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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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6 octobre 2011

Le cœur de Paris selon les annonces immobilières d’un site bien connu

Classé dans : Histoire, Lieux, Société, Économie — Miklos @ 21:41

Le visiteur ou le touriste qui cherche à se loger chez un particulier à Paris ne manquera de sauter de joie à la lecture de cette petite annonce intitulée « splendide appartement d’une chambre à coucher à louer au centre de la ville ». Il s’y verra proposer un « studio charmant au cœur de la rue Duhesme, l’une des adresses les plus recherchées au centre de Paris, à quelques pas du musée du Louvre, du Marais historique et gay et de l’Opéra. » Une autre version précise qu’il est « à cinq minutes à pied du célèbre Centre Georges Pompidou ».

Pour peu qu’il connaisse Paris, il s’imagine déjà que cet appartement de rêve se trouve soit du côté des Halles, point équidistant des trois quartiers cités dans l’annonce (mais pas si recherché que ça) ou alors dans le 6e ou le 7e arrondissement (au pire, dans le 8e), qui sont parmi les plus cotés de la capitale. Mais rue Dusheme ? Où est-ce diable ? Eh bien, justement, au diable vauvert, au fin fond du 18e arrondissement, à quelques pas de la porte de Clignancourt, qu’on ne peut vraiment qualifier de quartier particulièrement recherché, si ce n’est pour ses puces et ses drogues. Et à quelques kilomètres en vol d’oiseau des lieux précités. Laisse béton, se dit-il.

Une femelle indépendante (c’est du moins ce que l’annonce suivante affirme en anglais) propose une chambre dans un appartement, lui-même situé dans un immeuble dont l’entrée est au centre de Paris. Curieux : le quartier est indiqué comme « 19e – bassin de la Villette », est-ce à dire qu’un long tunnel relie l’entrée (située au centre de la ville) au bâtiment (dans le 19?). Claustrophobe, il préfère éviter.

Il passe à une autre annonce, celle d’une « chambre à louer dans appartement deux pièces meublé, proche du métro, du centre et de tous commerces et bars ». Le métro en question est Goncourt. Là, on est quasiment à Belleville, qui n’a été annexé à Paris qu’en 1860, en même temps d’ailleurs que le hameau de Clignancourt. On tourne autour du pot, constate-t-il.

Qui dit mieux ? Il y a bien cette grande chambre sur les Grands boulevards, « à 12 minutes à pied de la Seine », mais il faut être champion du 400m pour tenir ce temps et de plus c’est pour « une jeune fille sérieuse et agréable », conditions que notre touriste ne remplit pas ; ou celle du côté Oberkampf, toujours « au centre de Paris ».

J’essaie sur la rive gauche, se lance-t-il. Il y a une colocation avec des étudiants anglais dans le 15e, du côté Montparnasse, « au centre de Paris et à 7 minutes à pied d’une belle vue de la Tour Eiffel ». Il doit s’agir du temps pour arriver de l’appartement au sommet de la Tour Montparnasse (à pied, s’il vous plaît) d’où la vue est (paraît-il) splendide. Mais il n’aime pas le béton de cette tour-là (ni d’ailleurs son amiante).

Plus classe, cette « chambre ensoleillée au centre même de Paris » ; l’immeuble se trouve dans le 6e « à deux minutes du Luxembourg et de l’Alliance française ». C’est donc le quartier de Notre-Dame-des-Champs, en déduit-il. Pas très commode pour arriver au vrai-centre-même de Paris, la ligne 12 le contournant.

La vie est un oignon qu’on épluche en pleurant, dit le dicton. Les petites annonces aussi, se dit-il en continuant à les éplucher en soupirant.

Pour consoler notre touriste, on citera ce qu’Évelyne Cohen écrit à propos du centre de Paris (in Imaginaires urbains du Paris romantique à nos jours, publié sous la direction de Myriam Tsikounas en 2011) :

De 1830 à nos jours, le mythe de Paris capitale de la France, métropole des temps modernes, connaît des phases de développement puis de déclin. Dans l’ordre imaginaire, qui est ici le nôtre, le centre de Paris revêt une importance d’autant plus grande que Paris-la-capitale est présentée comme « ville centre », « métropole », « ville monde », « ville Lumière », « ville tentaculaire ».

Les représentations qui s’attachent au « centre de Paris » sont corrélées à celle de « Paris comme centre ». (…)

Comme l’explique Karlheinz Stierle dans La Capitale des signes, le XIXe siècle a donné un « centre imaginaire à la ville » :

C’est le propre du mythe de Paris tel qu’il s’élabore au XIXe siècle que de donner un centre imaginaire à la ville, de s’avancer vers un centre de forces caché. Dans Notre-Dame de Paris, Hugo a ainsi rendu la ville, avec sa cathédrale médiévale, son centre oublié, et à la capitale mondiale imaginaire, avec l’Arc de Triomphe, son emblème qui paraît sur le fond d’un horizon « sublime » parce que surélevé et devient le centre spirituel d’une nouvelle conscience de la ville. Quand le mythe urbain réussit à mettre au jour de tels centres comme points névralgiques d’une vision de la ville, il reconquiert souvent l’authenticité d’un mythe collectif dont les images se fondent totalement avec l’expérience réelle de la ville, donne à la ville la profondeur de l’« imaginaire concret ».

(…) Dans une vision anthropomorphique, la croissance historique de la capitale s’effectue autour de son « berceau », l’Île de la Cité. Tout au long des XIXe et XXe siècles, les guides cartographient couramment le développement de la capitale qui s’étend d’enceinte en enceinte par cercles concentriques successifs. Sa forme est assimilée à celle d’une « circonférence ».

(…) Au XIXe comme au XXe siècle, les contemporaine s’interrogent sur ce qui « fait centre » du point de vue des qualités et des localisations. Selon les guides et leur finalité, le centre peut être le centre historique, le centre géographique, le centre politique, le centre des affaires.

(…) Si elle semble évidente, la place du centre de Paris n’est pas consacrée de façon définitive. Le centre désigne des lieux à forte charge symbolique, politique, pratique. Aussi est-il logique qu’il se déplace dans la capitale conformément aux orientations du pouvoir, en direction de l’ouest.

Ce centre tout à la fois imaginaire et symbolique a bougé au fil du temps, de l’Île de la Cité au Palais Royal, puis vers Les Halles (le ventre de Paris, donc pas si loin du cœur, anatomiquement parlant), Notre-Dame ou le Châtelet. Voire les Champs-Élysées (quand ça n’est pas Disneyland), surtout pour les touristes japonais. Qu’en sera-t-il du Grand Paris ?

Qu’en sera-t-il pour chacun de nous ? On laissera le poète et traducteur Dominique Buisset conclure (in Paris par écrit : vingt écrivains parlent de leur arrondissement, 2002) :

Pourtant, la chose est connue : le centre est partout dans la mesure même où la circonférence est nulle part. Le centre de Paris est sur le parvis Notre-Dame ; le centre de la France à Saint-Amand-Montrond (avec ou sans la Corse ? la Réunion, les Antilles ?) (…)

Or, sauf la révérence que je porte à Notre-Dame, le centre de Paris est du côté du square Painlevé, entre la Sorbonne et l’Hôtel de Cluny, sous les grands arbres, entre une louve et un Montaigne de bronze, l’un parlant latin, l’autre français… Au printemps, le centre de légèreté de Paris, dans l’espace et le temps, est là quelque part, sur la pelouse où les étourneaux, toge moirée, docteurs d’État en picorologie, exercent leur industrie parmi l’herbe.


Le centre de Paris en 1678 : le palais de justice


Le centre de Paris en 1784 : le Grand Châtelet


Le centre de Paris en 1840 : entre le Palais Royal et le boulevard


Le centre de Paris selon le Petit futé 2008 : Gare Montparnasse, Saint-Michel, Châtelet-les-Halles…

Les métrosexuels avant l’heure, ou, ce qui fait courir (aussi) les hommes

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Société — Miklos @ 0:14

Pour éviter toute confusion, on précise d’abord qu’on ne parle pas ici des prédateurs sexuels qui hantent les longs couloirs vides de certaines stations peu avant l’heure du dernier métro. Il s’agira ici d’un terme récent, provenant directement de l’anglais, et dénotant

ce nouvel homme très attentif à son look [autre terme anglophone], très soigneux, le plus souvent épilé (au moins sur la poitrine), bronzé et toujours à la dernière mode. (…) le métrosexuel déteste être négligé ; il aime faire du shopping [ibid.], y compris dans les parfumeries, où il dépense beaucoup en crèmes antirides ; il choisit avec attention tous les détails de sa garde-robe (…)1

« Nouvel homme », dit-il ? Et pourtant, ce même auteur écrivait dans un précédent ouvrage2 qu’Oscar Wilde, « l’écrivain anglais bien connu (…), a été un métrosexuel avant l’heure. On se souvient de ses cols cassés et en dentelle, de ses cheveux ondoyants, de ses vestes extrêmement ajustées. »

Et cent ans avant Wilde, il avait déjà eu en France les Incroyables – et leur pendant féminin, les Merveilleuses (dont on avait récemment dévoilé – c’est le cas de le dire – les accoutrements extraordinaires) – ces « jeunes gens qui s’étaient arrogés le monopole du suprême bon ton, depuis le choix du costume jusqu’aux formes du langage. »3 On ne résiste pas au plaisir de laisser l’auteur poursuivre :

De longues tresses de cheveux tombant sur les épaules, et que l’on nomma oreilles de chien ; un peigne d’écailles relevant derrière la tête des cheveux dont n’approchaient plus les ciseaux, trop vulgaires, et qui devaient être coupés avec un rasoir ; des redingotes très courtes, avec des culottes de velours noir ou vert, tels furent les signes principaux auxquels on reconnaissait les élégants du jour. Leur manière de prononcer les mots ne les faisait pas moins reconnaître par sa singularité et son affectation. La lettre r était tombée dans leur disgrâce : ces messieurs, qui avaient désossé notre langue, ne donnaient que leur paole d’honneu, leur petite paole ; et leur racontait-on quelque chose qui les étonnait, ils s’écriaient : « C’est incoyable ! » Ce fut cette habitude qui leur fit donner dans la société le nom d’incroyables, tandis que la classe plus vulgaire les appela des muscadins. —En grande toilette, l’incroyable devait remplacer sa redingote courte par un habit à taille carrée et à grands revers ; un chapeau claque d’une dimension monstrueuse se trouvait sous son bras, et ses souliers pointus rappelaient les chaussures à la poulaine du moyen âge.

On se doute bien que ces métrosexuels d’alors – comme ceux d’aujourd’hui – devaient passer un temps fou à se bichonner. Or à peu près à cette époque, un dictionnaire des expressions vicieuses usitées dans un grand nombre de départements, et notamment dans la ci-devant province de Lorraine, affirme que se bichonner n’est pas français et qu’il faut utiliser, en lieu et place, s’adoniser (dont l’étymologie est évidente, mais à ne pas confondre avec atomiser bien que les adonisants utilisent souvent des atomisateurs), verbe qui a donné adoniseur, que l’on pourrait appliquer de nos jours au personnel d’instituts de beauté. L’exemple que fournit ce dictionnaire pour illustrer le bon usage concerne sans doute les Merveilleuses – « Cette femme est sans cesse à s’ajuster, à s’adoniser » – mais s’applique aussi bien à leur contre­partie masculine, les Incroyables d’alors et les métrosexuels d’aujourd’hui.

Ce verbe sera utilisé au cours du 19e s. (et tombera en désuétude plus tard) : le Trésor de la langue française cite son emploi chez Nerval, Châteaubriant, Sainte-Beuve ou Balzac, et en particulier chez Théophile Gautier, dans Le Capitaine Fracasse :

Si vous voulez accepter un vieux pédant de comédie pour valet de chambre, dit Blazius en se frottant les mains d’un air de contentement, je vais vous adoniser et calamistrer de la belle façon. Toutes les dames raffoleront de vous incontinent.

où l’on découvre le verbe calamistrer (se faire friser les cheveux, préoccupation de tous ceux qui ont les cheveux lisses, à l’inverse des têtes bouclées qui cherchent à se les défriser), et chez Victor Hugo qui décrit si bien l’éternel métrosexuel dans Les Misérables ainsi :

Il est impossible de s’imaginer que Dieu nous ait faits pour autre chose que ceci : idolâtrer, roucouler, adoniser, être pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot ; voilà le but de la vie.

Enfin, on trouve dans le Gil Blas de Le Sage cette belle réflexion sur l’importance de cette activité aux âges de la vie :

L’envie que j’avais de paraître agréable à cette dame me fit employer trois bonnes heures pour le moins à m’ajuster, à m’adoniser ; encore ne pus-je parvenir à me rendre content de ma personne. Pour un adolescent qui se prépare à voir sa maîtresse, ce n’est qu’un plaisir ; mais pour un homme qui commence à vieillir, c’est une occupation.

