Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 mai 2014

Question de vocabulaire


Cliquer pour agrandir.

Voici comment s’exprime la presse – titres et premiers mots des articles respectifs – à propos des bouleversements au musée Picasso, qui, d’ailleurs, n’ont rien de récents, puisque la crise, affectant autant le projet de réouverture tant retardé que l’atmosphère sociale exécrable, était connue depuis 2012.

Tournures actives ou passives, sujet explicite (le ministère, la ministre, la directrice…) ou indéfini (il est mis un terme), verbes choisis (débarquer, démettre, écarter, écourter le mandat, limoger, mettre fin au mandat – voire finalement mettre fin , mettre un terme au mandat, perdre la partie, perdre la présidence, relever de ses fonctions, remercier, révoquer – il ne manque que virer), on appréciera (Le Figaro se distingue par trois versions différentes, Le Nouvel Observateur par deux). Il aurait été intéressant de connaître la source de l’information (AFP, AP, Reuters ?) pour voir à quel point les rédactions ont fait preuve d’imagination ou non.

Sur le fond, on peut se demander pourquoi le ministère de tutelle a attendu jusqu’à maintenant pour mettre les pieds dans le plat après de longs atermoiements : ne serait-ce qu’une affaire de gros sous (que la dite directrice avait su faire rapporter par son Picasso Tour international pour financer le projet de rénovation, qui, soit dit en passant, est passé de 35 à 52 millions, et a pris un retard consi­dérable), finalement ? Ou (ex) soutiens du côté du Palais ?

La directrice du Musée Picasso écartée au nom de « l’apaisement » (Boursorama, 13/5/2014)

La directrice du Musée Picasso, à Paris, a été révoquée mardi par le ministère de la Culture, une décision rarissime censée mettre fin à un feuilleton de quelque cinq années où les péripéties d’une rénovation contestée l’ont disputé aux attaques contre une figure controversée du monde des arts.

Musée Picasso : Anne Baldassari débarquée (Europe 1, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin au mandat de la directrice, contestée pour sa gestion de l’établissement.

Musée Picasso : Anne Baldassari perd la partie (Le Figaro, 13/5/2014)

Après des mois de bras de fer, le ministère de la Culture a limogé la présidente de l’établissement. (sous-titre de la photo)

Après plusieurs mois de crise et de tensions, le ministère de la Culture a mis fin mardi au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du Musée Picasso.

Anne Baldassari perd la présidence du Musée Picasso

Anne Baldassari perd la présidence du Musée Picasso (Le Figaro, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a écourté le mandat de la présidente du musée en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement.

La présidente du musée Picasso Anne Baldassari, débarquée par le ministère de la Culture (Le Figaro, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement, a-t-il annoncé aujourd’hui dans un communiqué.

Anne Baldassari débarquée du musée Picasso (Libération, 13/5/2014)

La ministre de la Culture a démis ce mardi de ses fonctions la présidente de l’établissement, contestée en interne pour sa gestion et son autoritarisme alors que la réouverture du musée a encore été repoussée.

Un petit Guernica à la direction du musée Picasso

En débarquant Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, met sur la place publique une crise qui écorne l’image du gouvernement et hypothèque l’avenir d’un établissement public de premier ordre. (sous-titre de l’article)

La présidente du musée Picasso, Anne Baldassari, a été relevée de ses fonctions ce matin par la ministre de la culture, Aurélie Filippetti.

Fin de mandat pour Anne Baldassari, présidente du Musée Picasso (Le Monde, 13/5/2014)

Le ministère de la culture a finalement mis fin au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, en raison du « climat de travail extrêmement dégradé » dans l’établissement, a-t-il annoncé mardi dans un communiqué.

Musée Picasso : Filippetti met fin au mandat de la présidente (Le Nouvel Observateur, 13/5/2014)

Anne Baldassari a été démise de ses fonctions par la ministre de la Culture. (sous-titre de la photo)

En début d’après-midi le ministère de la Culture et de la communication a publié un communiqué annonçant que, tenant compte des conclusions du rapport de l’Igac (Inspection générale des affaires culturelles) faisant apparaître « un climat de travail extrêmement dégradé, une profonde souffrance au travail, et une atmosphère anxiogène mettant en danger les agents », il est « mis un terme au mandat d’Anne Baldassari, la présidente de ce musée ».

Musée Picasso: la présidente Anne Baldassari limogée (Le Nouvel Observateur, 13/5/2014)

La présidente du musée Picasso à Paris, Anne Baldassari, a été limogée mardi en raison du climat social très dégradé qui régnait dans l’établissement fermé depuis cinq ans pour travaux.

Musée Picasso : la présidente remerciée par Aurélie Filippetti (Le Parisien, 13/5/2014)

Le ministère de la Culture a mis fin ce mardi au mandat d’Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso.

Anne Baldassari, présidente du musée Picasso, démise de ses fonctions (Télérama, 13/5/2014)

Pour répondre à la crise qui secoue actuellement le musée Picasso dont la réouverture, prévue en juin, a été repoussée au mois de septembre, la ministre de la Culture et de la Communication, a décidé de mettre un terme au mandat d’Anne Baldassari la présidente dudit musée.

3 mai 2014

En un clic, la réponse ! Oui, mais laquelle ?

Classé dans : Actualité, Musique, Médias, Sciences, techniques — Miklos @ 0:49

Radio Classique rediffuse en ce moment l’émission Passion classique dont l’invitée est la soprano française Annick Massis. On avoue : on ne la connaissait pas. Et lorsqu’on ne connaît pas, que fait-on ? On interroge l’oracle du numérique, surtout lorsqu’on s’aperçoit que les choix musicaux de l’artiste correspondent aux siens propres – Joan Sutherland, Arthur Rubinstein… Et la toute première réponse qu’il donne, comme on le voit ci-dessus, ne manque d’interloquer : elle est née deux ans avant sa date de naissance.

On clique sur le lien menant vers l’encyclopédie numérique universelle que cite l’oracle. Il y est bien écrit :

ce que confirme la version polonaise de la dite encyclopédie. On décide alors de consulter sa version anglaise, et voici ce qu’elle affirme :

ce qui correspond d’ailleurs à sa version espagnole. Sans entrer dans des considérations géopolitiques sur les alliances entre ces puissances du temps de Louis XIV, on peut comprendre que l’oracle en ait perdu son latin. Et d’ailleurs, ma mère m’avait dit qu’il n’était pas poli de demander l’âge des dames.

Quant à Radio Classique, ils auraient mieux fait de ne pas passer l’extrait où elle chantait : on a déchanté.

26 mars 2014

Quand ActuaLitté rature

Classé dans : Actualité, Livre, Médias — Miklos @ 12:45


Les bibliothèques d’Érik Desmazières

« Table ronde autours du PNB en Europe », « elle date ddu projet Gutenberg », « le rôle social de l’“e-bibliothèqe” », « Tout  ce que nous faisons à la librairie » (il s’agit évidemment de « bibliothèque », faux ami notoire), « Ll’idée de la bibliothèque virtuelle », « fichiers chronodégradable », « …pourquoi un ebook peut-être indisponible à un moment », « la bibliothèque de Grenoble a ainsi pu apprendre à maîtriser les outils numériques, tester les réactions des inscrits, voir les demandes », « la même signifation sociale », « les bibliothèques le plus ouvertes possible ».

Voici une sélection de phrases d’un article du site ActuaLitté – les univers du livre qui vise à rapporter le contenu d’une table ronde consacrée au prêt de livres numériques en bibliothèque, et qui s’était tenue en début de semaine au Salon du livre. Ce texte ne se contente pas de bafouer l’orthographe et la syntaxe – un comble, vous l’avouerez, dans le contexte du livre et de la lecture –, il en transforme aussi les faits. Voici quelques mises au point.

 « Le Centre National du livre a organisé une table ronde réunissant trois femmes ».

Non, c’est le service du livre et de la lecture au ministère de la culture qui l’a organisée, en réunissant quatre personnes, dont une n’était pas une femme (je peux en témoigner personnellement).

