Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 janvier 2012

L’intriguante ortographe du Figaro

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Médias — Miklos @ 23:49

Les SMS faisant la une des médias en peine d’actualité – ce ne sont pas les vœux ternes ou sombres de tel ou tel candidat aux présidentielles qui feront rêver leur lectorat occupé, de toute façon, à tenter de passer le cap du milliard de messages convenus vœux sincères et originaux –, on ne peut s’empêcher de rappeler à nos chers lecteurs les ravages l’influence de l’utilisation des SMS sur l’orthographe en général, avec preuve à l’appui : cet extrait d’un article du Figaro. On se demande si son auteure l’a envoyé à la rédaction par SMS, ce qui justifierait expliquerait ces plus-que-coquilles.

Si ce n’était la première des deux fautes, on aurait pu imaginer qu’en qualifiant ces messages d’intrigants, la journaliste voulait s’en prendre avec finesse à ces actions occultes savamment combinées destinées à nous faire tomber dans les multiples pièges de ces arnaques. Mais non, elle avait uniquement voulu supprimer une lettre dans ce mot (et deux autres ailleurs) pour aller plus vite. Il n’y a là rien de réellement intriguant.

Et en ce qui concerne ce journal, on conseillera à ses journalistes de lire la comédie ci-dessous (ou, s’ils manquent de temps, uniquement la citation en exergue), écrite, comme on peut le constater, par l’auteur des Deux Figaro. L’un pour intriguant, l’autre pour intrigant, sans aucun doute. Et quant à la multitude des usagers victimes, on leur rappelle la procédure à suivre pour signaler ces arnaques.

Des fastidieuses fadeurs du jour de l’an, ou, renouvelez-vous !

Classé dans : Actualité, Littérature, Société — Miklos @ 15:03

Puisque le SMS du nouvel an est tellement has been comme l’affirme Rue89, proposons ce retour vers le futur :

Lettres de bonne année.

Instruction.

L’usage de donner des étrennes lorsque l’année se renouvelle, »et de s’adresser réciproquement des vœux de santé, de bonheur, de longue vie, remonte à la plus haute antiquité.

Ce n’est pas ici le lieu d’en rechercher l’origine : il existe de nom­breuses dissertations sur ce sujet ; et quand on les a lues, on n’est pas plus avancé qu’auparavant pour écrire des lettres de bonne année à ceux envers lesquels c’est un devoir à remplir.

Mais plus un sujet pareil est usé, plus il est difficile de le traiter ; on a épuisé tout ce qui peut se dire en ce genre.

Les vers ont là-dessus une ressource que la prose n’a pas. Un rimeur invoque les Parques, et il les conjure de filer des jours d’or et de soie au protecteur que l’on complimente ; il prie les dieux de suspendre pour son bienfaiteur le cours des saisons et la marche des heures, dont celui-ci est censé faire un si bon usage ; il ouvre pour lui le livre des Destins, et il lui promet des années sans nombre, ou du moins il lui promet celles de Nestor ; en un mot il met à contribution tout ce vieux jargon de la mythologie que l’on rhabille comme on peut, et à qui la mesure et la rime servent de passeport.

Ce secours est refusé à la prose : le seul parti qui lui reste est de s’énoncer avec cette simplicité qui est ou qui paraît être le langage du cœur, et surtout avec cette brièveté qui prévient l’ennui.

Dans une lettre de bonne année, l’enfant exprime aux auteurs de son être son tendre attachement pour eux, son désir d’obtenir la continuation de leurs bontés, ses vœux ardents, et sans cesse renouvelés, pour leur conservation.

Le protégé fait parler sa reconnaissance et ses souhaits empressés pour la prolongation des années d’un mortel à la vie duquel est attachée sa propre existence.

Si la lettre est de nature à prendre une teinte sérieuse, alors on porte sa pensée sur la rapidité du torrent qui nous entraîne vers cet océan des âges où tout s’abîme sans retour ; on emprunte à la morale, à la philosophie, à la religion surtout, ces idées, soit fortes, soit consolantes, qui raidissent notre âme contre les coups de ce vieillard dont la faux n’épargne personne, ou qui nous disposent à les souffrir sans murmurer.

Au contraire, si la lettre permet le badinage, on y regarde le renouvellement comme la passation d’un nouveau bail avec la vie, et l’on s’exhorte à semer de fleurs la route du temps ; à laisser au peuple et aux enfants les compliments et les dragées, et à ne compter pour le vrai jour de l’an que celui où l’on est heureux.

