L’individu contre le collectif
Ô malheureux citoyens, quel est votre délire ? Croyez-vous les ennemis éloignés ? pensez-vous que les présents des Grecs soient jamais exempts de perfidie ? Est-ce ainsi que vous connaissez Ulysse ? (…) je crains les Grecs, même dans leurs offrandes. Timeo Danaos et dona ferentes. — Virgile, Énéide II 49.
Philoctète de Heiner Müller, qui se donne ces jours-ci dans la salle des Abbesses du Théâtre de la Ville, met en scène un conflit irréductible, celui qui oppose la raison d’État et l’intérêt – fut-il vital – de la personne.
D’une part, Ulysse, personnage éminemment politique : il se débarrasse de Philoctète en l’abandonnant sur une île déserte parce que l’odeur de la plaie de sa jambe incommode ses marins au point de les empêcher de mener sa flotte à bon port ; dix ans plus tard, il ira l’y rechercher, convaincu qu’il est que l’arme invincible que possède le banni et sa capacité à mener les armées lui sont absolument nécessaires pour vaincre Troie. Toutes les valeurs sont abolies face à cette ultime valeur, la survie de sa nation. Pour cela, il vole, il ment, il se renie. Il est même disposé à se laisser tuer par Philoctète, si cela peut assurer la victoire de son camp.
De l’autre, Philoctète, animé par sa vérité, envahi par un esprit de vengeance inextinguible qui le ronge comme la gangrène sa jambe. Voilà dix ans qu’il rampe sur son îlot, qu’il est comme lié à la terre dont il ne peut s’élever du fait de son infirmité et menacé par les vautours tournoyants qui n’attendent que sa mort pour le dévorer, tel Prométhée accroché à son rocher, un aigle lui dévorant le foie. Il hait Ulysse et les Grecs, veut la mort de l’un et la défaite des autres. Voilà dix ans qu’il n’a pas entendu d’autre voix humaine que la sienne propre. Quand celle de Néoptolème frappe ses oreilles, il est déchiré entre la nostalgie pour cette langue perdue qui est la sienne et sa détestation de ce qu’elle représente.
Néoptolème, fils d’Achille, est trop jeune pour avoir connu le conflit qui déchire les deux autres protagonistes et très influençable. C’est pourquoi Ulysse l’a choisi et le coache pour qu’il réussisse dans sa mission : à l’aide de quelques mensonges bien choisis qu’il inculque à son messager, il convaincra Philoctète de les accompagner avec son arme. Néoptolème est un personnage falot, inexistant : animé de bonnes intentions, il n’a pas assez de caractère pour résister aux manipulations – politique d’Ulysse, et affective de Philoctète – et fait fi de ce en quoi il affirme croire – l’honneur, la vérité – selon ce que ces deux maîtres du verbe souhaitent. Il sert d’instrument au premier – Ulysse, invoquant la raison d’État, exige de lui que « pour notre cause tu ne te ménages pas (…). Et autre chose, qui devrait t’importer plus que la vie. Que ton discours subtilise l’arc de ses mains » –, de miroir au second – « Tu as deux yeux, montre-moi mon visage », lui demande Philoctète qui ne s’est pas regardé depuis dix ans, ce qui compte pour lui c’est son image, sa vengeance – et de canal de communication entre les deux ennemis.
Il n’est finalement pas surprenant qu’il finisse par se révolter : ce sera la révolte du faible, il poignarde Philoctète, la voix de sa conscience. Ulysse, en fin politique, réagence immédiatement sa stratégie en fonction des circonstances imprévues : il avait besoin de Philoctète vivant, il s’en servira mort : « Si le poisson n’est pas tombé vivant dans nos filets, mort, il peut nous servir d’hameçon. » S’il faut pour cela créer un mythe, il le fera : « Nous dirons que les Troyens nous avaient devancés, qu’ils voulaient retourner cet homme contre nous. Lui se montra sous son visage grec et il le tuèrent pour sa fidélité. » Il n’en est pas à un mensonge près. Néoptolème veut s’approprier le raisonnement d’Ulysse et menace de le tuer : « Si ça marche sans lui, ça marche sans toi. » Mais le maître démonte la logique infantile de son pâle élève d’une phrase : « On accorde peu de crédit à la parole d’un seul [témoin] et aucune à la tienne. » L’affaire est réglée.
Marc Berman est un saisissant Ulysse qui fait froid dans le dos : d’une détermination absolue, cette machine à penser sait manipuler toute la gamme des expressions pour arriver à ses fins. Maurice Bénichou est un émouvant Philoctète usé par la bataille quotidienne pour suivre mais toujours dévoré par sa rancune et placé devant un autre conflit insurmontable : quitter enfin son îlot en se rendant à son ennemi, ou continuer à y pourrir, littéralement. Néoptolème (Marc Barbé dont le jeu correspond bien au personnage, insignifiant) l’en sortira en l’envoyant sur une troisième voie, celle des Enfers. Le texte, splendide (et fort bien traduit) allie intelligence, finesse et humour (le comic relief qu’on trouvait déjà dans les tragédies de Shakespeare), politique et psychologie. Sa trame minutieuse fait penser à une magnifique dentelle, où chaque point contribue à la perfection de l’ensemble.
Madeleine Brohan, « fille de cette Suzanne Brohan tant aimée, tant applaudie, et la sœur d’Augustine, la comédienne par excellence, un écrivain sans le vouloir, une grande dame dans son salon, une femme unique »1 est une actrice précoce : « Dans un feuilleton dramatique de cette époque, nous lisons qu’elle avait alors dix-sept ans [à ses débuts remarqués dans Les Contes de la Reine de Navarre, pièce écrite pour elle par Eugène Scribe]… Est-ce possible ? puisqu’elle n’en a que vingt-cinq aujourd’hui, seize ans plus tard. »1
À lire les critiques de l’époque, elle était aussi connue pour son esprit, non seulement sur scène mais à la ville. La citation en exergue est intemporelle et résonne avec le propos d’une belle nouvelle d’Oscar Wilde. Elle s’applique de façon lapidaire – et quasi littérale – aux habitués de la salle de sport du quartier. Ces armoires à glace, qu’elles soient trapues ou hautes, sont pour la plupart d’un mutisme (de glace, même dans le sauna) à l’égard de tout inconnu qui les saluerait (ce qu’elles ne font jamais d’elles-mêmes) lorsqu’il les croise à l’entrée ou les côtoie dans le petit espace vital du vestiaire. Rarement, un grognement en guise de réponse, sans même se retourner vers l’interlocuteur. Mais entre elles, ces armoires se mettent à babiller d’une voix de tête toute aussi surprenante que leur silence. Rien à voir avec la diction élégante et la sobriété du geste de Madeleine Brohan…
Albert Bataille relate l’affaire dans ses Causes criminelles et mondaines de 1882. Le président de la cour d’Assises devant lequel ils ont comparu, Anatole Bérard des Glajeux, en parle dans ses souvenirs. Elle est reprise après guerre dans la série de bandes dessinées à épisodes Le Crime ne paie pas publiées dans France-Soir dans les années cinquante, et c’est un des quatre épisodes du 