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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 août 2011

L’ange gardien des ordinateurs se trouve à…

Classé dans : Architecture, Lieux, Littérature, Photographie, Sculpture — Miklos @ 10:30

Bruges: entrée du béguinage. Autres photos ici.

…Bruges, à l’entrée du béguinage (quand avez-vous effectué votre dernière sauvegarde, cher lecteur ?). La ville, à l’instar de Venise ou du Mont Saint-Michel, mérite bien son titre de Bruges-la-Morte, figée qu’elle est en grande partie dans un splendide passé, muséifiée, et conséquamment envahie de troupeaux de touristes las qui y grouillent en prêtant à peine l’oreille à un guide ou l’œil figé dans le viseur de leur caméra numérique, se déplaçant tel le flot d’une lave de boue dans les ruelles pullulant de commerces de bouche, du fast food au plat prétendument typique et surtout cher, de chocolatiers et de gaufriers, de magasins de souvenirs se succédant porte à porte.

Et malgré tout, comme l’écrit Émile Verhaeren à propos du roman Bruges-la-Morte (1892) de Georges Rodenbach,

J’entendais dire : Bruges-la-Morte n’est point le vrai Bruges que les voyageurs rencontrent en débarquant là-bas. (…) Bruges fut chantée par Rodenbach parce que, parmi toutes les villes de la terre, il la croyait le mieux d’accord avec sa mélancolie. Il lui importait peu d’être exact, il lui importait beaucoup d’être ému. Son livre est une peinture attendrie et pieuse. Des églises, des places, des palais, des canaux, des quais, des étangs, des ponts de Bruges, il avait la nostalgie, il la communiqua au public.

Il le fit aussi dans un autre roman, Le Carillonneur (1897) – métier encore très vivace en Belgique, où l’on peut même entendre les cloches d’une cathédrale sonner un tango argentin… – :

À s’isoler, à fuir sans cesse dans la tour, Borluut ne goûta plus que la mort.

Du haut du beffroi, la ville apparaissait plus morte, c’est-à-dire plus belle. Les passants s’effaçaient. Les bruits cessaient en route. La Grande Place s’allongeait, grise et nue. Les canaux reposaient ; leurs eaux n’allaient nulle part ; ils étaient veufs de tout bateau, inutiles aussi, et semblaient posthumes.

Au long des quais, les demeures étaient closes. On aurait dit que, dans chacune, il y avait un mort.

Impression funéraire, unanime ! Borluut exultait. C’est ainsi qu’il voulut Bruges. Naguère il ne se voua à restaurer, éterniser toutes ses vieilles pierres qu’avec la conscience et la joie de sculpter son tombeau.

Le carillon lui-même, il l’ambitionna et l’accapara pour mieux célébrer et annoncer la mort de la ville aux horizons. Maintenant encore, quand il jouait, promenant ses mains sur le clavier, il se faisait l’effet à lui-même de cueillir des fleurs, de les arracher, avec de durs efforts, à des tiges résistantes, s’obstinant quand même, complétant sa moisson, saccageant le parterre des cloches, et alors d’effeuiller des corbeilles pleines, des bouquets de son, des guirlandes de fer, sur la ville au cercueil.

Ne fallait-il pas qu’il en fût ainsi ? C’était la beauté de Bruges d’être une morte.

Et c’est ainsi qu’on l’avait vue, une fois en plein hiver, sous la neige. Pas un chat, pas un touriste. Un silence, non pas de mort mais de paix, recouvrait la ville, à l’exception de l’église du béguinage, d’où sortait le chant des bénédictines. Le temps s’était arrêté.

Bruges : le béguinage. Autres photos ici.

15 août 2011

Le cœur de l’Europe

Calendrier pour l’année 1871 (détail). Béguinage d’Anderlecht.