Enfin, dans une lettre de pure étiquette, -on se contente de souhaiter à la personne qui en est l’objet des jours aussi nombreux que ses grandes1 ou ses bonnes qualités, que ses bienfaits ou ses vertus ; on ajoute même que ces longs jours lui sont dus pour le bien de sa famille, de ses amis, de ceux qui l’entourent, et surtout pour l’intérêt des infortunés, dont sa sensibilité et ses largesses sont le soutien, etc., etc.

Mais, quelque style que l’on emploie, à quelques lieux communs qu’on ait recours, il ne faut jamais oublier que les fadeurs du jour de l’an sont ce qu’il y a de plus fastidieux au monde ; que les compliments de cette solennité ne sauraient se renfermer dans des bornes trop étroites, qu’enfin, là où une phrase suffit, c’est sottise d’en mettre deux.

Voltaire était extrêmement concis sur ce point.

À l’impératrice de Russie : « Le public fait des vœux pour votre prospérité, vous aime et vous admire. Puisse l’année 1770 être encore plus glorieuse que 1769 ! »

À Frédéric : « Alcide de l’Allemagne, soyez-en le Nestor ; vivez trois âges d’homme. »

À M. d’Argental : « Je vous souhaite la bonne année, mon cher ange ; les années heureuses sont faites pour vous, etc., etc, n

Modèles des lettres de bonne année.

Lettre de Voltaire au roi Stanislas.

…… Je souhaite à Votre Majesté que votre vie, utile au monde, s’étende au-delà des bornes ordinaires. Aureng-Zeb et Muley Ismaël2 ont vécu l’un et l’autre au-delà de cent cinq ans : si Dieu accorde de si longs jours à des princes infidèles, que ne fera-t-il point pour Stanislas le bienfaisant !

Je suis avec un profond respect, etc.

Lettre de Mad. de Sévigné au comte de Bussi.

Bonjour, bon an, mon cher oncle : que cette année vous soit plus heureuse que celles qui sont passées ; que la paix, le repos et la santé vous tiennent lieu de toutes les fortunes que vous n’avez pas et que vous méritez ; enfin, que vos jours désormais soient filés d’or et de soie, etc.

Lettre de la même au même, 1689.

Je commence par vous souhaiter une heureuse année, mon cher cousin : c’est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie chrétienne, car c’est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends pas qu’on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l’on ne regarde Dieu et sa volonté, où par nécessité il faut se soumettre : avec cet appui, dont on ne saurait se passer, on trouve de la force et du courage pour soutenir les plus grands malheurs. Je vous souhaite donc, mon cousin, la continuation de cette grâce : c’en est une, ne vous y trompez pas, ce n’est point dans nous que nous trouvons ces ressources.

Lettre de Fléchier à M. le vice-légat d’Avignon, 1703.

C’est la raison et l’inclination, Monseigneur, plutôt que la coutume et la bienséance, qui m’engagent à souhaiter à votre Excellence de saintes et heureuses fêtes3. Je joins mes vœux pour votre conservation, à ceux des peuples que vous gouvernez avec tant de douceur et de prudence, et je m’intéresse avec eux au bonheur que vous leur procurez.

Lettre du même à Mad. de Caumartin, 1705.

Je vous souhaite, à ce renouvellement d’année, Madame, tout ce qui peut contribuera votre satisfaction et à votre repos. Notre vie s’écoule insensiblement ; et il ne nous reste, de ce temps qui passe, que les moments qui nous seront comptés pour l’éternité : nous ne devons désirer de vivre que pour accomplir ce que Dieu demande de nous, et la tranquillité de la vie doit être regardée comme une grâce et une bénédiction de douceur qu’il répand sur nous, et qui nous engage à le servir avec plus de fidélité.

Lettre du comte de Bussi à M. l’évêque d’Autun, 1690.

Bonjour, Monsieur, et bonne année : je vous assure que je vous la souhaite aussi heureuse qu’à moi-même, c’est-à-dire que nous la passions dans la grâce de Dieu, et en une bonne santé. Je crois que ce sera assez ; car, comme je ne songe pas à être maréchal de France, je ne pense pas, Monsieur, que vous songiez à être cardinal : cependant je suis persuadé qu’il y a. bien des gens, dans le sacré collège, fort au-dessous de votre mérite.

Lettre de M. Caraccioli à M ***.

Les années, en se renouvelant, ne font que mettre un sceau à mon amitié. Je n’ai rien à vous souhaiter, parce que vous avez tout ; je n’ai point de compliments à vous adresser, parce que vous êtes au-dessus des éloges.

Lettre de M. le duc du Maine à Mad. de Maintenon, 1713.

