Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 janvier 2011

Souvent sondage varie, bien fol qui s’y fie

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique — Miklos @ 20:18

15 janvier 2011 (Libé). 30%. C’est le score qu’obtiendrait Strauss-Kahn devant Sarkozy (25%) et Marine Le Pen (18%), selon CSA pour Marianne. (les 7 et 8 janvier auprès de 1001 personnes).

15 janvier 2011 (L’Express). Marine Le Pen (FN) a fortement progressé dans les intentions de vote des Français, à 16,5%, pour le premier tour de la présidentielle, troisième derrière Nicolas Sarkozy (26,5%) et Martine Aubry (23%), selon un sondage Ifop à paraître dans Sud-Ouest Dimanche.

Apparemment contradictoires, et en si peu de temps… ! On se dit que l’opinion publique est volage, qu’elle virevolte au gré des apparitions de telle ou telle personnalité sur le petit écran et de ses relookages physiques et idéologiques ; qu’elle suit avec la passion d’une ménagère pour les péripéties de son roman-photo les alliances et les divorces des partis et de leurs multiples fractions ; qu’elle est a l’affût des rumeurs twittées qu’elle relaie fébrilement à tous ses friends sur son smartphone assurant ainsi leur vie éternelle sur la toile… et donc on n’est pas trop surpris.

Pas vraiment, en l’occurrence. Il s’agit en fait de deux cas de figure distincts, l’un où le candidat du PS aux présidentielles serait DSK, l’autre où ce serait Martine Aubry (si le parti en question n’arrive pas toujours pas à se décider, on se doute bien quel est le candidat PS préféré par l’UMP). Il n’y a que l’information détaillée en provenance de l’AFP qui l’explicite (mais les journaux devant faire bref…) :

Si le candidat PS était Dominique Strauss-Kahn, ce dernier, avec 30% des suffrages, arriverait en première position, nettement devant Nicolas Sarkozy (25%), et Marine Le Pen (18%). (…)

Dans l’hypothèse où Martine Aubry serait la candidate socialiste, Nicolas Sarkozy (28%) devancerait la première secrétaire du PS (22%). Cette dernière distancerait de 5 points Mme Le Pen (17%).

Et en ce qui concerne l’opinion publique, on conclura en citant ce qu’en pensait un parlementaire britannique il y a quelque 250 ans :

The public opinion, no doubt, merits our attention; and, when it appears to be well-grounded, it is unpardonable to treat it with neglect. But when little arts are used to influence their judgment; when their understandings are perverted by specious eloquence; when they are bewildered in the flowery fields of metaphor; when they are foolishly captivated with the daisies of rhetoric; when millions echo the fantastic notions of one man; when millions are prepared to espouse the chimerical projects of a vain-glorious schemer— then, Sir, I cannot forbear pitying the public delusion; and then to disregard popular clamour, becomes a point of justice to the people.

[Débat à la Chambre des communes du Royaume Uni sur une proposition de loi déposée par George Grenville le 24 janvier 1758] The history, debates and proceedings of both Houses of Parliament of Great Britain from the year 1743 to the year 1774, vol. VII, p. 459. London, 1792.

14 janvier 2011

Quelques fuites

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique — Miklos @ 23:50

14 janvier 2011, 18h37. Après une nouvelle journée d’émeutes, le président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali a quitté le pays, vendredi, selon des sources proches du gouvernement. (Le Monde)

7 avril 2010. Les dirigeants de l’opposition au Kirghizistan ont annoncé mercredi la chute du gouvernement, après de violents affrontements entre police et opposants qui ont fait des dizaines de morts et provoqué la fuite du président de ce pays d’Asie centrale, Kourmanbek Bakiev. (cyberpresse.ca)

29 février 2004. (…) le président [haïtien] Jean-Bertrand Aristide s’est enfui vers Bangui, la capitale de la République Centrafricaine, une fois que les bandes militaires, dont une partie l’avait soutenue autrefois, l’eurent chassé du sol haïtien. (Thomas Edeling, Rene Despestre et l’histoire haïtienne, Grin Verlag, 2004)

17 octobre 2003. Fuite du président [bolivien] Gonzalo Sanchez de Lozada aux USA suite à une rébellion populaire. (Histoire Bolivie, Easy Voyage).

