Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

9 avril 2014

Les murs ont des oreilles

Classé dans : Histoire, Littérature, Photographie — Miklos @ 0:52


Les murs ont des oreilles. Autres photos ici.
Cliquer pour agrandir.

«On sait depuis longtemps que les murs ont des oreilles ; j’ai découvert qu’ils ont aussi des langues et des voix. J’ai inter­rogé séparément les quatre murailles entre »lesquelles je suis enferméIl s’agit de la prison de Sainte-Pélagie, où l’auteur fut incarcéré pendant un mois à cause d’un article dans la Biographie des Contemporains d’Antoine Jay qu’il avait écrit avec lui et avec Benjamin Constant. ; elles m’ont répondu, et c’est de leur récit que j’ai composé l’histoire de ma chambre, dont voici d’abord la description fidèle.

Étienne de Jouy, L’ermite en prison, ou, Conso­lations de Sainte-Pélagie, « IIIe consolation. Histoire de ma chambre », 22 avril 1823.

On rappellera à ce propos notre ingénieuse invention qui met ce précepte en application.

30 mars 2014

Ce pauvre corbeau…

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 14:57


Street art.

« À goupil endormi rien ne chet en la gueule. » Se disait autre­fois d’une personne qui se livre à la paresse lorsqu’elle aurait besoin de travailler pour vivre.

« Sois la queue du lion plutôt que la tête du renard ». Dicton talmudique (הֱוֵה זָנָב לָאֲרָיוֹת וְאַל תְּהִי ראשׁ לַשּׁוּעָלִים).

La rue du renard longe la face arrière du Centre Pompidou. C’était, comme on l’avait vu, un quartier assez mal fréquenté au Moyen Âge, et la situation, comme on pourra le lire ci-dessous, ne s’était pas amé­liorée avec le temps. Ce n’est sans doute que la réhabilitation du quartier dans les années 1970 qui l’a transformée en une artère à la circulation dense et aux relents de pots d’échappements et dont les trottoirs étroits sont bordés de commerces destinés principalement aux touristes pressés.

Ce n’était d’ailleurs pas la seule rue qui portait ce nom : en 1492, une rue au Goulier, dite du Renard reliait les rues Bertin-Poirée et Thibault-aux-Dez (l’actuelle rue des Bourdonnais) dans le 1er arrondissement, presque en face de la rue Jean-Lantier ; elle fut ensuite fermée par des grilles à ses deux extrémités, puis transformée en cul-de-sac, et enfin supprimée. (sourceJ de la Tynna, Dictionnaire topographique, étymologique et historique des rues de Paris. Paris, 1812.). Au fil des siècles, elle a porté d’autres noms : Jean L’éveillé, Jean l’Esguillier, Jean le Goulier, Trois-Visages… Plus haut, une rue du renard-Saint-Sauveur, auparavant appelée rue percée, reliait les rues Saint-Denis et des Deux-Portes-Saint-Sauveur (l’actuelle rue Dussoubs). Enfin, au XVIIe siècle il y avait aussi une rue du renard sur la rive gauche, qui faisait le coin avec la rue de la Huchette près du point Saint-Michel (sourceHenri Sauval, Hist. des recherches des antiquités de la ville de Paris, 1724).

Face à cette prolifération, on peut se demander si le corbeau a eu sa rue à Paris. On en a trouvé peu de mentions (et le service de recherche des rues de Paris mis en place par la Ville de Paris dysfonctionne depuis des années). On signalera une rue du Corbeau dont il est fait état dans un texte plutôt macabre – Rapport sur la marche et les effets du choléra-morbus dans Paris et les communes rurales du département de la Seine – datant de 1834 ; un autre texte mentionne une « rue du Corbeau dans le quartier des Halles », où se trouvait, en 1869, une librairie. Cet oiseau de malheur n’était sans doute pas à l’honneur dans la capitale, mais on en trouve bien plus de mentions en province et notamment dans des villes de l’est et du nord de la France, ainsi qu’en Belgique : Rouen, Reims, Strasbourg, Bruxelles (où elle s’appelait auparavant rue de la pie…), Tournai, Gand…