Il aurait été trop commun, Madame, d’aller ce matin à votre porte pour vous faire, sur la nouvelle année, un compliment d’une sincérité peu commune. Voyez tout ce que je vous dois depuis le moment où je suis né4 jusqu’au moment où je respire ; rappelez-vous la connaissance que vous avez du cœur que vous avez formé, et puis dites-vous à vous-même tout ce que je voudrais vous dire, qui est fort au-dessous de tout ce que je pense.

Lettre de Rousseau à M. Crouzas.

Je suis assez malheureux, Monsieur, pour ne pouvoir vous marquer toute ma sensibilité autrement que par des vœux stériles ; mais les cœurs faits comme le vôtre sont plus aisés à contenter que le vulgaire ; et l’amitié dont ils font le plus de cas n’est pas toujours la plus utile. C’est sur ce principe que j’ose me flatter, Monsieur, que les vœux sincères que je fais pour vous au commencement de l’année où nous entrons seront aussi bien reçus que si leur accomplissement dépendait de ma volonté. Rien ne m’est plus cher que l’amitié dont vous m’honorez, et celle que je sens pour vous m’en fait de jour en jour sentir le prix.

Lettre de Rousseau à M. Boutet, 1739.

Toutes mes années se ressemblent, mon cher Monsieur, et je n’en compte aucune qui ne soit marquée, ou par quelque contretemps de la fortune, ou par quelque témoignage de votre amitié. Elle me tient lieu de tout ; ainsi vous ne sauriez douter de la sincérité des vœux que je forme pour votre santé et votre bonheur durant le cours de l’année où nous allons entrer. Mon intérêt, cependant, n’est pas le seul mobile de mes sentiments : je sens que je sacrifierais à l’accomplissement des souhaits que je forme pour vous, celui de tous les vœux que je forme depuis si longues années inutilement pour moi. C’est la manière de penser qui rend les hommes heureux, et je le serai, de la façon dont je pense, tant que je pourrai compter sur votre félicité. Permettez que mes amis trouvent ici les assurances de mon attachement, et des vœux que je fais pour eux à l’occasion du jour prochain consacré aux témoignages de l’amitié. La mienne, mon cher Monsieur, sera aussi vive et aussi durable que ma reconnaissance pour vous, c’est-à-dire que les sentiments avec lesquels je veux vivre et mourir votre, etc.

Lettre du chevalier de Saint-Véran à Mad. la marquise de ***, 1753.

Des compliments, des étrennes, des vœux, c’est, Madame, toute la monnaie du jour ; mais comment, avec cela, puis-je m’acquitter à votre égard ? Des compliments, vous en méritez sans doute plus que personne : il n’y a qu’un petit malheur, c’est que votre modestie vous les fait toujours refuser ; je pourrais ajouter aussi que je n’ai pas le talent de les bien faire. Pour des étrennes, ce n’est pas sans doute à moi d’en offrir à celle que la fortune a comblée de ses dons : il, ne me reste que des vœux ; et ceux que je fais pour vous, Madame, sont les plus sincères et les plus étendus ; ils n’ont de terme que votre mérite et mon respect : l’un et l’autre sont infinis.

Lettre du même à M. de ***, 1754

Souffrez, Monsieur, que l’amitié me mette la plume à la main pour vous écrire la vérité, tandis que la bienséance met le mensonge à la bouche de tant d’autres. La plupart font tout haut des vœux qu’ils désavouent tout bas ; c’est un commerce de faussetés dont on est convenu depuis longtemps. Pour moi, Monsieur, je ne fais que suivre les plus vrais de mes sentiments, lorsque je vous souhaite une année heureuse, et que je vous la souhaite suivie de plusieurs autres, et puis encore, de plusieurs autres. C’est là tout ce que je puis faire ; vos talents et vos vertus feront le reste. C’est le souhait que faisait Ovide à Germanicus :

Di tibi dent annos, a te nam caetera sumes.

Lettre du même à M***, ministre et secrétaire d’État.

Monseigneur,

Aussitôt que l’année recommence, chacun a grand soin de recommencer ses vœux. Vous comprenez bien que je ne me suis pas oublié : j’ai prié le Ciel de me continuer toujours l’honneur de votre protection ; je ne vois rien au-dessus.

Vous serez surpris, Monseigneur, que je paraisse penser si peu à vous, tandis que je pense si fort à moi. Mais quels vœux ferais-je pour vous ? La gloire file tous vos moments, et le Ciel vous doit des années pour l’intérêt et pour le bonheur de la France.

Lettre de Mlle d’Haut….. à sa mère.

Saint-Cyr, 1718.