Bruxelles est la capitale d’une Europe qui, à l’image de la Belgique, n’a pas les coutures très solides : ses deux ventricules ne s’accordent pas. Dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, Jules César aurait pu aussi bien écrire Belgium est omnis divisum in partes tres (en comptant la petite région germanophone). Il ne l’a pas fait et a plutôt vanté le courage de ce peuple : Horum omnium fortissimi sunt Belgae. Près de deux millénaires plus tard, un certain Jean Le Mayeur chante la gloire de ce pays :

Je chante ce pays rival de l’Italie,
Par son agriculture et par son industrie ;
Pays à qui l’Anglais doit le plan de ses lois ;
Le Français, son ClovisFils de Childéric, roi des Francs de Tournai, et trois souches de Rois ;
L’Europe, des héros d’une valeur sublimeOn pense évidemment à Tintin et au commissaire Maigret. ;
L’Asie, un conquérant, seul vainqueur à SolymeJérusalem. Il s’agit de Godefroy de Bouillon ;
La terre, le bienfait de mille inventionsLa gaufre et la bière, principalement.,
Transmises de nos bras aux autres nations ;
La mer, sur tous les bords où s’étend le commerce,
L’un des premiers essais des trésors qu’il nous verse.

Jean Le Mayeur, La Gloire Belgique, poème national en dix chants. Louvain, 1830.

On pourra voir ici quelques photos de son palais royal.

20 juillet 2011

Le faux ami du bibliophile

Classé dans : Langue, Littérature, Livre, Progrès, Économie — Miklos @ 8:34

Non, il ne s’agit pas du livre numérique, mais de l’un de ceux qu’ont débusqués Koessler et Derocquigny :

Ils sont à la mode, ils sont justement à la mode. La défiance à l’égard du mot étranger qui a le faux air de vouloir dire la même chose que le mot de la langue maternelle auquel il ressemble, ou dont il n’est qu’une transformation, ou même qu’il se contente de reproduire littéralement, a toujours été une des attitudes particulières de l’expert véritable en ces matières ; tomber dans les « traquenards » innombrables qui s’ouvrent sous les pas de ceux qui se promènent sur les terrains linguistiques de l’Europe occidentale, en particulier, a toujours été la marque nette de l’insuffisance, chez quiconque se mêle de ces choses ; les éviter avec sûreté fut toujours un des signes de la maîtrise, un des signes sans lesquels il n’est point de maîtrise. Or dans le cas — car ce n’est qu’un cas — du français et de l’anglais, ce danger si redoutable par son omniprésence vient d’être dénoncé, et donc, pourrait-on croire, conjuré avec un éclat et une précision durables, par l’œuvre capitale de MM. Koessler et Derocquigny1.

Revue anglo-américaine vol. 6:6, 1929.

Bibliophile affligé de bilinguisme, il nous arrive de trébucher sous l’emprise de la fatigue en confondant library et librairie, ce qui est (avouons-le) particulièrement frustrant, surtout lorsque ce lapsus concerne l’objet de notre désir. « L’une des fonctions, l’un des attributs de l’homme, a été de nommer. Une de ses misères, ou l’un des caractères de sa misère, est de mal nommer. »2

On comprendra alors notre ravissement à la lecture du passage suivant :

Nos Anciens disaient toujours Librairie et jamais Bibliothèque. Villon en son Grand Testament :

Je lui donne ma Librairie,
Et le Roman du Pet au Diable, &c.

Budé en son Testament : Guillaume Budé, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, & maître de sa librairie. Rabelais, livre 2, chap. 7, Comment Pantagruel vint à Paris, & des beaux livres de sa librairie de S. Victor. Sous le règne de Charles IX, on commença à dire bibliothèque, comme il paraît par le livre de la Croix du Maine, imprimé en 1584, & intitulé Bibliothèque. Et c’est comme on parle aujourd’hui. Librairie pour bibliothèque n’est plus en usage que parmi quelques religieux. Mais on dit toujours librairie pour le trafic des livres. La librairie va bien ; la librairie est bonne cette année.

Gilles Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue française. Paris, 1572.

La dernière observation de Monsieur Ménage est malheureusement fausse : la librairie va mal, la librairie est mauvaise cette année. Et pourquoi ? À cause de cet autre mauvais ami du bibliophile que nous écartions plus haut.


1 Maxime Koessler et Jules Derocquigny : Les faux amis, ou, Les trahisons du vocabulaire anglais (conseils aux traducteurs), 1928.

