Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

2 novembre 2007

Quand la fiction devient réalité

Classé dans : Actualité, Littérature — Miklos @ 1:54

« …à Paris, où tout le monde voudrait trouver une vingt-cinquième heure à chaque journée… » — Honoré de Balzac, Le Cousin Pons

« Du temps où je savais à peine lire, il y avait chez mes parents un polar intitulé Le treizième coup de minuit. Ce treizième coup était pour moi une entrée dans le rêve, un coup de baguette magique, déréglant les horloges, ouvrant sur un temps et des espaces inconnus. Mais je découvris bientôt la huitième merveille du monde, les septième, huitième et neuvième arts, la vingt-cinquième heure, etc. et lorsque longtemps après, rangeant une biblio­thèque, je retrouvai le vieux volume jaune défraîchi, la magie du titre s’était envolée. — Michel Volkovitch, La Cinquième saison

Les États-Unis, voulant croire mordicus à la fiction des armes biologiques irakiennes, sont entrés dans cette interminable et cauchemardesque vingt-cinquième heure, pour se trouver entraînés dans un maelstrom sanglant bien réel, danse macabre des temps modernes.

18 octobre 2007

¿Vida privada, vida pública?

Classé dans : Actualité, Politique — Miklos @ 18:26

Auprès d’un humble feu et d’une lumière vacillante, certain de n’être point entendu, on s’attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia.
— Chateaubriand, « Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, avec les notes inédites d’un exemplaire confidentiel »

Après plusieurs années de mariage (ce n’était pas son premier), le Président a annoncé sa « séparation » de sa femme, la belle Cecilia : des photos l’avaient montrée prenant un bain de soleil seins nus en compagnie d’un ami italien. Ils restent bons amis, et gardent en commun leur fils.

Votre histoire se passait où?
Chez les Zoulous ? Les Andalous ?
Ou dans la cabane bambou ?
À Moscou ? Ou à Tombouctou ?
En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou  ou chez les Mandchous ?
 
Hou ! Hou !
Pas du tout, c’était chez les fous.

 
— Robert Desnos, « Les Hiboux »

17 octobre 2007

Les plus mal chaussés

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Société — Miklos @ 18:35

Petit cordonnier t’es bête, bête
Qu’est-ce que t’as donc dans la tête, tête ?

— Francis Lemarque (paroles), Rudy Revil (musique)

On vient d’apprendre que Milipol, le salon mondial de la sécurité intérieure des états, vient de faire l’objet d’un cambriolage il y a près d’une semaine (c’était trop la honte pour l’annoncer tout de suite, sans doute) : pistolets, fusil, lunette de visée et matériel informatique appartenant à une société de sécurité. Dans quel état est leur sécurité intérieure, on se le demande. Ce ne sont tout de même pas eux qui assuraient celle du joaillier Harry Winston ou du musée d’Orsay quelques jours auparavant ?

À propos de l’effraction qui vient d’y avoir lieu, un article de Michael Kimmelman dans le Herald Tribune d’hier estime que c’est le prix à payer pour la démocratisation de l’art dans une société ouverte : le public peut se rapprocher de ses chefs-d’œuvre (sauf de la Joconde, à se demander si ce n’est pas une sortie laser couleur qui se trouve derrière la vitrine épaisse qui est censée la protéger).

Il en va de même des stars et des personnalités politiques, autres icônes de notre société médiatique et marchande. La valeur des objets d’art et la notoriété des personnalités – critères culturels qui n’ont rien d’absolu – attire de l’allumé (ou imbibé) en mal de célébrité au cambrioleur ou au terroriste en quête d’une monnaie d’échange ou d’un butin de guerre. « Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. (…) Pour vivre heureux, vivons caché », à l’instar du Grillon de Florian.

13 octobre 2007

« Pollution, pollution… »

Classé dans : Actualité, Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:51

See the halibuts and the sturgeons
Being wiped out by detergents.
Fish gotta swim and birds gotta fly,
But they don’t last long if they try. (…)
Pollution, pollution,
Wear a gas mask and a veil.
Then you can breathe, long as you don’t inhale.

— Tom Lehrer, Pollution (ca.1965)

’Cause when love is gone,
there is always justice,
And when justice is gone,
there is always force
When force is gone,
there is always Mom.
So hold me Mom
in your long arms
Your petrochemical arms
Your military arms
In your electronic arms…

— Laurie Anderson, O Superman (1981)

Si la terre perdait son repos, elle s’écroulerait.
— Lao Tseu, Tao Te King, ch. 39.

L’américain qui aurait dû recevoir le prix Nobel pour avoir mis le doigt sur les maux de la planète bien avant Al Gore est Tom Lehrer malgré son opinion sur cette distinction.1 Ce génie – qui a décroché son diplôme en mathématiques de Harvard avec grande distinction à l’âge de 18 ans – est surtout connu comme chansonnier, ce qui est encore plus méritoire aux US, pays qui en a eu bien moins que de vice-présidents : satire politique et sociale subtile et grinçante, fine, décapante et pince-sans-rire sur une musique pastorale ou joyeuse contrastant violemment avec la gravité de la cible : pollution, racisme, course à l’armement…

Quelque peu prémonitoire aussi est O Superman de Laurie Anderson. Écrite en 1981, cette chanson post-moderne à la mélodie minimaliste et cool et au rythme lancinant atteint le statut de tube malgré ses paroles à références2. Elle – et, plus généralement Big Science, l’album dont elle fait partie, ainsi que d’autres œuvres d’Anderson – évoque hypertechnologie et course à l’armement culminant en l’arrivée d’avions d’attaque made in America. Smoking or non-smoking ? poursuit-elle ironiquement.

L’accumulation de la pollution résulte de la saturation de la capacité de la nature et de l’homme à éliminer ou à recycler les déchets dus à une surproduction industrielle destinée à satisfaire une consommation toujours en croissance ; elle menace de nous étouffer. La pollution existe aussi dans le virtuel : les pourriels (ou spams) engorgent les réseaux et les boîtes à lettres électroniques, occasionnent une perte croissant du temps requis pour trier la multiplicité des messages, rendent de plus en plus difficile l’identification et la consultation des messages pertinents et transforment ce qui était au départ un outil de communication efficace en un immense dépotoir.

L’une comme l’autre de ces pollutions provient principalement des pays industrialisés ou en voie d’industrialisation. Les statistiques mondiales varient selon la période et le secteur analysé. Sophos plaçait, pour le second trimestre 2006, les Etats-Unis en tête de la source des spams, suivi par la Chine (presque à égalité) et la Corée, puis par la France, la Pologne et l’Espagne, le Brésil, le Japon, le Royaume Uni et Taiwan. À l’échelle continentale, ce serait l’Asie le principal pollueur électronique, suivi par l’Europe et par l’Amérique du Nord. Ce palmarès est globalement confirmé par Spamhaus. Lorsque l’on consulte les chiffres récents de Spamcop, on constate toutefois que les premières sources de pourriel sont asiatiques : les deux Chines, la Corée, la Thaïlande, le Japon et l’Inde ; puis (curieu­sement) les Pays-Bas, (moins curieu­sement) la Russie et l’Ukraine, les États-Unis et le Mexique.

Or selon le Blacksmith Institute, les sites les plus pollués au monde se trouvent en ex-URSS (Russie, Azerbaïdjan, Ukraine), en Chine, en Inde, au Pérou et en Zambie. Quant aux responsables des émissions de gaz à effet de serre, ce sont, au premier chef, le Canada, les États-Unis, la Russie et l’Australie, selon la base de données d’indicateurs climatiques de l’institut des ressources de la planète. On retrouve ici les principaux pollueurs électroniques.

Quoi qu’il en soit, Al Gore a contribué à la médiatisation et à un début de prise de conscience, à un niveau individuel et politique, de ce processus qui nous menace tous. Il n’aura pas été le premier (James Lovelock, qui a l’âge de Doris Lessing, aurait pu en être récompensé), mais il arrive peut-être au bon moment. On ne peut que le souhaiter.


1 « Political satire became obsolete when Henry Kissinger was awarded the Nobel Peace Prize. »
2 « O Superman, O Judge, O Mom and Dad » fait écho à l’aria de Chimène « Ô souverain, ô juge, ô père » dans le Cid de Massenet, et la phrase en exergue de cet article rappelle ce passage du trente-huitième chapitre du Tao Te King de Lao Tseu : « Une fois perdue la voie, reste la vertu ; perdue la vertu, reste l’humanité ; perdue l’humanité, reste la justice ; perdue la justice, reste le rite. Le rite n’est que l’écorce de la droiture et de la sincérité, c’est la source du désordre. »

10 octobre 2007

Plus ça change…

Classé dans : Actualité, Politique — Miklos @ 22:42

« 9 Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et n’y a rien de nouveau sous le soleil. 10 Il y a telle chose qu’on montre comme nouvelle, laquelle toutefois a déjà été au temps passé, qui a été devant nous. 11 Il n’est mémoire des passés ; et même de ceux qui sont à venir, il n’en sera mémoire vers ceux qui seront après. » Ecclésiaste, ch. I (trad. Sébastien Castellion)

« Tout tourne, tourne, tourne… » Jacques Offenbach, La vie parisienne

Force est de constater certains invariants : le globe terrestre possède deux pôles magnétiques, ceux du nord et du sud qui, même s’ils se déplacent régulièrement, restent situés dans les mêmes zones géographiques ; la géopolitique en reconnaît trois – la Chine, les États-Unis et la Russie dont la super­puissance et la capacité respective d’attraction et de répulsion varient au cours de l’histoire moderne – ce qui correspond assez bien à la description que faisait Orwell dans 1984 d’un monde divisé en trois puissances – Oceania, Eurasia, Eastasia – qui s’allient et se désallient au fil du temps et autour desquelles gravitent les autres états, attirés ou repoussés par leur puissance.

La recomposition de l’Europe depuis l’entre-deux-guerres correspond bien à ce schéma, qui rappelle1 un principe géométrique simple : trois points forment toujours un plan, et en conséquence un trépied est toujours stable quel que soit la longueur de ses pieds, tandis qu’il est plus difficile d’équilibrer une table à quatre (ou plus) de pieds, et impossible de laisser une bicyclette se tenir toute seule immobile à la verticale.

Depuis Napoléon, les relations franco-russes ont subi des hauts et des bas aussi vertigineux que les montagnes de ce dernier pays : de la campagne de Russie à l’amitié franco-russe décidée par le tsar Alexandre III et le président Carnot, puis à l’alternance dans le monde bipolaire2 de l’après-guerre suivi de la velléité de non-alignement de la France gaullienne, on aura presque tout vu. À l’occasion de la visite de Nicolas Sarkozy en Russie où il a « parlé franc » à l’inverse de son prédécesseur qui ménageait les relations avec l’ours (post-)soviétique, les commentateurs soulignent un rappro­chement graduel de la France des États-Unis ; là aussi, depuis La Fayette, on a eu droit à des yoyos3 d’une certaine amplitude. Le comble de l’amour-haine aura été la chaleur avec laquelle les soldats américains ont été reçus à la Libération par les populations, et l’épaule froide (cold shoulder, chez eux) que le politique leur a montré plus tard. Maintenant que la Chine s’est bien réveillée de son long enfer­mement maoïste – elle le fait déjà depuis une trentaine d’années, mais on ne veut le voir que maintenant, quand elle est arrivée à étendre son influence politique et commerciale à d’autres continents, tels l’Afrique – on se demande ce qu’y fera la France, à part tenter d’ouvrir une antenne du Centre Pompidou à Shanghaï. Ce qui n’a pas l’air d’enthousiasmer l’Empire du Milieu dont les priorités doivent être bien plus bassement matérialistes. « Money makes the world go around, go around… »4


1 Osons le dire, même si une telle comparaison ne manquerait pas d’attirer les foudres des Sokal-et-Bricmont en puissance.
2 La Chine n’existait pas à cette époque révolue. Et même si à Yalta on parlait de trois « grands », il n’y en avait réellement que deux.
3 Qui, comme on le sait, est une invention asiatique qui remonte à la nuit des temps, à l’origine objet de chasse avec lequel cette région du monde a commencé sa conquête technologique du monde et à nous embobiner tous : aujourd’hui, presque tout est fabriqué en Extrême Orient.
4 Comme le chante Joel Gray dans Cabaret.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos