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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 juin 2014

Fâché avec les romains, il risque de fâcher les Espagnols

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Histoire, Médias, Politique — Miklos @ 8:44

Lors de l’ouverture du journal télévisé de France 2 à 20 heures, hier, le journaliste David Pujadas annonce l’« avènement du prince Felipe Quatre en Espagne », tandis que l’écran affiche au même moment et en grand (d’Espagne) « Felipe VI ». Il le répètera plus tard, pour fina­lement se corriger (on lui a sans doute glissé subrepticement dans l’oreillette qu’il s’était planté).

Le « vrai » Felipe IV (fils de Marguerite d’Autriche et décédé en 1665) est surtout connu comme mécène des arts, promouvant la création littéraire, artistique et théâtrale – on n’en attend pas moins de son lointain successeur – mais piètre politique : rébellion de la Couronne d’Aragon, soulèvement du Principat de Catalogne, indé­pendance des Provinces-Unies…

Il semble que Pujadas soit fâché avec les chiffres romains, et qu’il risque ainsi de créer un incident diplomatique entre la France et la Couronne espagnole. Ce Barcelonais d’origine soutient-il donc ainsi indirectement les revendications d’indé­pendance catalanes ?

Quoi qu’il en soit, il est curieux que cette confusion entre « IV » et « VI » vienne dans la foulée de celle de La Tribune entre « 4 » et « 6 », quelques heures plus tôt. Non seulement on a de plus en plus de mal à compter sur les journalistes, mais voilà que les journalistes ont de plus en plus de mal à compter.

1 juin 2014

Vues d’Irlande : Clonmacnoise

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie, Religion — Miklos @ 19:30


Ruines de Clonmacnoise (autres photos ici).
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«Un site du début de l’ère chrétienne fondé par St. Ciarán au milieu du VIe siècle sur la berge Est de la Shannon. Ce site contient les ruines d’une cathédrale, sept églises (Xe – XIIIe siècles), deux tours rondes, trois croix hautes et »la plus grande collection de pierres tombales du début de l’ère chrétienne de l’Europe occidentale. (source)

«Le roi Diarmid, ou Dermott[Diarmait Uí Cerbaill, premier chrétien à être couronné monarque suprême d’Irlande.], monarque suprême de l’Irlande, descendait, comme Columba[Saint Columba of Iona, 521-597.], du grand roi Niall, mais par un autre fils que celui dont Columba était l’arrière-petit-fils. Il vivait, comme tous les princes de son pays, dans une union intime avec l’Église, personnifiée en Irlande, plus encore qu’ailleurs, par l’ordre monastique.

Exilé et persécuté dans sa jeunesse, il s’était réfugié dans une île entourée par un de ces lacs que traverse le principal fleuve de l’Irlande, le Shannon, et il s’y était lié avec un saint moine, nommé Kiéran[Saint Ciarán de Clonmacnoise, ~514-~544.], qui n’était autre que ce fils de charpentier, camarade jaloux de Columba à l’école monastique de Clonard et depuis son émule généreux en science et en austérité. Sur la rive encore solitaire du fleuve, les deux amis avaient projeté la fondation d’un monastère que la nature marécageuse du terrain obligerait de bâtir sur pilotis. « Plantez, » avait dit le moine au prince exilé, « plantez avec moi le premier pieu en mettant votre main sous la mienne ; et d’ici à peu cette main sera sur tous les hommes d’Érin. »

En effet, Diarmid fut bientôt appelé au trône. Il usa aussitôt de son pouvoir pour doter richement le sanctuaire que devait lui rendre doublement cher le souvenir de son exil et de son ami. Sous le nom de Clonmacnoise, ce sanctuaire devint l’un des grands monastères et l’une des écoles les plus fréquentées de l’Irlande et même de l’Occident ; il fut si riche en possessions et surtout en communautés, filles ou vassales de son autorité hiérarchique, qu’un dicton populaire renfermait la moitié de l’Irlande dans l’enceinte de Clonmacnoise. Cette enceinte contenait réellement jusqu’à neuf églises avec deux tours rondes ; les rois et les seigneurs des deux rives du Shannon y eurent, pendant mille ans, leur sépulture sur une hauteur verdoyante qui domine les bords marécageux du fleuve. On en voit encore les ruines tristement pittoresques, et parmi elles une croix de pierre où sont grossièrement sculptés le prince et l’abbé tenant à eux deux le pieu allongé par la pointe, dont la légende a consacré le souvenir.

Situé à sept milles au-dessous d’Athlone, sur la rive orientale du Shannon, Clonmacnoise fut plus tard érigé en évêché, qu’il ne faut pas confondre avec celui de Cloyne, quoique la désignation latine, Clonensis ou Cluanensis, soit identique. — Cette grande abbaye doit sa principale illustration à son abbé Tighernach (1088), historien très-souvent cité et dont les annales ont été publiées au tome II des Rerum Hibernicarum scriptores, d’O’Connor. Elle renfermait dans sa vaste enceinte une communauté de ces moines laïques, connus sous le nom de Culdees, dont nous aurons à parler plus loin, qui avait été créé par un frère convers du monastère, nommé Conn des pauvres à cause de sa grande charité. Plus tard, au douzième siècle, elle fut attribuée aux chanoines réguliers de Saint-Augustin, qui la conservèrent jusqu’à la spoliation générale. O’Curry, op. cit, p. 60. — Le Gentleman’s Magazine, de février 1864, »publie un plan de l’état actuel de Clonmacnoise, avec une notice fort intéressante de M. Parker sur l’architecture de ces ruines.

Comte de Montalembert, Les moines d’occident depuis Saint Benoît jusqu’à Saint Bernard. Tome III : Conversion de l’Angleterre par les moines. 1866.

18 mai 2014

Aux coureurs de tout poil, qu’ils soient amoureux de la petite reine ou des jeunes filles en fleurs

Classé dans : Histoire, Musique, Photographie, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 18:47


À gauche, À bicyclette, de Laquer et Lorin (1947).
À droite, une « carriole irlandaise moderne » (1869). Autres photos ici.
Cliquer pour agrandir.

Il ne faut pas être amoureux de la petite reine pour avoir entendu Yves Montand interpréter La bicyclette (« Quand on partait de bon matin / Quand on partait sur les chemins… ») de Pierre Barouh (paroles) et de Francis Lai (musique), sortie en 1968. On aime ou non (moi, non : trop sirupeuse). Mais connaît-on À bicyclette (1947), « fox-marche bicyclo-bourvillien » de René Laquier (paroles) et Étienne Lorin (musique) que Bourvil interprète ici avec un côté si faussement naïf et, soit dit en passant, une excellente prononciation ? Si je connais – et j’adore – Bourvil, je n’avais jamais entendu parler ni de Laquier ni de Lorin (Wikipedia non plus, ce qui ne me console pas). La voici :

Il faut sans doute être plus qu’amoureux de la bicyclette pour en connaître les curieux modèles qui ont suivi son invention (on peut voir ici des illustrations d’époque), y compris un « vélocipède à vapeur » (terme quelque peu contradictoire, vélocipède désignant un appareil fonctionnant par le seul secours des pieds).

Ce précurseur de la mobylette a été inventé par un Français, Louis-Guillaume Perreaux, à qui l’on doit d’autres inventions originales : bateau sous-marin à air comprimé portant une roue à hélice (1840), machine à diviser la ligne droite et la ligne circulaire qui peut également être employée à tailler des roues dentées (1846), une machine propre à essayer les tissus de toutes sortes, dite machine dynamométrique (1851), le pulsographe ou kinésigraphe pour mesurer la force du pouls (1868), etc.

Ce nouveau mode de locomotion lui fit obtenir six récompenses à l’Exposition de 1867 (source). Comme il se doit, la Wikipedia en anglais attribue plutôt l’invention à l’Américain Sylvester H. Roper, qui l’aurait développé « sometime from 1867-1869 », tout en mentionnant les travaux de Perreaux à la même époque. Or si Perreaux avait déjà exposé son modèle en 1867, on se dit qu’il devait y avoir travaillé plus tôt et donc devrait bénéficier de l’antériorité.

Quant à l’ancêtre de la bicyclette, ce n’est pas le monocycle comme on pourrait le croire – lui-même sans doute dérivé du grand-bi (bicyclette avec immense roue avant et minuscule roue arrière) – mais la draisienne (aucun rapport avec la vespasienne, qui n’est d’ailleurs pas l’ancêtre de la Vespa), inventée par le baron allemand Karl von Drais au début du 19e siècle.

9 avril 2014

Les murs ont des oreilles

Classé dans : Histoire, Littérature, Photographie — Miklos @ 0:52


Les murs ont des oreilles. Autres photos ici.
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«On sait depuis longtemps que les murs ont des oreilles ; j’ai découvert qu’ils ont aussi des langues et des voix. J’ai inter­rogé séparément les quatre murailles entre »lesquelles je suis enferméIl s’agit de la prison de Sainte-Pélagie, où l’auteur fut incarcéré pendant un mois à cause d’un article dans la Biographie des Contemporains d’Antoine Jay qu’il avait écrit avec lui et avec Benjamin Constant. ; elles m’ont répondu, et c’est de leur récit que j’ai composé l’histoire de ma chambre, dont voici d’abord la description fidèle.

Étienne de Jouy, L’ermite en prison, ou, Conso­lations de Sainte-Pélagie, « IIIe consolation. Histoire de ma chambre », 22 avril 1823.

On rappellera à ce propos notre ingénieuse invention qui met ce précepte en application.

30 mars 2014

Ce pauvre corbeau…

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 14:57


Street art.

« À goupil endormi rien ne chet en la gueule. » Se disait autre­fois d’une personne qui se livre à la paresse lorsqu’elle aurait besoin de travailler pour vivre.

« Sois la queue du lion plutôt que la tête du renard ». Dicton talmudique (הֱוֵה זָנָב לָאֲרָיוֹת וְאַל תְּהִי ראשׁ לַשּׁוּעָלִים).

La rue du renard longe la face arrière du Centre Pompidou. C’était, comme on l’avait vu, un quartier assez mal fréquenté au Moyen Âge, et la situation, comme on pourra le lire ci-dessous, ne s’était pas amé­liorée avec le temps. Ce n’est sans doute que la réhabilitation du quartier dans les années 1970 qui l’a transformée en une artère à la circulation dense et aux relents de pots d’échappements et dont les trottoirs étroits sont bordés de commerces destinés principalement aux touristes pressés.

Ce n’était d’ailleurs pas la seule rue qui portait ce nom : en 1492, une rue au Goulier, dite du Renard reliait les rues Bertin-Poirée et Thibault-aux-Dez (l’actuelle rue des Bourdonnais) dans le 1er arrondissement, presque en face de la rue Jean-Lantier ; elle fut ensuite fermée par des grilles à ses deux extrémités, puis transformée en cul-de-sac, et enfin supprimée. (sourceJ de la Tynna, Dictionnaire topographique, étymologique et historique des rues de Paris. Paris, 1812.). Au fil des siècles, elle a porté d’autres noms : Jean L’éveillé, Jean l’Esguillier, Jean le Goulier, Trois-Visages… Plus haut, une rue du renard-Saint-Sauveur, auparavant appelée rue percée, reliait les rues Saint-Denis et des Deux-Portes-Saint-Sauveur (l’actuelle rue Dussoubs). Enfin, au XVIIe siècle il y avait aussi une rue du renard sur la rive gauche, qui faisait le coin avec la rue de la Huchette près du point Saint-Michel (sourceHenri Sauval, Hist. des recherches des antiquités de la ville de Paris, 1724).

Face à cette prolifération, on peut se demander si le corbeau a eu sa rue à Paris. On en a trouvé peu de mentions (et le service de recherche des rues de Paris mis en place par la Ville de Paris dysfonctionne depuis des années). On signalera une rue du Corbeau dont il est fait état dans un texte plutôt macabre – Rapport sur la marche et les effets du choléra-morbus dans Paris et les communes rurales du département de la Seine – datant de 1834 ; un autre texte mentionne une « rue du Corbeau dans le quartier des Halles », où se trouvait, en 1869, une librairie. Cet oiseau de malheur n’était sans doute pas à l’honneur dans la capitale, mais on en trouve bien plus de mentions en province et notamment dans des villes de l’est et du nord de la France, ainsi qu’en Belgique : Rouen, Reims, Strasbourg, Bruxelles (où elle s’appelait auparavant rue de la pie…), Tournai, Gand…

«J’avais entendu parler de madame M…, née d’une famille très distinguée et très connue, qui loge rue du Renard, près de Saint-Médéric. Comme je connais peu Paris, il ne me paraissait nullement étonnant de n’avoir jamais ouï parler de la rue du Renard ; mais je disais, les gens d’une éducation vulgaire disent Saint-Merry pour Saint-Médéric, et puisque madame parle comme les gens bien élevés, il faut croire que sa maison répond à son éducation et à son rang. Je me rendis donc à la rue du Renard. Ah! Monsieur, est-il possible qu’une dame qui sait fixer à son gré la roue de la fortune se loge dans la rue du Renard ! Quelle rue ! celles de Brienon ne sont pas belles; mais la rue du Renard !… Je vis bien qu’il y avait là de la finesse, et je me mis en garde contre les procédés de madame M… […]

Quoique l’approche de la rue du Renard eût d’abord effrayé mes yeux et révolté mon odorat, je résolus néanmoins de vaincre mes préjugés, et de forcer son entrée noire, obscure et boueuse. Je me rappelai que la Sybille de Cumes, cette illustre prophétesse qui a eu l’honneur d’accompagner un héros aux enfers, n’habitait qu’une grotte beaucoup moins brillante que les réduits de la rue du Renard. Je fis réflexion que les personnages extraordinaires étaient sujets à des bizarreries qui les distinguaient des esprits vulgaires. Je m’acheminai donc, en me tenant sur la pointe du pied, jusqu’au n° 4 de la rue du Renard. […]

Je vous ai dit, Monsieur, que j’avais eu d’abord quelque défiance des calculs de madame Je sens maintenant combien j’ai tort. Il me semble évident que personne ne compte mieux que cette dame. Je suppose que dix admirateurs des prodiges de Paris, aussi confiants que moi dans les lumières de madame viennent chaque jour la trouver et lui remettre la petite offrande provisoire qu’elle est dans l’usage d’exiger de ses fidèles clients ; comme cette offrande est de cent francs, il s’ensuit que madame gagnera mille francs par jour,» ce qui fait trois cent soixante-cinq mille francs par an. Voilà assurément une excellente manière de jouer à la loterie, un moyen sûr de ne pas habiter longtemps la rue du Renard.

J. B. S. Salgues, De Paris, des mœurs, de la litté­rature et de la philosophie. Paris, 1813.

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