Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 août 2012

La paille et la poutre

Classé dans : Actualité, Médias, Politique, Religion, Société — Miklos @ 14:05


On vient d’apprendre qu’un certain cardinal – qu’Europe 1 et Le Point assimilent, par le nom, à l’un des seuls papes universellement appréciés de mémoire d’homme (démarche que La Croix ne s’est pas permis de faire) – vient d’appeler toutes les communautés à prier pour que les enfants et les jeunes « cessent d’être l’objet de désir des adultes » : on ne doute qu’il pensait, en son for intérieur, à tous ces prêtres pédophiles qui ne cessent de défrayer la chronique tout en bénéficiant d’une indulgence chrétienne et plénière de la part de leur maison-mère. On ne peut qu’applaudir d’une main, et de l’autre effacer la suite indigne dans ses visées de cette prière : qu’elle fasse d’abord de l’ordre dans son jardin avant de jeter la pierre dans celle des voisins. Priez plutôt pour qu’elle revienne au réel amour de son prochain.

9 avril 2012

Mais qui sont donc Louis de Compiègne de Veil et Jean Rou ?

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Religion — Miklos @ 18:34

Louis de Compiègne de Veil (1637-1690?), personnage intéressant à plus d’un titre, avait eu pour parrain un roi de France et servi un roi d’Angleterre, avait connu Bossuet et était connu de Leibnitz, mais il ne l’est pourtant pas de la Wikipedia.

Né juif, il subit les sermons de Bossuet : à Metz dont ce dernier était alors l’évêque, les juifs étaient contraints d’y assister. Lavage de cerveau réussi, puisqu’il se convertit au catholicisme en grande pompe – le jeune Louis XIV en est le parrain en compagnie d’Anne d’Autriche – et, plus tard, part en Angleterre où il devient protestant à l’instar de son frère, ce qui ne manquera pas de chagriner Bossuet qui le lui écrira. L’existence de cette lettre est due à un autre injustement inconnu, Jean Rou.

Mais la réputation de Louis de Compiègne est surtout due à sa traduction en latin d’un célèbre abrégé du Talmud, traduction que connaissait Leibnitz et par qui l’information revient à Bossuet (qui ne devait pas être ravi de l’apprendre).

Les quelques documents retranscrits ici décrivent le contexte de la conversion de Louis et de son frère, fournissent le texte de la lettre de Bossuet tel que la révèle Rou précédée de sa relation de la façon dont ils firent connaissance, et suivie d’une recension de la traduction en question et de l’échange entre Leibnitz et Bossuet la concernant.

Quant à Jean Rou (1638-1711), il n’est pas qu’ignoré de la Wikipedia, ce qui est assez curieux au vu de sa biographie et des traces qu’il a laissées. Ce protestant est brièvement avocat au parlement de Paris (1659), métier qui lui plaît peu et qu’il quitte rapidement pour « s’occuper de travaux littéraires ». Il part aux Pays Bas en 1680 pour remplir la place de gouverneur des enfants de madame de Sommerdick, mais il se brouille rapidement avec elle et devient secrétaire interprète des États généraux de Hollande jusqu’à son décès, alors qu’il préparait un Abrégé d’une Histoire universelle, ou Récits des faits les plus curieux qui se sont passés dans l’histoire ancienne et moderne.

La Société de l’histoire du protestantisme français le tire de l’oubli quasi-total dans lequel il était tombé lorsqu’elle décide de publier, en 1857, les Mémoires inédits de ce « peintre à son insu des mœurs et de l’esprit de la bourgeoisie protestante de Paris sous Louis XIV ; témoin naïf et quelquefois observateur très fin de beaucoup de choses et de personnages de cette époque fameuse, mêlés accidentellement à sa vie. » Cette publication fera l’objet d’une recension qui résume bien la vie de ce personnage et qu’on trouvera également retranscrite intégralement ici.

Documents cités :

- Bossuet à Metz : les Juifs et les conversions des deux frères Veil

- Jean Rou, à propos de Louis de Compiègne de Veil

- Bossuet : Lettre à un Juif retiré en Angleterre, qui, après avoir embrassé la religion catholique, l’avait quittée pour passer chez les protestants.