Je viens, ma chère maman, de faire avec mes compagnes la visite du jour de l’an à la respectable fondatrice de cette maison. L’étiquette et la reconnaissance nous ont conduites auprès d’elle. Un sentiment plus doux, plus tendre, plus fort et bien plus durable, car il ne finira qu’avec ma vie, me ramène à vous, chère et bonne maman : je vous souhaite la santé, je vous souhaite des jours heureux, je vous souhaite tout ce que vous pouvez désirer : je vous souhaite, enfin, autant d’années qu’il se débite en ce jour de dragées et de mensonges.

C’est à la simple et franche vérité que je rends hommage quand je vous assure que je vous aime, que je vous adore, qu’il n’est pour moi point de bonheur sans le vôtre, que je ne supporte votre absence, et les ennuis de la retraite, qu’afin de me rendre plus digue de vous, et de vous faire trouver un jour votre meilleure amie dans la plus respectueuse, la plus reconnaissante et la plus tendre des filles. Joséphine d’H….

Lettre du jeune Château, élève de M. de Rams…., 1734.

C’est à mon père, à mon meilleur ami que j’adresse mes souhaits pour la nouvelle année. L’usage ne les dicte point à ma plume ; elle obéit à mon cœur ; elle ne fait qu’exprimer au jour de l’an ce que tous les jours je demande à l’Être suprême. Oui, père bien respecté, et encore plus chéri, vous êtes au matin l’objet de ma première pensée, et sur vous, le soir, se réunissent toutes mes affections. Puisse le Ciel rendre vos années aussi nombreuses que l’ont été les soins infinis que vous avez pris de mon enfance ! Jouissez de la santé la plus parfaite et la plus constante ; que votre bonheur surtout soit inaltérable et durable comme le seront envers vous les sentiments de respect et d’attachement avec lesquels, etc.

Lettre de Mlle R. de Ch***, pensionnaire à P***, 1er janvier 1736.

On veut, ma chère tante, que je vous fasse un compliment de bonne année. Je ne le voulais pas ; on m’a tant dit que les faiseurs de complimens étaient des menteurs ! J’obéis pourtant, mais pour vous redire sans cérémonie, sans compliment, sans fadeur, comme tous les jours, que je vous aime, que je vous aimerai, que si j’avais la baguette de ces fées dont m’a parlé ma bonne, tous vos vœux seraient de suite remplis, et que vous vivriez, ma chère tante, longtemps, longtemps pour continuer à faire le bonheur de tout le monde, et surtout de votre petite amie’

Henriette.

Fragments.

Le chevalier de Luzaincour.

Avez-vous pu imaginer que je passerais le premier jour de l’année sans vous écrire ce que je vous dis sans cesse, sans vous renouveler mes sentiments ? Le ridicule jour ! il m’arrache à vous, et me livre à tout le monde. Quoi ! il faut être une fois par an faux, guindé, etc. ; j’irai de porte en porte pour voir des gens qui ne se soucient pas plus de moi que je ne me soucie d’eux ! et si je ne demande à madame des nouvelles d’un perroquet, d’un mari, d’un chat, je passe dans la ville pour un impertinent ! N’aurai-je donc jamais la permission de n’être que ce que je voudrais, être !

Mad. de Sévigné à sa fille.

Nous voilà donc à l’année qui vient ! comme disait M. de Moubazon. Ma très-chère, je vous la souhaite heureuse j et si vous croyez que la continuation de mon amitié entre dans la composition de ce bonheur, vous pouvez y compter sûrement.

La même à la même.

Je vous, souhaite une heureuse année, ma chère fille ; et dans ce souhait je comprends tant de choses, que je n’aurais jamais fait si je voulais vous en faire le détail.

M. Fléchier à Mad. de C***.

On n’a qu’à vous souhaiter des années, Madame ; on est assuré qu’elles commencent, qu’elles finissent, et qu’elles se passent heureusement. Vous usez du temps et de la santé que Dieu vous donne d’une manière à vous en attirer la continuation.

M. de Fénelon à Mad. de Lambert.

Puisque vous aimez à faire du bien, et que vous savez le faire si à propos, je souhaite de tout mon cœur, Madame, que vous ayez le plaisir et le mérite d’en faire longtemps. On ne peut vous désirer plus de prospérités et de bénédictions que je vous en désire, et le souhait que je forme pour moi dans cette nouvelle année, c’est que vous m’y honoriez de la continuation de vos bontés, et que vous ne doutiez point du respect avec lequel je suis très-fortement et pour toute ma vie, etc.

Mad. de Maintenon.

Bonjour, bon an, ma chère nièce. Je vous souhaite de tout mon cœur une augmentation de piété, de raison et de santé. Est-il de plus grands biens ?

Mad. de Sévigné.

Ma fille, vous souhaitez que le temps marche ; vous ne savez ce que vous faites ; vous y serez attrapée : il vous obéira trop exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous ne serez plus la maîtresse. J’ai fait autrefois les mêmes fautes que vous ; je m’en suis repentie ; et quoiqu’il ne m’ait pas fait tout le mal qu’il fait aux autres, mille petits agréments qu’il m’a ôtés font apercevoir qu’il ne laisse que trop de marques de son passage.

Voltaire à M. de Richelieu.

Je vous souhaite de bonnes et belles années ; c’est-à-dire celles auxquelles vous êtes accoutumé, Monseigneur ; et je m’y prends tout exprès un peu à l’avance, car vous allez être accablé de lettres dans ce temps-là.

Le même au même.

Je vous souhaite, Monseigneur, la continuation durable de tout ce que la nature vous a prodigué. Je vous souhaite des jours aussi longs qu’ils sont brillants, et je ne me souhaite, à moi chétif, que la consolation de vous revoir encore.

Réponses à des lettres de bonne année.

Réponse de M. Fléchier à M. le vicomte de ***, 1704.

Ce sont de bons commencements, Monsieur, et de bons présages d’année, que de nouveaux témoignages d’une amitié comme la vôtre. Si je n’ai pas le plaisir de pouvoir raisonner avec vous comme je le faisais il y a quelques mois, je vous rends du moins souhaits pour souhaits, Vœux pour vœux, et je demande au Ciel pour vous meilleure santé, meilleure fortune, ou la vertu nécessaire pour vous passer de l’une et de l’autre.

Réponse du même à Mad. la présidente de Marbœuf, 1704.

Il n’y a personne, Madame, de qui je reçoive les souhaits avec plus de plaisir, et pour qui j’en fasse plus volontiers que pour vous, soit dans le commencement, soit dans le cours des années. Il me semble que le Ciel vous doit écouter, et que ceux dont vous désirez le bonheur ne peuvent manquer d’être heureux. Je sens bien aussi que personne ne s’intéresse plus que moi à tout ce que vous pouvez souhaiter.

Réponse du même à M. ***, 1707.

Il y a longtemps, Monsieur, que je jouis de la sincérité et de la constance de votre amitié. Sur cela les années finissent comme elles ont fini. Je suis pourtant bien aise qu’il y ait un jour où nos vœux se réunissent, et où votre cœur s’ouvre tout entier. J’en connais tous les sentiments, et j’aime à les entendre renouveler. Je vous souhaite, à mon tour, une santé parfaite, un doux repos, et des prospérités plutôt utiles qu’agréables, telles que je crois que vous les souhaitez vous-même.

Réponse de Rousseau à M. Boutet, 1734.

Je vous aurais prévenu, Monsieur, et vous auriez reçu, il y a longtemps, mes compliments à l’occasion de la nouvelle année, si la distinction des temps faisait quelque chose à mon amitié, et si j’étais de ces gens qui ont besoin de lire l’almanach pour savoir quand et comment ils doivent aimer leurs amis. Je ne connais point de jour dans l’année où je ne fasse des vœux pour votre satisfaction ; le reste est un pur cérémonial que je laisse aux Italiens et aux Allemands, me contentant de la réalité, et convaincu par mille expériences que tout ce qu’on donne aux compliments est autant de rabattu sur la vérité.

Réponse de Mad. de Simiane.

Je ne pourrais en quatre pages d’écriture répondre aux lignes que je reçois de vous, Monsieur : je n’ai rien vu de si joli, de si galant. Comment faites-vous pour rendre si agréable un compliment si commun, si trivial, si répété ? Expliquez-le-moi, je vous en prie ! Désespérée de ces lettres de bonne année, il me prend envie de souhaiter toutes sortes de guignons à ceux à qui j’écris, afin de varier un peu la phrase.

Je n’ai pas la force de commencer par vous : ainsi, Monsieur, apprenez que je vous souhaite de bonnes années sans nombre, tous les bonheurs que vous méritez, et que je suis avec un attachement très-parfait, etc.

Réponse de Mad. de Sévigne à sa fille.

Si j’avais un cœur de cristal où vous puissiez voir la douleur triste et sensible dont j’ai été pénétrée, en voyant comme vous souhaitez que ma vie soit composée de plus d’années que la vôtre, vous connaîtriez bien clairement avec quelle vérité je souhaite aussi que la Providence ne dérange point l’ordre de la nature, qui m’a fait venir en ce monde beaucoup avant vous pour être votre mère. La raison et la règle veulent que je parte la première, et Dieu sait avec quelle instance je lui demande que cet ordre s’observe en moi ! Il est impossible que la justice de ce sentiment ne vous touche pas autant que j’en suis touchée. De là, ma fille, vous n’aurez point de peine à vous représenter quelle sorte d’intérêt je prends à votre santé.

