Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 juillet 2012

Bavarde, mijaurée, pimbêche ou bégueule ?

Classé dans : Langue, Littérature, Société, Théâtre — Miklos @ 8:32

Le monde est devenu, sans mentir, bien méchant.
J’ai vu que les procès ne donnaient point de peine ;
Six écus en gagnaient une demi-douzaine.
Mais aujourd’hui, je crois que tout mon bien entier
Ne me suffirait pas pour gager un portier.
Mais j’aperçois venir madame la comtesse
De Pimbêche. Elle vient pour affaire qui presse.

Jean Racine, Les Plaideurs, acte I sc. 6.

Les pimbêches doivent leur notoriété à la plus célèbre d’entre elles, comtesse de surcroît, qui, malgré son titre de noblesse, ne chôme pas : elle passe son temps à intenter des procès :

Monsieur, tous mes procès allaient être finis :
Il ne m’en restait plus que quatre ou cinq petits ;
L’un contre mon mari, l’autre contre mon père
Et contre mes enfants. Ah, Monsieur, la misère !
Je ne sais quel biais ils ont imaginé,
Ni tout ce qu’ils ont fait. Mais on leur a donné
Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie,
On me défend, Monsieur, de plaider de ma vie.
(…)
Je n’en vivais, Monsieur, que trop honnêtement.
Mais vivre sans plaider, est-ce contentement ?

Il ne s’agit pas pour elle uniquement de gagner (« J’y vendrai ma chemise ; et je veux rien, ou tout ») mais elle ne trouve son plaisir que dans la procédure elle-même. Dès la première scène des Plaideurs, on constate qu’elle est aussi fort bavarde, n’hésitant pas à interrompre son interlocuteur qu’elle n’écoute pas vraiment pour raconter ses déboires judiciaires.

Ceci nous amène à citer un fort sérieux et involontairement amusant article qui établit les distinctions et les similitudes entre ces deux types de personnages – et malheureusement de personnes bien réelles – en y rajoutant la mijaurée et la bégueule :

Il est plus facile d’établir la différence qui distingue ces mots que de fixer le point où ils conviennent entre eux. On peut dire cependant que ce sont tous des termes d’injure et de mépris, dont le ridicule forme le caractère commun. On trouve leur différence dans les définitions qu’en donne l’Académie.

La bavarde est celle qui parle sans discrétion et sans mesure, et en cela ce caractère a plus de rapport avec celui de la bégueule qu’avec les autres. Court de Gébelin donne pour racine à ce mot la syllabe ba, désignant diverses idées relatives aux enfants, d’où l’on a formé bave, salive qui coule sur les lèvres ; baver . . . . b a v a r d, enfant qui bave.

De cette acception propre découle l’acception figurée qui désigne toute personne qui, sans dire rien qui vaille, parle toujours à tort et à travers, comme pour satisfaire un besoin immodéré de remuer la langue et les lèvres, qui parle beaucoup pour dire peu de chose et dont les discours ne sont que des phrases sans intérêt et sans sel. Ainsi une bavarde, d’après cette étymologie, est une femme dont les paroles coulent de sa bouche sans choix et sans réflexion, comme la bave de la bouche des enfants.

Mijaurée se dit d’une femme ou d’une fille dont les manières sont affectées ou ridicules, c’est-à-dire qui affecte de dire ou de faire certaines choses d’une manière singulière, ou par envie d’étaler un mérite ou des qualités qu’elle croit avoir et dont elle est dépourvue. Ce caractère tient aux trois autres par le ridicule qui leur est commun, et à celui de pimbêche plus particulièrement par l’affectation dans le langage et les manières.

Le mot de pimbêche s’emploie en parlant d’une femme impertinente et qui fait la précieuse. La pimbêche se rapproche de la bégueule en ce qu’elle est impertinente comme elle, c’est-à-dire en ce qu’elle parle contre la raison, contre la discrétion et la bienséance ; elle a du rapport avec la mijaurée par l’affectation à agir et à parler d’une manière singulière ; mais elles diffèrent entr’elles par le fond du caractère : la douceur n’est pas incompatible avec le caractère de la mijaurée, mais la pimbêche est aigre et mordante.

Selon Court de Gébelin, pimbêche est dérivé de pin, ping, qui signifient joli, fin ; et vraisemblablement de bec, bouche mordante.

