré en 2000 et pourra rentrer librement au Chili, où il avait quitté le pouvoir en 1990). Il est alors âgé de 83 ans. Thatcher, sa cadette de dix ans, avait démissionné quelques mois après lui. Cette visite, diffusée en direct à la télévision, a un sens éminemment politique et un sujet précis : l’ex premier ministre britannique vient remercier l’ex dictateur chilien d’avoir été son allié lors de la guerre des Malouines en 1982 et d’avoir « amené la démocratie au Chili ». Ils ne sont pas qu’alliés, voire complices, mais aussi de vieux amis : depuis que l’un et l’autre étaient redevenus de « simples citoyens », le général lui rendait visite chaque année à son domicile londonien et lui envoyait fleurs et chocolats à son arrivée en Angleterre.

Aliados questionne le souvenir de la guerre des Malouines, qui aura fait plus de 900 victimes : au premier chef, celui qu’en ont les deux protagonistes principaux de l’opéra face à face dans ce huis clos. Ils sont particulièrement diminués : tous deux ont subi des attaques cérébrales, Pinochet est en fauteuil roulant (ce qui ne l’empêchera pas de se lever et d’aller saluer ses partisans une fois libéré et reparti au Chili), tandis que Thatcher commence à exhiber des signes de démence sénile.

Ils sont en conséquence chacun accompagné d’un assistant – une infirmière pour l’un, un officier pour l’autre – personnages inventés chargés de surveiller leurs moindres gestes, de pallier leurs défaillances mentales et physiques (tel Spalanzani pour Olympia) face aux épreuves qui les attendent : le général doit passer une visite médicale qui devra déterminer s’il doit être extradé, et la dame de fer doit inaugurer sa statue en bronze. Mais au-delà de ce rôle d’assistant médical, ils symbolisent les conseillers occultes dont s’entourent des chefs d’État, et qui sont souvent la cheville ouvrière, voire les instigateurs, de leur politique.

Outre ces deux personnages et leurs ombres, il y a un cinquième acteur, si présent par son absence même tel un choreute dans les coulisses d’une tragédie grecque : c’est le conscrit, dont le corps transi de froid de chair à canon – corporalité invoquée dans la première et dernière réplique du livret – parle des tréfonds de la cale du Général Belgrano. C’est le navire de guerre argentin qu’un sous-marin nucléaire de la Royal Navy coule pendant la guerre des Malouines : 323 marins perdent ainsi la vie. Ironie de l’histoire : dans une vie précédente, ce croiseur faisait partie de la flotte de guerre américaine et avait pu échapper à l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1941. Ce conscrit qui disparaît ainsi avec ses camarades de la classe de 63 – année de naissance du librettiste – peut aussi représenter par sa mort « inutile » les dizaines de milliers de ses compatriotes éliminés par la junte argentine et par sa révolte la jeunesse de ces années-là, « tant en Amérique latine qu’en Angleterre, qui commence à subir les affres de cette révolution conservatrice » (Sebastian Rivas).

Dans leurs moments de lucidité respectifs, le « vieillard impotent » et la dame au « regard perdu dans le vide » ne cherchent qu’à justifier leurs actions, l’un pour « la liberté des Chiliens et l’unité nationale » tout en faisant preuve d’un « évitement mémoriel » destiné à convaincre les médecins de son incapacité à répondre de ses actes, et l’autre le torpillage de ce bateau « qui était un danger pour nos navires », formule qu’elle avait répétée inlassablement lors d’une interview télévisée. Leurs répliques sonnent creux : ils ne sont plus ce qu’ils étaient, ce sont eux les vraies ombres de l’opéra et les pantins dont leurs assistants tirent les ficelles : la perte de leur mémoire personnelle les a progressivement vidé de leur identité.

C’est aussi la mémoire ou la connaissance que les spectateurs ont de cette guerre que l’opéra ne manquera pas d’interroger, et, au-delà, de poser la question de la nature même d’un événement historique et du sens qu’on lui accorde selon sa propre sensibilité, et donc celle de la construction de l’histoire, de son identité, en quelque sorte.

Je serais curieux de savoir quel souvenir en ont les plus jeunes : lors d’une visite que j’avais effectuée dans un grand musée américain dans les années 1980, je me trouvais dans une salle à l’entrée de laquelle il était indiqué « Post-war paintings ». Deux jeunes gens s’en approchent. L’un d’eux demande à l’autre en anglais : « De quelle guerre s’agit-il à ton avis ? ». L’autre hésite un moment et répond : « C’est sans doute la guerre du Vietnam ». Et c’était avant l’invention du Web puis celle de Google et enfin des objets techniques qui encouragent le réflexe plus que la réflexion, qui ont curieusement raccourci la mémoire collective et individuelle, et, par conséquent, affecté la conscience historique (et donc la culture qui s’y inscrit).

Mais c’est aussi une autre mémoire, associative, que suscite cette œuvre, et donc principalement personnelle, celle d’autres œuvres avec lesquelles elle résonne dans l’esprit du spectateur.

