Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 octobre 2007

« Pollution, pollution… »

Classé dans : Actualité, Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:51

See the halibuts and the sturgeons
Being wiped out by detergents.
Fish gotta swim and birds gotta fly,
But they don’t last long if they try. (…)
Pollution, pollution,
Wear a gas mask and a veil.
Then you can breathe, long as you don’t inhale.

— Tom Lehrer, Pollution (ca.1965)

’Cause when love is gone,
there is always justice,
And when justice is gone,
there is always force
When force is gone,
there is always Mom.
So hold me Mom
in your long arms
Your petrochemical arms
Your military arms
In your electronic arms…

— Laurie Anderson, O Superman (1981)

Si la terre perdait son repos, elle s’écroulerait.
— Lao Tseu, Tao Te King, ch. 39.

L’américain qui aurait dû recevoir le prix Nobel pour avoir mis le doigt sur les maux de la planète bien avant Al Gore est Tom Lehrer malgré son opinion sur cette distinction.1 Ce génie – qui a décroché son diplôme en mathématiques de Harvard avec grande distinction à l’âge de 18 ans – est surtout connu comme chansonnier, ce qui est encore plus méritoire aux US, pays qui en a eu bien moins que de vice-présidents : satire politique et sociale subtile et grinçante, fine, décapante et pince-sans-rire sur une musique pastorale ou joyeuse contrastant violemment avec la gravité de la cible : pollution, racisme, course à l’armement…

Quelque peu prémonitoire aussi est O Superman de Laurie Anderson. Écrite en 1981, cette chanson post-moderne à la mélodie minimaliste et cool et au rythme lancinant atteint le statut de tube malgré ses paroles à références2. Elle – et, plus généralement Big Science, l’album dont elle fait partie, ainsi que d’autres œuvres d’Anderson – évoque hypertechnologie et course à l’armement culminant en l’arrivée d’avions d’attaque made in America. Smoking or non-smoking ? poursuit-elle ironiquement.

L’accumulation de la pollution résulte de la saturation de la capacité de la nature et de l’homme à éliminer ou à recycler les déchets dus à une surproduction industrielle destinée à satisfaire une consommation toujours en croissance ; elle menace de nous étouffer. La pollution existe aussi dans le virtuel : les pourriels (ou spams) engorgent les réseaux et les boîtes à lettres électroniques, occasionnent une perte croissant du temps requis pour trier la multiplicité des messages, rendent de plus en plus difficile l’identification et la consultation des messages pertinents et transforment ce qui était au départ un outil de communication efficace en un immense dépotoir.

L’une comme l’autre de ces pollutions provient principalement des pays industrialisés ou en voie d’industrialisation. Les statistiques mondiales varient selon la période et le secteur analysé. Sophos plaçait, pour le second trimestre 2006, les Etats-Unis en tête de la source des spams, suivi par la Chine (presque à égalité) et la Corée, puis par la France, la Pologne et l’Espagne, le Brésil, le Japon, le Royaume Uni et Taiwan. À l’échelle continentale, ce serait l’Asie le principal pollueur électronique, suivi par l’Europe et par l’Amérique du Nord. Ce palmarès est globalement confirmé par Spamhaus. Lorsque l’on consulte les chiffres récents de Spamcop, on constate toutefois que les premières sources de pourriel sont asiatiques : les deux Chines, la Corée, la Thaïlande, le Japon et l’Inde ; puis (curieu­sement) les Pays-Bas, (moins curieu­sement) la Russie et l’Ukraine, les États-Unis et le Mexique.

Or selon le Blacksmith Institute, les sites les plus pollués au monde se trouvent en ex-URSS (Russie, Azerbaïdjan, Ukraine), en Chine, en Inde, au Pérou et en Zambie. Quant aux responsables des émissions de gaz à effet de serre, ce sont, au premier chef, le Canada, les États-Unis, la Russie et l’Australie, selon la base de données d’indicateurs climatiques de l’institut des ressources de la planète. On retrouve ici les principaux pollueurs électroniques.

Quoi qu’il en soit, Al Gore a contribué à la médiatisation et à un début de prise de conscience, à un niveau individuel et politique, de ce processus qui nous menace tous. Il n’aura pas été le premier (James Lovelock, qui a l’âge de Doris Lessing, aurait pu en être récompensé), mais il arrive peut-être au bon moment. On ne peut que le souhaiter.