Quant à la bégueule, c’est une femme sotte, ridicule, impertinente et avantageuse. Elle s’identifie avec la pimbêche par l’impertinence, et avec la bavarde par la manière de parler ; mais ce caractère est distingué des autres par la sottise, elle est grossière, sans esprit et sans jugement. Elle en diffère encore par le ton avantageux, confiant, présomptueux qu’elle affecte, pour chercher à prendre avantage sur les autres et à se prévaloir et abuser de leur facilité. Court de Gébelin dérive le mot bégueule de béer et de gueule — gueule ouverte.

Pour l’ordinaire les bavards et les bavardes sont d’assez bonnes gens. Ne leur confiez pas votre secret ; ce serait vouloir puiser de l’eau dans un panier : ils le trahiraient, non pas par dessein de vous nuire, car ils ne gardent pas mieux le leur ; mais par le besoin de parler. On pourrait supposer que ce défaut provient d’un vice dans les organes, etqu’il aurait pu, sinon être corrigé, au moins être tempéré par l’éducation. La bavarde fatigue par son babil, cependant on la supporte sans beaucoup de peine.

Le caractère de la mijaurée est un ridicule de son esprit ; on le lui pardonne, parce qu’il ne fait tort qu’à elle : on rit de son travers, et l’on désire de ne pas la rencontrer dans la société.

La pimbêche gêne ; il faut avec elle se tenir sur la réserve, de crainte de blesser son amour-propre : on l’évite.

Le caractère de la bégueule, au contraire, n’est pas un travers de son esprit, mais il dérive d’un défaut, d’un manque d’esprit. On éprouve auprès d’elle tous les sentiments désagréables que font naître les trois autres : elle inspire de plus le mépris et une sorte d’indignation. La fuite est le seul remède à ce mal.

Journal de langue et de littérature françaises, par une société de gens de lettres, rédigé par J. Laforgue, t. II. Dresde, 1831.

On aurait pu se demander pourquoi au moins deux de ces termes – pimbêche et mijaurée – n’ont pas d’équivalent masculin (bégueule est rarement utilisé pour parler d’un homme), mais on laissera ce débat purement linguistique à d’autres. On se concentrera sur l’éternelle pimbêche, avatar déplaisant de l’éternel féminin que l’on retrouve de tous temps et en tous lieux. Racine n’a d’ailleurs pas inventé ce qualificatif même s’il lui a donné sa notoriété : on en trouve par exemple l’usage dans un texte de la main de SullyMémoires des sages et royales oeconomies d’Estat, domestiques,
politiques et militaires de Henry le Grand.
, publié un an avant la naissance de l’auteur des Plaideurs, dans lequel il qualifie mademoiselle d’Antraigues dont Henri IV s’était follement entiché, de « pimbêche et rusée femelle ».

Pour finir, on signalera qu’elle a refait une incursion dans le théâtre : on retrouve un personnage portant ce nom, cette fois-ci de basse condition (puisque « servante chez Dégommé ») dans N, I, NI. ou Le danger des Castilles, amphigouri-romantique, en cinq actes et vers sublimes, mêlés de prose ridicule, par MM. Carmouche, de Courcy et Dupeuty, représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre de la Porte Saint-Martin le 12 mars 1830.

30 avril 2012

Perché

Perché questa parola nel titolo di questo post, vous étonnez-vous ?

Il s’agit en fait ici du mot français décrivant l’état d’une personne ou d’un animal (voire même d’un objet) posé sur un perchoir – posture parfois malcommode, mais quand il s’agit de celui de l’Assemblée, cette perspective en tente plus d’un – ou sur tout autre endroit physi­quement ou métapho­riquement élevé, tel « ce fier Espagnol, qui est toujours perché sur les hauteurs de son amour-propre » (sourceL’admireur M….d, « Lettre à Madame de Staël Holstein,
auteur de Delphine » in Le Spectateur français au XIXe siècle,
ou valeurs morales, politiques et littéraires, recueillies
des meilleurs écrits périodiques
, t. 2, 1805.
). Soit dit en passant, on ne le dit pas d’un bœuf, même s’il se trouve par hasard sur un toit.

Il n’y a pas que des politiciens français et des fiers Espagnols qui perchent haut, on se doit de mentionner un certain baron ligurien, Côme Laverse du Rondeau, qui décide un beau jour de s’installer tel un stylite (à ne pas confondre avec les stylistes) mais non pas sur une colonne : dans un arbre. C’est du moins ce que nous rapporte Italo Calvino. Avez-vous lu Italo Calvino ? Si ce n’est pas le cas, allez toutes affaires cessantes le faire, il est purement génial.

Disons-le tout de suite pour éviter un contresens : percher signifie en premier lieu, comme nous en instruit le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1825, « Se mettre sur une perche ».

Or, toujours d’après cet ouvrage, le premier sens de perche est « Poisson d’eau douce, dont la chair est blanche et ferme », fermeté qui permettrait en fait de s’y percher (en faisant attention de ne pas en salir la blancheur), sauf que, rajoute le lexi­co­graphe, « et qui a sur le dos une manière de crête fort piquante », ce qui rendrait l’exercice assez piquant.

On lui préférera donc le troisième sens (le second étant « mesure de dix-huit, de vingt et de vingt-deux pieds de Roi, selon les différents pays »), bien qu’il soit moins commun, « signifie aussi quelquefois Un brin de bois long de dix à douze pieds, et de la grosseur du bras ou environ ». Dans son acception plus générale, percher permet de se placer « sur une branche d’arbre – avouez-le, c’est plus commode –, sur une baguette, etc. Il se dit proprement Des oiseaux domestiques. »

Parmi ceux-ci, on trouve d’ailleurs l’épervier, à propos duquel Diderot dit : « Perché se dit de l’épervier sur un bâton », il est donc dans un état de domestication avancée. Mais le plus célèbre représentant perché de la gent ailée est le Maître Corbeau de la fable, que Jean-Jacques Rousseau décortique – la fable, non le corbeau – si joliment dans son Émile pour démontrer qu’elle n’est pas faite pour les enfants, que nenni :

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au devant d’un nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?

Qu’est-ce qu’un corbeau ?

Qu’est-ce qu’un arbre perché ? L’on ne dit pas sur un arbre perché, l’on dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c’est que prose et que vers.

Tenoit en son bec un fromage.

Quel fromage ? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie ou de Hollande ? Si l’enfant n’a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d’après nature.

Maître renard, par l’odeur alléché,

Encore un maître ! mais pour celui-ci c’est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c’est qu’un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu’il a dans les fables.

Alléché. Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en vers qu’en prose. Que lui répondrez-vous ?

Alléché par l’odeur d’un fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devoit avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s’en laisse imposer qu’à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d’autrui ?

Lui tint à peu près ce langage :

Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi : pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus que tu n’as pensé.

Hé ! bonjour, monsieur le corbeau !

Monsieur ! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre d’honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir expliqué ce du.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Cheville, redondance inutile. L’enfant voyant répéter la même chose en d’autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dîtes que cette redondance est un art de l’auteur, qu’elle entre dans le dessein du renard, qui veut paroître multiplier les éloges avec les paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.

Sans mentir, si votre ramage

Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l’enfant si vous ne lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu’il ment ?

Répondoit à votre plumage,

Répondoit ! que signifie ce mot ? Apprenez à l’enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.

Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.

Le phénix ! Qu’est-ce qu’un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la mythologie.

Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c’est qu’un style noble et un style bas ?

À ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,

Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.

Et pour montrer sa belle voix,

N’oubliez pas que pour entendre ce vers et toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la belle voix d’un corbeau.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Ce vers est admirable : l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j’entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.

Le renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,

Voilà donc déjà la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.

Apprenez que tout flatteur

Maxime générale ; nous n’y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l’écoute.

Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-là.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Ceci s’entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !

Le corbeau, honteux et confus,

Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.

Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment ?

Et Rousseau de conclure :

Je demande si c’est à des enfants de six ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité : mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre.

Enfin, il ne faut oublier Delphine et Marinette, héroïnes des délicieux Contes du chat perché du délicieux – et parfois merveilleux, poétique, redoutable d’ironie grinçant, ou carrément tragique – Marcel Aymé, dont il faut aussi lire toutes affaires cessantes, outre ces histoires, Le Passe-muraille, La Tête des autres, La Jument verte… et bien d’autres œuvres, c’est un grand maître du style, de l’art de l’observation et de la description, un scalpel qui va droit au cœur de l’homme. Cruel ? Envers les puissants de la politique, de la finance. Mais d’une tendresse bourrue qui cache, comme pour éviter un trop-plein d’émotion, une profonde empathie pour les faibles et les rejetés de la société.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

28 avril 2012

« Je souis aimé d’elle, Dieu pouissant ! »

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Histoire, Judaïsme, Langue, Musique, Shoah, Théâtre — Miklos @ 23:15

C’est ce qu’on pouvait entendre Hoffmann chanter il y a quelques instants sur la chaîne Mezzo, qui diffuse en ce moment Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach, dans une interprétation du MET de New York sous la direction de James Levine. C’était en 2009, avant que les problèmes de santé n’obligent le chef à annuler nombre de ses concerts puis à annoncer qu’il ne redirigerait pas avant l’automne 2013.

Heureusement – si l’on peut dire… – la vidéo est sous-titrée en français. Non que cette version soit chantée en maltais, en russe ou en coréen, mais les accents de ces stars internationales de la scène – un Maltais dans le rôle d’Hoffman, une Russe dans ceux d’Antonia et de Stella, une Coréenne-Américain dans celui d’Olympia, et ainsi de suite – en rendent souvent la compréhension impossible quand elle n’est pas cocasse.

Offenbach, dit-on, avait un accent à couper au couteau : « L’accent d’Offenbach ! C’est le souvenir ineffaçable de son enfance colognaise et juive. Il avait treize ans quand il était arrivé à Paris ; il ne savait pas un mot de français. ». Je ne sais s’il lui était arrivé de chanter dans ses chefs-d’œuvre, archétypes de la Belle Époque, plus français que français, et dans lesquels la diction est aussi essentielle – c’est vrai pour la musique (classique) chantée en général, d’ailleurs – que la musicalité, mais il s’en était amusé : on se souvient de l’accent « allemand très prononcé » – c’est ce qu’indique le livret – de Frick le bottier de La Vie parisienne, qui, voulant embrasser Gabrielle la jolie gantière, lui sort comme argument : « nous sommes Allemands tous les deux, et… une chose qu’il faut remarquer, c’est que nous n’avons d’accent ni l’un ni l’autre ». Ils n’y sont d’ailleurs pas les seuls étrangers, il y a ce fameux Brésilien qui a de l’or et qui arrive de Rio de Janeiro.

Et qui leur fait réellement justice ? Ce sont les acteurs de la compagnie Renault-Barrault dans une interprétation historique à l’Opéra-Comique (à laquelle j’ai eu la chance et le bonheur d’assister) réunissant non pas des stars internationales du bel canto, mais la crème des acteurs français de théâtre : Suzy Delair, Simone Valère, Madeleine Renaud, Jean Parédès, Jean Desailly, Pierre Bertin, Jean-Pierre Granval, Jean-Louis Barrault… Enlevée, pétillante, voire coquine sans une once de cette vulgarité qu’on trouvera dans des productions assez récentes, après ça, comment en écouter une autre ? Fort heureusement, l’enregistrement, disponible alors sur un 33T dont la couverture se dépliait pour montrer une photo panoramique de la troupe sur la scène, a été réédité en disque compact. Un agzent allemand imité avec humour et finesse par un Français sonne à mes oreilles mieux qu’un accent français tenté par un Maltais, sans doute, dans ce genre de texte.

Pour Les Contes d’Hoffmann, c’est un autre enregistrement historique (disponible lui aussi en réédition sur disque compact) qui me ravit, là aussi si essentiellement français : Raoul Jobin, Renée Doria, Vina Bovy, Géori Boué, Renée Faure, Simone Borghese, Roger Bourdin… et… Bourvil lui-même, dirigés par ce grand chef qu’était André Cluytens, là aussi une production de l’Opéra-Comique dans ses grandes heures.

N’accusez pas le métèque que je suis de chauvinisme, même musical : j’adore les comédies américaines chantées par des Américains et les lieder de Schubert par Dietrich Fischer Dieskau. Chaque langue a son génie, et ici, il me semble qu’il n’y ait que des Français qui arrivent à faire justice à ces œuvres où la langue est si centrale, et d’ailleurs non pas uniquement par leur diction, mais aussi par le timbre de leurs voix, surtout celles des femmes.

L’accent est aussi ce qui a fait problème, pour moi, dans la remarquable performance théâtrale de Judith Magre qui tient, à 85 ans, la scène pendant une heure et demi dans un monologue, celui de Rose dans la pièce éponyme de Martin Sherman. Rose est juive, née dans un shtetl d’Europe de l’Est. Assise pour porter encore un deuil tel que cela se pratique traditionnellement chez les juifs, elle se remémore, au crépuscule de sa vie, les tragédies et quelques joies qui ont émaillé sa traversée des bouleversements de ce siècle passé, la menant d’un village de l’Ukraine au ghetto de Varsovie, puis sur l’Exodus vers la Palestine où elle ne pourra entrer et se retrouvera finalement aux États-Unis. Elle verra sa petite fille assassinée d’une balle dans le front devant ses yeux, ses maris disparaître les uns après les autres – mais c’est le premier, mort écrasé sous le poids d’une armoire dans le ghetto détruit, qu’elle regrettera toute sa vie, avec une telle force d’ailleurs qu’elle évoquera à deux reprises sa présence, réelle ou imaginée.

