Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 février 2009

Second hommage aux potages au fromage de la Mama

Classé dans : Cuisine, Littérature — Miklos @ 1:58


La soupe chez la Mama

«Elle est prête ?… Alors on s’y met.
Ô simple et délicat fumet !
Tous les parfums de l’Arabie
Et que l’Orient distilla,
Ne valent pas une roupie
De singe, auprès de celui-là.
Et puis !….quel fromage énergique !
File-t-il, cré nom ! file-t-il !
Si l’on ne lui coupe le fil,
Il va filer jusqu’en Belgique !

On me dirait dans cet instant :
« La fortune est là qui t’attend.
Laisse là ta soupe et sois riche »
Que d’un cran je ne bougerais.
Qu’elle m’attende, je m’en fiche !
En vérité, je ne saurais,
Quand elle passerait ma porte,
Manger deux soupes à la fois,
Comme celle-ci. Non, ma foi.
Alors, que le diable l’emporte !

Assez causé. Goûtons un peu
Cette soupe, s’il plaît à Dieu !
Cristi ! Qu’elle est chaude, la garce !
Autant pour moi ! Où donc aussi,
Avais-je la cervelle éparse ?

Sans doute entre Auteuil et Bercy…
Elle ne m’a pas pris en traître
Sais-je pas sur le bout du doigt,
Que toute honnête soupe doit
Être brûlante ou ne pas être ?

Qu’est-ce à dire ? Je m’aperçois
Que j’en ai repris quatre fois.
Parbleu ! je n’en fais point mystère.
Mais j’en veux manger tout mon soûl.
Quatre fois ! peuh ! la belle affaire !
J’en reprendrais bien pour un sou.
Dussé-je crever à la peine,
Je n’aurais garde d’en laisser.
Et ne croyez pas me blesser,
En m’appelant « vieux phénomène »…

Allons, bon !… Il n’en reste plus !
Et bien, alors, il n’en faut plus.
Ayons quelque philosophie.
Une soupe se trouvait là…
Elle n’est plus là… C’est la Vie !
Que voulez-vous faire à cela ?
La soupe la plus innombrable,»
Finit tôt par nous dire adieu.
Et je ne vois guère que Dieu,
Finalement, de perdurable.

Raoul Ponchon, « La soupe à l’oignon » (extrait).
Les Poètes du Chat Noir, Gallimard.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

18 février 2009

Ce monde de glace et de métal…

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 1:49


Fontaine Igor Stravinski (détail)

«Dans le bassin des Tuileries,
Le cygne s’est pris en nageant,
Et les arbres, comme aux féeries,
Sont en filigrane d’argent.

Les vases ont des fleurs de givre
Sous la charmille aux blancs réseaux,
Et sur la neige on voit se suivre
Les pas étoilés des oiseaux.

Au piédestal où, court-vêtue,»
Vénus coudoyait Phocion,
L’Hiver a posé pour statue
La Frileuse de Clodion.

Théophile Gautier, « Fantaisies d’hiver » II, Émaux et camées. Paris, 1866.

Histoire comme chat

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 1:10


Chat hiérosolymitain

Un gros chat.
À mon ami Théophile Gautier

New-Yorck.

«Gautier, ami des chats, plus que lord Byron même !
Je t’envoie un croquis, un motif de poème,
Une étude de chat ! — On n’en fait pas assez.
— Les autres animaux de mode sont passés,
Ou passeront. Les chats obtenant ta tendresse
J’ai donc fait un croquis de chat à ton adresse.
Je préfère les chiens : c’est motif à débats ;
Mais laissons-là les chiens, puisqu’il s’agit de chats.

Par malheur, mon modèle étant comme une masse,
Je n’ai, tu comprendras, pu lui donner la grâce,
Les traits fins, déliés, les griffes de vautour
Des chattes et des chats qui composent ta cour
D’amis félins aux crocs blancs, à la gueule rose.
Il s’agissait de lui ; c’était tout autre chose !
Mais il ne manquait pas de charmes après tout ;
Peut-être il te plaira ; qui sait ? chacun son goût.

— Ses yeux étaient vert-pomme et ses manières douces.
Sa fourrure était blanche avec des taches rousses.
Sa voix vibrait ainsi que vibre le rouet.
Il portait haut la queue en sorte de plumet.
On l’admirait aussi pour ses longues moustaches.
1l eût été plus beau tout blanc qu’avec des taches;
Néanmoins, potelé, rebondi, bien léché,
Jamais d’une souris ne s’étant approché,
Il mangeait des oiseaux vivants que sa maîtresse
Achetait tout exprès au sortir de la messe.
Et, prenant aussitôt la forme d’un chameau,
Il ronronnait près d’elle en frottant son museau.
— Puisqu’on allait pour lui tous les jours à la chasse,
Vivant en grand seigneur que nul soin ne tracasse,
Il était fort heureux, remplaçait un bichon,
Et semblait, en marchant, un énorme manchon.

Bien loin de ressembler à ces chats de gouttières,
Tigres apprivoisés qu’on voit chez les portières,
Qui sont fiers, valeureux, lestes, sournois, pillards
Et rôdeurs à l’affût de tout, enfin gaillards
Portés à chaque instant à quelque gourmandise ;
Pleins d’immoralité, malgré que l’on en dise,
Dont les cris enfantins sont d’affreux chants d’amours,
Des libertins la nuit et des voleurs toujours ;
Chez lui les passions ne faisaient jamais rage.
C’était un chat très… doux ; on l’avait rendu sage
Dès sa plus tendre enfance. Il n’avait conservé
Qu’un appétit friand, avec soin cultivé.

S’il perdait en amour, il regagnait en graisse !
Il semblait fatigué même de sa paresse.
Il était ignorant, n’ayant pas fréquenté
Les autres chats. L’hôtel en était peu hanté.
D’ailleurs c’était un chat qui n’aimait pas les rustres ;
Il était d’Angora, pays des chats illustres ;
Et ses goûts distingués, tu le comprendras bien,
Empêchaient ses rapports avec des chats de rien.

Voici son aventure. — Un jour que par mégarde
L’huis était entr’ouvert, notre chat se hasarde
Jusque sur le pallier. C’était dans le printemps.
Ne s’inquiétant pas de l’espace de temps
Que le laquais mettrait à refermer la porte,
Il monta l’escalier jusques au haut. De sorte
Que se plaisant beaucoup dans ces endroits déserts,
Il errait, agité de sentiments divers,
De par ci, de par là, flairant chaque encoignure ;
Quand une chatte grise, à mutine figure,
Contemplant ce gros chat jusqu’alors inconnu,
Sentit naître un caprice en son cœur prévenu.
Un doux miaulement, tout charmant d’indolence,
Troubla des corridors l’accoutumé silence.

Le noble chat, surpris de cette tendre voix,
Sentit battre son cœur pour la première fois.
Je dis : battre son cœur… Je me trompe peut-être;
C’était le sentiment de ce qu’on veut connaître ;
Comme une incertitude, un trouble, qui pourtant
Emeut d’abord, entraîne, enfin pousse en avant.

Il marcha prudemment vers une humble fenêtre,
Où, s’élançant d’un bond, il put voir apparaître,
Assise décemment, dans sa simplicité,
La chatte, regardant avec obliquité.

C’était une coquette à nulle autre pareille,
Qui, tout en minaudant, faisait la sourde oreille
Aux propos hasardés du manchon blanc et roux,
Sans pourtant décesser de faire les yeux doux.
Si bien, qu’entreprenant plus que l’on n’eût pu croire,
L’outrecuidant, certain d’obtenir la victoire,
S’élança plein d’ardeur… Quand un affreux matou
Dont c’était la maîtresse et qui guettait le coup,
Fondit traîtreusement sur ce gras adversaire
Et le précipita du toit, sans commentaire.
Il tomba dans la cour… Et c’était un fier saut !
Mais ce fut un bonheur pour lui que cet assaut.
— Hé I cela se comprend. — S’il perdit la victoire,
La chatte ne sut pas ce qu’il fallait eu croire !

Il en est dont le sort arrête à temps les pas.
Son honneur fut sauvé; mais ses pattes non pas.
Il tomba rudement du haut de la gouttière
Pour un quart-d’heure au plus d’humeur aventurière.

— Ne sois pas attristé. Le gros chat n’est pas mort.
Les premiers temps, il fut un peu froissé d’abord ;
Mais avec tous les soins de sa bonne maîtresse
Qui l’aimait, je t’ai dit, jusques à la faiblesse,
Il se remit bientôt. — Je l’ai vu l’autre jour.
Il vit tranquillement, guéri de tout amour.
— La dame attribua sa funeste aventure
A son peu d’habitude à courir la toiture.

envoi

Si j’ai fait à la plume une étude de chat,
C’est qu’il en coûte, cher, de peindre en Amérique !
Si le croquis te plaît comme il est, fais l’achat »
D’un cadre pour placer ce produit exotique.
Et puis si quelqu’un dit : Oh ! quel chat ! est-il long !
— Ma foi, tant pis. — Bonjour. — Ton ami Châtillon.

Auguste de Châtillon, À la grand’pinte. Poésies. Paris, 1860.

9 février 2009

Les couleurs de la vie

Classé dans : Judaïsme, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 21:59


Pris sur le vif, Århus

«N’ayez pas égard à ce que je suis brunette, car le soleil m’a regardée. (…)

— O que tu es belle, m’amie, ô que tu es belle à tout tes yeux de colombe !

— O que tu es beau mon ami ! Ah notre plaisante, ah notre verdoyante couche ! Les poutres de notre maison sont de cèdre, et nos lambris de pin. Je suis la fleur de Saron, je suis la rose des vallées. (…)

— O que tu es belle, m’amie, que tu es belle à tout tes yeux de colombe entre tes tresses, à tout tes cheveux qui semblent un troupeau de chèvres, qui saillent du mont Galaad. Tes dents ressemblent des brebiettes tondues, » qui viennent tout frais d’être lavées, qui ont chacune deux gémeaux, et n’y a celle qui soit stérile. Tes lèvres sont comme un ruban d’écarlate, ton parler plaisant, tes joues comme la coquille d’une grenade logées entre tes tresses.

Le cantique des cantiques, c’est-à-dire la chanson des chansons. Trad. Sébastien Castellion (1555). Éd. Bayard.

«Vous me faites trop d’honneur,
Dit la belle orientale :
Votre éclat que rien n’égale
Mérite mieux que mon cœur.
Mais, las ! je ne suis pas née, »
Pour songer à l’hyménée :
Je renonce à ses douceurs,
Pour être avecque mes sœurs.

Jean de La Fontaine, Le diamant et la perle.

5 février 2009

L’épicerie

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 0:43


Épicerie à Den Gamle By (Århus)

« Mais a-t-on bien examiné l’importance de ce viscère indispensable à la vie sociale, et que les anciens eussent déifié peut-être ? Spéculateur, vous bâtissez un quartier, ou même un village ; vous avez construit plus ou moins de maisons, vous avez été assez osé pour élever une église ; vous trouvez des espèces d’habitants, vous ramassez un pédagogue, vous espérez des enfants ; vous avez fabriqué quelque chose qui a l’air d’une civilisation, comme on fait une tourte : il y a des champignons, des pattes de poulets, des écrevisses et des boulettes ; un presbytère, des adjoints, un garde champêtre et des administrés : rien ne tiendra, tout va se dissoudre, tant que vous n’aurez pas lié ce microcosme par le plus fort des liens sociaux, par un épicier. Si vous tardiez à planter au coin de la rue principale un épicier, comme vous avez planté une croix au-dessus du clocher, tout déserterait. Le pain, la viande, les tailleurs, les prêtres, les souliers, le gouvernement, la solive, tout vient par la poste, par le roulage ou le coche ; mais l’épicier doit être là, rester là, se lever le premier, se coucher le dernier ; ouvrir sa boutique à toute heure aux chalands, aux cancans, aux marchands. Sans lui, aucun de ses excès qui distinguent la société moderne des sociétés anciennes auxquelles l’eau-de-vie, le tabac, le thé, le sucre étaient inconnus. De sa boutique procède une triple production pour chaque besoin : thé, café, chocolat, la conclusion de tous les déjeuners réels ; la chandelle, l’huile et la bougie, source de toute lumière ; le sel, le poivre et la muscade, qui composent la rhétorique de la cuisine ; le riz, » le haricot et le macaroni, nécessaires à toute alimentation raisonnée ; le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien amère ; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon Brillat-Savarin, donnent au dessert sa physionomie.

Honoré de Balzac, L’Épicier. 1840.

« Il n’y a pas épicier qui ne sache fort bien qu’il est loin d’avoir fait de l’or avec ses marchandises quand il a donné à leur valeur la forme prix ou la forme or en imagination, et qu’il n’a pas besoin d’un grain d’or réel pour estimer en or des millions de valeurs en marchandises. Dans sa fonction de mesure des valeurs, la monnaie n’est employée que comme monnaie idéale. Cette circonstance a donné lieu aux théories les plus folles. Mais quoique la monnaie en tant que mesure de valeur ne fonctionne qu’idéalement et que l’or employé dans ce but ne soit par conséquent que de l’or imaginé, le prix des marchandises n’en dépend pas moins complètement de la matière de la monnaie. La valeur, c’est-à-dire le quantum de travail humain qui est contenu, par exemple, dans une tonne de fer, est exprimée en imagination par le quantum de la marchandise monnaie qui coûte précisément autant de travail. Suivant que la mesure de valeur est empruntée à l’or, à l’argent, ou au cuivre, la valeur de la tonne de fer est exprimée en prix complètement différents les uns des autres, ou bien est représentée par des quantités différentes de cuivre, d’argent ou d’or. Si donc deux marchandises différentes, l’or et l’argent, par exemple, sont employées en même temps comme mesure de valeur, toutes les marchandises possèdent deux expressions différentes pour leur prix; elles ont leur prix or et leur prix argent qui courent tranquillement l’un à côté de l’autre, tant que le rapport de valeur de l’argent à l’or reste immuable, tant qu’il se maintient, par exemple, » dans la proportion de un à quinze. Toute altération de ce rapport de valeur altère par cela même la proportion qui existe entre les prix or et les prix argent des marchandises et démontre ainsi par le fait que la fonction de mesure des valeurs est incompatible avec sa duplication.

Karl Marx, Le Capital, livre premier, I.3.

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