Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 mars 2012

« Condillac dit quelque part qu’il seroit plus aisé de créer un monde que de créer une idée »

Classé dans : Actualité, Littérature, Sciences, techniques, Éducation — Miklos @ 7:24

§104. Nous ne créons pas proprement des idées ; nous ne faisons que combiner, par des compositions & des décompositions, celles que nous recevons par les sens. L’invention consiste à savoir faire des combinaisons neuves. Il y en a de deux espèces : le talent et le génie. — Étienne Bonot de Condillac, Essai sur l’origine des connaissances humaines. Ouvrage où l’on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement humain. 4e éd., Paris, 1793.

Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et n’y a rien de nouveau sous le soleil. — Ecclésiaste 1:9. Trad. Sébastien Castellion, 1555.

Le compte-rendu de Loys Bonod, professeur certifié de lettres classiques au lycée Chaptal à Paris, d’une expérience de longue haleine qu’il a menée à l’insu de ses élèves destinée à démontrer leur tendance à céder à la facilité en copiant maladroitement et sans aucun sens critique n’importe quoi n’importe où pourvu que ce soit en ligne plutôt qu’en réfléchissant sérieusement, mérite la lecture : il y décrit comment il a planté méthodiquement et fort intel­li­gemment ses pièges sur le terrain – ce qui illustre, en passant, sa profonde connaissance de l’art du bon référencement (et l’inanité de l’idée reçue que savoirs technique et humaniste sont incompatibles) –, dans lesquels ils sont très majoritairement tombés.

Le plagiat électronique n’est pas un phénomène récent (du moins à l’échelle de l’histoire du Web) : dans un billet publié en 1997 dans la défunte liste de diffusion BIBLIO-FR et retranscrit aussi ici, je signalais un article du Chicago TribunePatrice M. Jones, “Internet Term Papers Write New Chapter On Plagiarism”, Chicago Tribune, 8 décembre 1997. (article qui, lui, n’est plus en ligne à l’adresse indiquée dans ce billet tandis que ce quotidien est toujours en vie, mais que l’on peut trouver pour le moment) qui parlait de ce phénomène en université et des stratégies d’évi­tement utilisées par les professeurs, et relatais ensuite mon expé­rience person­nelle dans ce domaine (non comme plagiaire, je précise).

Quant au plagiat, il est sans doute aussi vieux que le monde, comme le dit si joliment Charles Nodier dans son Histoire du Roi de Bohême et de ses sept châteaux (dont la curieuse chro­nologie place Salomon après Job) :

Une idée nouvelle, grand Dieu ! il n’en restoit pas une dans la circulation du temps de Salomon — et Salomon n’a fait que le dire d’après Job.

Et vous voulez que moi, plagiaire des plagiaires de Sterne —

Qui fut plagiaire de Swift —

Qui fut plagiaire de Wilkins —

Qui fut plagiaire de Cyrano .—

Qui fut plagiaire de Reboul —

Qui fut plagiaire de Guillaume des Autels —

Qui fut plagiaire de Rabelais —

Qui fut plagiaire de Morus —

Qui fut plagiaire d’Érasme —

Qui fut plagiaire de Lucien — ou de Lucius de Patras — ou d’Apulée — car on ne sait lequel des trois a été volé par les deux autres, et je ne me suis jamais soucié de le savoir…

Vous voudriez, je le répète, que j’inventasse la forme et le fond d’un livre ! le ciel me soit en aide ! Condillac dit quelque part qu’il seroit plus aisé de créer un monde que de créer une idée.

Ce que Giraudoux a plagié à son tour, en faisant dire succinctement à Robineau (dans Siegfried) : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue. ».

Il va sans dire que nous applaudissons des deux mains (tout en écrivant ces quelques mots) ce type-là de « plagiat ».

23 mars 2012

De l’opinion des auteurs français à propos des hommes et des femmes au XVIe siècle