«J’avais entendu parler de madame M…, née d’une famille très distinguée et très connue, qui loge rue du Renard, près de Saint-Médéric. Comme je connais peu Paris, il ne me paraissait nullement étonnant de n’avoir jamais ouï parler de la rue du Renard ; mais je disais, les gens d’une éducation vulgaire disent Saint-Merry pour Saint-Médéric, et puisque madame parle comme les gens bien élevés, il faut croire que sa maison répond à son éducation et à son rang. Je me rendis donc à la rue du Renard. Ah! Monsieur, est-il possible qu’une dame qui sait fixer à son gré la roue de la fortune se loge dans la rue du Renard ! Quelle rue ! celles de Brienon ne sont pas belles; mais la rue du Renard !… Je vis bien qu’il y avait là de la finesse, et je me mis en garde contre les procédés de madame M… […]

Quoique l’approche de la rue du Renard eût d’abord effrayé mes yeux et révolté mon odorat, je résolus néanmoins de vaincre mes préjugés, et de forcer son entrée noire, obscure et boueuse. Je me rappelai que la Sybille de Cumes, cette illustre prophétesse qui a eu l’honneur d’accompagner un héros aux enfers, n’habitait qu’une grotte beaucoup moins brillante que les réduits de la rue du Renard. Je fis réflexion que les personnages extraordinaires étaient sujets à des bizarreries qui les distinguaient des esprits vulgaires. Je m’acheminai donc, en me tenant sur la pointe du pied, jusqu’au n° 4 de la rue du Renard. […]

Je vous ai dit, Monsieur, que j’avais eu d’abord quelque défiance des calculs de madame Je sens maintenant combien j’ai tort. Il me semble évident que personne ne compte mieux que cette dame. Je suppose que dix admirateurs des prodiges de Paris, aussi confiants que moi dans les lumières de madame viennent chaque jour la trouver et lui remettre la petite offrande provisoire qu’elle est dans l’usage d’exiger de ses fidèles clients ; comme cette offrande est de cent francs, il s’ensuit que madame gagnera mille francs par jour,» ce qui fait trois cent soixante-cinq mille francs par an. Voilà assurément une excellente manière de jouer à la loterie, un moyen sûr de ne pas habiter longtemps la rue du Renard.

J. B. S. Salgues, De Paris, des mœurs, de la litté­rature et de la philosophie. Paris, 1813.

20 mars 2014

Poutine se fait la Crimée et nous fait lacrymer, ou, Comment dit-on « Anschluss » en russe ?, ou encore, Fusion à l’est, confusion à l’ouest.

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique — Miklos @ 15:48


Bulletins de vote pour les référendums de 1938 et de 2014.
(source du second bulletin : Le Parisien)

Le 1er octobre 1938, la région des Sudètes est annexée au Reich allemand.

Chamberlain et Daladier « sauvent la paix » à Munich. Churchill dira : « Tout est fini. La Tchécoslovaquie muette, triste, abandonnée et brisée s’enfonce dans les ténèbres. […] Ne croyez pas que c’est la fin. C’est seulement le commencement du jugement, la première gorgée, le premier avant-goût d’une coupe amère qui nous sera tendue année après année, à moins que dans un suprême rétablissement de notre santé morale et de notre ardeur guerrière, nous nous relevions et combattions pour la liberté comme par le passé »

Le 18 mars 2014, la Crimée est annexée à la Russie.

L’Union européenne ne peut s’accorder sur une réaction autre que purement déclarative.

Sans le dire ouvertement, de nombreuses chancelleries européennes seraient « soulagées », selon un influent diplomate occidental, que la crise ukrainienne ne déborde pas le cadre de la Crimée pour éviter le pire des scénarios : une intervention militaire russe dans l’est de l’Ukraine. (Le Monde). Le patron de l’Otan a dit craindre que le président russe Vladimir Poutine n’aille « au-delà de la Crimée » et n’intervienne dans les régions orientales de l’Ukraine. (Le Point)

Ou ailleurs. Après la Crimée, la Transnistrie. La région séparatiste pro-russe de Moldavie a demandé, mi-mars, à Moscou son rattachement à la Russie. (La Croix)

6 mars 2014

Le silence est partout

Classé dans : Cinéma, vidéo, Histoire, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 23:56


Hopape (street art). Autres photos ici.
Cliquer pour agrandir.


