Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

7 juillet 2012

L’agent Orange a encore frappé

Classé dans : Actualité, Littérature, Musique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 9:59

Selon les médias, quelque 26 millions de Français en ont été affecté. On ne sait pas quels en ont été les effets à court terme ni quels en seront ceux à long terme. Il avait déjà frappé auparavant, de façon autrement plus tragique.

1 juillet 2012

Un demi-siècle avant Escher…

Classé dans : Architecture, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 16:54

« Or, parmi les constructions archi­tec­tur­ales qui symbolisent le mieux nos idées, rien n’est plus sédui­sant, plus compli­qué cependant, sous son apparente simplicité, que l’éta­blissement d’un escalier. Les architectes d’autrefois l’ont bien compris et ils se sont attachés à réaliser sur ce point des merveilles. Tantôt ce sont, comme à Chambord, deux escaliers enchevêtrés l’un dans l’autre, qui ne permettent point à une personne qui monte de rencontrer celle qui descend ; tantôt ce sont de curieux escaliers gothiques dont les savantes hélices semblent résoudre tous les problèmes de la géométrie transcendantale. Ce sont aussi, parfois, et plus simplement, des escaliers compliqués comme il en existe encore dans certaines vieilles maisons provinciales, qui s’entrecroisent savamment et qui desservent chacun certains étages déterminés. Lorsque l’on s’engage à tort dans l’un des deux escaliers, on n’aboutit point à l’étage que l’on voulait, on se trouve au-dessus ou au-dessous, et il faut un certain effort d’imagination pour retrouver le dessin général de ce labyrinthe.

Tout ceci, cependant, s’explique rapidement, pour peu que l’on y prête quelque attention, et l’on retrouve bientôt les raisons de cet illogisme apparent dans la superposition de constructions d’âges différents, réunies au cours des siècles.

Autrement angoissant est le problème de l’escalier qui, après une succession indéniable de marches, vous ramène à l’étage d’où l’on est parti. Ce sont des choses dont on sourit la première fois, en croyant à une erreur passagère ; ce sont des problèmes qui deviennent effrayants lorsqu’on s’obstine à en chercher la solution suivant les principes primitifs de la géométrie euclidienne à trois dimensions.

Et j’avoue, pour ma part, que j’éprouvai un réel soulagement le jour où je compris que si de pareils escaliers pouvaient exister, leur possibilité ne se concevait que dans un espace à quatre dimensions et que cela seul suffisait à donner une explication définitive du problème. Et bientôt, ce fut même avec un plaisir étrange que je parcourus quelques-unes de ces demeures invisibles, conçues par la géométrie transcendantale, où les étages se confondent, où le premier n’est pas nécessairement au-dessous du quatrième, ni le troisième au-dessus du rez-de-chaussée. » — Gaston de Pawlowski, Voyage au pays de la quatrième dimension. Paris, 1912. [On peut (doit !) lire ce texte, accessible en fin de ce billet.]


M. C. Escher, Montée et descente (détail). Lithographie. 1960.

La ville entre deux et quatre dimensions

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 15:33


Homme et son ombre.

I call our world Flatland, not because we call it so, but to make its nature clearer to you, my happy readers, who are privileged to live in Space. Imagine a vast sheet of paper on which straight Lines, Triangles, Squares, Pentagons, Hexagons, and other figures, instead of remaining fixed in their places, move freely about, on or in the surface, but without the power of rising above or sinking below it, very much like shadows —only hard and with luminous edges — and you will then have a pretty correct notion of my country and countrymen.” — Edwin Abbott, Flatland, A Romance of Many Dimensions, By A. Square. Boston, 1885.


Trois hommes.

« Né en 1880, Andréi Biély fut, avec Alexandre Blok, l’un des chefs de file de la seconde génération sym­bo­liste en Russie. Son art de la méta­phore, son écriture novatrice font surtout de lui un des maîtres du futu­risme russe et de la « prose orne­mentale » des années vingt. Son œuvre roma­nesque atteint son sommet avec le roman Petersbourg. (…) Il meurt en 1934. (Source : quatrième de couverture de l’ouvrage).Likhov, ville des ombres ! Pierre se remit à errer dans le vide ; bientôt il s’égara sur la place du marché, et bientôt il se heurta à un mur blanchâtre : et de nouveau, comme là-bas, il y avait une petite silhouette dessinée sur le mur ; il faut croire qu’un plaisantin s’était amusé à griffonner des ombres noires sur tous les murs blanc : une ombre humaine avait dessiné son ombre. Et quand Pierre s’éloigna de la petite silhouette, elle se remit à suivre Pierre. » — Andréi Biély, La Colombe d’argent. Roman traduit du russe par A.-M. Tatsis-Botton. Postface de Georges Nivat. L’Âge d’homme, 1990. Lausanne, Suisse.


Deux femmes.

« Le chemin qui s’engloutit dans ces antres ténébreux, le jour qui y meurt et renaît, les passants qui glissent comme des ombres dans le clair-obscur, les silhouettes se découpant d’une façon bizarre sur le fond lumineux qu’encadrent les derniers arceaux ; tous ces accidents jettent un peut de poésie au milieu d’un ensemble misérable et dépourvu de caractère. » — Un officier de l’armée d’Afrique, « Expédition de Constantine », in Revue des Deux mondes, t. 1, 1938. Bruxelles.


Va et vient.

« Moi qui suis parvenu depuis quelque temps déjà au pays de la quatrième dimension, j’éprouve, au moment d’écrire mes souvenirs anticipés, une peine étrange à les traduire en langue vulgaire.

Le vocabulaire est en effet conçu d’après les données de l’espace à trois dimensions. Il n’existe pas de mots capables de définir exactement les impressions bizarres que l’on ressent lorsque l’on s’élève pour toujours au-dessus du monde des sensations habituelles. La vision de la quatrième dimension nous découvre des horizons absolument nouveaux. Elle complète notre compréhension du monde ; elle permet de réaliser la synthèse définitive de nos connaissances ; elle les justifie toutes, même lorsqu’elles paraissent contradictoires, et l’on comprend que ce soit là une idée totale que des expressions partielles ne sauraient contenir. Du fait que l’on énonce une idée au moyen des mots en usage, on la limite par là même au préjugé de l’espace à trois dimensions. Or, si nous savons que les trois dimensions géométriques : largeur, hauteur et profondeur peuvent toujours être contenues dans une idée, ces trois dimensions, par contre, ne peuvent jamais suffire à construire intégralement une qualité, que ce soit une courbe dans l’espace ou un raisonnement de l’esprit. Et de cette différence non mesurable par des quantités, que faute de mieux nous appelons quatrième dimension, de cette différence entre le contenant et le contenu, entre l’idée et la matière, entre l’art et la science, ni les chiffres, ni les mots construits à trois dimensions ne peuvent rendre compte.

Au surplus, on ne s’étonnera point que, prenant la partie pour le tout, je désigne au cours de ce récit par les mots : quatrième dimension l’ensemble continu des phénomènes, incorporant dans cet ensemble ce qu’on est convenu d’appeler les trois dimensions de la géométrie euclidienne. Malgré son nom imparfait on ne saurait considérer en effet la quatrième dimension comme une quatrième mesure ajoutée aux trois autres, mais plutôt comme une façon platonicienne d’entendre l’univers, sans qu’il soit besoin pour cela de se brouiller avec Aristote, comme une méthode d’évasion permettant de comprendre les choses sous leur aspect éternel et immuable et de se libérer du mouvement en quantité pour ne plus atteindre que la seule qualité des faits.

J’aurais pu, je le sais, en écrivant ces notes, recourir comme certains philosophes à un vocabulaire de convention, forger des mots obscurs pour masquer l’insuffisance du langage courant, mais ceci ne ferait que reculer la difficulté sans la résoudre. Je préfère donc raconter ces souvenirs de mes voyages au pays de la quatrième dimension tels qu’ils se présentent à mon esprit, sans prétention littéraire, naïvement et en désordre, attendant tout de l’indulgence du lecteur, heureux seulement si je puis toucher en son esprit quelques idées endormies que personne, dans notre monde, n’avait pris soin jusqu’ici d’éveiller. » — Gaston de Pawlowski, Voyage au pays de la quatrième dimension. Paris, 1912.

17 juin 2012

De Sainte-Colombe à Cat Stevens avec un détour par Sainte-Beuve

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 14:22

Les nostalgiques des sixties auront plaisir à réécouter cette chanson mélancolique de Cat Stevens dont la mélodie, l’orchestration et le titre My Lady D’Arbanville font plus penser à la musique élisabéthaine qu’à la pop – même soft – américaine. En fait, le titre était très contemporain à sa composition (1970) et n’avait rien de poétique ni de métaphorique, puisqu’il s’agissait de Patti D’Arbanville – modèle et starlette découverte par Andy Warhol – que Cat Stevens fréquentait alors depuis plus d’un an. Il la décrit couchée dans sa tombe, froide et silencieuse, tandis que lui l’aimait et ne pouvait l’oublier. Non pas qu’elle était morte, mais elle était partie pour un mois à New York, seule. Il s’était senti abandonné, et avait compris que leur relation s’achevait.

Quant aux amateurs de musique baroque, cet air de Cat Stevens leur rappellera sans aucun doute la Fantaisie en rondeau de Mr de Sainte-Colombe le Fils – que l’on peut entendre ci-dessous dans la très belle interprétation qu’en donne Jordi Savall dans le disque Les Voix humaines qu’il faut écouter et réécouter –, fils bien moins connu que son père et non pas uniquement pour le roman de Pascal Quignard et le film qu’en a fait Alain Corneau, Tous les matins du monde. Selon certains chercheurs, le premier des deux ne serait pas le père du second (on trouvera ici quelques informations au sujet des Sainte-Colombe). Quoi qu’il en soit, ce fils putatif se serait installé en Angleterre, pays d’origine de Cat Stevens quelque 250 ans plus tard.

Peu d’informations existent sur l’origine du nom de famille de Patti. Son père se serait appelé George D’Arbanville né « vers 1916 » et aurait été barman. Un George D’Arbanville, vétéran de l’armée américaine et né en 1912, est enterré dans un cimetière national américain. Ce nom semble particulièrement rare, on n’a trouvé qu’une brève mentionIn Itinéraire complet de la France, ou, Tableau général
de toutes les routes et chemins de traverse de ce royaume.

Paris, 1788.
d’un « ham. et chât. d’Arbanville » dans la région parisienne, à proximité de Guetreville, d’Intréville et de Rouvray – il doit s’agir de l’actuelle Rouvray-Saint-Denis.

Le nom d’Arbouville est par contre plus répandu : il semblerait que les deux seules passions de la vie de Sainte-Beuve aient été Mme Victor Hugo et Sophie de Bezancourt Loyré, comtesse d’Arbouville, femme de lettres (on peut lire ici quelques-uns de ses poèmes). Voici ce qu’en dit Léon Séché, dans son introduction à Madame d’Arbouville d’après ses lettres à Sainte-Beuve, 1846-1850 (Mercure de France, 1909) :

Mais la seconde [passion] dura plus longtemps que la première, précisément parce qu’elle ne fut pas entièrement satisfaite, et ce ne fut pas de sa faute si elle ne dura pas davantage encore. Si Mme d’Arbouville avait pris Sainte-Beuve au mot et lui avait cédé, lorsqu’il lui disait que, « pour que l’amitié entre homme et femme soit durable, il faut qu’à un moment aussi court, aussi fugitif que l’on voudra, il y ait eu abandon et faiblesse », elle n’aurait probablement pas été aimée et désirée durant dix ans durant, comme elle le fut ! C’est toujours l’histoire d’Elvire : l’amour pur, qu’on le veuille ou non, est le seul qui ait chance de laisser à l’homme – pourvu qu’il ait le cœur haut placé – un souvenir, des regrets éternels.

On serait curieux de savoir si Sainte-Beuve a écrit après 1850, année du décès de son grand amour, un Ma Dame d’Arbouville la décrivant couchée dans sa tombe, froide et silencieuse.

15 juin 2012

Juste Lipse à Louvain

Classé dans : Humanités, Littérature, Philosophie, Photographie, Politique, Sculpture, Société — Miklos @ 23:17

…Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d’un esprit tres-poly et judicieux… — Michel de Montaigne, Essais, II 12.

La ville de Louvain a érigé en 1909 une statue de l’humaniste Juste Lipse qui y enseigna à l’université et y décéda en 1606 (à gauche, photo 2012). À droite : page de garde de l’ouvrage de Lipse destiné – à l’instar du Prince de Machiavel – au prince et composé uniquement de citations choisies ; il fut publié en 1589 en latin à Louvain (et réédité ailleurs) puis traduit en français sous le titre Les politiques, ou doctrine civile de Juste Lipse, où est principalement discouru de ce qui appartient à la principauté. Il faisait suite à un autre ouvrage, De constantia in publicis malis (« de la constance dans les temps de calamités publiques », 1583-4), destiné, lui, au citoyen. On lira avec intérêt l’article que l’encyclopédie de philosophie de Stanford lui consacre et qui rend leur juste valeur à ces deux ouvrages de morale civique et politique : Papy, Jan, « Justus Lipsius », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall 2011 Edition), Edward N. Zalta (ed.).

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos