Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 juin 2005

À propos du Web

Classé dans : Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 21:43


Autre est celui qui est capable de mettre au jour les procédés d’un art, autre est celui qui l’est d’appré­cier quel en est le lot de dommage ou d’utilité pour les hommes appelés à s’en servir ! (…) Car cette inven­tion, en dispen­sant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en ont acquis la connais­sance ; en tant que, confiants dans l’écri­ture, ils cher­cheront au dehors, grâce à des carac­tères étran­gers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de s’en ressou­venir ; en consé­quence, ce n’est pas pour la mémoire, mais pour la procé­dure du ressou­venir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c’en est l’illu­sion, non la réalité, que tu procures à tes élèves : lorsqu’en effet, avec toi, ils auront réussi, sans ensei­gnement, à se pour­voir d’une infor­mation abon­dante, ils se croiront compé­tents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incom­pétents ; insup­por­tables en outre dans leur com­mer­ce, parce que, au lieu d’être sa­vants, c’est savants d’il­lu­sions qu’ils sont devenus.

Platon,
Phèdre ou de la Beauté

Robespierre

Classé dans : Littérature — Miklos @ 9:43


Cette beauté d’ange que l’on prête malgré soi, — par delà les pages poussiéreuses d’un livre feuilleté jamais autrement que dans la fièvre, — à quelques-uns des terroristes mineurs : Saint-Just, Jacques Roux, Robespierre le Jeune, — cette beauté que leur conserve pour nous à travers les siècles, nageant autour d’une guirlande de gracieuses têtes coupées comme un baume d’Égypte, le surnom de l’Incorruptible — ces blancheurs de cous de Jean-Baptiste affilées par la guillotine, ces bouillons de dentelles, ces gants blancs et ces culottes jaunes, ces bouquets d’épis, ces cantiques, ce déjeuner de soleil avant les grandes cènes révolutionnaires, ces blondeurs de blé mûrissant, ces arcs flexibles des bouches engluées par un songe de mort, ces roucoulements de Jean-Jacques sous la sombre verdure des premiers marronniers de mai, verts comme jamais du beau sang rouge des couperets, ces madrigaux funèbres de Brummels somnambules, une botte de pervenches à la main, ces affaissements de fleur, de vierges aristocrates dans le panier à son — comme si, de savoir être un jour portées seules au bout d’une pique, toute la beauté fascinante de la nuit de l’homme eu dû affluer au visage magnétique de ces têtes de Méduse — cette chasteté surhumaine, cette ascèse, cette beauté sauvage de fleur coupée qui fait pâlir le visage de toutes les femmes — c’est la langue de feu qui pour moi çà et là descend mys­té­rieusement au milieu des silhou­ettes rapi­des comme des éclairs des grandes rues mou­vantes comme sur l’écran d’une allée d’arbres en flammes dans la cam­pagne par une nuit de juin, et me désigne à certaine extase panique le visage inou­bliable de quelques guil­lotinés de nais­sance.

Julien Gracq,
Liberté grande

19 juin 2005

Space Opera

Classé dans : Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 22:07

C’est donc à la lumière des péripéties séculaires d’une poésie de l’intelligence que le Paradis [de Dante] pourra être mieux lu et plus apprécié. Mais je voudrai ajouter une chose, pour frapper l’imagination des plus jeunes ou de ceux qui ne s’intéressent ni à Dieu ni à l’intelligence. Le Paradis dantesque est l’apothéose du virtuel, des immatériaux, du software pur, sans le poids du hardware terrestre et infernal, dont il reste les déchets dans le Purgatoire. Le Paradis est plus que moderne, il peut devenir, pour le lecteur qui aurait oublié l’histoire, terriblement futurible. C’est le triomphe d’une énergie pure, ce que la toile d’araignée du Web nous promet et ne saura jamais nous donner, c’est une exaltation de flux, de corps sans organes, un poème fait de novae et d’étoiles naines, un Big Bang ininterrompu, un récit dont les aventures courent sur la longueur d’années-lumière, et, pour prendre un exemple familier, une triomphale odyssée dans l’espace avec une fin très heureuse. Si vous voulez, lisez le Paradis même comme cela, cela ne pourra pas vous faire de mal et ce sera mieux qu’une discothèque stroboscopique et que l’ecstasy. Parce que, en matière d’extase, la troisième partie de la Comédie tient ses promesses.

Umberto Eco,
“Lecture du Paradis

Sources

Classé dans : Littérature — Miklos @ 22:00

Le Portrait de Dorian Gray est condamné par les juges lon­do­niens pour des rai­sons stu­pides mais, du point de vue de l’ori­gi­na­lité lit­té­raire, malgré tout le char­me qu’il a, il se ré­duit à une imi­tation de La Peau de chagrin de Balzac, et à un copiage impor­tant (fût-il indi­rec­tement avoué) du À rebours de Huysmans. Praz notait que Dorian Gray doit aussi énor­mément à Monsieur de Phocas de Lorrain, et que même une des maximes fonda­men­tales de Wilde esthète (« Aucun crime n’est vulgaire, mais la vul­garité est un crime ») est une variante de Baudelaire : « Un dandy ne peut jamais être un homme vulgaire. S’il commettait un crime, il ne serait pas déchu peut-être, mais si ce crime naissait d’une source triviale, le dés­honneur serait irré­parable ».

Umberto Eco, “Wilde. Paradoxe et aphorisme”

Labyrinthes : l’Irlande

Classé dans : Lieux, Littérature — Miklos @ 19:39

e Book of Kells est une floraison de formes animales entremêlées et stylisées, de petites figures simiesques au milieu d’un feuillage inextricable qui recouvre des pages et des pages, comme pour suivre les motifs toujours identiques d’une tapisserie ; là où — en réalité — chaque ligne, chaque corymbe représente une invention différence. C’est une complexité tout en spirales qui vagabonde, ignorant intentionnellement toute règle de symétrie disciplinée, une symphonie de couleurs délicates, du rose au jaune orange, du jaune citron au rouge violacé. Des quadrupèdes, des oiseaux, des lévriers qui jouent avec le bec d’un cygne, d’inimaginables figures humanoïdes en vrille comme un athlète équestre qui, la tête entre les genoux, se contorsionne jusqu’à former une lettre initiale, des êtres malléables et flexibles comme des élastiques qui s’introduisent dans un enchevêtrement d’entrelacs, qui poussent leurs têtes à travers des décorations abstraites, qui s’enroulent autour des lettres initiales en s’insinuant entre les lignes. La page ne s’arrête jamais sous notre regard, mais elle semble prendre vie d’elle-même, il n’y a point de point de repère, toute chose est mêlée à toute autre chose. Le Book of Kells est le royaume de Protée. C’est le produit d’une hallucination froide qui n’a pas besoin de mescaline ou d’acide lysergique pour créer ses abysses, parce qu’aussi il ne représente pas le délire d’un individu isolé mais plutôt le délire d’une culture tout entière engagée dans un dialogue avec elle-même, citant d’autres Évangiles, d’autres lettres enluminées, d’autres récits.

l est le vertige lucide d’une langue qui essaie de redéfinir le monde tandis qu’elle se redéfinit elle-même avec la pleine conscience que, dans un âge encore incertain, la clé de la révélation du monde ne peut être trouvée dans la ligne droite mais bien dans le labyrinthe.

e n’est donc pas par un hasard si tout cela a inspiré Finnegans Wake au moment où Joyce tentait de réaliser un livre qui représenterait à la fois une image de l’univers et une œuvre pour un « lecteur idéal atteint d’une insomnie idéale ». (…)

ue représente donc le Book of Kells ? L’antique manuscrit nous parle d’un monde fait de sentiers qui bifurquent en des directions opposées, d’aventures de l’esprit et de l’imagination qui ne peuvent être décrites. Il s’agit d’une structure où chaque point peut être relié à n’importe quel autre point, où il n’y a pas de points ou de positions mais seulement des lignes de raccord, chacune d’entre elles pouvant être interrompue à n’importe quel moment puisqu’elle reprendra aussitôt et suivra le même parcours. Cette structure n’a ni centre ni périphérie. Le Book of Kells est un labyrinthe. C’est la raison pour laquelle il a pu devenir, dans l’esprit excité de Joyce, le modèle de ce livre infini encore à écrire, lisible uniquement par un lecteur idéal atteint d’une insomnie idéale.

ais en même temps, le Books of Kells (avec Finnegans Wake, son descendant) représente le modèle de la langue humaine et, peut-être, celle du monde où nous vivons. Peut-être vivons-nous à l’intérieur d’un Livre de Kells en croyant vivre dans l’Encyclopédie de Diderot. Le Book of Kells ainsi que Finnegans Wake sont la meilleure image de l’univers tel qu’il est présenté par la science contemporaine. Ils sont le modèle d’un univers en expansion, peut-être fini et pourtant illimité, le point de départ d’interrogations infinies. Ce sont des livres qui nous permettent de nous sentir des hommes et des femmes de notre temps même si nous naviguons sur la même mer dangereuse à la recherche de cette île Perdue que le Book of Kells chante à chaque page, tandis qu’il nous invite et nous pousse à continuer notre recherche pour arriver à exprimer de manière parfaite le monde imparfait où nous vivons.

Umberto Eco, “A portrait of the artist as a bachelor”

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