24 décembre 1999. Informé de la désertion de ses gardes, [le président ivoirien Henri Konan] Bédié fut frappé d’une intense panique et enjoignit [au Général] Tanny de l’emmener chez l’Ambassadeur de France. À peine Tanny eut-il arrêté sa voiture devant la résidence du diplomate, Bédié bondit s’y réfugier, laissant Tanny au milieu de la rue. Dans sa précipitation, il oublia son épouse (…). (Le Toubabou [pseudonyme de Claude Garrier], Le millefeuille ivoirien : un héritage de contraintes, L’Harmattan, 2005)

2 janvier 1992. À partir du 22 décembre [1991], l’ancienne garde nationale attaque le palais du parlement où le président [georgien Zviad Gamsakhourdia] s’est réfugié, et l’opposition annonce la prise du pouvoir par un conseil militaire le 2 janvier. Dans la nuit du 5 au 6, le président s’enfuit. (Le Soir, 6/1/1994)

2 décembre 1990. Le Tchad est une région d’incertitudes depuis plus de trente années (…). L’aventure commencée par M. Idriss Deby le 2 avril 1989, lui qui était l’ancien chef d’État-major du Président Hissène Habré s’est achevée le 2 décembre dernier par la prise de N’Djamena, et la fuite du président Hissène Habré qui s’est réfugié au Cameroun. (La politique étrangère de la France. Textes et documents, Ministère des affaires étrangères, 1990).

7 février 1986. Il [le président haïtien Jean-Claude Duvalier, « Bébé Doc »] s’enfuit avec les économies de la famille (estimées à près de 120 millions de dollars) et est accueilli de façon non officielle par la France, où les autorités affirment avoir « perdu sa trace ». (Pascal Varejka, in Patrick Boman et al., Le Guide suprême. Petit dictionnaire des dictateurs. Ginkgo Éditeur, 2008)

12 avril 1979. Kampala tombe, et Amin s’enfuit, d’abord en Libye, puis en Irak et finalement en Arabie Saoudite. (L’Express international)

16 janvier 1979. Des émeutes embrasent l’Iran pendant l’été 1978. Face à la montée de la contestation, le Shah quitte le pays le 16 janvier 1979 (…). (Eric Nguyen, La politique étrangère des Etats-Unis depuis 1945, Studyrama, 2004).

29 mai 1968. Un demi-million de manifestants défilent à Paris. Le général de Gaulle disparaît durant quelques heures, provoquant de vives inquiétudes dans son camp. (Bernard Grand, Mai-68. Les tracts de la révolte, 2008).

31 décembre 1958. Dans la nuit du nouvel an 1959, tout bascule. Les guerilleros qui ont pris les armes contre le régime corrompu de Fulgencio Batista sont aux portes de la capitale, et le Président s’enfuit dans son avion personnel. (François-Xavier Gomez, in La Ceiba y la Palma Real)

15 août 1953. Un peu plus tard, survient le coup d’État manqué du roi. Il signe la lettre de révocation de son Premier ministre (…). Ce papier n’a aucune valeur (…). Le Shah s’enfuit aussitôt après son échec, le 15 août 1953, via Bagdad à Rome. (Shirïne Samii, Sous le règne du Shah. Récit, L’Harmattan, 2005)

1er août 1830. Lundi 26 juillet deux ordonnances signées de Charles X et de sept ministres violaient la Charte, nous arrachaient la liberté de la presse, rayaient d’un trait de plume la liberté électorale ; et le 1er août Charles X et les ministres étaient en fuite. (L. Véron, « Paris. Les 26, 27, 28 et 29 juillet. », in Revue de Paris, 1830)