URSS, 1941. USA, 1943.
Cliquer pour agrandir.


À gauche : Laurel et Hardy conscrits (The Flying Deuces), 1939.
À droite : Le Silence des agneaux (The Silence of the Lambs), 1991.
Cliquer pour agrandir.


À gauche : Ludivine Cissé, Six lances, dix cibles. (source)
À droite : François Bel, Les six lances du colonel Tramble
(qui rappelleront à certains ce célèbre roman).
Cliquer pour agrandir.


À gauche : École de Fra Bartolomeo, Saint Dominique.
À droite : Hopape (détail).
Cliquer pour agrandir.

1 mars 2014

Le seul langage qui exprime véritablement les états de l’âme

Classé dans : Histoire, Langue — Miklos @ 11:22


Petit suisse, grand Suisse.

«La guerre et la mobilisation suisse qui s’en est suivie ont attiré l’attention particulière du public sur les choses militaires et surtout sur les mœurs des soldats. Ceux-ci, en effet, se comportent, on le sait, bien différemment au service que dans la vie civile et si, à certains égards, la conduite des militaires semble moins digne, moins distinguée, au point de vue moral elle apparaît d’autre part, plus franche, plus naturelle, plus féconde en résultats aussi. Une des principales modifications qui interviennent dans la vie du soldat est l’habitude de celui-ci de parler l’argot. L’argot est au service le langage courant, favori, celui qui seul exprime véritablement les états de l’âme, donne aux objets divers une nuance, une teinte, une valeur exceptionnelles. D’une façon générale, l’argot est considéré comme un mode de langage inférieur et grossier, employé tout au plus par les va-nu-pieds et les apaches. Il conviendrait cependant de faire une étude plus approfondie de cet idiome et de voir si, sous les apparences, il n’y a pas des raisons psychologiques profondes, plausibles, qui en légitiment l’emploi. Dans un article paru dans la Feuille d’avis de Lausanne, numéro du 10 juillet 1915, j’ai exposé cette idée dans ses grandes lignes ; je vais essayer de la reprendre ici plus complètement.

Arrivé au service, le soldat prend une attitude toute nouvelle, il est lui-même, avec toutes ses qualités, mais aussi avec tous ses défauts. La vie physique, naturelle, reprenant tous ses droits, les conventions étant tout d’un coup bannies, la camaraderie étant érigée en dogme, il se montre tel qu’il est, mais avec une disposition cependant à dissimuler l’ennui profond qu’il éprouve à faire le service. Car, à part quelques exceptions, ce dernier apparaît à tous comme une corvée pénible, qu’il faut bon gré mal gré accomplir. Pour donner le change, la plupart alors prennent les choses à la blague. Tel qui aurait envie de pleurer prend des airs de rodomont et lance des galéjades à rendre jaloux un Tarasconnais ! Tout étant ainsi pris du bon côté, si l’on peut appeler bonne une attitude en elle-même assez factice et superficielle, on conçoit que l’emploi des mots ordinaires du vocabulaire ne saurait suffire à nos troupiers. Ceux-ci apportent avec eux toute la provision de mots d’argot qu’ils connaissent et emploient dans la vie civile, et ils y ajoutent ceux qui sont proprement d’origine militaire. Certains soldats aussi, venus de France, anciens légionnaires pour la plupart, importent dans notre armée quantité de mots d’argot qui, ensuite, passent dans l’usage familier. La vie des mots d’argot est très curieuse, leur formation également. Il y a des mots qui ont une vogue durable, d’autres beaucoup plus éphémère. Plusieurs vocables expriment parfois la même idée ; par exemple le mot tête peut se dire de dix à douze manières, mais chaque terme employé a une nuance particulière. Au point de vue étymologique, il est difficile d’expliquer la provenance de tous ces mots, souvent même celle-ci est complètement ignorée. En France même, l’absurde formule merci pour la langouste, dont la fortune fut d’ailleurs d’assez courte durée, eut-elle jamais son explication logique? je ne le crois pas. Émile Faguet seul a, dans les Annales, tenté une explication qui n’avait d’autre valeur que celle d’une hypothèse.