Le texte est (fort bien) traduit de l’américain, mais il « est » très juif américain, par la façon dont il évoque ces événements, par son émotion tord-boyaux (mais il y a de quoi), par son humour doux-amer et parfois grinçant ou tragique comme l’est souvent l’humour juif, par son style, par sa construction dramatique. Et l’accent de Judith Magre n’a rien d’américain ni de juif (ce « souvenir ineffaçable » resté dans le français d’Offenbach), ce qui se remarque dans sa prononciation de certains mots en yiddish ou en russe, et, plus généralement, par le manque de cette mélodie dans la voix si typique d’une personne originaire des milieux juifs d’Europe de l’Est qu’un Popeck sait fort bien (re)prendre quand il raconte des histoires juives, celle d’un Yidl mit’n fidl (« juif avec violon ») – titre d’une chanson yiddish qu’elle chantonne en fin de spectacle. Elle n’a rien d’une Molly Picon (brièvement mentionnée dans Rose), actrice du théâtre yiddish américain qui avait d’ailleurs tenu le rôle titre du film Yidl mit’n fidl dans lequel elle se déguise en homme musicien ambulant, et dont il existe des enregistrements de cette chanson (et bien d’autres). En tout cas, on ne peut dire de cette chanson-là que C’est ine chanson d’amour qui s’annvole, triste ou folle…, comme vient de le chanter le Hoffman Maltais.

24 décembre 2011

Le mamamouchi truc(ulent)

Classé dans : Actualité, Langue, Médias, Politique, Théâtre — Miklos @ 18:43

ACTE TROISIÈME.

Le théâtre représente la façade d’un palais turc.
On lit sur un cartouche : Palais des Trucs.

(…)

Vertugadin.

Ah çà ! où sommes-nous ?

Turlututu.

Je n’en sais rien ; mais voici une habitation, il doit y avoir un portier, et en lui parlant…

Vertugadin.

C’est ça, parlons au portier. (Remontant au fond.) Tiens ! il y a quelque chose d’écrit… (Lisant.) « Palais des Trucs. » Sais-tu ce que cela veut dire : Palais des Trucs ?… (Ici l’R et l’U changent de place sur l’inscription, on lit : Palais des Turcs.)

Turlututu.

Ah ! mon honorable collègue d’infortune, je ne voudrais pas vous dire des choses désagréables, mais vous ne savez pas lire.

Vertugadin.

Comment, je ne sais pas lire ! c’est moi qui fus le précepteur du roi.

Turlututu.

Vous dites palais des trucs, et il y a : palais des Turcs. (Ici l’inscription reprend sa première forme.)

Vertugadin, regardant l’inscription.

T, r, u, c, s, trucs… Allez donc à l’école, pêcheur, lâchez de savoir aussi bien que le roi, lire !… (L’inscription reprend sa deuxième forme.)

Turlututu.

Lassons le roi Lear en plan,
Plan, plan,
Tirelire en plan !…

(Lisant.) T, u, r, c, s, Turcs… Seigneur, vous êtes une oie !…

Vertugadin.

Comment, vous me soutiendrez… (L’inscription disparaît complètement.) Ah !…

Turlututu.

Ah !…

Vertugadin.

Tiens !… c’est le palais de rien du tout, maintenant.

Turlututu.

Alors nous devons être dans le département de pas grand’chose.

Vertugadin.

Mais il y avait trucs ;

Turlututu.

Non, il y avait Turcs.

Vertugadin.

Air de la Petite Poste de Paris.

Moi, Je suis sûr q-
u’il y avait : Trucs.

Turlututu.

Moi, je suis sûr q-
u’il y avait : Turcs.

Vertugadin.

Hé ! non, mon prince, il y avait : Trucs.

Turlututu.

Hé ! non, seigneur, il y avait : Turcs.

Vertugadin.

Alors, c’était un truc à Turc.

Turlututu.

Ou bien, c’était un Turc à truc.

Au surplus. nous allons bien savoir : voilà une petite sonnette, et en l’agitant doucement… (il tire avec précaution le cordon qui pend à la porte, on entend une grosse cloche retentir avec fracas.)

Turlututu chapeau pointu, grande féérie en trois actes et trente tableaux par MM. Clairville, Albert Monnier et Édouard Martin. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre impérial du cirque, le 14 janvier 1858.