 « L’idée n’est pas jeune. Les intervenants ont rappelé qu’elle date ddu [sic] projet Gutenberg lancé à l’initiative de Michael Hart en 1971 ».

La confusion entre « livre électronique », « bibliothèque numérique », « prêt électronique de livres » est totale… L’intervenant, moi en l’occurrence, a dit en l’espèce que :

- le livre numérique, inventé vers 1949, existe de façon exploitable depuis le début des années 1960 ;

- la première bibliothèque numérique apparaît sans doute avec le projet Gutenberg qui démarre en 1971 ;

- le prêt de documents électroniques commence avec l’apparition du disque compact dans les années 1980 ;

- et enfin, le prêt en ligne de documents numériques (musicaux) démarre, lui, en 2003 au Danemark.

 Le journaliste cite Madame Andrea Krieg, qu’il intitule « directrice de la bibliothèque Karlsruhe en Allemagne », et lui fait dire : « Nous proposons maintenant 350 000 titres différents. Ils sont consultables sur tout type de support, ordinateurs, tablette ou smartphone, et sont chronodégradables. »

D’abord, il ne s’agit pas d’une quelconque bibliothèque nommée Karlsruhe, mais de la bibliothèque d’État de Karlsruhe (c’est un peu comme s’il appelait notre BnF « la bibliothèque Paris »).

Ensuite, là aussi confusion totale (et données erronées) entre la taille du fonds physique de la bibliothèque – 311 942 documents – et son fonds numérique disponible en ligne – 7204 documents.

 La relation que le journaliste fait de l’intervention de Madame Fiona Marriott de Luton Culture est aussi plus qu’approximative : elle ne mentionne pas qu’il s’agit d’un organisme à but non lucratif et d’utilité publique (en anglais, « registered charity ») récemment créé (en 2008), plutôt qu’un organisme d’État, à la différence des deux autres bibliothèques représentées ici.

Ensuite, l’article ne dit pas – information centrale, pour ce débat – que le fonds numérique (comparable en volume avec celui de Karlsruhe) est fourni par OverDrive, société américaine qui détient d’ailleurs quasiment le monopole du prêt électronique d’ouvrages aux États-Unis et dont l’offre ne correspond pas toujours aux besoins de bibliothèques britanniques.

Enfin, les problèmes avec Penguin ont commencé bien plus tard, quand OverDrive a fait affaire avec Amazon et permis le télé­char­gement d’ouvrages sur le Kindle, ce qui a causé le retrait de l’éditeur de son offre dans OverDrive en 2011 (et son retour en septembre 2013).

 En ce qui concerne la bibliothèque de Grenoble, aucune mention de Numilog, fournisseur d’un petit fonds de livres électroniques à cette bibliothèque municipale depuis 2005, puis les raisons de la réorientation vers le projet PNB passées sous silence. À ce propos, le journaliste semble confondre l’acronyme de ce projet – un nom propre, donc – avec l’expression « prêt numérique en bibliothèque » en tant que nom commun, qui décrit ces nouvelles modalités de circulation.

Enfin, il prétend que cette bibliothèque « désirait construire sa propre interface numérique » (mes italiques), ce qui est une incompréhensible incompréhension… : à ma question, Madame Brigant avait expliqué (en français, elle) que PNB, à l’encontre par exemple de la solution OverDrive, ne fournissait pas d’interface à ses services mais des APIs (méthodes de connexion informatiques) ce qui nécessitait ce développement.

Je ne peux qu’espérer que le reste du public de la table ronde aura compris, lui.

28 février 2014

Merci pour la langouste !

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Musique, Médias — Miklos @ 21:27


Xavier Sager (1881-1969) : Merci pour la langouste.
Cliquer pour une première explication…

«— Quelle langouste ? Où as-tu vu une langouste ? Qu’est-ce que c’est encore que cette langouste ?…