Réponse de la même à la même.

Vous me dites la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne pas voir la fin des heureuses années que vous me souhaitez : nous sommes bien loin de nous rencontrer dans nos souhaits ; car je vous ai mandé une vérité qui est bien juste et bien à sa place, et que Dieu, sans doute, voudra bien exaucer, qui est de suivre l’ordre tout naturel de sa sainte providence. C’est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la vieillesse. Ce sentiment est raisonnable, et le vôtre, trop extraordinaire, trop aimable.

Réponse de la même à la même.

Vous me dites mille douceurs sur le commencement de l’année : rien ne peut me flatter davantage….. Comptez, mon enfant, que cette année, et toutes celles de ma vie, sont à vous. C’est un tissu, c’est une vie tout entière qui vous est dévouée jusqu’au dernier soupir. Vos moralités sont admirables. Il est vrai que le temps passe partout, et passe vite. Vous criez après lui, parce qu’il vous emporte toujours quelque chose de votre belle jeunesse ; mais il vous en reste beaucoup. Pour moi je le vois courir avec horreur, et m’apporter en passant l’affreuse vieillesse, et enfin la mort. Voilà de quelle couleur sont les réflexions d’une personne de mon âge.

L. Philipon-de-la-Madelaine, Manuel épis­to­laire à l’usage de la jeunesse, ou Ins­truc­tions géné­rales et parti­culières sur les divers genres de corres­pondance, suivies d’exemples puisés dans nos meilleurs écrivains, douzième édition. Paris, 1830.


1 Ovide dit à Germanicus :

Di tibi dent annos, a te nam caetera sumes.

Vers charmant ! que le père Brumoi, jésuite, paraphrase ainsi, en écrivant à un parvenu qui n’avait certes rien de commun avec cet illustre Romain :

Ovide, pour vos destinées,
Ferait les souhaits les plus doux ;
Que le Ciel donne les années !
Vous trouverez le reste en vous.

2 Le premier régna dans le Mogol, el le second à Maroc.

3 Chez les Italiens, et surtout parmi les personnes qui tiennent à la cour de Rome, l’année commence à Noël, et l’on souhaite les bonnes fêtes.

4 Elle avait eu soin de son éducation.

Cette citation d’Ovide a été reprise – et modifiée – dans une autre fort belle lettre de vœux d’un père à son fils, dont voici les deux premiers paragraphes.

Lettre de Lord Chesterfield à son fils, 26 décembre 1749.

The new year is the season, in which custom seems more particularly to authorise civil and harmless lies, under the name of compliments. People reciprocally profess wishes which they seldom form; and concern, which they seldom feel. This is not the case between you and me, where truth leaves no room for compliments.

Dii libi dent annos, de te nam caetera sumes; was said formerly to one, by a man who certainly did not think it. With the variation of one word only, I will with great truth say it to you. I will make the first part conditional, by changing, in the second, the nam into si. May you live as long as you are fit to live, but no longer! or may you rather die, before you cease to be fit to live, than after! My true tenderness for you makes me think more of the manner than of the length of your life, and forbids me to wish it prolonged, by a single day, that should bring guilt, reproach, and shame upon you. I have not malice enough in my nature, to wish that to my greatest enemy. You are the principal object of all my cares, the only object of ail my hopes: I have now reason to believe, that you will reward the former, and answer the latter; in that case, may you live long, for you must live happy; de te nam caetera sumes. Conscious virtue is the only solid foundation of all happiness; for riches, power, rank, or whatever, in the common acceptation of the word, is supposed to constitute happiness, will never quiet, much less cure, the inward pangs of guilt. To that main wish, I will add those of the good old nurse of Horace, in his epistle to Tibullus: Sapere, you have it in a good degree already. Et fari ut possit quae sentiat. Have you that? More, much more is meant by it, than common speech, or mere articulation. I fear that still remains to be wished for, and I earnestly wish it you. Gratia and Fama will inevitably accompany the above-mentioned qualifications. The Valetudo is the only one that is not in your own power: Heaven alone can grant it you, and may it do so abundantly! As for the mundus victus, non deficiente crumena, do you deserve, and I will provide them.

20 décembre 2011

Ces mystérieux mots du sport, ou, des liaisons qui font mal

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Médias, Théâtre — Miklos @ 21:01

Les liaisons mal-t-à-propos, connues plus savamment sous l’appellation de pataquès (à ne pas confondre avec pataque et son pluriel pataques, autrefois monnaie de compte, ni même avec les dieux patæques), voire de cuir ou de velours, sont probablement apparues dès la normalisation de l’orthographe et de la grammaire.

C’est au début du xixe siècle que le mot pataquès fait son apparition, et pas uniquement dans les dictionnaires : en 1802 (et non pas en 1803 comme l’écrit la WP) paraît le texte d’une « bluettePetite comédie spirituelle et sans prétention. — Trésor de la langue française. », Pataquès ou Le barbouilleur d’enseignes, d’Alphonse Martainville, dont la toute première tirade, dite par le personnage éponyme, peintre d’enseignes et dont le rôle avait été créé par BrunetActeur du théâtre des Variétés, très aimé du public., démontre bien pourquoi il méritait ce nom, et qu’il s’y appliquait avec des intentions bien précises :

V’la qu’es achevé, et j’dis qu’ça vous a-t-une tournure. J’n’ai rien ménagé : y a d’ces barbouilleurs qui n’mettent pas l’ostorgraphe et qui vous retranchent la moitié des mots ; moi je n’suis pas comme ça, j’aime mieux en mettre de plus ; il est vrai que j’suis payé-z-à tant la lettre. Mais c’te fois-ci c’est pas l’intérêt qui m’a-z-encouragé ; je suis que l’talent plaît toujours au sesque, et c’est pour m’insinuer auprès de mam’zelle Doucet [la fille de l’épicier-confiseur, qui méritait aussi bien son nom, c’lui-là] que j’ai voulu fignoler, comme il fait, le nom-z-et les qualités d’son papa. Ça la flattera ; elle est vaniteuse ; sûr, ça la flattera, et en décorant la porte d’sa boutique, j’m’ouvrirai celle de son cœur. Il y a-t-un mois, j’avais de ne point lui-z-être indifférent, et pis tout-à-coup v’là qu’alle a rompu les chiens ; à présent quand j’veux y adresser queuque gaudriole de galenterie, elle me répond toujours à rebrousse-poil… c’est guignonantC’est malheureux.… Je soupçonne ben… oh ! oui, je l’soupçonne… y a du marchand de vin [Mélange, dont la boutique jouxte celle du confiseur et dont le fils est l’amant de la donzelle en question] là-dessous… Si ça continue, j’en préviendrai l’papa.

Le sens de pataquès, qu’on nommait aussi pataqu’est-ce, ne dénotait pas uniquement en fautes de liaisons à la prononciation consistant à insérer une consonne inexistante à la finale du mot précédent (et notamment l’inversion des s et des t, qu’on appelait cuirs), et était bien plus général :

Cuir. Faute contre la grammaire et contre Vaugelas.

On dit d’un comédien qui fait des fautes de liaisons en parlant, c’est-à-dire qui prononce en s les mots terminés en t, et en t ceux qui sont terminés en s, qu’il fait des cuirs.

Pataquès. Quiproquo, calembourg, mot mal prononcé, mal interprété ; faute de langue ; sottise, imbécillité.

Un faiseur de pataquès. Celui qui pèche continuellement contre la grammaire ; qui fait des cuirs en parlant.

Dictionnaire du bas-language, ou des manières de parler usitées parmi le peuple ; ouvrage dans lequel on a réuni les expressions prover­biales, figurées et triviales ; les sobriquets, termes ironiques et facétieux ; les barba­rismes, solé­cismes ; et géné­ra­lement les locutions basses et vicieuses que l’on doit rejeter de la bonne conversation. Paris, 1808.

Aujourd’hui, le pataquès se distingue du calembour (à ne pas confondre avec le calambour) en cela qu’il est en général involontaire et dénote une négligence ou une méconnaissance de la langue.

C’est dans la catégorie de l’involontaire qu’on classera ce « liaisons » venu fort mal-t-à propos dans Le Monde :

Il ne s’agit d’évidence pas de ligatures des petites artères, mais de lésions… Quand on se trompe dans les mots qui dénotent les maux, ça fait mal aux muscles risorius.

5 décembre 2011

Gare au poison !

Classé dans : Actualité, Littérature, Médias, Politique — Miklos @ 21:32

Les mœurs des Sarkoy, habitants de la planète Sarkovy, sont décrites dans deux nouvelles de Jack Vance, Star King (1963-4) et Palace of Love (1967). Ils se distinguent principalement par leur maîtrise de l’art de l’empoisonnement. Comme l’explique le texte ci-dessous, ils empoisonnent parce qu’ils ont toujours empoisonné : c’est ce qu’ils font, tout simplement.

« Tous les mauvais sujets de Paris connaissent la Fillon. La Fillon est une femme de cinq pieds dix pouces, qui eut des formes admirables, une figure ravissante. Dès l’âge de quinze ans, cette beauté modèle pensa que la nature ne l’avait pas pourvue de si rares trésors pour les enfouir ; elle les prodigua. (…)Mais il y a beau temps que les quinze ans de la Fillon se sont envolés. Maintenant elle n’a plus que la joie de l’intrigue dont elle a fait deux parts : la galanterie et l’observation. Ainsi fournit-elle des renseignements précieux à la police (…) »

Gaston Leroux, La double vie de Théophraste Longuet. 1903.