Nihil novi sub sole.


1 Willy Pasini, Des hommes à aimer. Comprendre et gérer les fiancés, les maris et les amants. Trad. de l’italien. Odile Jacob, 2007.
2 Willy Pasini et Maria Teresa Baldini, Les 7 avantages de la beauté. S’améliorer sans se transformer. Odile Jacob, 2006.
3 Dictionnaire de la conversation et de la lecture, vol. 32. Paris, 1836.

5 octobre 2011

L’homme qui a inventé l’internet

Classé dans : Histoire, Sciences, techniques — Miklos @ 1:12

« … quant à moy j’aimerois mieux estre icy le premier, que le second à Rome ». — Plutarque, Vie de Jules César, trad. Amyot.

“And we believe that we are entering a technological age in which we will be able to interact with the richness of living information—not merely in the passive way that we have become accustomed to using books and libraries, but as active participants in an ongoing process, bringing something to it through our interaction with it, and not simply receiving something from it by our connection to it.” — J.C.R. Licklider et Robert W. Taylor, “The Computer as a Communication Device”, in Science and Technology, 1968.

Il se raconte. Il était précoce, revendique-t-il : en 1983, à 17 ans déjà, il avait découvert l’informatique, il jouait sur des Apple II. Pas satisfait avec qu’il y trouve, il se met à développer, en autodidacte, des jeux [principalement, semblerait-t-il, des portages et des améliorations d’applicatifs existants…] et, plus tard, un « logiciel d’étude biblique », destiné à mettre en regard la source (en hébreu) avec l’une parmi certaines de ses traductions [à l’interface de navigation très malcommode, et, dans une de ses déclinaisons, à la ponctuation et vocalisation trop approximatives de la source ; voyez par exemple The Unbound Bible, autant pour sa simplicité d’utilisation et son ergonomie que pour le bien plus grand choix de versions].

Voulant toujours aller de l’avant, il maîtrise langage informatique après langage : si en une heure il n’en comprend pas le principe, c’est que l’effort n’en vaut pas la chandelle et il passe au suivant. Il mange à tous les râteliers : Apple, NeXT, Microsoft (dont il précise qu’il détenait des stocks options, mais la bulle crevant…). En 1987, il invente un logiciel de présentation sur Apple qui préfigure PowerPoint. [En 1987, HyperCard, un système bien plus prometteur et porteur – il a été utilisé jusqu’en 2004 – est développé sur Apple ; il pouvait non seulement être utilisé pour des présentations, mais préfigurait, lui, l’hypertexte du Web].

En 1991, il prédit l’arrivée de l’internet [L’internet en tant que tel a été mis en œuvre dans le début des années 1980 et était arrivé en France vers 1989 ; auparavant, d’autres réseaux informatiques reliaient des ordinateurs entre eux ; en France, le réseau uucp – connecté à d’autres pays –, était fonctionnel depuis le début des années 1980.] et ce qu’on pourra y faire, par exemple partager le savoir en combinant des textes et des images prises ici et là sur le réseau [ce qui avait été « prédit » en 1945 dans un essai visionnaire, As We May Think, par Vannevar Bush, et, une génération plus tard, en 1968 – l’ordinateur était déjà là mais grand, lourd et essentiellement isolé – par Licklider dans The Computer as a Communication Device, texte que l’on trouvera ici avec un autre de ses textes fondateurs, et dont l’extrait en exergue indique bien le côté prémonitoire.]

Puis avec l’invention du Web et du langage HTML sous-jacent, au CERN, basé sur des développements Apple [HTML est en fait dérivé de SGML, un langage à balises à portée très générale, lui-même dérivé de GML, inventé dans les années 1960 chez IBM ; c’est lui qui donnera naissance aussi à XML à la fin des années 1990.], il appréhende leur portée et s’approprie de nombreuses technologies (langages, environnements).

Et ainsi, modestement, presque gêné, il détaille tout ce qu’il a découvert, inventé et développé, ce qu’il a maîtrisé et ce qu’il a méprisé, tous les postes qu’il a occupés, dans une litanie longue comme un jour sans pain à laquelle l’organisateur a du mal à mettre un terme (pour une petite pause).

Cette conférence, qui se tenait dans un cadre universitaire, avait pour sujet annoncé l’actualité des nouveaux langages et outils de développement Web. Or à la fin de ces 90 minutes – qui devaient être suivies d’une autre période de même longueur qu’on n’a pas eu le courage ou la patience de subir – nihil novi sub sole : rien d’actuel, rien de neuf, rien de Web dans tout qu’il a raconté à son auditoire composé de jeunes étudiants qui n’avaient sans doute pas le recul historique et critique (contrairement à deux ou trois autres auditeurs avertis dont nous faisions partie, qui avaient commencé leurs carrières respectives en informatique avant la naissance de l’homme-qui-a-inventé-l’internet) pour apprécier l’intérêt et l’exactitude de l’exposé.

On se gardera de critiquer la démarche de l’autodidacte (il se revendique comme tel) et ses acquis sans doute bien réels, mais on se permettra de signaler tout de même qu’un apprentissage – de quelque matière que ce soit, d’ailleurs – ne devrait pas uniquement concerner des compétences techniques pour l’utilisation d’un outil, mais aussi son histoire et sa mise en perspective, ce qui évite parfois de réinventer la roue. Mais c’est si agréable, d’être le premier…

15 août 2011

Le cœur de l’Europe

Calendrier pour l’année 1871 (détail). Béguinage d’Anderlecht.

Bruxelles est la capitale d’une Europe qui, à l’image de la Belgique, n’a pas les coutures très solides : ses deux ventricules ne s’accordent pas. Dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, Jules César aurait pu aussi bien écrire Belgium est omnis divisum in partes tres (en comptant la petite région germanophone). Il ne l’a pas fait et a plutôt vanté le courage de ce peuple : Horum omnium fortissimi sunt Belgae. Près de deux millénaires plus tard, un certain Jean Le Mayeur chante la gloire de ce pays :

Je chante ce pays rival de l’Italie,
Par son agriculture et par son industrie ;
Pays à qui l’Anglais doit le plan de ses lois ;
Le Français, son ClovisFils de Childéric, roi des Francs de Tournai, et trois souches de Rois ;
L’Europe, des héros d’une valeur sublimeOn pense évidemment à Tintin et au commissaire Maigret. ;
L’Asie, un conquérant, seul vainqueur à SolymeJérusalem. Il s’agit de Godefroy de Bouillon ;
La terre, le bienfait de mille inventionsLa gaufre et la bière, principalement.,
Transmises de nos bras aux autres nations ;
La mer, sur tous les bords où s’étend le commerce,
L’un des premiers essais des trésors qu’il nous verse.

Jean Le Mayeur, La Gloire Belgique, poème national en dix chants. Louvain, 1830.

On pourra voir ici quelques photos de son palais royal.

2 août 2011

Mais qui porte vraiment la culotte, à Paris ?

Classé dans : Actualité, Histoire, Société — Miklos @ 21:25

Cette femme porte le haut de chausses, porte des chausses, porte la culotte, Elle est plus maîtresse dans sa maison que son mari. — Dictionnaire de l’Académie française, 1835.

Les Parisiennes qui portent la culotte doivent en demander l’autorisation de la police avec raisons médicales à l’appui selon une loi du 26 brumaire de l’an IX (17 novembre 1799) encore en vigueur, nous apprend l’agence Reuters. D’autres pays à la pointe du progrès ont aussi des lois quelque peu curieuses ; ainsi, à Jasper (Alabama), il est interdit à un homme de battre sa femme avec un bâton dont le diamètre est supérieur à celui de son pouce ; à Nogales (Arizona), on ne peut porter des bretelles ; en Californie il faut posséder un permis de chasse pour être autorisé à poser un piège à souris, tandis à Hartford (Connecticut) on n’a pas le droit de dresser un chien, ni – aucun rapport – d’embrasser sa femme un dimanche, alors qu’à Eureka (la si bien nommée, au Nevada), les hommes qui portent moustache ne peuvent embrasser de femmes – ni la leur ni d’autres, non seulement les dimanches mais tous les autres jours de la semaine. Le Massachusetts, à la pointe de la morale (bien qu’il ait interdit la fête de Noël dès 1659), ne permet pas aux couples (même mariés) de dormir nus dans des chambres louées (bed-and-breakfast, par exemple) et exige un certificat médical pour ceux qui voudraient prendre un bain. On pourra se délecter à la lecture d’une liste assez exhaustive de ces ordonnances amé­ri­caines toujours en vigueur.

Mais revenons aux femmes empantalonnées. Cette loi parisienne et inique mettait fin à un trop bref âge d’or, de quelques années à peine, où les femmes s’étaient délectées à porter des falzars. Dans son ouvrage La Française du Siècle. Modes Mœurs Usages (1886), Octave Uzanne décrit, dans son premier chapitre (« Nymphes et Merveilleuses »), l’effet libératoire qu’a eu sur la société la sortie de la Terreur au lendemain du 9 Thermidor. « Logiquement, on peut dire que la frontière du XVIIIe siècle est franchie et qu’une ère nouvelle commence avec toutes les transformations de mœurs, de langage, de costumes qui marquent l’évolution normale de la France vers un nouveau Régime. (…) Aussi n’est-il point étonnant de voir en tous lieux renaître le plaisir, les jeux, l’allégresse après une si longue contrainte ; la confusion est partout ; on sent qu’on vit dans l’interrègne de la morale ; on s’étourdit, on s’oublie, on se grise, on s’abandonne, on se donne avec facilité et sans prendre garde aux moyens. La femme, principalement, a conscience qu’elle vient de reconquérir ses droits les plus charmants. » Et il cite Lous-Sébastien Mercier1 qui parle de façon assez coquine de l’accoutrement extravagant de certaines Merveilleuses (et, en passant, nous informe de la façon originale qu’avait le comte d’Artois de se culotter et de se déculotter) :

« Quel bruit se fait entendre ? Quelle est cette femme que les applaudissements précèdent ? Approchons, voyons. La foule se presse autour d’elle. Est-elle nue ? Je doute. Approchons de plus près ; ceci mérite mes crayons : je vois son léger pantalon, comparable à la fameuse culotte de peau de Mgr le comte d’Artois, que quatre grands laquais soulevaient en l’air pour le faire tomber dans le vêtement, de manière qu’il ne formât aucun pli, lequel, ainsi emboîté tout le jour, il fallait déculotter le soir en le soulevant de la même manière et encore avec plus d’efforts ; le pantalon féminin, dis-je, très serré, quoique de soie, surpasse peut-être encore la fameuse culotte par sa collure parfaite ; il est garni d’espèces de bracelets. Le justaucorps est échancré savamment et sous une gaze artistement peinte palpitent les réservoirs de la maternité. Une chemise de linon clair laisse apercevoir et les jambes et les cuisses, qui sont embrassés par des cercles en or et diamantés. Une cohue de jeunes gens l’environne avec le langage d’une joie dissolue. Encore une hardiesse de Merveilleuse, et l’on pourrait contempler parmi nous les antiques danses des filles de Laconie : il reste si peu à faire tomber que je ne sais si la pudeur véritable ne gagnerait pas à l’enlèvement de ce voile transparent. Le pantalon couleur de chair, strictement appliqué sur la peau, irrite l’imagination et ne laisse voir qu’en beau les formes et les appas les plus clandestins ;… et voilà les beaux jours qui succèdent à ceux de Robespierre ! »

Pantalon, dit-il ? Collant couleur chair carrément coquin ! Culotées, ces charmantes créatures. Pas étonnant que les prémices du « nouveau Régime » qu’évoque Uzanne, le Premier Empire, se soient accompagnées d’un retour à l’ordre moral dont cette interdiction est l’une des manifestations (mais qui, comme on peut le voir dans l’illustration ci-dessous, ne semble pas avoir eu un effet immédiat).

La sénatrice Maryvonne Blondin – qui siège à Paris (en pantalon ?) mais représente le Finistère – a déposé une proposition de loi demandant l’abrogation de ce texte. Jusqu’ici, la préfecture de police avait résisté à ces efforts qui remontent à 1887. Mais est-ce vraiment nécessaire ? Certains observateurs notent un retour actuel vers la pudeur : « De nos jours, nous constatons que les corps se rhabillent un peu plus. Notamment chez les plus jeunes, avec le délaissement du slip de bain pour les shorts. » constate le sociologue Jean-Didier Urbain, et ce n’est pas que pour se protéger du soleil (la différence entre slip et short est négligeable, sur ce point). De là à ce que les femmes acceptent de revenir, d’elles-mêmes, à la jupe, à la robe, voire au niqab… pardon, une autre loi en vigueur l’interdit.


1 Auteur – très prolifique – entre autres du Tableau de Paris avant la Révolution française et du Nouveau Paris (en 1798), ainsi que d’une utopie, L’an deux mille quatre cent quarante, rêve s’il en fût jamais, que nous avions déjà évoquée.

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