Cela avait échappé à Fanette ; dans le grand salon de Plainval, appuyée contre la vitre, à regarder la pluie tomber — et ce qu’elle tombait, la pluie, depuis le matin, une de ces pluies d’orage, lourdes et persistantes, qui semblent inventées tout exprès pour dégoûter les gens de la campagne, et qui tambourinent la rentrée, comme un vrai tambour de collège — Fanette venait de s’écrier tout à coup, fort inconsidérément, certes, devant une reprise soudaine et plus violente encore de la rafale et du vent en tempête, Fanette venait de s’écrier : « Merci pour la langouste !… » sans songer que sa tante était là, qui travaillait auprès d’elle à ses fameux tricots de laine grise pour les enfants pauvres…

Fanette a eu beau expliquer, en s’excusant, que cela ne voulait absolument rien dire, que c’était une de ces expressions vides de sens que l’on s’en va répétant sans savoir pourquoi :

— Une jeune fille bien élevée doit toujours savoir ce qu’elle dit et peser ses paroles !… a déclaré sèchement la tante de Valentine.

Et ombrageuse et soupçonneuse, « Mademoiselle » s’est replongée dans son tricotage, mais sa pensée demeurait ailleurs : l’« explication » de Fanette ne la satisfait pas, on ne lui enlèvera pas de l’idée que cette mystérieuse langouste doit cacher encore quelque impertinence — mais pourquoi une langouste et quelle langouste ?…

Cependant l’heure du déjeuner approchait. « Mademoiselle » est allée faire son tour aux cuisines, car elle se flatte d’avoir l’œil à tout et de conserver le culte et le souci de ses devoirs de maîtresse de maison. Et voilà qu’elle a poussé la porte de l’office, juste à temps pour surprendre Célina, la femme de chambre de sa nièce, qui répliquait vertement au chauffeur — quoi encore, je vous le donne en mille :

— Merci pour la langouste !…

Cette fois, cela devenait grave ; sans une observation, très digne, Mademoiselle a refermé la porte, rebroussé chemin et est montée tout droit, dans la bibliothèque où le père de Valentine, chaque matin, a accoutumé de lire ses journaux en dégustant une première pipe :

— Vous êtes là, Adolphe, je ne vous dérange pas ?..

On dérange toujours le père de Valentine, quand il fume sa pipe ; mais, évidemment, pour que Mademoiselle se soit risquée à le « relancer » jusque-là, il faut qu’il se passe quelque chose de grave ; d’ailleurs, la physionomie bouleversée de Mademoiselle indique assez que quelque chose de grave se passe, en effet, et c’est d’une voix dont elle a peine à comprimer toute l’émotion qu’elle a demandé :

— Dites-moi, Adolphe, très sérieusement, êtes-vous au courant d’une certaine histoire de langouste, à laquelle tout le monde, ici, affecte de faire des allusions devant moi, et sur laquelle tout le monde, même les domestiques, semble renseigné, excepté moi ?…

— Qu’est-ce que vous me chantez, ma bonne amie, avec votre langouste, et votre histoire de langouste ?

Et le père de Valentine, parce que, sans doute, à la lettre, « les bras lui en tombaient », a posé sa pipe sur la table, pour que la pipe, du moins, ne tombât point… Mademoiselle avait repris sa mine pincée :

— Enfin, vous n’allez pas prétendre comme votre fille que « Merci pour la langouste !… » cela ne signifie rien, cela ne fait allusion à rien ?…

Mais le père de Valentine a éclaté de rire et, plein de bonhomie :

— Eh bien ! ma bonne amie, si c’est tout ce qui vous préoccupe, merci pour la langouste et allons déjeuner !…

Cependant, à peine assise .dans la salle à manger, une nouvelle angoisse attendait Mademoiselle ; c’est un télégramme qu’on venait d’apporter, et vous savez que la tante et la nièce, par une touchante tradition de famille, ont toutes les deux le même prénom — ce prénom de Valentine, que Valentine junior a trouvé le moyen de transformer en « Fanette » — « parce que, Valentine, n’est-ce pas, ça fait songer tout de suite à térébenthine et à valétudinaire…. »

Le télégramme était pour la nièce, mais, naturellement, on l’a remis d’abord à la tante, et c’est elle qui a déchiffré la phrase sibylline qu’il contenait, sans plus ;

« Merci pour la langouste ! »

— Oh ! pardon, ma tante !… Je parie que c’est une plaisanterie à mon adresse, du jeune Laussel !… Dis donc, papa, il se forme, le jeune Laussel, il se débrouille !…

— Oui, c’est une éducation qui te fait honneur. À la rentrée, je te donnerai une classe d’auditeurs à la Cour des Comptes !…

Mademoiselle juge, à l’ordinaire, déplorables et profondément déplacés ces badinages entre le père et la fille.

Mais, aujourd’hui, elle est toute à la langouste : pourquoi leur voisin, le jeune Laussel, exprime-t-il télégraphiquement ses remerciements d’une langouste, alors qu’après la battue de l’autre semaine, il avait remporté de Plainval, non pas une langouste, voyons, mais une bourriche de gibier !…

La dernière langouste qu’on a vue — et mangée — à Plainval, c’était vendredi dernier, dans l’envoi qu’avait fait le marchand de poissons de Boulogne, comme chaque vendredi…

Mademoiselle cherche vainement à se rappeler si cette langouste présentait quelque particularité extraordinaire : mais non, c’était une langouste comme toutes les autres langoustes et qu’on a mangée comme tant d’autres langoustes…

Et, pour un peu, Mademoiselle regretterait presque que le marchand de poissons de Boulogne n’ait pas, ce jour-là, manqué à ses engagements et trahi sa confiance, en expédiant une langouste détestable et sans fraîcheur : « Merci pour la langouste ! » emprunterait alors à cette circonstance fâcheuse, un sens ironique sans doute, mais un sens… .

Tout, plutôt que cette énigme, plutôt que ce mystère irritant !…

Après déjeuner, pour se changer les idées, Mademoiselle a décidé d’aller jusqu’au village porter, dans les familles auxquelles elle s’intéresse, les tricots de laine grise achevés dans la matinée ; car Mademoiselle fait du bien, ce n’est pas douteux; elle le fait peut-être avec quelque ostentation, et n’est pas indifférente à ce titre de « Providence de Plainval » qu’aux jours de grande cérémonie, M. le curé, en chaire, ne manque jamais à lui décerner : mais l’important n’est-il pas, moins de faire le bien simplement si possible, que, d’abord, on le fasse ?…

Sur le seuil de la pauvre maison où Mademoiselle s’est arrêtée avec Fanette, il y avait une ribambelle de jeunes polissons de deux à huit ans, dont les bonnes grosses joues témoignaient suffisamment et joyeusement que les pot-au-feu offerts chaque semaine par Mademoiselle sont d’une qualité efficace et qu’ils ne sont pas perdus.

— Qu’est-ce qu’on dit ? a demandé Fanette à l’un de ces mioches, à qui Mademoiselle venait d’essayer un de ses tricots pour aller à l’école — qu’est-ce qu’on dit ?

Et Fanette lui souffle gentiment :

— On dit… merci…

— Merci pour la langouste !… prononce une petite voix perçante et claire…

— Croyez-vous qu’il a « envoyé » ça, ma tante !… admire Fanette, d’abord un peu décontenancée, puis, tout de suite ravie ; et nous sommes à quatre-vingts kilomètres de Paris !… Mais on voit, au moins, que nos domestiques font bon ménage avec les gens du pays, et que ceux-ci s’instruisent à leur contact, et en profitent — même les enfants !…

Mais Mademoiselle l’a moins bien pris :

— On leur donne des pot-au-feu et ils réclament des langoustes !… Ils apprennent à leurs enfants à vous dire merci — ironiquement ! — pour la langouste, parce qu’on ne leur donne que du pot-au-feu !…

Et rouge elle-même comme une langouste — une langouste cuite, bien entendu ! — la tante de Valentine a entraîné sa nièce, loin des enfants tout penauds, qu’elle traitait maintenant de « graine de socialistes », »en répétant avec de grands gestes :

— Des langoustes, il leur faudrait des langoustes !… Quelle époque !…

Franc-Nohain, « Merci pour la langouste ! », in Les Vacances de Valentine, août-septembre 1913.

«C’est le petit jeu de cette fin de septembre. Les Parisiens qui se rencontrent, revenus à Paris trop tôt, et malgré eux, s’en amusent un moment.