19 mars 1814. Les troupes de Paris ne respondent point au cri de Vive le roi ! Louis XVIII comprend leur silence, et cédant à la nécessité, il quitte son palais dans la nuit du 19 au 20 mars ; il se rend à Lille, puis à Gand, où M. de Talleyrand ne tarde pas à le rejoindre, et où le suivent, avec ses fidèles serviteurs, tous ceux qui déguisent leur prudence sous l’apparence du dévouement. (M. F.-A. Mignet, Histoire de la révolution française depuis 1789 jusqu’en 1814, augmentée de l’histoire de la Restauration jusqu’à l’avènement de Louis-Philippe Ier par M. Émile de Bonnechose, Bruxelles et Liège, 1838.)

20 juin 1791. La fuite du Roi Louix XVI et de sa famille, accompagnés de quelques serviteurs courageux et fidèles, est l’un des événements les plus considérables et les plus dramatiques de la Révolution. (Eugène Bimbenet, Fuite de Louix XVI à Varennes, d’après les documents judiciaires et administratifs déposés au greffe de la haute cour nationale établie à Orléans, 1868.)

5 janvier 1689. Vous allez voir, par la nouvelle d’aujourd’hui, comme le roi d’Angleterre [Jacques II] s’est sauvé de Londres, apparemment par la bonne volonté du prince d’Orange. (Madame de Sévigné)

2 janvier 2011

Life in Hell: et c’est reparti pour un tour

Classé dans : Actualité, Cuisine, Peinture, dessin, Économie — Miklos @ 14:57

À l’occasion du nouvel an, Akbar reçoit de son employeur le chèque-cadeau « qui emballe tout le monde » et qui est « utilisable dans plus de 40 000 points de vente en France ». Chouette ! se dit Akbar qui retrouve celui de l’année passée valable encore aujourd’hui dernier carat, avec les deux je vais pouvoir m’acheter les titres de Zweig qui me manquent (Akbar se demande si S/Z continue à en écrire, parce que chaque fois il en trouve qu’il n’a pas lus), le cinquième volume des aventures du Chat et du Rabbin de Sfar (malgré les objections de Doudoune et les curieuses imprécisions dans les détails couleurs locales qui émaillent ces bédés), la Conversation de Bolzano de Márai pour Jeff (qui devrait apprécier)… Il s’en pourlèche les neurones d’avance, il se sent déjà emballé avant même que ces livres ne le soient.

Il consulte la liste des enseignes censées honorer ce chèque pour « pouvoir succomber à la tentation » (c’est la seule chose à laquelle il ne peut résister, opine-t-il avec une pensée émue pour Oscar Wilde) afin d’y trouver un bon libraire. Au premier coup d’œil, il n’en voit pas. Il cherche alors les grands magasins qu’il fréquente, du genre BHV, FNAC ou Amazon : ils n’y figurent pas. Il scrute cette liste nom par nom et découvre enfin qu’il lui faut regarder dans la rubrique « fournitures scolaires/papeterie ». Ah, c’est ce genre de librairies avec lesquels ils ont fait affaire, se dit Akbar, dubitatif. Il y trouve une papeterie proche de chez lui, c’est vrai qu’on pouvait y trouver quelques livres (best sellers et autres favoris des ménagères de 50 ans ou plus) mais elle a fermé boutique depuis plusieurs années. Ça fait déjà 39 999 points de vente et pas comme annoncé, constate Akbar. Les trois ou quatre autres librairies indiquées pour Paris se trouvent à l’autre bout de la ville et aucune ne l’attire, surtout en cette journée d’embouteillages monstres préfigurant ceux du réveillon.

Il finit par décider de s’acheter des péniches (il chausse du 45 fillette) chez la seule enseigne qui convienne à ses trottignolles avant qu’il n’ait à se la jouer comtesse aux pieds nus. Il n’y a que deux adresses à Paris, l’une non loin de chez lui. Il s’y rend. Après avoir longuement fait son choix, il s’entend dire que « désolés ! nous n’acceptons pas ces chèques-cadeau, ça n’a jamais été le cas, ils mettent notre nom sur leurs listes depuis plusieurs années pour que nos clients fassent pression sur nous pour qu’on s’y joigne, mais nous on ne veut pas ».

Dépité, Akbar se rend chez Colomba pour y grignoter une endive nature. Elle lui demande ce qu’il fait ce soir-là. Rien, répond Akbar. Elle lui dit alors qu’elle est invitée à une soirée, il n’a qu’à venir avec elle. Non merci, réplique-t-il, il n’a pas envie de se retrouver en terrain inconnu. Elle insiste affectueusement, il résiste amicalement. Ayant terminé de déguster son chicon, il s’en va.

Sur ces entrefaites, Jeff appelle Akbar, et lui annonce que la soirée à laquelle il comptait se rendre est tombée à l’eau et lui propose de dîner ensemble. Volontiers, rétorque Akbar. Le téléphone aussitôt raccroché (façon de parler, les portables n’ont pas de crochet, mais c’est vrai qu’on y est accro), voilà que Colomba l’appelle pour lui annoncer que tout compte fait, elle préfère dîner avec lui à aller seule à sa soirée ; il lui raconte alors qu’il vient d’accepter une invitation de Jeff, et que ça leur ferait plaisir qu’elle se joigne à eux. Colomba répond que ce n’était que pour qu’Akbar ne soit pas seul (quelle âme de nounou ! se dit Akbar de sa grande amie) et que puisque c’est maintenant le cas, elle se résout à se rendre seule à son réveillon.

Akbar arrive chez Jeff. On va où ? lui demande ce dernier. Où tu veux, répond l’intéressé. Jeff, qui connaît les goûts d’Akbar dans ce domaine, propose des fondues. C’est de saison, dit Akbar en se pourléchant cette fois les lèvres. Ils appellent tous les restos savoyards qui se trouvent à un kilomètre à la ronde : pas de réponse. On va où ? redemande Jeff. Où tu veux, rerépond Akbar. Et Jeff, animé d’une intention encore plus qu’altruiste, suggère de manger indien, lui qui n’aime pas épicé, mais pas du tout. Épluchant l’internet, ils trouvent des recommandations quasi unanimes pour un établissement situé au cœur d’un des quartiers indiens de la capitale, non, pas dans le passage Brady qui semble déconsidéré.

C’est un petit restaurant, « 100% pure (sic) végétarien spécialitées (sic) indienne (sic) ». Bien chauffé (c’est appréciable, par ce temps), propre (c’est appréciable, pour le quartier) et occupé principalement par des clients qui semblent avoir des racines dans le sous-continent en question et de quelques baba-cools euro­péens post-68 habillés et enturbannés en drap de lit et discutant ésotérisme, il ne semble pas être un piège à touristes en mal d’exotisme et ne marque aucunement le réveillon (ce qui est particulièrement appréciable). Les prix exceptionnellement modiques de la carte les inquiètent : des entrées à 3 €, des plats à 7 €, et un menu entrée–plat–dessert–boisson à 13 €.

Quelque peu paumés par la nomenclature qui n’est ni traduite ni expliquée dans la version papier du menu (Akbar se demande pourquoi un poori sup est moins cher qu’un poori normale qui est au même prix qu’un chola poori, « sup » ne veut donc pas dire « supérieur » ? et « poori » sonne d’ailleurs d’une façon inquiétante à des oreilles françaises sauf quand il s’agit de fromages), et nullement éclairés par la gentille serveuse dont le français approximatif ne permet pas d’élucider les termes mystérieux, ils se lancent et choisissent leurs menus à l’aveugle : lassi salé, dhal, curry de légumes à la noix de coco et kesari pour Akbar, beignets aux oignons, biryani (faute de comprendre ce que veut dire capatti, barotha, poori) et gulab jamoun pour Jeff (c’est très sucré, donne comme toute explication la serveuse), avec un lassi à la mangue. Et comme deux bons Français, ils demandent du pain, ce sera deux barotha fromage (heureusement qu’ils ont demandé à la serveuse, sinon ils prenaient des pooris).

La nourriture est fort savoureuse (et épicée, pour Jeff). Mais ce qu’ils n’avaient pas prévus, c’est qu’elle est très copieuse : un plat aurait sans doute suffi à leur faim. Mais que diable, c’est le réveillon ! Et s’ils sont malades, ce ne sera pas d’avoir trop bu, mais trop mangé. C’est ce que se dit Akbar en rentrant chez lui. Il prend deux Rennie, puis arrose cela d’un Coca aux supposées vertus digestives. Erreur fatale : la combinaison des deux le transforme en montgolfière et le fait passer par mille et une affres.

Et c’est ainsi que commence 2011.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

19 décembre 2010

L’inexorable marche de la pollution

Classé dans : Actualité, Photographie, Société — Miklos @ 23:58

« Produire toujours plus, consommer toujours plus et… jeter dans les mêmes proportions : la pernicieuse règle de trois de notre société dite “avancée”. Mais ce qui avance surtout, de façon inexorable et vertigineuse, c’est l’emprise des déchets sur notre terre. » — Fabien Bonnet, « Le petit ambassadeur du tri à la pointe du combat », La Nouvelle République, 29/6/2010.

17 décembre 2010

Life in Hell: c’est le cas de le dire !

Classé dans : Actualité, Littérature, Musique, Théâtre — Miklos @ 3:30

« En l’an 1462, un certain Jean Faust, qui se disait citoyen de Mayence, vint à Paris et obtint une audience du roi Louis XI, auquel il fait un présent rare. Ce présent était une superbe Bible in-folio que ledit Faust affirmait avoir copiée et écrite toute entière de sa propre main… » — François-Victor Hugo, introduction à sa traduction du Faust de Christophe Marlowe, Paris, 1858.

Akbar aime Faust. Pour les esprits mal tournés, il précise que c’est Faust qu’il adore. Il l’a découvert enfant à l’opéra dans l’œuvre de Gounod. Depuis, la magie de l’œuvre – ou du moins de certains de ses passages les plus mémorables – ne s’estompe pas (contrairement à celle de Fantasia qu’il a vu une fois de trop), c’est « un rêve charmant qui n’a de cesse de l’éblouir », à l’instar de Victoria de los Angeles dans L’air des bijoux si magistralement repris par la sublime Bianca Castafiore, ou du Salut ! demeure chaste et pure que chante Nicolai Gedda avec des intentions qui n’ont rien de chaste ni de pur à l’égard de l’âme innocente et divine qui y est présente.

Car c’est justement de magie qu’il s’agit (comme d’ailleurs dans Fantasia) : Faust est avide d’en connaître tous les secrets pour les pouvoirs illimités qu’elle lui accordera, et au diable son âme (c’est le cas de le dire, opine Akbar) : le hic et nunc compte plus que le futur lointain même s’il sera l’objet d’un réchauffement infernal. En ce sens Faust est bien inscrit dans la modernité. Mais en sus, ce n’est pas un savant : c’est un savant fou.

Le personnage à l’origine de la légende a vécu en Allemagne au XVe siècle. Il commence par étudier la théologie – pour percer le secret des dieux ? – puis la médecine – le secret des corps vivants – et enfin l’astrologie – le secret du futur, de la vie éternelle, de la victoire sur la mort. L’homme veut savoir. Or depuis la scène symbolique de « l’arbre de science de bien et mal » (dans la traduction que donne Castellion de la Genèse), on sait que le savoir se paie parfois très cher : comme le dit l’Ecclésiaste, « car tant de sagesse, tant de chagrin : et qui plus apprend, plus se tourmente ».

Il semblerait que le principal tour de magie de ce Faust-là ait été la production d’exemplaires identiques de cette Bible (aurait-il utilisé de procédés d’imprimerie, connue d’ailleurs avant son inventeur officiel), avec lesquels il inonde le marché parisien : emprisonné et condamné à être brûlé comme magicien à Paris, il s’en échappe. À Mayence où il fabrique ces ouvrages et continue à les diffuser, il met en péril le monopole des moines : ceux-ci ameutent le peuple qui prend d’assaut la maison du magicien en 1462. Mais il persiste et signe avec d’autres livres, profanes cette fois. De retour à Paris, il y est rattrapé par la peste (le Ciel a le bras long) et disparaît sans laisser de traces en 1466.1

Deux cents ans avant Goethe en 1806, Christopher Marlowe donne sa version de la légende. C’est celle à laquelle Jeff et Akbar assistent au Théâtre de la Ville. Les notes de programme du metteur en scène Victor Gauthier-Martin font ressortir cet aspect toujours actuel de l’emballement du progrès qu’il décèle dans cette pièce écrite il y a quatre siècles. Jeff et Akbar se frottent les mains : ça promet.

Mais dès le lever de rideau… En fait il n’y a pas de rideau, on aperçoit sur scène une estrade sur laquelle est placé un fauteuil de dentiste, et, à l’arrière, des habits accrochés à des cintres (Akbar, qui avait déposé son manteau au vestiaire, ne se souvenait pas d’y être passé), quelques écrans d’ordinateur… ça fait très grunge, ça sent le roussi. Dès l’entrée de Faust, Akbar devine le pire : l’homme, jeune, en jeans, se démène sur scène avec des gestes vulgaires hors de propos (si c’est dû à de la pédiculose inguinale, ça se traite), et il en sera de même avec les autres protagonistes. Le théâtre élisabéthain n’était pas prude, bien au contraire, et les allusions plus ou moins graveleuses ne devaient de manquer de faire rire de bon cœur le public : mais ici, dans la mise en scène, aucune finesse, aucun humour, c’est lourd, ça tombe à plat et ça écrase le pied. Jeff et Akbar ne prennent pas les leurs.

Puis ils voient les autres personnages. Ça craint : les rôles des deux amis de Faust, Valdès et Cornélius, sont tenus par deux femmes (ça se faisait à l’époque, mais pourquoi maintenant, pour souligner le côté féminin de l’homme… ?), tandis que celui de Méphistophélès, « l’esprit serviteur de Faust », nécessite ce soir un homme et une femme (comme ça le metteur en scène ne peut être accusé de sexisme, se dit Akbar) qui se contorsionnent sous l’estrade éclairée de rouge néon (ça doit signaler l’anti-chambre de l’enfer ou alors une boîte de nuit dans un quartier chaud, pense Jeff). La scène de la signature du pacte diabolique de Faust fait appel à des grands écrans pour montrer la trace sanguinolente de la transfusion effectuée sur scène à l’aide de seringues et de tuyaux.

Mais ce n’est même pas gore. On dirait une pâle tentative d’imitation du style d’une bande dessinée genre Fluide glacial, mais ça tombe à plat. Le comble du ridicule est l’apparition de Belzébuth en vieux et gros rockeur (aucun rapport avec l’actualité people) torse nu poilu avec du cuir et d’autres atours.

Akbar et Jeff se lèvent comme un seul homme et quittent la salle sans déranger personne : le bruit sur scène est tellement fort… Ils n’assisteront pas à la scène où Faust donne un soufflet au Pape (Akbar aurait été curieux de savoir s’il était représenté ici sous les traits d’une Sœur de la Perpétuelle Indulgence, par exemple), ni à la mort du pécheur, tant pis.

Au vestiaire, le vrai pas celui sur la scène, on leur dit qu’ils sont loin d’être les seuls à partir, c’est une hécatombe jamais vue.

Il n’y avait donc pas que Faust en enfer, il y avait aussi une bonne partie du public, mais eux ont pu y réchapper et nous aussi, se consolent Jeff et Akbar.

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1 Source : l’introduction de François-Victor Hugo.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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