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 1:03

Femme. Muable, tromperesse, che­ve­lue, malicieuse, compagne de l’homme, belle, pusillanime, gente, ba­bi­llarde, fine, vengeresse, sotte, volage, in­dis­crète, furieuse, superbe, revêche, mam­melue, envieuse, passionnée, bar­gui­gnardeQui emploie son temps à ne rien faire qui vaille, qui conteste sur des choses de peu d’importance., chiche, dé­dai­gneuse, char­me­resse, imbécile, double, fière, dé­li­cate, légère, inu­tile, ve­ni­meuse, las­cive, fardée, ja­louse, fâ­cheuse, im­pa­tiente, men­son­gère, propre, déloyale, mé­na­gère, avare, fra­gile, mau­vaise, obs­tinée, soup­çon­neuse, in­cor­rigible, peu­reuse, âpre, mariée, que­rel­leuse, vile, dis­solue, per­ru­quée, varia­ble, im­pu­dique, frau­du­lente ou frau­dul­euse, criarde, affec­tée, pleu­reuse ou pleu­rarde, cau­te­leuse, passion de l’homme, mi­sé­ra­ble.
Les dimDiminutifs.. Femmette et Femmelette. Simple, douce, peu cauteRusée., joyeuse, do­cile, pru­dente, jolie, belle ou bel­lotte, dé­bon­naire, amou­reuse, brune, niceSimple, niaise., gaie, aimable, jeune, mi­gnonne ou mi­gnarde, di­li­gente, hon­nête soulasConsolation. de l’homme, fidèle, gente ou gentille, ouvrière, ingénieuse, active.

Homme. Mortel, caduque, fragile, girouette inconstante, songe, fumée, terrestre, feuille des bois, misérable, risible, menteur, docile, jonc d’étang, belliqueux, membru, robuste, jouet de bise, terrien, passible, vain, petit monde, gracieux, libéral, imparfait, raisonnable, journalier, pécheur, image de Dieu, communicable, vil, charnu, laborieux, fautierSujet à faillir., noble, créature sociable, gentil, mondain, accostable, viril, charnel ouvrage limoneux, viateurVoyageur. subtil, muable, sensible, fils d’Adam, régénéré, maladif, ingénieux, cor­rup­tible, nu, officieux, contemptible, jouet de fortune, hono­rable, civil, ambitieux, opiniâtre, chiche, léger, instable, ouvrier, fils du temps, doux, terre animée, immonde, bouteille d’eau, fuyard, évanouissant, ombre vivante, industrieux, sujet de douleur, impuissant, proie du temps.
Le dimDiminutif.. Hommelet.

L’année 1582 voit la publication des Épithètes de M. de la Porte, parisien. Livre non seulement utile à ceux qui font profession de la poésie, mais fort propre aussi pour illustrer toute autre composition française, d’où sont tirées les deux listes ci-dessus : il s’agit d’une compilation des qualificatifs accolés à des termes – ici, homme et femme – dans la littérature en français du XVIe siècle. L’auteur, Maurice de la Porte, était décédé en 1571 à l’âge de 40 ans, sans doute peu après avoir achevé l’ouvrage. Dans l’introduction, qu’il adresse à François Pierron, grand vicaire de Monseigneur l’abbé de Molesmes, il en explique la genèse :

Ainsi moi-même lorsque j’étais en votre maison seigneuriale de saint BeroingSaint Broing (Haute Saône). (plaisant séjour pour un homme d’étude) […], il me souvient qu’ayant entre mes mains les doctes œuvres de monsieur de Ronsard, prince de tous les poètes français, je fus tellement amorcé de sa douce-grave poétique science, que jamais ne les abandonnai que premièrement je n’en eusse extrait les épithètes, lesquels je voyais par lui si proprement accommodés : lesquels, dis-je, outre la grâce, force et vertu qu’ils donnent à sa poésie, ils servent grandement à l’explication d’icelle. Après vous avoir montré ce commencement, vos propos me firent connaître l’affection que vous aviez que ce labeur fut poursuivi, de sorte que me pensant excuser sur ma petite érudition et faible jugement, je fus vaincu par vos impérieuses prières. Pour cette cause continuant à lire ordinairement nos meilleurs auteurs français, et tirant d’eux ce qui était propre à mon sujet, j’ai exécuté votre commandement avec tel devoir qu’aujourd’hui je prends la hardiesse de me présenter devant vos yeux, pour (s’il faut ainsi parler) en requérir acte.

et, dans l’introduction au lecteur, il résume :

Je désire que tu saches, Lecteur, comme j’ai fait [c]e recueil d’épithètes, m’amusant à lire les plus fameux poètes français, outre lesquels j’ai lu pareillement en prose les meilleurs auteurs traduits en notre vulgaire.

Ambroise de La Porte (mort à 28 ans en 1555), frère aîné (et non fils) de Maurice, avait aussi publié un livre mais d’un tout autre genre : Livret de folastries, à Janot Parisien, plus, quelques épigrammes grecs et des dithyrambes chantés au bouc de Etienne JodellePoète et dramaturge français, l’une des gloires — mais la plus méconnue — de la Pléiade,
Jodelle est aussi musicien, peintre, architecte, orateur et « vaillant aux armes ». (Encycl. Universalis)
, poète tragique.
Ce texte, publié en 1553, est attribué à Ronsard dans le catalogue de la bibliothèque nationale de France (et ailleurs). Et pourtant, la Bibliothèque française, ou Histoire de la littérature française de l’abbé Goujet (1747) nous dit que :

Dans celle [une de ces Gayetés] qu’il [Olivier de Magny] envoie à Ambroise de la Porte, Parisien, il nous fait connaître que ce dernier est l’auteur d’un petit recueil de poésies anonymes, qui parut en 1553 à Paris sous le titre Livret de folasteries, à Janot Parisien […]. Magny, à qui Ambroise de la Porte envoya ce livre, dit que lui et sa maîtresse le lurent avec avidité, et qu’il les réjouit beaucoup l’un et l’autre.

Il y a de quoy, pardon, de quoi : voici les trois premiers couplets de la première folâtrie :

Une jeune pucelette,
Pucelette grasselette,
Qu’éperdument j’aime mieux
Que mon cœur ni que mes yeux,
A la moitié de ma vie
Éperdument asservie
De son grasset embonpoint ;
Mais fâché je ne suis point
D’être serf pour l’amour d’elle.
Pour l’embonpoint de la belle
Qu’éperdument j’aime mieux
Que mon cœur ni que mes yeux.
 
Las ! une autre pucelette,
Pucelette maigrelette,
Qu’éperdument j’aime mieux
Que mon cœur ni que mes yeux,
Éperdument a ravie
L’autre moitié de ma vie
De son maigret embonpoint ;
Mais fâché je ne suis point
D’être serf pour l’amour d’elle.
Pour l’embonpoint de la belle
Qu’éperdument j’aime mieux
Que mon cœur ni que mes yeux.
 
Autant me plaît la grassette
Comme me plaît la maigrette
Et l’une à son tour autant
Que l’autre me rend content.
(…)

On trouvera, sur le site au joli nom de Préambules de l’innombrable, une transcription moderne d’importants extraits des Épithètes (à l’exclusion des… préambules de l’auteur de l’ouvrage).

20 mars 2012

Trophées du Salon du Livre 2012

Jean-Claude Beaune (éd.), La mesure. Instruments et philosophes. Actes du colloque qui s’est tenu au Centre d’analyse des formes et systèmes de la faculté de philosophie de l’université Jean-Moulin-Lyon III les 28 et 29 septembre 1993. Champ Vallon, 1994. [De la mesure en toute chose, ce qui est d’autant plus pertinent à l’ére du numérique.]

Pierre Benoît, Le Roi lépreux. Avec une préface d’Adrien Goetz. Le Livre de Poche n° 174, 2012. [Je me souviens de la délectation et des émois avec lesquels j’avais dévoré L’Atlantide, n° 151 dans le Livre de Poche, et que j’avais lu dans l’édition de 1963 que je possède encore.]

Patrick Boman et Christian Laucou, La typographie cent règles. Le Polygraphe, éditeur, 2005. [J’aurais préféré un bon, gros, traité bien structuré, mais à défaut, j’y trouve tout de même mon compte.]

Victor Dallet et Serge Guérin, Le Chocolat. Histoire anecdotes et recettes. Les Éditions du Coq à l’Âne, 2005. [Fait par un chocolatier, il ne parle pas beaucoup de la concurrence, et surtout pas de Bonnat, le chocolat français que je préfère.]

Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations. CNRS Éditions, 2007. [Petit opuscule intéressant qui m’a fourni une citation pour mon introduction à la table ronde La Bibliothèque dans le nuage au Salon du Livre.]

Denis Diderot, Regrets sur ma vielle robe de chambre, ou, Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, suivi de la Satire contre le luxe. Éditions de l’éclat, 2011. [Les éditions de l’éclat méritent bien leur nom : discrète, c’est une maison de grande qualité, qui diffuse des livres qui rayonnent. Et ce qui ne dépare pas : la non moins grande civilité de Michel Valensi, son directeur.]

Pierre Duplan, Le langage des images. Atelier Perrouseaux éditeur, 2010. [Analyse au scalpel de l’image, de ses composantes, de sa grammaire et de ses usages.]

Antoine Germa, Benjamin Lellouch et Évelyne Patlagean, Les Juifs dans l’histoire. Champ Vallon, 2011. [Plus de 2300 ans en 900 pages, ça fait combien à la page ?]

Jean-Noël Jeanneney, L’État blessé. Flammarion, 2012. [À la veille d’une échéance électorale, lecture critique et salutaire des cinq années qui se terminent. Dédicace : « Pour Michel Fingerhut, bon compagnon dans les bons combats, en chaleureuse amitié ! Jean-Noël Jeanneney. 18 mars 2012 »]

Serge Lehman, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables. Denoël, 2008. [Un ailleurs juste à portée de la main.]

Franck Médioni (éd.), Le goût de l’humour juif. Mercure de France, 2012. [Vous connaissez l’histoire de ces trois mères qui discutent des qualités respectives de leur fils… ?]

Jean-Noël Mouret (éd.), Le goût des villes imaginaires. Mercure de France, 2011. [Les imaginations de Poe, Tzara, Borges, Perec ou Le Corbusier… !]

Étienne Pédron, Chansons socialistes. Les Éditions Raison et Passions, 2011. [Ah, si le parti socialiste chantait ainsi ! Il n’y a plus qu’un Mélanchon pour porter ce type de protestation, et il ne le fait même pas en chantant…]

Georges Perec, Les mots croisés. Précédé de considérations de l’auteur sur l’art et la manière de croiser les mots. P.O.L., 2009. [Après ceux de Tristan Bernard, voici ceux de Georges Perec.]

Francis Poulenc, Journal de mes mélodies. Grasset, 1964. [Et dire que l’auteur de ces mélodies si délicates aimait les camionneurs !]

Jorge Semprún, Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourdhui. Climats, 2010. [L’essai qui donne son nom à l’ouvrage est disponible en ligne avec l’aimable autorisation de l’éditeur]

Victor Serge, L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme. Joseph K., 2011. [D’origine russe, apatride dans sa Belgique natale et en France, traité quasiment comme un juif par la préfecture pétainiste sans pour autant « avoir l’honneur » de l’être, comme il l’a dit lui-même, ses écrits tentaient d’alerter ses contemporains sur le sort tragique qui les frappait.]

Dominique Wolton, Informer n’est pas communiquer. CNRS Éditions, 2007. [La dimension anthropologique de la communication

Il est un air pour qui je donnerai tout Rossini, tout Mozart et tout Weber…

Classé dans : Humour, Lieux, Littérature, Musique, Nature — Miklos @ 13:37

Au fâcheux qui nous reprendrait pour cet usage de « qui », on demandera de bien vouloir signaler sa demande d’erratum à Gérard de Nerval (au passage, on lui précisera qu’ici « Weber » se prononce « Vèbre »). Chaque fois qu’il vient à l’entendre, rajoute le poète, l’air en question fait rajeunir son âme de deux cents ans. Ô vertus éternelles de la musique !

Quant à cet air que nous venons de noter (en y doublant deux notes, pour faciliter la lecture des paroles), à défaut de posséder une grande qualité mélodique (mais tous les goûts sont dans la nature), c’est un calembour musical : il n’est pas nécessaire de connaître le solfège pour identifier les noms des notes : le texte en est la parfaite homonymie. Lisez donc :

La, fa, mi, do, ré, la, mi,
La, do, ré, la, sol, do, si.

C’est grâce à Gallica que nous avons pu retrouver cette petite perle dont les paroles nous trottaient dans la tête depuis notre enfance. Il est l’objet des deux derniers couplets du « Chant bucolique », lui-même sixième des dix chants que constitue La Grande Complainte de Fontainebleau, par une Société de Savants et de Poètes, et signée « Pour la Société de savants et de poètes : Amédée Métivié ».

Publiée en 1855 à Fontainebleau, cette amusante parodie du genre, écrite par une « docte compagnie d’artistes, de gens de lettres, d’amateurs et de gais camaradesSelon G. de La Landelle, Dettes de cœur : la semaine des bonnes gens. 1882. », potaches maîtrisant aussi bien la plume que la langue et connaissant les chansons populaires de l’époque, est tout à l’honneur de… Fontainebleau, évidemment. Bien plus poétiquement que le Guide Michelin, elle en relate l’histoire en remontant jusqu’à Attila et en n’oubliant pas de s’attarder sur l’« assez mauvais moment » que la reine Christine y fit passer à son amant qui l’avait trahi pour une italienne, le 6 novembre 1657, la renaissance du lieu sous Napoléon.