— Merci pour la langouste.

On jette la phrase au moment où l’on quitte l’ami qu’on n’a pas vu depuis la fin de juillet, et qui a passé, bien sûr, quelque temps à la mer.

— Et puis… Merci pour la langouste.

En entendant ces mots, le remercié devient songeur : A-t-il vraiment envoyé une langouste ? Il ne s’en souvient pas… Peut-être, après tout… Ou bien, est-ce une ironie, un reproche ?… Avait-il promis d’adresser une langouste ?… A-t-il commis quelque impoli- tesse ?…

La plaisanterie déjà commence à être connue, mais la formule est bonne »et termine bien un entretien :

— Au revoir !… Merci pour la langouste.

Un bon titre de revue pour cet hiver.

Le Figaro, 26 septembre 1913.

«Vous recevez une carte postale : qu’y lisez-vous ? Un ami vous quitte : que vous dit-il en s’en allant ? On vous appelle au téléphone : que vous lance la voix lointaine ? Cette petite phrase :

— Merci pour la langouste !

C’est le cri du jour : ce sera même la plaisanterie de cet hiver.

Gavroches, académiciens, diplomates, petites femmes, gens du monde, citoyens conscients, nationalistes intégraux, radicaux, progressistes, blocards, papistes, nous nous dirons tous les uns aux autres, avec le même rire bon enfant :

— Merci pour la langouste !

La voilà bien, la vraie formule de la réconciliation nationale !… Car nous sommes tous égaux devant ces blagues parisiennes, que ce soit « As-tu vu la ferme ? », « Non, mais chez qui ? », « Et ta sœur ? », « Au revoir et merci ! » ou « En voulez-vous, des homards ? » — les crustacés inspirant décidément les inventeurs de locutions populaires.

Ces scies bien parisiennes ne sont d’ailleurs pas inutiles. Elles sont même assez précieuses. Grâce à elles, on peut refuser, s’esquiver, s’abstenir avec bonne humeur. Selon le ton, le geste, le sourire, elles ont mille significations différentes elles découragent le raseur, éloignent l’importun, déconcertent le mufle, piquent au vif l’indiscret ; elles ont remplacé la grossièreté du goujat autant que l’insolente pirouette du marquis… Et sans doute, si »M. Poincaré n’était point tenu à un langage plus sévère, il eût simplement dit au roi de Grèce :

— Merci pour la langouste ! — Clément Vautel.

Le Matin, 28 septembre 1913

«Diverses périodes de la bêtise parisienne qui, autant que l’esprit, court les rues de la capitale, ont été caractérisées par des scies dont on ignorera toujours l’origine : « As-tu vu Lambert ! En voulez-vous, des z’homards ! La ferme ! On dirait du veau ! » etc, etc.

Le trait de stupidité qui sévit en ce moment consiste à dire sans raison aucune, à quelqu’un qui ne s’y attend pas : « Merci pour la langouste. »

Quelle langouste ? Vous ne comprenez pas, puisque vous n’avez pas envoyé de langouste, et c’est votre »étonnement, qui donne du sel (du sel…pour la langouste !… charmant !) à cette idiote plaisanterie !!!

La Croix, 30 septembre 1913.

«On disait naguère quand on n’avait rien à se dire : « En voulez-vous des z’homards ? » — « T’en as un œil ! » — « La ferme ! » — « On dirait du veau ! » etc. Il parait qu’on dit maintenant : « Merci pour la langouste ! » »Pourquoi ? Nul ne le sait. Mais les mots n’ont pas besoin d’avoir de sens pour faire fortune. Celui-là est déjà riche.

Le Temps, 30 septembre 1913.