2 A. Vinet, Littérature de l’adolescence. Bâle, 1836.

19 juillet 2011

L’abbesse myope et le joyeux drille

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 9:51

Après avoir récemment évoqué ce curieux rébus à la fois coquin et moral qui orne la porte d’une abbaye, il n’est que justice de faire part de cette amusante et leste histoire qui concerne un couvent de religieuses. L’auteur, Bonaventure des Périers, est un bourguignon, contemporain de Clément Marot et proche de Marguerite de Navarre, sœur de François Ier. Ceux qui souhaiteraient se délecter avec d’autres contes de cet acabit devraient se précipiter sur Les Vieux conteurs français : c’est une réédition datant de 1841 de quatre recueils : Les cent nouvelles nouvelles, dites les nouvelles du roi Louis XI ; Les contes ou les nouvelles récréations et joyeux devis de notre Bonaventure des Périers ; L’Heptaméron, ou les nouvelles de Marguerite, reine de Navarre ; et Le printemps d’Yver, contenant cinq histoires discourues au château du printemps par Jacques Yver. Cet ouvrage, longuement préfacé, revu, corrigé et annoté, est l’œuvre d’un Paul L. Jacob, bibliophile – pseudonyme de Paul Lacroix (1806-1884).

Du jeune garçon qui se nomma Thoinette, pour être reçu à une religion de nonnains : et comment elle fit sauter les lunettes de l’abbesse qui la visitait toute nue.

Il y avait un jeune garçon de l’âge de dix-sept à dix-huit ans, lequel étant à un jour de fête entré en un couvent de religieuses en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent fort belles ; et dont n’y avait celle pour laquelle il n’eut trop volontiers rompu son jeune ; et les mit si bien en sa fantaisie, qu’il y pensait à toutes heures.

Un jour comme il en parlait à quelque bon compagnon de sa connaissance, ce compagnon lui dit : « Sais-tu que tu feras ? Tu es beau garçon, habille-toi en fille, et te va rendre à l’abbesse ; elle te recevra aisément ; tu n’es point connu en ce pays-ci. » Car il était garçon de métier, et allait et venait par pays.

Il crut assez facilement ce conseil, seAinsi. pensant qu’en cela n’avait aucun danger qu’il n’évitât bien quand il voudrait. Il s’habille en fille assez pauvrement, et s’avisa de se nommer Thoinette.

Donc de par Dieu s’en va au couvent de ces religieuses, où elle trouva façon de se faire voire à l’abbesse qui était fort vieille, et de bonne aventure n’avait point de chambrière. Thoinette parle à l’abbesse, et lui compta assez bien son cas, disant qu’elle était une pauvre orpheline d’un village de là auprès, qu’elle lui nomma. Et en effet parla si humblement que l’abbesse la trouva à son gré, et par manière d’aumône la voulut retirer, lui disant que pour quelques jours elle était contente de la prendre, et que si elle voulait être bonne fille, qu’elle demeurerait là dedans.

Thoinette fit bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse, à laquelle elle sut fort bien complaire, et quant et quantEn même temps. se faire aimer à toutes les religieuses. Et même en moins de rien elle apprit à œuvrer de l’aiguille. Car peut-être qu’elle en avait déjà quelque chose, dont l’abbesse fut si contente qu’elle la voulut incontinent faire nonne de là dedans.

Quand elle eut l’habit, ce bien ce qu’elle demandait, et commença à s’approcher fort près de celles qu’elle voyait les plus belles, et de privauté en privauté elle fut mise à coucher avec l’une. Elle n’attendit pas la deuxième nuit que par honnêtes et aimables jeux elle fait connaître à sa compagne qu’elle avait le ventre cornu, lui faisant entendre que c’était par miracle ; et vouloir de Dieu. Pour abréger, elle mit sa cheville au pertuisPetite ouverture. de sa compagne, et s’en trouvèrent bien, et l’une et l’autre ; laquelle chose en la bonne heure il, dis-je elle, continua assez longuement, et non seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des autres desquelles elle s’accointa.