En lisant le livret, je n’ai pu m’empêcher de penser au roman (fort critiquable à bien des égards, autant sur la forme que sur le fond) de George Steiner Le Transport de A.H., dans lequel il décrit un autre face-à-face, fictif celui-ci, d’un personnage bien réel, un vieillard, avec ses actes et avec l’Histoire : il s’agit de Hitler qui s’était réfugié après la guerre dans la forêt amazonienne. Rattrapé par un petit groupe d’agents secrets quasiment aussi âgés que lui, il « se souvient à peine de ce qu’il était », il faut le rappeler à lui-même (comme pour Thatcher dans Aliados) ; dans son discours, il renverse le sens de ses actes et inverse le rôle de coupable et de victime (à l’instar de Pinochet dans l’opéra), se prenant quasiment pour un Juif. Là où ces deux textes diffèrent essentiellement, c’est sur leur positionnement politique, voire moral : comme le remarquait l’historien Jacques Le Goff lors de l’émission Apostrophes en 1981 où Steiner présentait son roman, on ne peut qu’être « très gêné par la fascination face à Hitler que George Steiner vient d’exprimer », fascination qu’il n’a d’ailleurs eu de cesse d’éprouver pour la force et le mal absolus et leur manifestation dans de tels plumes que le maurrassien et royaliste Pierre Boutang ou les antisémites et collaborationnistes Louis-Ferdinand Céline et Lucien Rebatet. Aliados est sans aucune ambiguïté du côté des victimes.

Lors de la présentation de l’opéra en devenir à l’Ircam, le compositeur a évoqué quelques références musicales qui lui sont personnelles, notamment en ce qui concerne le rôle du conscrit, qui se manifestent dans sa partition : L’Histoire du Soldat de Stravinski, autant pour son propre argument – le conscrit fait écho au soldat – que pour son instrumentation particulière – violon, contrebasse, basson, cornet à pistons, trombone, clarinette et percussions pour la version de 1917, et piano, clarinette et violon pour celle de 1919 (dans Aliados, chaque personnage est associé à un instrument : le conscrit à la guitare électrique, Pinochet au trombone, Thatcher à la clarinette, le piano et le violon à l’aide de camp et à l’infirmière) ; Pagliacci de Leoncavallo, la conclusion du conscrit évoquant le « La comédie est finie » (pour ma part, son « Théâtre du rien » rappelle plutôt Fin de partie de Beckett : « Moments for nothing, now as always, time was never and time is over, reckoning closed and story ended. ») ; le Punk Rock et aussi l’album London Calling du groupe The Clash (plus tardif et utilisant largement la fusion de genres), qui expriment la révolte de la jeunesse de l’époque Thatcher à l’encontre du conservatisme ambiant.

On n’a pu entendre que quelques exemples sonores de la partition elle-même, assortis d’explications sur certains des principes technologiques et des outils informatiques qui ont été utilisés pour la réalisation sonore dans des processus de dégradation – fragmentation – reconstitution – création : par exemple, comment l’analyse de l’intonation des voix (réelles) de Pinochet et de Thatcher a permis de composer les parties vocales, mais aussi l’instrumentation évoquant de façon saisissante ces voix. On ne peut s’empêcher de se rappeler d’un procédé similaire utilisé par Steve Reich dans l’opéra multimédia The Cave (1990-1993), où l’instrumentation suit de très près des enregistrements de textes parlés, qui sont d’abord diffusés tels quels, puis fragmentés et reproduits en boucle de telle façon que quand bien même le texte ne fait plus sens, la « musique de la voix » est toujours là. Ici, cette démarche va plus loin – la technique aidant – puisqu’elle permet de générer des discours qui n’ont jamais été prononcés en réalité.

Enfin, cette intéressante présentation a eu lieu le même jour que la première française d’un autre opéra, Quartett de Luca Francesconi sur le texte de Heiner Müller, issu lui aussi des studios de l’Ircam. Autre coïncidence : il s’agit là aussi d’un face-à-face en huis clos de deux monstres vieillissants, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, en prise avec leur propre histoire, avec leur corporalité, avec leur identité. Cette problématique est-elle dans l’air du temps, celui de l’emprise croissante de la technique sur l’homme, de l’externalisation de sa mémoire dans des dispositifs nébuleux (le « cloud ») et du développement des robots humanoïdes qui, s’ils ne nous inquiètent pas encore, ne peuvent que nous questionner sur notre propre identité et sur nos rapports à notre histoire personnelle, à l’Histoire et aux autres ? Si on a eu quelques réserves sur l’interprétation – notamment vocale – la partition nous a ravi.

Entendre parler d’une œuvre musicale ne permet pas plus de se l’imaginer que la lecture du menu d’un repas d’en prévoir le goût réel. Mais la mise en bouche d’Aliados nous a donné l’envie de voir et d’entendre le résultat final.


De gauche à droite : Antoine Gindt (mise en scène), Sebastian Rivas (musique),
Robin Meier (réalisation informatique musicale), Frank Madlener (directeur de l’Ircam).