On attirera l’attention de nos chers lecteurs sur les significations respectives de vertugadin et de turlututu.

20 décembre 2011

Ces mystérieux mots du sport, ou, des liaisons qui font mal

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Médias, Théâtre — Miklos @ 21:01

Les liaisons mal-t-à-propos, connues plus savamment sous l’appellation de pataquès (à ne pas confondre avec pataque et son pluriel pataques, autrefois monnaie de compte, ni même avec les dieux patæques), voire de cuir ou de velours, sont probablement apparues dès la normalisation de l’orthographe et de la grammaire.

C’est au début du xixe siècle que le mot pataquès fait son apparition, et pas uniquement dans les dictionnaires : en 1802 (et non pas en 1803 comme l’écrit la WP) paraît le texte d’une « bluettePetite comédie spirituelle et sans prétention. — Trésor de la langue française. », Pataquès ou Le barbouilleur d’enseignes, d’Alphonse Martainville, dont la toute première tirade, dite par le personnage éponyme, peintre d’enseignes et dont le rôle avait été créé par BrunetActeur du théâtre des Variétés, très aimé du public., démontre bien pourquoi il méritait ce nom, et qu’il s’y appliquait avec des intentions bien précises :

V’la qu’es achevé, et j’dis qu’ça vous a-t-une tournure. J’n’ai rien ménagé : y a d’ces barbouilleurs qui n’mettent pas l’ostorgraphe et qui vous retranchent la moitié des mots ; moi je n’suis pas comme ça, j’aime mieux en mettre de plus ; il est vrai que j’suis payé-z-à tant la lettre. Mais c’te fois-ci c’est pas l’intérêt qui m’a-z-encouragé ; je suis que l’talent plaît toujours au sesque, et c’est pour m’insinuer auprès de mam’zelle Doucet [la fille de l’épicier-confiseur, qui méritait aussi bien son nom, c’lui-là] que j’ai voulu fignoler, comme il fait, le nom-z-et les qualités d’son papa. Ça la flattera ; elle est vaniteuse ; sûr, ça la flattera, et en décorant la porte d’sa boutique, j’m’ouvrirai celle de son cœur. Il y a-t-un mois, j’avais de ne point lui-z-être indifférent, et pis tout-à-coup v’là qu’alle a rompu les chiens ; à présent quand j’veux y adresser queuque gaudriole de galenterie, elle me répond toujours à rebrousse-poil… c’est guignonantC’est malheureux.… Je soupçonne ben… oh ! oui, je l’soupçonne… y a du marchand de vin [Mélange, dont la boutique jouxte celle du confiseur et dont le fils est l’amant de la donzelle en question] là-dessous… Si ça continue, j’en préviendrai l’papa.

Le sens de pataquès, qu’on nommait aussi pataqu’est-ce, ne dénotait pas uniquement en fautes de liaisons à la prononciation consistant à insérer une consonne inexistante à la finale du mot précédent (et notamment l’inversion des s et des t, qu’on appelait cuirs), et était bien plus général :

Cuir. Faute contre la grammaire et contre Vaugelas.

On dit d’un comédien qui fait des fautes de liaisons en parlant, c’est-à-dire qui prononce en s les mots terminés en t, et en t ceux qui sont terminés en s, qu’il fait des cuirs.

Pataquès. Quiproquo, calembourg, mot mal prononcé, mal interprété ; faute de langue ; sottise, imbécillité.

Un faiseur de pataquès. Celui qui pèche continuellement contre la grammaire ; qui fait des cuirs en parlant.

Dictionnaire du bas-language, ou des manières de parler usitées parmi le peuple ; ouvrage dans lequel on a réuni les expressions prover­biales, figurées et triviales ; les sobriquets, termes ironiques et facétieux ; les barba­rismes, solé­cismes ; et géné­ra­lement les locutions basses et vicieuses que l’on doit rejeter de la bonne conversation. Paris, 1808.

Aujourd’hui, le pataquès se distingue du calembour (à ne pas confondre avec le calambour) en cela qu’il est en général involontaire et dénote une négligence ou une méconnaissance de la langue.

C’est dans la catégorie de l’involontaire qu’on classera ce « liaisons » venu fort mal-t-à propos dans Le Monde :

Il ne s’agit d’évidence pas de ligatures des petites artères, mais de lésions… Quand on se trompe dans les mots qui dénotent les maux, ça fait mal aux muscles risorius.

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