Et quand une chose est venue à la connaissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la cinquième le sache, et puis la sixième ; de mode qu’entre ces nonnes, y en ayant quelques-unes de belles et les autres laides auxquelles Thoinette ne faisait pas si grande familiarité qu’aux autres, avec maintes autres conjectures il leur fut facile de penser je ne sais pas quoi.

Et y mirent un tel guet, qu’elles les connurent assez certainement, et commencèrent à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut avertie, non pas qu’on lui dît que nommément ce fût sœur Thoinette, car elle l’avait mise là-dedans, et puis elle l’aimait fort, et ne l’eût pas bonnement cru. Mais on lui disait par paroles couvertes qu’elle ne se fiât pas en l’habit, et que toutes celles de léansLa-dedans. n’étaient pas si bonnes qu’elle pensait bien, et qu’il y en avait quelqu’une d’entre elles qui faisait deshonneur à la religion, et qui gâtait les religieuses. Mais quand elle demandait qui c’était, elles répondaient que si elle les voulait faire dépouiller, elle le connaîtrait.

L’abbesse ébahie de cette nouvelle en voulut savoir la vérité au premier jour, et pour ce faire, fit venir toutes les religieuses en chapitre. Sœur Thoinette étant avertie par ses mieux aimées de l’intention de l’abbesse, qui était de les visiter toutes nues, attache sa cheville par le bout avec un filetFil extrêmement fin. qu’elle tira par derrière, et accoutre si bien son petit cas, qu’elle semblait avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n’y eût regardé de bien près, seAinsi. pensant que l’abbesse qui ne voyait pas la longueur de son nez ne le saurait jamais connaître.

Les nonnes comparurent toutes. L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les avait assemblées, et leur commanda qu’elles eussent à se dépouiller toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les visitant les unes après les autres, ilElle. vint au rengRangée. de sœur Thoinette, laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches, refaitesEn vigueur, en bon état., rebondies, elle ne put être maîtresse de cette cheville qu’il ne se fît mauvais jeu Qui lui joua un mauvais tour.. Car sur le point que l’abbesse avait les yeux le plus près, la corde vint rompre, et en débandant tout à un coup la cheville vint repousser contre les lunettes de l’abbesse, et les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si surprise, qu’elle s’écria : « Jesus Maria, ah, sans faute, dit-elle, et est-ce vous ? Mais qui l’eût jamais cuidéPensé. être ainsi, que vous m’avez abusée? »

Toutefois qu’y eût elle-fait ? sinon qu’il fallut y remédier par patience, car elle n’eut pas voulu scandaliser la religion. Sœur Thoinette eut congé de s’en aller, avec promesse de sauver l’honneur des filles religieuses.

Bonaventure des Périers, Les Nouvelles récréations et joyeux devis. Lyon, 1561.

La deuxième chute

Classé dans : Environnement, Littérature, Peinture, dessin, Progrès — Miklos @ 3:40

Pieter Bruegel : Dulle Griet (Margot la folle). ca. 1562.

Ce début d’été pourri n’est pas, nous dit-on, si exceptionnel que cela : 2007, 2008, 2000 et surtout 1980 se seraient distinguées comme particulièrement fraîches. Toutefois, la tendance générale est clairement à la hausse, et notamment depuis 19801. Et un prévisionniste de Météo France nous rassure : « Nous avions effectivement annoncé un été chaud. Et cet épisode pluvieux d’une dizaine de jours ne remet pas en cause cette prévision. La probabilité de connaître un été plus chaud que la normale reste importante. »

Si donc la sécheresse que notre pays a connu ce printemps est – temporairement du moins – atténuée de ce fait, ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, où quatorze États sont dans la fournaise ardente – températures extrêmement élevées (plus de 40° pendant plusieurs jours d’affilée), mais aussi incendies. Ainsi, l’Arizona tente de combattre le pire incendie de son histoire, et quelque 40.000 feux ont dévoré plus de 2,3 millions d’hectares de terres dans l’ensemble du pays. Et on n’est pas encore en août, où la situation va s’aggraver. Pire, la sécheresse semble y devenir endémique et les climatologues y président une désertification, dont l’effet se combinera avec la demande accrue d’eau potable du fait de l’accroissement et de la concentration de la population. En Russie et notamment dans son Extrême Orient, qui avait subi l’année dernière une canicule record, les incendies naturels se propagent. Quant à la sécheresse exceptionnelle en Somalie, on en a vu les ravages tragiques lorsqu’elle se combine à la malnutrition et à la famine – et, souvent, aux conflits internes – qui concernent plus généralement la Corne de l’Afrique. Est-ce ce qui attend, à terme, les pays actuellement plus riches ? On est en droit de le croire : c’est ce que disait James Lovelock en 2006.

Dans l’une de ses célèbres dystopies, l’écrivain J.G. Ballard décrivait il y a une cinquantaine d’années la sécheresse recouvrant graduellement la planète, monde aride et violent où l’eau est devenue la monnaie d’échange :

The world-wide drought now in its fifth month was the culmination of a series of extended droughts that had taken place with increasing frequency all over the globe during the previous decade. Ten years earlier a critical shortage of world food-stuffs had occurred when the seasonal rainfall expected in a number of important agricultural areas had failed to materialize. One by one, areas as far apart as Saskatchewan and the Loire valley, Kazakhstan and the Madras tea country were turned into arid dust-basins. The following months brought little more than a few inches of rain, and after two years these farmlands were totally devastated. Once their populations had resettled themselves elsewhere, these new deserts were abandoned for good.

J. G. Ballard, The Drought. 1965.

On le sait, c’est l’homme qui est l’artisan de son propre malheur, mais surtout de celui de toutes les générations à venir, bien au-delà des trois ou quatre générations suivantes sur lesquels le Dieu de la Bible fait porter les fautes des pères (Nombres XX:5) : déforestation sauvage de splendides forêts qu’on appelait autrefois vierges, utilisation accrue d’hydrocarbures, gabegie de ressources non renouvelables, production inutile de déchets difficilement recyclables, et, plus généralement, hyperconsommation inscrite dans l’économie libérale et dans la course aux toujours plus nouvelles technologies2. L’homme sera-t-il chassé par lui-même de ce paradis terrestre comme il l’a été autrefois de cet autre paradis ? Et si oui, vers où ?

Ô esclandre effroyable ! ô catastrophe déplorable ! ô changement infortuné ! ô sortie fatale ! ô bannissement misérable ! aussi était-ce une pitié mais plus grande qu’aucune autre fût jamais, de voir la désolation de ces pauvres infortunés Adam & Ève, d’entendre leurs soupirs, ouïr leurs sanglots, leurs regrets, leurs plaintes, leurs pleurs, leurs cris, l’air retentissant de tous côtes, les forêts où ils passaient ne résonnaient que les échos de leurs désolées plaintes ; les bêtes qui se rencontraient par là, s’enfuyaient au bruit de leurs voix lamentables, ils ne faisaient que pleurer, ils ne faisaient que crier ; mais avec telle douleur de cœur, qu’ils n’eussent pu former une seule parole. Ah ! cela leur était impossible, la fâcherie en était trop véhémente, la perte trop grande, la douleur trop cuisante, la plaie trop fraîche ; de sorte que s’en allant à travers des campagnes coup à coup leur cœur leur manquait, pas à pas il fallait que l’un relevât l’autre, ils se pâmaient de rien à rien, le cœur leur manquait à tout coup. Et pour surcroît de leur malheur, ils n’eussent fait demie lieue pour chercher où ils se pourraient retirer, que voila le soleil, ce bel œil de la nature s’aller cacher du côté des antipodes, qui leur augmenta infiniment leur douleur, croyant qu’ils ne le verraient plus, & qu’il s’était allé caché à l’occasion de leur péché : car aussi ils n’avaient ni l’un ni l’autre vu encore aucune nuit, ayant tous deux été créés ce même jour.

François Arnoulx, La Poste royale du Paradis, p. 251-3. Lyon, 1635.


1 Comme l’indiquent les nombreux graphiques de l’étude Le changement climatique récent et futur sur l’arc péri-méditerranéen.
2 Que J. G. Ballard, encore lui, avait décrit dans L’Homme subliminal (on en avait déjà parlé ici).

Albrecht Dürer : L’expulsion du Paradis. 1510.

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