30 mars 2013

Ah, ces belles Arméniennes ! Ah, these beautiful Armenian women!

Classé dans : Littérature — Miklos @ 14:44

Aventures d’Ala-Bedin

The adventures of Ala-Bedin

Au sortir du corps de l’esclave, je passai dans celui d’un des plus honnêtes hommes de l’Arménie. Je naquis à ErzerumCapitale d’Arménie., fils du cadi de cette ville, & l’on m’appela Ala-Bedin. Peu fier de la dignité de mon père, je tâchai, par ma bravoure & par mes belles actions, de me pousser, & je fus si heureux dans mon entreprise, que je devins favori du sultan Uram qui régnait alors en Arménie. Avant que de m’être fait connaître à ce monarque, je passais quelquefois mes moments perdus à l’audience de mon père.

After I left the body of the slave, I pasted into one of the honestest men in all Armenia. I was born at ErzerumThe capital city of Armenia., and son to a cady of that city; my name was Ala-Bedin. I had no great dependance on my father’s high station, and therefore made it my endeavour, by bravery and great exploits, to advance my fortune; and was so successful therein, that I became a favourite to the Sultan Uram, who then reigned in Armenia. But before I had the honour-to be known to that monarch, 1 used to spend some idle hours in hearing my father try causes.

Un jour, il y vint une vieille marchande de figues, qui tenait par la main un jeune homme tremblant, qui ne paraissait pas avoir plus de seize ans, mais d’une beauté charmante. Seigneur, je vous demande justice de cet affronteur, dit-elle à mon père. Voyez si j’ai raison, il est venu ce matin savoir combien je lui voulais vendre les figues qu’il pourrait manger dans la journée ; j’ai fait mon calcul ; on en peut manger un cent ou un cent & demi au plus, me suis-je dit à moi-même : eh bien, mon bel enfant, vous me donnerez un sultanin d’argent. Le marché conclu, il a commencé par en avaler en ma présence une soixantaine. J’ai frémi à cette vue ; mais, quel a été mon étonnement, environ deux heures après, de le voir revenir, & de lui voir dévorer près d’un cent des plus belles ! Je croyais rêver ; cepen­dant, persuadée qu’il ne revien­drait pas davantage, j’étais tranquil­lement dans ma boutique, lorsqu’il a paru une troisième fois, & qu’il a englouti le reste de mon panier, en m’ordonnant de lui en aller chercher d’autres, & en me disant qu’il revien­drait dans une demi-heure. J’étais si surprise, que je n’ai pu lui répondre. II est parti ; & je n’étais pas encore sortie d’étonnement, que le voilà de retour, qui veut absolument que je lui four­nisse des figues.

One day there came an old woman who sold figs, holding a young man fast by the hand, all trembling; he seemed not above sixteen, but was extremely beautiful. “Sir,” said she to my father, “I demand justice of you against this impudent young rascal; and judge if I have not sufficient reason. This morning he came to me, to know how much money I would take for as many figs as he could eat. I began to make my computation: ‘Perhaps,’ said I to myself, ‘he may be able to eat a hundred, or a hundred and fifty at most.’—’Well, my pretty youth,’ said I, ‘you shall give me a silver sultanin.’ We struck the bargain; and he began, and swallowed in a trice fifty before my eyes. I trembled to see him: but, what was more surprizing, about two hours after, he came again, and eat up a hundred of the finest I had. This made me almost mad; but thinking it would be his last time, I was sitting quietly in my shop, when he came the third time, and gobbled up all I had in my pannier, ordering me to get him more, for that he would be there again in half an hour. I was so amazed, that I could make him no answer, and had hardlv recovered my surprize, when behold my gentleman comes again, and insists positively that I shall supply him with more figs.”

Le cadi ne put s’empêcher de rire au récit de la vieille ; pourquoi voulez-vous tromper cette bonne femme, dit-il au jeune homme ? N’êtes-vous pas content d’avoir vidé à vous seul son panier de figues, sans vouloir encore l’obliger à vous en fournir de nouvelles ; il n’y a pas de justice à ce procédé ? Le jeune homme ne répondit rien ; il était si interdit qu’il semblait un criminel qu’on allait mener au supplice, cela fit que mon père prit un ton sérieux avec lui. Je vois bien, ajouta-t-il, par votre silence, que vous êtes de ces vagabonds qui ne cherchent qu’à faire pièce à l’un & à l’autre, & à troubler la tranquillité du public : pour vous apprendre à vivre, je vais vous faire donner cinquante coups de bâton sur la plante des pieds. Ah ! seigneur, s’écria le jeune homme, en entendant prononcer cette sentence, je ne suis point ce que vous pensez: je vous prie de suspendre l’exécution de vos ordres, & de permettre que je puisse vous parler en particulier, je suis persuadé que vous révoquerez bientôt un arrêt si rigoureux.