«À propos de cette scie stupide, un de nos confrères donne une explication qui a, au moins, le mérite d’être amusante :

« Une origine possible de Merci pour la langouste peut se trouver dans le goût particulier, et après tout compréhensible (en tant que goût), que les employés des diverses Compagnies de chemin» de fer professent pour ce crustacé. Combien de personnes habitant Paris ou ailleurs ont l’agréable surprise de se voir annoncer l’envoi d’une langouste par des amis en villégiature, et ensuite l’amère déception de recevoir un panier contenant des échantillons sans valeur, ou de ne rien recevoir du tout !… Une statistique qui serait établie par les Compagnie sur les réclamations annuelles issues de ces petits exercices de prestidigitation serait certainement impressionnante. »

De là les remerciements ironiques adresses »aux expéditeurs, qui n’en peuvent mais. Ainsi, « Merci pour la langouste » serait une scie montée par des cheminots humoristes et ceux-ci, du moins, ont des raisons pour la trouver drôle.

La Croix, 9 octobre 1913.

«À la Cigale. — « Merci pour la langouste ! »

Rarement on vit spectacle plus amusant que la nouvelle revue de la Cigale, Merci pour la langouste ! de MM. Lucien Boyer et Battaille-Henri. C’est une succession ininterrompue de scènes comiques au cours desquelles les actualités sont accommodées à la sauce la plus piquante. Aussi Tout-Paris défilera-t-il longtemps chez M. Raphaël Flateau pour applaudir cette revue, montée avec un art et un luxe qui ont fait l’admiration des spectateurs le soir de la première. D’un bout à l’autre de leurs dix-huit tableaux, MM. Lucien Bayer et Battaille-Henri ont dépensé l’esprit sans compter, comme des hommes qui en ont à revendre. Et M. Lucien Boyer ajoute ces largesses d’heureuses improvisations dans le rôle du compère, dont il a personnellement assumé la charge.

M. Raphaël Flateau ne pouvait donner à une telle revue une interprétation banale. Il a donc engagé pour la jouer de nombreuses étoiles. Citons notamment Mlle Jane Pierly, qui a pris une des meilleures places parmi les divettes contemporaines, grâce à un talent qui passe du tragique à la folle gaieté avec une souplesse vraiment remarquable ; l’inénarrable Lavigne, du Palais-Royal, dont les silhouettes forcent le rire la charmante danseuse Esmée, si délicieusement artiste et personnelle ; les comiques Milton, d’une rare originalité, dont les effets sont d’une incontestable puissance ; Fred Pascal, qui dit et danse avec un égal mérite ; Saidreau, Senga, Thomas ; la fine commère Maud Avril et cette exquise Renée Baltha, dont la jolie voix et le sourire si parisien répandent le charme et la gaieté. Complimentons aussi Léo Massart pour sa mise en scène, Eugénio pour ses danses, José pour sa musique.

La conclusion de tout cela, c’est que la Cigale tient avec Merci pour la langouste ! »un gros succès oui va récompenser bien des efforts vers ce but rarement atteint : amuser les gens qui passent et recommencer le lendemain !… — Addé.

Le Gaulois, 16 décembre 1913.

Scala, tous les soirs, Fragson. [Piano] A. Bord, Paris : [affiche] / [non identifié]«Fragson, dont les quotidiens nous annoncé, il y a quelques jours, la fin tragiqueIl est tué par son père le 30 décembre 1913, était l’auteur de la scie fameuse « Merci pour la langouste ! » Du moins, il l’a raconté dans un des derniers numéros du Miroir.

Un brasseur de Montmartre, se retirant des affaires, donnait à ses meilleurs habitués un dîner d’adieux :

« Ah ! ce souper ! Succulent, délicieux ! Le patron soupait chez le patron, il nous servit un de ces homards à l’américaine inoubliables. Il me semble que j’en mange encore !

« Comme je suis extrêmement poli, me trouvant en Angleterre à quelques jours de là, j’envoyai à notre hôte une carte postale de digestion. « Merci pour la langouste », écrivis-je simplement sur la partie de la carte réservée à la correspondance. Et le bon limonadier montra ma carte à tous les amis en leur demandant s’ils y comprenaient quelque chose.

— Ce Fragson me remercie pour une langouste, leur disait-il, et c’est un homard que je vous ai offert.

« C’est curieux, les gens veulent toujours faire une différence entre le homard et la langouste. Pour moi, c’est à peu de choses près la même chose, des bêtes rouges qui ressemblent à des écrevisses. Mais passons.