26 novembre 2011

« Ton faible cœur balance et n’ose l’entreprendre ?… » (Lady Macbeth)

Classé dans : Arts et beaux-arts, Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 17:33

…enfin il [Bixiou] se balançait dans la vie comme sur une escarpolette, sans s’inquiéter du moment où la corde casserait. — Honoré de Balzac, La femme supérieure*.

L’image de gauche est un détail d’un bel éventail peint sur tissu, datant probablement de la fin du XIXe siècle ; celle de droite, une impression contemporaine sur tissu, en noir et blanc.

Ce motif de l’escarpolette était assez commun aux XVIIIe (notamment un tableau de Fragonard et un autre de Huet) et XIXe (par exemple : Fantin-Latour ou Monvoisin) siècles, avec des connotations amoureuses, voire coquines ou carrément érotiques – les envols de jambes et les froufrous des jupons s’y prêtent si bien –, et parfois humoristiques.

Mais on retrouve aussi l’escarpolette dans la littérature de cette époque. Voici par exemple ce qu’en dit Madame de Genlis dans ses Nouveaux contes moraux (!) en 1802 :

Au moment même je me vis tout-à-coup au milieu d’un superbe jardin ; j’entendis parler ; je m’arrêtai, je regardai autour de moi, et à la faveur du plus beau clair de lune, j’aperçus à quelque distance la belle Elianne que j’avais vue dans la glace ; elle était précisément dans la même situation, sur une escarpolette, se balançant de toutes ses forces ; cette fureur d’escarpolette me paraissait inconcevable. La Princesse s’entretenait avec un petit Sylphe fort joli, qui parlait dans ce moment : Je sais bien, lui disait-il, qu’il est bon de balancer quelquefois ; mais balancer toujours, sur toutes les propositions qu’on pourra vous faire ; balancer éter­nel­lement et dans les plus belles années de votre vie, cela est cruel, j’en conviens….

L’original de cette variante innovante pour l’époque – l’homme est aussi sur l’escarpolette et non pas au sol (ce qui fournissait sans doute un angle de vue plus intéressant) – du motif en question est due à Pierre Auguste Cot (1837-1883) : il s’agit du Printemps, tableau exécuté en 1873 et se trouvant à l’Appleton Museum of Art à Ocala en Floride, et non pas au Metropolitan Museum of Art de New York comme le prétend la Wikipedia en anglais ; le Metropolitan détient par contre un autre tableau de Cot, L’Orage (qui, soit dit en passant, a inspiré la nouvelle de science fiction Alpha Ralpha Boulevard de Cordwainer Smith, publiée en 1961).

Ces deux tableaux de Cot ont été repris par les graveurs Amédée (1818-1883) et Eugène (1831-1911) Varin. L’objet représenté ci-dessus à droite est une (médiocre) reproduction de leur eau-forte Le Printemps.

Il n’est pas aisé de trouver cette œuvre en ligne faute d’en connaître le titre ou l’artiste : si l’on recherche « escarpolette », on trouve surtout le tableau de Fragonard… Ou alors, ce tableau sur un site de vente : la légende précise qu’il est intitulé Amoureux à l’escarpolette, qu’il date « du milieu du XIXe siècle » et qu’il est signé « Catz ap ». Or on peut distinguer à l’œil nu dans l’une des vignettes que fournit le site que la signature est en fait « d’ap. Cot » (suivi d’un paraphe), ce qui veut probablement dire « d’après Cot » et place donc le tableau au plus tôt dans le dernier quart du siècle en question et non pas comme indiqué. Enfin, sa facture plutôt médiocre est sans comparaison avec l’original.

Moins cher et plus amusant : on trouvera ce tableau sous forme de puzzle, ici.

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* Et non pas « L’insouciance est l’art de se balancer dans la vie comme sur une escarpolette, sans s’inquiéter du moment où la corde cassera » qu’on ne trouve pas dans les Maximes et pensées de Balzac, contrairement à ce qu’affirment nombre de ressources sur l’internet, y compris Évène (où ce n’est pas la première mauvaise attribution, voire citation, qu’on y a trouvée)…

Fronstispice de Brunettes, ou petits airs tendres, avec les doubles, et la basse-continue ; meslées de chansons à danser. Recüeillies & mises en ordre par Christophe Ballard, seul Imprimeur de Musique, & Noteur de la Chapelle du Roy. À Paris, M. DCC. IV.

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