Ensuite, quelques considérations météorologiques nous apprennent que, s’il y pleut c’est qu’il y tombe de l’eau, mais que jamais il n’y neige au milieu de l’été, c’est toujours ça de gagné pour le voyageur errant, Juif ou croyant de l’Évangile, imberbe ou barbu, chauve ou chevelu : il y trouvera cafés, auberges, guinguettes, restaurants et cabarets. La joyeuse complainte va jusqu’à y préciser les enseignes, comme le fait tout honorable guide. Mais pour les amoureux qui voudraient se réfugier dans la forêt, qu’ils se rassurent : on n’y voit ni éléphant ni baleine. « Sans crainte », poursuit le texte, « et sous nos ombrages allez donc, et, deux à deux, errez, jeunes amoureux. Les ramiers dans les feuillages répondront à vos discours en roucoulant leurs amours ». Et s’il faut vraiment chaud,

La bière, la limonade
Et des fruits plus ou moins verts
Plusieurs fois vous sont offerts
Durant votre promenade ;
Fleurettes, mousse et gazon
Sont les tapis de saison.
 
Acceptez, femme charmante,
Et vous, cavalier galant,
Payez ! allons-y gaîment,
Pour que le rossignol chante :
« La, fa, mi, do, ré, la, mi,
La, do, ré, la, sol, do, si. »
 
Ce que l’on pourrait traduire :
« La femme y dort, et l’ami,
L’adoré, là, solde aussi ; »
Mais la belle d’un sourire
Va le payer à son tour :
Vive l’herbette et l’amour !

On vous laissera découvrir ce panégyrique, et l’on espère qu’il vous incitera à vous y rendre sans tarder par ce beau premier jour du printemps. À toutes fins utiles, on vous signale que c’est direct depuis la gare de Lyon.

Pour des enfants juifs assassinés

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:38

S’il y a une justice, qu’elle paraisse aussitôt !
Mais si elle tarde, si elle n’éclate qu’après ma mort,
Après que, moi, j’aurai été exterminé,
Je veux que Son trône s’écroule
Et que les cieux périssent dans le mal éternel !
Quant à vous, scélérats, sustentez-vous de sang,
Allez et vivez de vos ignominies !

וְאִם יֶשׁ-צֶדֶק – יוֹפַע מִיָּד!
אַךְ אִם-אַחֲרֵי הִשָּׁמְדִי מִתַּחַת רָקִיעַ
הַצֶּדֶק יוֹפִיעַ –
יְמֻגַּר-נָא כִסְאוֹ לָעַד!
וּבְרֶשַׁע עוֹלָמִים שָׁמַיִם יִמָּקּוּ;
אַף-אַתֶּם לְכוּ, זֵדִים, בַּחֲמַסְכֶם זֶה
וּבְדִמְכֶם חֲיוּ וְהִנָּקוּ.

Maudit soit celui qui dira : vengeance !
Une telle vengeance, la vengeance du sang d’un enfant,
Satan ne l’a point encore inventée…
Que le sang se creuse un chemin sous terre !
Que le sang crève les abîmes de l’obscurité,

Qu’il sape et ronge et mine dans les ténèbres
Les fondements délabrés de l’univers !

וְאָרוּר הָאוֹמֵר: נְקֹם!
נְקָמָה כָזֹאת, נִקְמַת דַּם יֶלֶד קָטָן
עוֹד לֹא-בָרָא הַשָּׂטָן –
וְיִקֹּב הַדָּם אֶת-הַתְּהוֹם!
יִקֹּב הַדָּם עַד תְּהֹמוֹת מַחֲשַׁכִּים,
וְאָכַל בַּחֹשֶׁךְ וְחָתַר שָׁם
כָּל-מוֹסְדוֹת הָאָרֶץ הַנְּמַקִּים.

Haïm Nachman Bialik, De la tuerie (extraits), 1903-1904. Trad. adaptée de celle de J. Milbauer.

חיים נחמן ביאליק, מתוך עַל הַשְּׁחִיטָה, 1903-1904

Haïm Nachman Bialik (1873-1934), reconnu comme l’un des plus grands poètes de langue hébraïque, a écrit ce poème en réaction au premier pogrom (1903) de Kichinev (maintenant : Chisinau), ville de Bessarabie. On lui doit un autre poème à propos de cet événement, Dans la ville du massacre (בעיר ההריגה). Cette tuerie (une quarantaine de morts, plus de 500 blessés et de 700 maisons et échoppes détruites et pillées) était due à une (fausse) accusation de meutre rituel à l’encontre des Juifs de la ville. Un autre pogrom y eut lieu deux ans plus tard.

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