1 « Political satire became obsolete when Henry Kissinger was awarded the Nobel Peace Prize. »
2 « O Superman, O Judge, O Mom and Dad » fait écho à l’aria de Chimène « Ô souverain, ô juge, ô père » dans le Cid de Massenet, et la phrase en exergue de cet article rappelle ce passage du trente-huitième chapitre du Tao Te King de Lao Tseu : « Une fois perdue la voie, reste la vertu ; perdue la vertu, reste l’humanité ; perdue l’humanité, reste la justice ; perdue la justice, reste le rite. Le rite n’est que l’écorce de la droiture et de la sincérité, c’est la source du désordre. »

10 octobre 2007

Plus ça change…

Classé dans : Actualité, Politique — Miklos @ 22:42

« 9 Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et n’y a rien de nouveau sous le soleil. 10 Il y a telle chose qu’on montre comme nouvelle, laquelle toutefois a déjà été au temps passé, qui a été devant nous. 11 Il n’est mémoire des passés ; et même de ceux qui sont à venir, il n’en sera mémoire vers ceux qui seront après. » Ecclésiaste, ch. I (trad. Sébastien Castellion)

« Tout tourne, tourne, tourne… » Jacques Offenbach, La vie parisienne

Force est de constater certains invariants : le globe terrestre possède deux pôles magnétiques, ceux du nord et du sud qui, même s’ils se déplacent régulièrement, restent situés dans les mêmes zones géographiques ; la géopolitique en reconnaît trois – la Chine, les États-Unis et la Russie dont la super­puissance et la capacité respective d’attraction et de répulsion varient au cours de l’histoire moderne – ce qui correspond assez bien à la description que faisait Orwell dans 1984 d’un monde divisé en trois puissances – Oceania, Eurasia, Eastasia – qui s’allient et se désallient au fil du temps et autour desquelles gravitent les autres états, attirés ou repoussés par leur puissance.

La recomposition de l’Europe depuis l’entre-deux-guerres correspond bien à ce schéma, qui rappelle1 un principe géométrique simple : trois points forment toujours un plan, et en conséquence un trépied est toujours stable quel que soit la longueur de ses pieds, tandis qu’il est plus difficile d’équilibrer une table à quatre (ou plus) de pieds, et impossible de laisser une bicyclette se tenir toute seule immobile à la verticale.

Depuis Napoléon, les relations franco-russes ont subi des hauts et des bas aussi vertigineux que les montagnes de ce dernier pays : de la campagne de Russie à l’amitié franco-russe décidée par le tsar Alexandre III et le président Carnot, puis à l’alternance dans le monde bipolaire2 de l’après-guerre suivi de la velléité de non-alignement de la France gaullienne, on aura presque tout vu. À l’occasion de la visite de Nicolas Sarkozy en Russie où il a « parlé franc » à l’inverse de son prédécesseur qui ménageait les relations avec l’ours (post-)soviétique, les commentateurs soulignent un rappro­chement graduel de la France des États-Unis ; là aussi, depuis La Fayette, on a eu droit à des yoyos3 d’une certaine amplitude. Le comble de l’amour-haine aura été la chaleur avec laquelle les soldats américains ont été reçus à la Libération par les populations, et l’épaule froide (cold shoulder, chez eux) que le politique leur a montré plus tard. Maintenant que la Chine s’est bien réveillée de son long enfer­mement maoïste – elle le fait déjà depuis une trentaine d’années, mais on ne veut le voir que maintenant, quand elle est arrivée à étendre son influence politique et commerciale à d’autres continents, tels l’Afrique – on se demande ce qu’y fera la France, à part tenter d’ouvrir une antenne du Centre Pompidou à Shanghaï. Ce qui n’a pas l’air d’enthousiasmer l’Empire du Milieu dont les priorités doivent être bien plus bassement matérialistes. « Money makes the world go around, go around… »4


1 Osons le dire, même si une telle comparaison ne manquerait pas d’attirer les foudres des Sokal-et-Bricmont en puissance.
2 La Chine n’existait pas à cette époque révolue. Et même si à Yalta on parlait de trois « grands », il n’y en avait réellement que deux.
3 Qui, comme on le sait, est une invention asiatique qui remonte à la nuit des temps, à l’origine objet de chasse avec lequel cette région du monde a commencé sa conquête technologique du monde et à nous embobiner tous : aujourd’hui, presque tout est fabriqué en Extrême Orient.
4 Comme le chante Joel Gray dans Cabaret.

9 octobre 2007

Vol au-dessus d’un nid de coucous

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 22:34

Les médias de l’information se fournissant en général auprès des mêmes sources, il devient assez commun de constater que les journaux papier ou télévisés ont un curieux air de ressemblance – mêmes sujets, parfois mêmes titres – à la couleur politique près (quoiqu’elle ait malheureusement tendance à passer et à tourner au gris uniforme, sauf pour les extrêmes).

Mais parfois certains rapprochements sont plus étranges, tel celui entre les programmes des émissions d’Arte et de M6 dans le même créneau horaire du « prime time » de ce soir : la première propose Au nom de Dieu, du tsar et de la patrie, documentaire sur un centre de rééducation à la dure de jeunes marginaux (alcooliques ou drogués), en Russie, qui se soumettent volontairement à une discipline quasi féodale sous la main de fer d’un ferme partisan de Poutine et croyant convaincu et de son ami nationaliste et politicien. L’autre chaîne diffuse au même moment la série de téléréalité Super Nanny, dans laquelle une conseillère bonne mais ferme aide des parents en désarroi qui ne peuvent « gérer » leurs petits enfants hyperactifs, désobéissants ou rebelles à reprendre la main en un tour de main, ce qui évitera sans doute à leurs rejetons de finir dans ces camps de redressement à la russe dont parle Arte.

Coïncidence ou air du temps ? On opterait pour la seconde hypothèse : dans l’un et l’autre cas, il s’agit de remèdes-miracle-express, sortes de thérapies compor­te­men­tales de surface destinés à « remettre de l’ordre » en prétendant corriger les effets plutôt qu’en s’attaquant aux causes : la faillite de la société à éduquer ses enfants non pas en les matant pour obtenir d’eux une obéissance passive ou en les laissant à leur propre sort mais en les guidant, à la maison comme à l’école, au cours du difficile apprentissage d’un équilibre précaire entre individuation et socialisation ; l’incapacité de cette société à intégrer ses jeunes adultes dans la vie active, prise qu’elle est dans une course individualiste accélérée et incontrôlée sur le chemin de la modernité dans une mondialisation souvent sauvage, accompagnée d’une perte de solidarité et de repères autres que financiers ou consuméristes ; il en résulte des parents trop occupés par leur travail pour s’occuper de leurs enfants, une dévalorisation des artisanats et des « petits » métiers en faveur de ceux nécessitant une technicité et un savoir de plus en plus pointus, la marginalisation des laissés pour compte résignés ou révoltés et la fuite des cerveaux vers des horizons plus dorés… Ailleurs, la réadaptation familiale ou sociale des « déviants » se fait à coup de médicaments, c’est supposé aller plus vite. Something is rotten in the state of Denmark.

9 mai 2007

Heureux qui, comme Ulysse…

Classé dans : Actualité — Miklos @ 8:12

Si la femme de César doit rester au-dessus de tout soupçon (selon Plutarque, qui écrivait en grec, il aurait dit, en fait, „ὅτι“ ἔφη „τὴν ἐμὴν ἠξίουν μηδ´ ὑπονοηθῆναι“), son mari, lui, ne doit pas mener la res publica en bateau (surtout si ce n’est pas le sien, afin d’éviter qu’on dise de lui ce qu’on reprochait à Pie X, de mener la barque de Saint Pierre à coups de gaffe, pape dont l’encyclique Gravissimo officii munere avait été rebaptisée par ses critiques Digitis in oculo, ou doigt dans l’œil) même si Caesarem legato alacrem eorum.

E la nave va

1 juin 2006

À propos de la dématerialisation des documents : le cauchemar du bibliothécaire (3 messages)

Classé dans : Actualité, Livre, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 9:16

Texte publié sur la défunte liste de diffusion biblio-fr, en réponse à une enfilade de messages à ce sujet.

Pour faire suite au message de B. Majour, effectivement, « il n’y a pas photo », l’ordinateur est plus rapide que l’homme moyen, et Google plus rapide que l’ordinateur moyen – pour une question-réponse. Il n’y pas non plus photo : photocopier, imprimer ou copier-coller va plus vite que recopier à la main ou synthétiser (et a fortiori que lire, voire, horreur, apprendre par cœur). Conserver numé­ri­quement coûte moins cher (à court terme) que de le faire maté­riel­lement (imprimer ou acheter). Il est aussi plus facile d’ingérer une bande dessinée qu’un texte (même illustré).

Mais ces tâches sont-elles vraiment comparables ? Si l’élève ou l’étudiant envisage dorénavant son pensum en tant que QRM (questions à réponses multiples) à l’instar de bien de jeux télévisés et auquel il n’y a qu’une seule réponse juste qu’il faut trouver le plus vite possible et fournir avec le minimum d’effort physique, il est clair qu’il cherchera des FAQ (foires aux questions – essentiellement des documents questions/réponses) et des moteurs. Si le chercheur est plus poussé par le PoP (« publish or perish »), il pourrait être tenté par la même démarche qui fait déraper certains sportifs qui ont recours au dopage.

Cela a d’ailleurs toujours existé, ce ne sont que les moyens qui se démultiplient et la difficulté à ne pas se couler entièrement dans « le système » nécessite une vigilance accrue (il faut relire à ce propos Jacques Ellul, par exemple). Dans un terrain ou un marché compétitif (la « visibilité sur l’internet » comme critère de performance et ce qu’elle rapporte – en revenus pour d’aucuns, en subventions pour d’autres), il me semble que l’on tente de répondre à cette demande (nourrie elle-même par cette logique de système) en se conformant à ce modèle de question-réponse (il n’y a qu’à voir les nouveaux interfaces, portails et services que l’on développe), ce qui n’est pas l’approche la plus pédagogique au monde ; elle implique une vision de l’individu, de la société, du monde, du savoir et de la culture dans laquelle tout a une réponse – la même pour tous (c’est la norme statistique) –, et où le questionnement n’a plus qu’une valeur toute transitoire ; un mode où le savoir ne se construit que par accumulation et dans lequel l’esprit critique n’a plus sa place ni le temps de se construire, de penser et de réfléchir, et dans lequel le moteur de recherche moderne réincarne l’oracle omniscient de l’antiquité (je ne suis pas très étonné qu’on voit réapparaître en ces temps de transformation d’autres comportements tribaux et sectaires).

Je ne suis pas persuadé que « La seule solution pour les bibliothèques de rivaliser : obtenir des bibliothécaires “Moteur de recherche” de leur propre bibliothèque », comme l’écrit B. Majour. Les bibliothèques ne sont pas des entreprises de nouvelles technologies (même si bien évidemment elles en utilisent) et ne doivent, ni ne peuvent, « rivaliser » avec. C’est en ce sens d’ailleurs que je trouverais le projet de bibliothèque européenne erroné – en tant que projet à finalités culturelles et sociales – s’il ne vise qu’à rivaliser avec celui de Google et s’il ne se positionnait que de cette façon. Je ne suis pas non plus persuadé que les bibliothèques ne font, ni ne doivent, que fournir de l’information (« L’information reste toujours de l’information, il faut encore la promouvoir, la mettre en valeur, la mettre à disposition du public ») et l’organiser pour une recherche plus efficace (« C’est juste un peu plus facile pour effectuer des recherches transversales à travers tout le fonds [...]. Il reste aussi à trouver comment marier le matérialisé et le dématérialisé, comment les faire cohabiter et comment les mettre en synergie »).

Edgar Morin ne dit-il pas : « Une connaissance n’est pas un miroir des choses ou du monde extérieur. Toutes les perceptions sont à la fois des traductions et reconstructions cérébrales à partir de stimuli ou signes captés et codés par les sens. » (cf. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur). Sans la reconstruction cérébrale, c’est de l’information brute et ce n’est pas ce qui construit la civilisation. L’apport incomparable du (bon) médiateur est dans son apport pédagogique à la construction de la pensée et des capacités critiques qui sont d’autant plus nécessaires avec la mise à disposition quasi infinie de sources documentaires.

La technoscience étouffera-t-elle la science, comme le demandait Jean-Marc Levy-Leblond en 2000 (Cycle démocratie, science et progrès, café des sciences et de la société du Sicoval) ? La réponse ne se trouvera pas dans un moteur de recherche, et c’est plutôt la question qui devrait nous interpeller.

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