The cady could hardly forbear laughing at the old woman’s story. “Why would you,” said he to the young man, “cheat this good woman? is it not enough that you have emptied her whole pannier, without desiring her to find you more? There is no justice in this procedure.” The young man made no answer, but stood mute, like a criminal going to punishment; on which my father assumed a more lofty tone. “I see,” said he, “by your not making any reply, that you are one of those vagabonds who go sharping about, and disturb the public peace. To teach you to live honestly for the future, I order you to have fifty bastinadoes upon the soles of your feet.”—“Ah, Sir!” cried the young man, hearing him pronounce this sentence, “I am not what you take me for; suspend, I beseech you, the execution of your orders, and permit me the favour to speak with you in private, and I am persuaded you will revoke this severe sentence.”

Mon père, qui n’avait eu intention que d’épouvanter ce jeune homme, le fit passer dans son cabinet ; j y entrai avec lui, & nous fûmes l’un & l’autre dans une surprise extrême, d’apprendre que sous des habits d’homme, il cachait la plus belle fille d’Erzerum, & que son père était vizir. Seigneur, dit-elle au cadi, je suis payée de ma curiosité, j’ai deux frères jumeaux parfaitement ressemblants, & sans être venue au monde en même temps qu’eux, l’on assure que j’ai tous leurs traits. L’un d’eux, pour se réjouir & désespérer cette vieille femme, a fait avec elle le marché dont elle vous a parlé ; ils se sont relayés l’un & l’autre pour manger les figues sans qu’elle s’en soit aperçue, & ainsi alternativement ils lui ont vidé son panier : j’ai voulu être aussi spectatrice de cette farce ; j’ai prié mon frère de me prêter ses habits, il y a consenti ; je suis venue chez la marchande de figues, elle m’a pris pour lui, & me réjouissant à la chagriner, j’ai poussé les choses à un point qu’elle a ému la populace, & qu’elle m’a conduite chez vous, seigneur, pour avoir raison de la tromperie qu’elle s’imagine que je lui ai faite ; je ne crois pas à présent que vous vouliez me faire subir la peine que vous m’avez imposée, & je vous supplie, seigneur, de permettre que je me retire au plus vite, de crainte que mon absence ne soit sue de ma famille.

My father, who only intended to frighten the youth, carried him into his closet, and took me along with him; but we were both in the utmost surprise, to find, in man’s clothes, one of the most beautiful young ladies in all Erzerum, and whose father was a vizier. “Sir,” said she to the cady, “I am rightly served for my curiosity; I have two brothers, who are twins, exactly like one another; and, though we were not all born at a birth, people tell me I have all their features. Now one of these, for a little pastime, and to tease this old woman, made a bargain, as she has told you; and contriving to relieve each other in eating the figs, they thus alternately emptied her basket. I too had a mind to see the farce, and therefore desired one of my brothers to lend me his cloths, which he did; and I. coming to the fig-womans shop, who took me for him, teased her so long, and carried the jest so far, that at length she raised a mob, and has brought me to you, Sir, to have satisfaction for the cheat she imagines I have put upon her. I hope therefore, Sir, you will not make me suffer the punishment you have imposed; but must entreat you to let me go home as soon as possible, lest my absence should be known in the family.”

Ma belle, lui dit mon père, je ne serai pas si rigoureux à votre égard ; mais que votre curiosité ne vous fasse pas une autre fois entreprendre trop légèrement quelque aventure, dont vous ne sortiriez pas si aisément. N’est-ce pas cette maudite curiosité qui a perdu notre première mère ? Retournez chez vous, & de peur d’accident, voilà mon fils qui vous accompagnera jusqu’à votre maison.

“Fair young lady,” said my father to her, “I will not be so severe upon you; but let not your curiosity again put you on such rash adventures, which you may not always so easily get rid of as at present. Do you not know it was this cursed curiosity which ruined our mother Eve? Go home! and, for fear of any accident, my son shall attend you.”

Vous ne sauriez concevoir, madame, poursuivit le mandarin, quelle joie je ressentis de cette aventure ; je trouvai cette jeune personne si charmante, que je ne balançai pas un moment à lui donner mon cœur ; mais comme elle était d’une condition fort au-dessus de la mienne, je crus ne devoir lui marquer que par mes regards & par mes respects la vive passion que je ressentais pour elle ; je puis dire que par la suite cette belle qui s’appelait Zaleg, ne parut pas indifférente à mes vœux, & qu’elle laissa échapper malgré elle quelques soupirs qui me firent connaître qu’elle n’avait pas le cœur insensible: cela m’enhardit à lui déclarer tout ce que je sentais pour elle, & j’eus le plaisir de voir qu’elle ne désapprouva pas ma passion, & qu’elle me permit de tout employer pour l’obtenir de son père, qui pour lors était allé avec un de ses amis faire un petit voyage de trente ou quarante lieues. Mais quelle fut ma douleur à son retour d’apprendre qu’il avait disposé de sa fille en faveur du fils de son ami !: Zaleg, malgré la répu­gnance qu’elle avait pour son époux futur, fut obligée d’obéir, & je ressentis un chagrin si violent de cette perte, que je ne pus demeurer davan­tage à Erzerum. Le sultan d’Arménie était en guerre avec un puissant roi de ses voisins, j’allai lui demander de l’emploi, il eut la bonté de m’en donner, & mes officiers supérieurs lui rappor­tèrent tant de choses avan­tageuses de moi, qu’au bout de deux ans il m’éleva à la dignité de vizir, & que j’eus tout lieu d’être content de ma fortune. Je n’avais point oublié Zaleg, je soupirais toujours de la savoir entre les bras d’un autre, & ayant à l’armée fait confidence de mes chagrins à un jeune Arménien fort brave, qui était un de mes aides de camp : seigneur, me dit-il, puisque Zaleg ne peut être à vous, il faut tâcher de l’oublier ; j’ai une sœur à Erzerum d’une beauté parfaite, elle n’a pas plus de dix-sept ans, & si vous voulez m’honorer de votre alliance, je ne doute point que mon père ne vous l’accorde avec joie. Ce jeune homme me fit un récit si avantageux du mérite de sa sœur, qu’il excita ma curiosité. La campagne était finie à l’avantage de notre sultan ; je repris la route d’Erzerum, où étant arrivé j’allai droit avec mon aide de camp chez son père ; mais j’appris avec une vive douleur qu’il y avait huit jours qu’il avait marié sa fille à un vieillard très riche & ruiné de santé, mais d’un tempérament si amoureux, qu’il avait toujours chez lui trois femmes légitimes avec plusieurs concubines.

You cannot imagine, Madam, (continued the mandarin) what a joyful matter this adventure was to me. The lady was so beautiful, so charming a creature, that she captivated me in a moment; but as her situation in life was far superior to mine, I thought it improper for the present to discover my love to her, any otherwise than by my looks and respectful carriage. In process of time, the beautiful Zaleg (for that was her name) was not indifferent to my passion; but used sometimes to heave such sighs, as convinced me of the sensibility of her heart. This gave me courage to declare my passion; and I had the pleasure to find she did not disapprove of my love, but gave me leave to employ all my interest in obtaining her father’s consent, who was then gone with a friend [on] a small journey of about thirty or forty leagues. But how great was my grief to find, at his return, that he had disposed of his daughter to his friend’s son! Zaleg, notwithstanding the aversion she had to the person who was to be her husband, was obliged to obey, and my loss of her made me so uneasy that I was resolved to leave Erzerum. The Sultan of Armenia happened then to be at war with a very powerful neighbouring prince. I went, therefore, and asked an employment of him; which he had the goodness to give me: and, in a short time, my superior officers reported so many advantageous things in my favour, that in two years he raised me to the dignity of a vizier, and I had every reason to be contented with my fortune. But all this while I had not forgot Zaleg, and was perpetually sighing to think she was in another man’s arms. Having imparted my grief to a brave young Armenian in the army, who was one of my aid-de-camps. “Sir,” said he, “since Zaleg cannot be yours, you must endeavour to forget her. I have a sister at Erzerum, not above seventeen years old, who is a perfect beauty; and if you will do me the honour to be my relation, there is no doubt but my father will be very glad to consent.” The young man told me so many advantageous things of his sister, that he raised my curiosity; and as soon as the campaign was over, (which ended to our sultan’s honour) I returned to Erzerum, and went directly with my aid-de-camp to his father’s house; but was informed, to my great sorrow, that about eight days before he had married his daughter to an old infirm man, but so very amorous, that he had always three lawful wives and several concubines in his house.

Rebuté d’avoir ainsi manqué les deux plus belles filles d’Arménie, je résolus de ne me jamais marier. Zeinabi, c’était le nom de la sœur de mon aide de camp, apprit avec un vrai chagrin la cause de mon voyage ; elle se serait estimée beaucoup plus heureuse avec moi qu’avec son vieux mari ; & comme son frère lui donna plusieurs fois occasion de me voir, elle sentit naître dans son cœur cette douce sympathie qui fait que l’on s’aime dès le premier abord. Comme son mari était très âgé, elle voyait bien qu’il n’avait pas encore longtemps à vivre, & les excès dans lesquels ce vieillard se plongeait à tous moments, ayant rempli son attente, elle ne fut pas plutôt veuve, que son frère accourut m’en annoncer la nouvelle.

I was so discouraged at being thus disappointed of two of the most beautiful women in Armenia, that I resolved never to marry. Zeinabi (for so was my aid-de-camp’s sister called) understood, with true concern, the occasion of my journey. She doubtless would have thought herself much happier with me, than with her aged husband; and as, by her brother’s means, she had frequent opportunities of seeing me, she felt arising in her heart that sweet sympathy, which grows up into love from the first sight. Her husband, who was very much in years, she foresaw could not live long. The excesses whereinto the old dotard plunged himself every day, soon made good her expectations; and the moment she was a widow, her brother hasted to tell me the news.

Quelques résolutions que j’eusse prises de ne me point engager, je ne pus refuser à Zeinabi de lui rendre une visite, & je la trouvai si belle, que toutes mes protestations s’évanouirent : je l’aurais épousée à l’instant même de crainte d’être encore prévenu par quelque heureux rival ; mais le veuvage des femmes étant limité à quatre mois & dix jours, j’attendis avec beaucoup d’impa­tience que ce terme fût expiré : ce n’était pas le plus grand obstacle à mon mariage. Zeinabi me fit voir d’autres difficultés qui pensèrent me rebuter. Mon époux, me dit-elle, nous laisse trois jeunes veuves qui ne voulons pas nous séparer ; vous êtes riche & bien fait, il faut que vous nous épousiez toutes trois ; il y en a une que j’aime parce qu’elle me consolait des chagrins du mariage, & une autre que je hais, parce qu’elle irritait quelquefois mon vieil époux contre moi ; je serai bien aise d’avoir la consolation de voir celle que j’aime, de me venger de celle que je hais, & qui ne répugnera pas à demeurer avec moi, puisque je lui ai toujours caché mon aversion pour elle.

Notwithstanding the resolutions I had made never to engage myself in marriage, I could not refuse to pay Zeinabi one visit; and I found her then so very beautiful, that all my protestations vanished. I would have married her that very moment, for fear of being disappointed by some happy rival; but the custom of widowhood, which is limited to four months and ten days, made me wait with no small impatience till that term was expired. But this was not the only obstacle to my marriage. Zeinabi set before me some other difficulties, which had almost discouraged me. “My spouse,” said she to me, “left three young widows of us, who have no inclination to part; and as you are both rich and handsome, you must marry us all three. One of them I love, because she comforted me in the sorrows of matrimony; and the other I hate, because she sometimes exas­pe­rated my old husband against me. I should be glad, therefore, to have the pleasure of living with her I love, and of revenging myself on her I hate; who will have no objection to continue with me, because I have hitherto concealed my aversion.”

La proposition de prendre trois femmes m’étourdit ; j’eus beau protester à Zeinabi qu’elle seule me tiendrait lieu des plus belles femmes, & que je voudrais en avoir dix pour les lui sacrifier, elle s’opiniâtra dans son dessein. Je veux confondre, dit-elle, la fierté de ma rivale ; elle a osé me dire un jour que tous les hommes du monde me quitteraient pour aller à elle, & je vaux bien peu de chose, si je ne mérite pas que vous m’accordiez en sa présence mille marques d’amour pour la braver. Vaincu par ses charmes, je pris le parti qu’elle voulait, & je me préparai à faire le cruel avec la veuve inconnue que je ne voulus pas même voir, ainsi que l’autre, avant de les avoir épousées. Ce jour arriva enfin, & je ne fus jamais plus étonné, que de reconnaître dans l’objet de la haine de Zeinabi la charmante Zaleg, qui, veuve de son premier mari, avait été épousée par le vieux mari de Zeinabi. Cette aventure m’étonna & me fit un plaisir extrême ; notre amour reprit de nouvelles forces : de sorte que mes premières pensées ne se conformèrent point aux intentions de la vindicative sœur de. mon aide de camp. Je n’eus garde de révéler à Zaleg le piège que sa compagne lui avait dressé ; & je louai le prophète, qui, trompant ses desseins, la suscitait elle-même à me mettre en main tant de bonnes fortunes à la fois ; car la troisième veuve était aussi fort aimable.

[…]

The proposition of three wives at once almost turned my brain. Protest what I would to Zeinabi, that she was the most beautiful woman in the world in my eyes, and that, had I ten wives, I would sacrifice them all to her, it availed nothing, she grew obstinate in her resolution. “I will confound,” said she, “the haughtiness of my rival! One day she had the assurance to tell me, every man living would leave me for her; and I am very contemptible indeed, if you do not think me deserving of a thousand tokens of your love, even in her presence, purposely to upbraid her!” Her charms prevailed with me to comply with her desire; and I prepared myself to play the cruel part with this unknown widow, whom I did not desire to see, any more than the other, before I came to marry them. The day came at last; and I was never more surprized in my life, than to find that the object of Zeinabi’s hatred was the charming Zaleg; who being left a widow by her former husband, had been married again to Zeinabi’s old one. This incident was matter both of great pleasure and delight to me; our former love was renewed with more eagerness than ever, and my first thoughts were how to avoid the designs or my aid-de-camp’s vindictive sister. I took care, however, not to let Zaleg know the snare her companion had laid for her; and praised our great prophet, both for defeating her malicious intentions, and making her the instrument of putting into my hands so much good fortune at one time: for the third widow was likewise a very beautiful woman.

[…]

Je vous ennuyerais, madame, contin­ua le mandarin, si je vous racontais toutes les ruses dont je me servis pour garder un tempérament d’honnê­teté avec ces fières rivales ; je trouvai le secret de les faire bien vivre ensemble en apparence, & cette conduite dura jusqu’au moment que, sept à huit ans après, je fus tué à la tête de l’armée du roi d’Arménie.

I should tire your patience, Madam, (continued the mandarin) were I to relate the various schemes I was obliged to make use of, in order to preserve any tolerable peace and civility between these fierce rivals. I found out the secret, however, of making them live quietly together, and continued this conduct between them, till about seven or eight years after, when I was killed at the head of the king of Armenia’s army.

Thomas-Simon Gueullette (1683-1766), « Contes chinois, ou, Les aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam », Le Cabinet des fées, ou, Collection choisie des contes des fées et autres contes merveilleux, t. 19. 1786.

Thomas-Simon Gueullette (1683-1766), “Chinese Tales, or, The Wonderful Adventures of the Mandarin Fum-Hoam: related by himself, to divert the Sultana, upon the celebration of her nuptials”, translated by the Rev. Mr. Stackhouse, The Novelist’s Magazine, vol. 5, 1781.

7 mars 2013

Un roman d’actualités

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Société — Miklos @ 1:41

« Les romans de Gaston Leroux n’ont rien perdu de leur charme désuet ni ses nouvelles de leur éclat mystérieux. » — Miklos, La musique qui tue, 2005.

La mort – la Mort – est omniprésente chez Gaston Leroux : c’est une grande dame en noir au parfum envoûtant dont on n’aperçoit que l’ombre, accompagnée d’une musique lancinante, celle du violon du Fantôme de l’Opéra au cimetière de Perros-Guirec éclairé à minuit par la lune d’une « lumière qui ne pèse rien », celle de la vielle qui joue « la chanson qui tue », ou encore du crapaud qui sort de la bouche de la Carlotta, bouche « créée pour l’harmonie, cet instrument agile qui n’avait jamais failli, organe magnifique, générateur des plus belles sonorités, des plus difficiles accords, des plus molles modulations, des rythmes les plus ardents, sublime mécanique humaine à laquelle il ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la véritable émotion et soulève les âmes ».

Le principal protagoniste de ces fascinants romans est l’attachant reporter – on dirait journaliste investigateur, de nos jours – Rouletabille, qui enquête sur les morts qui frappent notamment les femmes qu’il aime – sa mère, sa femme… – et d’autres affaires mêlant souvant le sordide au politique voire au diplomatique. Son ami Sinclair est le Dr Watson d’un bien plus sympathique Sherlock Holmès que celui de Conan Doyle – après tout, il tient aussi un peu d’un Arsène Lupin – mais tout aussi « raisonnable ».

Dans Le Crime de Rouletabille – dont on sait bien, avant même d’avoir ouvert le livre, qu’il ne peut en être l’auteur, ce qui n’empêche pas de dévorer avidement ce roman à rembondissements qui ne manque pas d’humour (la scène de pickpocket dans le train de nuit est hilarante tout en ne ménageant pas le suspense) –, le voici accusé de l’assassinat de sa femme : « Ivana Vilitchkov, d’une étrange beauté, appartenait à l’une des plus illustres familles de Sofia, qui avait été mêlée de façon atroce aux malheurs tragiques de Stamboulof et de ses amis. Tous ces incidents sont connus. Tous les journaux ont reproduit le récit des scènes sanglantes qui, en marge du conflit des Balkans, avaient été comme le sinistre prologue d’une radieuse union consacrée à la Madeleine au milieu du Tout-Paris. »

L’actualité de l’époque – on est en 1921 –, y est à peine voilée. C’est en 1895 que Stepan Stamboulof, ex-premier ministre de Bulgarie, est assassiné à Sofia. Le nom du personnage de la courtisane-espionne Théodora Luigi résonne comme celui de Mata Hari, exécutée quatre ans auparavant, tandis que celui du comte de Mornac évoque sans peine celui du duc de Morny, l’intrigue du roman se déroulant à Deauville.

Mais en lisant aujourd’hui ce roman, on peut aussi être frappé par certaines descriptions qui ne sont pas sans ressembler à des événements contemporains. En voici quelques passages.

L’affaire DSK

En réalité, Roland Boulenger a-t-il eu du génie ? Nous le saurons peut-être prochainement. Je l’ai toujours cru un peu faiseur. Assurément il ne savait point être simple. Il était trop bel homme et avait la parole trop fleurie. Son charme était certain. Les femmes en raffolaient et ses conférences auxquelles elles ne comprenaient rien étaient le rendez-vous des élégantes, comme au temps de Caro. Avec cela, il était très mondain, ce qui ne l’empêchait pas de travailler douze heures par jour. Son esprit d’invention se répandait dans tous les domaines. C’était là son crime.

[…]

Roland Boulenger qui n’était guère plus âgé que sa femme, avait eu et continuait d’avoir les plus belles aventures du monde. Il ne perdait son temps en rien : chacun savait cela et Thérèse (c’était le nom de Mme Boulenger) n’ignorait point que son époux menait de pair le travail et le plaisir. Il n’y mettait point toujours de la discrétion. Elle était la première à en sourire, et si elle souffrait, cela ne se voyait guère. À une allusion un peu trop précise de ses amis qui tentaient de la plaindre, elle répondait : « Oh ! moi, il y a longtemps que je ne suis plus qu’un pur esprit ! J’aime Roland pour son intelligence et pour son grand coeur d’honnête homme. Le reste n’a pas d’importance, c’est des bêtises ! »

[…]

Roland Boulenger survint. Il paraissait plein d’entrain et ses yeux brillaient d’un éclat nouveau. Il était vraiment beau, d’une beauté mâle, intelligente et pleine d’une forte séduction. Je l’enviai. Celui-là faisait souffrir les femmes.

L’affaire Pistorius

« Thérèse avait le moyen, par la femme de ménage, de pénétrer dans la villa. Les autres ont peut-être entendu ouvrir la porte et se sont peut-être trouvés tout à coup devant Thérèse. Il faut admettre que ces trois personnages étaient dans un état à ne mesurer ni leurs gestes ni leurs paroles. Dans son cauchemar d’opium, Roland s’est-il cru menacé ou a-t-il cru que Théodora l’était, ce qui me paraît plus normal ? Le bruit fait à la porte par Thérèse l’avait certainement fait venir avec son revolver… et il ne fait plus de doute, hélas, que le revolver a servi… Il est même à présumer que s’il n’a servi que deux fois c’est que Thérèse le lui a arraché des mains peut-être… Quand l’agent est arrivé, Roland venait de refermer la porte peut-être… quand il a entendu l’agent, il l’a rouverte !… sûrement… »

[…]

– Le drame, quoi que tu en dises, continua Ivana, paraissait tellement simple que l’enquête la plus sommaire pourrait dès lors le résumer. Elle fut encore plus rapide qu’on ne pouvait l’espérer et c’est tout juste si le commissaire central posa, dans le particulier, si l’on peut dire, deux ou trois questions à Thérèse qui avait retrouvé sa pleine connaissance et qui confirma qu’elle s’était trouvée en présence d’Henri II. « Il était fou ! a-t-elle dit, je ne lui en veux pas ! » À la suite de quoi le commissaire eut une longue conversation avec Roland et je crois bien que l’on est en train de s’entendre pour bâtir de toutes pièces un accident… Ces messieurs de la police et du parquet qui sont enfermés en ce moment dans une pièce du premier étage y travaillent…

Deauville alors comme maintenant

« Mon cher Sainclair, j’allais chez toi. Nous t’emmenons à Deauville.

– À Deauville ! m’écriai-je, Ivana qui aime tant la vraie campagne… Je ne vois pas Ivana à Deauville. Elle déteste les snobs ! »

[…]

Le soir, après dîner, nous allâmes au Casino. On était en pleine saison. C’était une folie. Où donc tous ces gens trouvent-ils tant d’argent ? Mais vous pensez bien que je ne vais pas faire le censeur ni découvrir une salle de baccara. Dans le privé, j’ai vu en quelques coups de cartes passer des centaines et des centaines de mille francs. Mais ce qui me stupéfiait le plus, c’était la richesse des toilettes des femmes et leur tranquille indécence. Je sais bien que je suis vieux jeu, vieux Palais, tout ce que l’on voudra, mais il y a des limites à tout.

La nature humaine

Ce n’était pas pourtant un méchant homme, ce M. HébertLe juge d’instruction dans l’affaire., et comme on dit, il n’aurait pas fait de mal à une mouche, bien qu’il eût envoyé pas mal d’assassins à la guillotine, mais il trouvait tout naturel qu’un mari trompé tuât autour de lui comme un sauvage ! C’est extraordinaire, comme, par certains côtés, nous tenons encore à l’âge des cavernes.

[…]

Ainsi le joli monsieur qui accompagnait La Candeur n’était autre que l’illustre Vladimir !… dont j’avais entendu tant parler… qui avait partagé avec les deux reporters de si curieuses aventures au cours de la guerre des Balkans… Un très joli garçon, d’une moralité au-dessous de tout, mais brave et capable d’un dévouement à toute épreuve, lui aussi, pour Rouletabille. Enfin je n’ignorais pas que dans le moment, veuf d’une vieille dame millionnaire qui avait trahi ses espérances lors de l’ouverture du testament, il courtisait, pour le bon motif, une jeune artiste endiamantée du théâtre des Capucines, éblouie par le chic d’un fiancé qui prétendait descendre d’une des plus nobles et des plus riches familles de Kiev à laquelle la paix du monde et la ruine du bolchevisme allaient incessamment rendre son antique prospérité. En attendant, Mlle Michelette des Capucines lui payait ses cigarettes.

La presse

Les journaux tirèrent encore, ce jour-là, des éditions spéciales, à profusion. Les petits canards du soir s’en donnèrent à cœur-joie, inventant les incidents les plus plaisants et les plus grotesques, donnant des détails aussi extraordinaires que précis sur la façon dont Rouletabille s’était débarrassé de ses gardiens. Le Courrier de cinq heures affirma qu’on avait vu Rouletabille se promenant en plein boulevard sans être inquiété. Le Paris laissa entendre que rien de tout cela ne serait arrivé sans la complaisance du gouvernement qui avait tout intérêt à ménager, non point le reporter de L’Époque, mais L’Époque même, journal à très gros tirage ? Quand à L’Époque, ce journal relatait les faits sans aucun commentaire.


La presse en action.
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