« On s’est alors moqué de moi pour mon ignorance en ichtyologie. Ils me montaient un bateau, je leur ai monté une scie. C’est une distraction que je m’offre ainsi de temps en temps. Jadis, j’ai lancé « Au revoir et merci » et, plus tard : « Le bonjour du chef de gare ». Cette fois, j’ai pris l’habitude de dire à tous les gens que je rencontrais : « Merci pour la langouste ». C’est très amusant : ils ne comprennent pas de quelle langouste il s’agit. Ils ont peur d’avoir fait une gaffe et ils prennent des mines impayables. C’est très commode aussi parce qu’avec une phrase toute faite comme celle-là, on n’a pas besoin de se creuser l’esprit pour mettre fin à une conversation, mais c’est très dangereux également, parce que certains se croient obligés de vous envoyer une langouste le lendemain. Ils pensent qu’on a employé une façon aussi adroite que détournée de solliciter un cadeau comestible et ils s’exécutent. »C’est ainsi qu’à l’heure présente, j’ai déjà reçu deux cent dix-sept langoustes. »

Le pauvre garçon, plein de belle humeur, était bien loin de croire sa fin si proche.

Le Journal d’Annonay, 14 janvier 1914.

«« Merci pour la langouste », disait un canulard qui commençait déjà à vieillir lors de la guerre de 1914-1918, »mais qui s’est perpétué longtemps encore dans les réunions électorales, sous forme d’interruption adressée par quelque assistant à celui des candidats dont il voulait flétrir les idées rétrogrades.

« La mer territoriale et le droit de pêche » par Francis Sauvage, avocat à la Cour d’appel de Paris, in Le Droit maritime français, vol. 15. 1963.


Air de la langouste atmosphérique

14 février 2014

Life in Hell : Akbar quitte ce Monde, ou, Comment la presse se tire une balle dans le pied

Classé dans : Actualité, Médias — Miklos @ 12:07

Voici le mail qu’Akbar vient de recevoir du Monde :

Nous vous informons qu’à compter du 10 mars 2014 le montant de votre abon­nement annuel à l’Édition abonnés [en ligne] passera à 119 €.

Or son montant actuel étant de 72 €, Akbar constate qu’il s’agit d’une augmentation de 65 %, sans un mot d’explication. L’augmentation précédente, en 2008, était de 22 %. Scandaleux, se dit-il in peto.

Lorsqu’Akbar leur écrit pour demander une explication, voilà qu’ils répondent qu’en fait « les renouvellements ultérieurs se feront pour des périodes de 12 mois au tarif de 179.90 € ». Un bref calcul mental à deux décimales lui fait conclure que l’augmentation n’est donc pas de 65 % mais de 149,86 %. Depuis 2004, le prix de l’abonnement numérique a plus que doublé, tandis que celui du quotidien papier n’est passé, sur la même période (en fait, depuis 2001), que de 1,20 € à 2,00 € (soit une augmen­tation de 67 %).

Akbar est outré. Vu en plus l’inanité du service Abonnés qui n’a jamais répondu aux mails qu’il leur avait envoyés lors de problèmes liés à son abonnement, sans compter les problèmes techniques récurrents qu’il a avec son blog y hébergé, il décide de consommer le divorce sur le champ. Or si Le Monde permet de s’abonner en ligne, la résiliation, elle, ne peut se faire que par courrier papier recommandé avec accusé de réception… Ni une ni deux, il prend sa plus belle plume, la plonge rageusement dans un encrier de vitriol, rédige la lettre de répudiation et se précipite pour la porter à la Poste.

Akbar se demande si ses tentatives personnelles de soutenir la presse sont irrémédiablement vouées à l’échec. Il achète toujours Libé en kiosque (il avait même essayé de s’abonner à sa version papier, mais raté !) ; or les récents événements qui secouent ce quotidien – votes de défiance, grève, démission du président de son directoire – n’augurent rien de bon. Avant, c’était le Herald Tribune qu’il favorisait, mais là aussi

Que reste-t-il ? Non, se dit-il, même si ce n’est que pour envelopper les fruits pour qu’ils mûrissent plus vite, il ne se résignera jamais à acheter Le Figaro. No pasaran !

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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