- À propos de la traduction en latin d’un traité de Maïmonide par Louis de Compiègne

- Bossuet, Leibnitz et Louis de Compiègne

- Mémoires inédits de Jean Rou [recension].

14 mars 2012

Je ne suis pas un Français de souche

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Religion, Shoah — Miklos @ 22:02

Mon père est né en 1912 à Rozwadow, shtetl de la Pologne orientale dépouillé d’abord de son identité puis de sa mémoire juives pendant et après la guerre et maintenant absorbé dans la bourgade de Stalowa Wola.

Mon grand-père y était un petit commer­çant – il vendait des machines à coudre, puis des appareils photos – et ma grand-mère élevait ses trois enfants. Ces deux Juifs pratiquants, tolérants et généreux malgré les conditions extrêmes de leur vie, entre pauvreté et pogroms, disparurent en 1942 ainsi que la première femme de papa.

Mon père était arrivé en France de Palestine après la guerre pour en aider les rescapés de la Shoah à rejoindre l’État d’Israël en voie de création. Le français était sa quatrième ou cinquième langue – après le yiddish et le polonais, l’hébreu, l’anglais et sans doute l’allemand –, et il avait bien du mal à l’écrire correctement, voire même à en prononcer certaines voyelles, ce qui ne manquait pas de me faire sourire (les enfants sont parfois cruels). Sa carte de séjour, document qu’on pouvait alors obtenir sans difficultés particulières, lui a permis d’y travailler au cours des séjours qu’il y a faits et sa qualité de métèque ne l’a pas empêché de rencontrer le président Coty.

Ma mère était née en 1913 à Odessa dans une famille bourgeoise, industriels juifs assimilés. Quelques années après la Révolution d’octobre où ils sont dépouillés de tout, ses parents l’envoient adolescente à Paris rejoindre un oncle parti, lui, lors de la Révolution russe de 1905, et qui y avait fondé une famille. Il ne l’accueillera pas. Mon grand-père meurt, par chance, du cœur dans les années 1930. Ma grand-mère est torturée à mort pendant la guerre. Leur fils tombe en défendant Léningrad.

Ma mère apprend rapidement le français, comme l’indique son livret scolaire en première – « Serait une excellente élève sans quelques fautes de français et d’orthographe dues à son origine étrangère. Possède à fond son programme » – fautes dont elle se départira peu après sans pour autant oublier sa langue maternelle. Sa naturalisation française puis sa conversion au catholicisme avant la guerre ne l’ont pas empêchée d’avoir à se cacher à Paris puis à passer en zone libre pour éviter d’être arrêtée, en tant que juive étrangère, par la police française.

Aussi improbable que la rencontre de deux univers séparés par des années-lumière, ils se rencontrent – par hasard, m’a dit ma mère, dans un taxi qu’ils avaient partagé en sortant de l’immeuble où elle travaillait. Juif pratiquant, cet homme aux yeux vert clair éclaboussé de petits points rouge et jaune, au regard à la fois naïf et sincère, portait alors un chapeau à larges bords. Elle trouvait que cela lui donnait l’air d’un gigolo. Belle et ténébreuse, cette grande timide et farouche était courtisée par de beaux jeunes hommes à l’avenir brillant. Et pourtant, ces deux-là se marient. Peu après ma naissance, nous quittons la France suite à une mutation professionnelle de mon père. Quelques années plus tard, on y reviendra à l’occasion d’une autre mutation qui durera une huitaine d’années. Les hasards de la vie feront que j’y reviendrai une fois de plus. Indéfiniment pour cette fois, semble-t-il.

À ce jour, j’ai vécu plus d’une trentaine d’années en France, enfant, adolescent, adulte. J’y ai étudié, j’y ai travaillé et payé mes impôts, et je n’ai pas manqué une seule élection, qu’elle soit municipale ou nationale. Je tâche de ne pas trop massacrer la langue : je n’ai pas la chance qu’ont certains Français de souche de ne parler que leur langue, de n’avoir pas fait d’études ailleurs et de n’avoir que des Français de souche dans leur famille et leur entourage. Il m’est arrivé d’y avoir été traité de sale juif, bien que cette mention n’apparaisse pas dans mes papiers d’identité français, ou d’être pris pour un Arabe : je ne suis pas un Français de souche.

Anne Sinclair non plus – enfin, tout dépend de la longueur de la souche et la sienne est plus longue que la mienne – et en plus elle est née à l’étranger (mais pourtant pas dans un pays du tiers monde et/ou aux habitants d’une autre couleur que celle des Français de souche). Dans 21 rue La Boétie, elle relate sa tentative de se faire délivrer une carte d’identité pour qu’y figure sa nouvelle adresse :

Mon tour arrive. Je sors du dossier les documents requis. C’est alors que le-monsieur-derrière-le-comptoir s’étonne que je sois née à l’étranger. Je lui réponds qu’ayant vu le jour à New York, et donc à l’évidence à l’étranger, c’est la raison pour laquelle mes papiers administratifs viennent des bureaux de Nantes. Il demande alors l’extrait de naissance de mes parents. Je lui épargne leur histoire, leur rencontre après la guerre sur le sol américain alors que mon père était fraîchement démobilisé des Forces françaises libres ; je me retiens de lui expliquer que je suis née par hasard et n’y suis restée que deux ans avant de rentrer en France pour y passer le reste de ma vie, parce que mon père n’y trouvait pas de travail. J’étais à deux doigts de chercher des excuses pour être née hors du territoire français.

En revanche, je commence à m’étonner de son insistance à demander les extraits de naissance de mes parents. Par ailleurs, j’ajoute que sur le mien – regardez donc Monsieur – il est bien précisé qu’Anne S. est la fille de Robert S. et de Micheline R., tous deux nés à Paris et que je suis donc française par filiation. J’exhibe de surcroît ma carte d’identité valide jusqu’en 2017, délivrée trois ans plus tôt, dont il appartiendrait à l’Administration de faire la preuve qu’elle serait frauduleuse, si elle venait à en douter.

Mais il persiste : ces papiers sont nécessaires, ce sont des directives nouvelles datant de 2009 pour tout citoyen désireux de prouver sa « francité ».

« Vos quatre grands-parents sont-ils français ? » demande alors le monsieur-de-derrière-le-comptoir.

Je lui fais répéter, tant je crains d’avoir mal entendu :

« Vos quatre grands-parents, ils sont nés en France, oui ou non ? »

— La dernière fois qu’on a posé ce type de questions à ceux de leur génération, c’était avant de les faire monter dans un train à Pithiviers, à Beaune-la-Rolande ou au Vel d’Hiv ! dis-je en m’étranglant.

— Quoi ? Quel train ? De quoi parlez-vous ? Je vous répète qu’il me fait ce papier, ne revenez que lorsque vous l’aurez en votre possession. » Il me congédie brutalement, en poussant vers moi mon dossier qui, par le plus grand des hasards, est… jaune.

Il faudrait que je veille à ne pas déménager.

28 février 2012

La mauvaise foi des médias

Classé dans : Actualité, Médias, Politique, Racisme, Religion, Société — Miklos @ 11:52

Tout pour l’audimat : RMC, rapportant la tentative d’un père de brûler sa fille vive, l’intitule – voyez tout en haut de l’image – « Fille immolée par son père ». Ce n’est qu’en lisant l’article qu’on constate que, heureusement, il n’a pu mettre son geste à exécution.

Cette méthode qui consiste à attirer le chaland par des gros titres sensa­tionnels et de préférence gore et qualifiés comme celui-ci d’« exclusifs », est bien connue des tabloïds (Weekly World News en est un bon exemple ainsi que le récemment défunt News of the World, immolé pour de bonnes raisons, lui, par son père Molloch Murdoch).

Sur le fond, le prétexte à cette tentative de meurtre qu’on pourrait ironiquement qualifier de rituel est si tristement banal : le père musulman de la jeune femme la trouvait trop émancipée et ne supportait pas qu’elle fréquente un juif.

Par le hasard de la programmation d’un autre média, France 2 avait diffusé avant-hier Mauvaise foi, le film de Roschdy Zem, dans lequel il tient le rôle d’un jeune homme qui vit en couple avec une jeune femme. Ils vont avoir un enfant, et ne savent comment faire leur coming out à leurs parents respectifs qui ignorent tout de leur relation, ni comment gérer leurs traditions respectives : il s’avère qu’il est musulman et qu’elle est juive, et que cette composante de leur identité – jusqu’ici assumée tacitement par l’un et par l’autre (et pourtant cachée à leurs parents) qui, à juste titre, se considèrent simplement Français – ressort fortement à cette occasion ; mettre une mezouzah sur la porte, donner le prénom (arabe) du défunt père au futur fils (parce que ce sera un fils, inch Allah*), prendre parti dans le conflit judéo-musulman israélo-palestinien (et si le fils était tout simplement Français ?)… Heureu­sement, le seul problème d’essence ici semble être celui d’une camionnette qui a du mal à démarrer à un moment critique.

C’est un film gentil, plein de bonnes intentions et pour toute la famille (faut bien, pour pouvoir le diffuser en prime time) : après quelques cris et chuchotements, tout est bien qui finit bien (d’ailleurs le père n’aimait pas son prénom, ça tombe bien) et les deux familles, rayonnantes de bonheur, se retrouvent gaga autour du nouveau né. Mazal tov. Ah, si tout se passait comme ça, ce serait bien le meilleur des mondes.

Comme le montre l’information qui ouvre ce billet, ce n’est pas toujours le cas : les couples « mixtes » – que ce soit du fait d’une différence de couleur, d’âge, de religion, d’éducation, de culture, de classe… – peuvent être fort mal vus et rejetés (ou pire : « punis ») par leur entourage familial et/ou social.

C’est, plus généralement, le rejet de la différence réelle ou perçue – ce qui ne veut pas dire visible ! on ne « voit » pas forcément qu’une personne est juive, gaie, roturière ou noble – de l’individu qui fait peur : c’est un instinct qu’on retrouve dans le monde animal en général, et il n’est pas étonnant de le retrouver chez l’homme. Mais cet animal doué de raison (comme l’appelait Robert Merle) devrait pouvoir justement surmonter certains de ses instincts les plus bas, par l’éducation (à la maison, à l’école, dans la société), par la réflexion (la coopération est, à long terme, bien plus profitable que le conflit, ou, comme on le dit en mathématiques, un jeu à somme positive).

On peut toujours rêver, et c’est ce à quoi nous invite ce film.


* Ce que le film n’indique pas, c’est que cette tradition existe aussi bien chez les Juifs (mais le père de la jeune fille est bien vivant, lui)…

25 décembre 2010

Ah, Gudule !

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux, Musique, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 11:55


Sainte Gudule. Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, Bruxelles.

Sainte Gudule est issuë d’une race également sainte & illustre. Son Pere, sa Mere, son Frere, ses Sœurs, sont tous dans le catalogue des Saints & des Saintes de Brabant. Elle y a des Tantes, des Cousins, & des Cousines en grand nombre. Ses Parens tenoient aussi dans le monde un rang fort distingué. Et les Princes qui font gloire encore aujourd’hui de descendre de Charlemagne & de Carloman, ne doivent pas oublier l’avantage qu’ils ont par là d’étre alliez à Ste.Gudule, & à sa sainte famille.

Ernest Ruth d’Ans (1653-1728), La vie de Ste Gudule vierge, Patronne de l’Eglise Collegiale & de la Ville de Brusselles, excellent modelle des vierges chretiennes. Brusselles, 1703.

Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour.
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur.
Maintenant c’est plus pareil,
Ça change, ça change.
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille :
    Ah ! Gudule,
    Viens m’embrasser !
    et je te donnerai…

Boris Vian, La complainte du progrès

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