Ainsi donc, suivant les circonstances, suivant aussi leur humeur et les idées qu’ils veulent exprimer, les soldats choisissent dans l’arsenal formidable du vocabulaire argotique le mot qui leur parait le plus adéquat à la situation. On pourrait aussi faire des remarques sur certains procédés employés dans l’élaboration des mots d’argot, mais une étude systématique et approfondie de la question nécessiterait de longues recherches, de sorte que nous nous bornerons plutôt, ici, à des constatations assez générales.

Nous ne pouvons songer à établir une liste complèteIl est uniquement question ici de la Suisse romande. des mots d’argot employés dans l’armée ; il faudrait pour cela poursuivre une enquête dans chaque bataillon, car chacun d’eux a ses spécialités. Ayant fait partie d’un bataillon genevois d’élite, puis de landwehr, j’ai recueilli un certain nombre d’expressions qui m’ont paru assez caractéristiques et dont l’énumération pourra prêter à quelques remarques. Certains mots, employés dans la vie civile, ne trouvent dans les camps qu’un emploi plus étendu et plus fréquent ; d’autres, cependant, ne doivent l’existence qu’au régime militaire lui-même, dont ils dérivent.

Comme on le verra, une nuance d’ironie, de mépris ou de moquerie caractérise la plupart des mots d’argot employés au service. Quelques-uns, tel que le cafard (l’ennui), quoique d’intention humoristique, expriment quelque chose d’infiniment triste et sérieux. Combien de soldats en proie au cafard n’ont-ils pas brisé avec la vie, oubliant les sages conseils de Rousseau qui disait qu’avant de se suicider, tout homme devrait se demander s’il ne pourrait pas accomplir encore une bonne action.

La psychologie du soldat est très curieuse ; il y a des livresR. de Traz, L’homme dans le rang ; Ch. Gos, Sous le drapeau ; H. Chardon, L’arme au pied, etc. qui ont essayé ces derniers temps de l’exprimer ; mais c’est un symptôme remarquable de voir celui-ci blaguer tout ce qui l’entoure, pour se cacher à lui-même l’indicible mélancolie qui l’étreint et dont il ne veut à aucun prix être la victime. Le fait est qu’il trouve dans cette blague un précieux stimulant qui lui permet de rendre moins pénibles les fatigues de la marche ou l’accomplissement du service.

Voyons maintenant quelques-uns des mots employés. Nous avons déjà indiqué le cafard qui veut dire l’ennui ; l’emploi de ce mot si caractéristique tend à disparaître, car la chose en elle-même a fortement diminué depuis le début de la mobilisation ; on s’habitue à tout, même à ce qui apparaît comme le plus pénible.

Un des mots qui comportent le plus grand nombre de synonymes est celui de tête. On dira communément poire, citron, citrouille, ciboulot, boule, tronche, capsule, cafetière, caillou, caboche ; mais les termes les plus en honneur à l’heure actuelle sont bouillotte, bougie, noix. Voilà les épithètes caractéristiques, celles qui comptent, dont le pouvoir évocateur et humoristique est encore intact. Quand on voudra se moquer d’un camarade, on lui dira Vieille bouillotte, sale bougie, ou Vieille noix Aucune expression ne semble plus forte que cette dernière, sans doute à cause de sa nouveauté ; impossible aussi d’en trouver une dont l’effet soit plus drôle.

Pour désigner le sac militaire, on a relativement peu de termes ; ceux-ci sont d’ailleurs peu employés. Ce sont une maison, une villa, un as de carreau, une armoire, un modzon (ce dernier qualificatif est du patois valaisan). La villa, la maison, l’armoire, donnent une idée de la lourdeur du sac, l’as de carreau en définit curieusement la forme.

Voyons maintenant quelques mots désignant des effets d’équipement, d’armement, la nourriture. Les souliers s’appellent des grollons, des godillots, des grolles, des ramequins, des croquenots, mais le terme le plus récent et le plus spécifiquement militaire est godasses. Tout fantassin qui se respecte dira qu’il met ou qu’il cherche ses godasses. Une arbalète, un flingot, une seringue sont autant de mots par lesquels on désigne le fusil.

Le képi n’ayant pas de qualificatif, on a imaginé une périphrase ; chapeau de guerre ou une déformation ; le kapi. L’expression chapeau de guerre ne manque pas d’un certain pittoresque.

Le coupe-choux, mot peu employé, veut dire la baïonnette (yatagan), d’où entrer dans le chou, transpercer quelqu’un d’un coup de baïonnette.

Certains objets sont restés à l’abri des invectives militaires ; ainsi couteau qui, assez rarement, est appelé goinsif ou goinze comme dans le civil.

Le brichton, le brignol, plus rarement le brutal signifient le pain. Ces termes, à part le dernier, un peu trop cynique, sont très employés.

Autres termes concernant l’alimentation : jaffe pour soupe, bidoche pour viande, (le singe est la viande de conserve), becqueter pour manger, terme le plus récent (autres expressions bouffer, boulotter, briffer), becquetance pour repas militaire, le rata.

Le cani, c’est le café, mais ce mot qui a fait florès durant ces dix dernières années, a été supplanté par celui de tapis. Pour boire un verre on se rend au tapis, sans doute aussi pour y jouer aux cartes. Plus rarement on dit le bouchon. Plusieurs expressions ont été inventées pour dire se sauver, s’enfuir, s’esquiver ; il faut croire que cette opération revêt parfois, au service, une extrême importance, surtout lorsqu’on est pris en quelque faute. Ce sont décaniller (formé sans doute du mot cani, ce qui veut dire quitter le café, et par extension déguerpir), démerder, terme un peu cru, mais qui a pour lui l’avantage de l’énergie, enfin mettre les tubes ou mettre les voiles, très en faveur en ce moment ; déhotter, terme très pittoresque, veut dire débarrasser le pavé quand on gêne quelqu’un, ou se sauver (partir sans prendre sa hotte) ; cette expression n’est d’ailleurs employée que par de rares initiés.

Faiblir au cours d’une marche, lâcher la troupe, cela s’appelle canner ; celui qui canne s’expose au mépris de ses camarades. On dit aussi qu’il flanche, qu’il tire au flanc ou au renard, s’il fait preuve d’une indubitable infériorité. Un bon soldat ne canne jamais, mais souvent il souffre affreusement au cours des marches, il se sent las, épuisé ; on dit alors qu’il a la pile. La piler, c’est être absolument exténué, harassé de fatigue, mais faire tout de même des efforts désespérés pour suivre.

Voici maintenant une liste de mots d’argot caractéristiques, et présentant, à des degrés divers, une certaine dose de malice ou d’ironie souriante. Ce sont rouspéter (grogner, maugréer), une rôdeuse, une Louise (un vent), loufer (commettre une incongruité), la ronflante (la musique), un grollu, un morticole (un officier supérieur), louftingue (imbécile, stupide), avoir les bleus, ou les moineaux (être timbré), la pouilleuse (la barbe), mettre en canette (déranger), un litron, un kilo (un litre de vin), un glops (un pou), une gnotte (un abri), roupiller (dormir), une combine (un truc, un stratagème), une maillée (état de forte ébriété), une toquante (une montre), z’yeuter (regarder), couper dans le pont (croire naïvement, gober), tailler une bavette (causer), un patelin (un village, un bourg, une ville), faire du foin ou faire du rame-dame (se fâcher dru), se faire glotter (se faire prendre, se faire pincer), prendre quelque chose pour son rhume (être sévèrement puni), s’appuyer quelque chose (assumer une tâche très lourde), le pèze (l’argent), le capiston (le capitaine), le cabot (le caporal), se mettre une ceinture (se priver de repas), la lance ou la flotte (la pluie, l’eau potable), la piaule (la chambre), la bourgeoise (l’épouse), dévisser (déguerpir), un pic (un cheval), un tuyau (une nouvelle), etc.

Cette énumération, bien qu’imposante, est loin d’être complète. Elle ne donne qu’une faible idée de la multitude des mots d’argot en usage au service, et dans lesquels on se noie littéralement comme dans un bain. Tout forcé qu’il est, celui-ci n’a, après tout, rien de désagréable.

Certains de ces mots revêtent une signification d’une puissance parfois extraordinaire. Ainsi pour crosser qui veut dire rager, crisper. Dire à un camarade qu’il crosse, c’est le mettre infailliblement hors des gonds.

Un procédé assez fréquent pour forger des mots d’argot consiste à abréger les mots et à leur donner une terminaison en o. On a ainsi le fromlo (le fromage), le servio (le service militaire), le prolo (le prolétaire), Lozno (Lausanne), de travio (de travers). Par ce moyen, on arrive à enrichir facilement et sans grande imagination son vocabulaire argotique.

Un certain nombre de mots, en usage dans l’armée française à l’heure actuelle, ont peu à peu franchi le seuil de notre frontière. C’est ainsi que l’on dit déjà dans certains bataillons le jus pour le café ou le chocolat du matin, le cuistot pour le cuisinier, le docteur pour le chemin de fer (qui reconduit la troupe dans ses foyers), becqueter des clarinettes (se passer de nourriture), etc. Il est à remarquer toutefois que les mots poilu, boche, embusqué, si en faveur de l’autre côté du Jura., n’ont pas rencontré beaucoup de succès en Suisse romande, du moins pas à notre connaissance. Les Allemands sont qualifiés parles troupes genevoises de Schnoks ; quant aux embusqués, en Suisse il n’en est pas question, et les poilus s’il y en a, n’ont pas eu l’occasion de déployer toute leur bravoure. D’où la relégation dans l’ombre, pour l’instant, de ces trois vocables caractéristiques.

Ce n’est pas sans raison que l’argot a été inventé, qu’il est en honneur au service où les soldats l’affectionnent. Il est une résultante du besoin d’expansion, de camaraderie qui anime les hommes appelés à vivre un certain temps ensemble dans des conditions particulièrement pénibles. Il est un lien d’amitié, permettant de dire des choses en y mettant une certaine dose de sentiment, même lorsque ce sentiment implique quelque moquerie. Le soldat est volontiers moqueur, roublard, ironique, mais il n’est pas méchant, et dans sa blague il mêle une bonhomie, une bonté qui font accepter son langage sans sourciller. C’est presque un honneur que de s’entendre traiter de vieille noix et avec quel accent de mystérieuse frayeur un loustic ne raconte-t-il pas qu’apercevant soudain un officier en tournée, il a mis les tubes, il a decanillé ou déhotté, suivant les circonstances.

Une réelle part de philosophie de résignation et de joyeux optimisme entre dans l’emploi de l’argot, au service militaire. Étudions donc avec intérêt et sympathie cet idiome spécial de nos troupiers. Il nous les fera mieux connaître et mieux apprécier en nous dévoilant davantage leur caractère. Parler argot, ce n’est pas synonyme de parler mal, parler grossièrement, c’est parler une langue plus expressive, plus adéquate aux circonstances extérieures, plus conformes aux besoins et aux aspirations de ceux qui sont appelés momentanément à en faire usage ; ce n’est pas manquer de cœur, mais parfois mettre tout son coeur dans ce qu’on dit, imprégner les mots d’une sympathie effective et vigoureuse où l’on reconnaît la vraie camaraderie ; c’est faire parfois venir une larme sur le bord des paupières de celui auquel on adresse la parole. Le service militaire sans l’argot ne serait plus le service. Il lui manquerait quelque chose une certaine poésie tout d’abord, et puis ce don d’oublier les fatigues et de tout accepter joyeusement parce qu’on prend les choses à la blague, c’est-à-dire du bon côté. Le rire, a dit Rabelais, est le propre de l’homme. Au service, plus encore que dans la vie civile, le rire reprend ses droits grâce en grande partie à l’argot, le rire qui repose des fatigues et qui efface les soucis, le rire qui rend confiance et espoir au soldat éprouvé. Ne méprisons donc pas l’argot, l’argot militaire ; étudions-le et sachons découvrir sous ses mani­fes­tations diverses, tout ce qu’il cache de profondément touchant, »de profondément utile, de profondément humain. Nous ferons ainsi œuvre de bons citoyens et nous contribuerons au bien et au bonheur de la patrie.

M. Granger, in Bulletin mensuel de la Société suisse des traditions populaires (n° 1-2, 1916), cité in Superstitions de guerre. Folk-lore [sic] militaire Suisse. Littérature et argot, Revue anthropologique, 1917.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos