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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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25 janvier 2011

Quand on range sa bibliothèque

Classé dans : Histoire, Humanités, Littérature, Livre — Miklos @ 3:11

Émile Deschanel : « Quand on range sa bibliothèque »
À bâtons rompus, variétés morales et littéraires
Paris, 1868

Un savant allemand, J.-J. Mader1, dans son amour pour les bibliothèques, a voulu leur créer des titres de noblesse et faire remonter l’origine des collections de livres jusqu’avant le déluge. Dans une dissertation intitulée : De Scriptis et Bibliothecis antediluvianis, il a cherché à démontrer qu’à cette époque déjà les hommes, qui étaient fort instruits dans tous les arts, possédaient des bibliothèques. Adam imposant des noms à tous les êtres, Seth et les fabuleuses colonnes sculptées par lui, enfin le prétendu livre d’Enoch, tels sont les faits qui lui ont servi de base pour échafauder ce paradoxe.

La bibliothèque dont il est le plus anciennement fait mention dans l’histoire proprement dite, est celle que le roi égyptien Osymandias2 avait placée dans son immense palais de Thèbes. Sur la porte de cette bibliothèque on lisait ces mots : Pharmacie de l’âme.

Pisistrate3 fonda chez les Athéniens la première bibliothèque publique. Xerxès, lorsqu’il s’empara d’Athènes, en fit enlever et transporter en Perse tous les livres. Longtemps après, le roi Séleucus Nicanor les rendit aux Athéniens.

Les Grecs qui se rendirent célèbres par les collections de livres qu’ils avaient formées furent, entre autres : Polycrate, tyran de Samos, Euclide l’Athénien, Nicocrate de Chypre, le poète Euripide, et surtout Aristote, dont la bibliothèque, après avoir appartenu à Théophraste et à Nélée, fut achetée par Ptolémée Philadelphe.

La plus fameuse bibliothèque de l’antiquité fut celle d’Alexandrie, fondée par Ptolémée Sôter, mort 283 ans avant notre ère. Encore s’en fallait-il beaucoup sans doute qu’elle ressemblât au British Museum ou aux bibliothèques de Paris.

Un savant homme et homme d’esprit4 disait : « La Seine est un fleuve qui coule entre quatorze bibliothèques ; à savoir : la bibliothèque de l’Arsenal, la bibliothèque du Jardin des Plantes, la bibliothèque Polonaise ; les bibliothèques de la Ville de Paris, de la Cour de cassation, des Avocats ; la bibliothèque Mazarine, la bibliothèque de l’Institut, du Louvre, du Conseil d’État, de la Chambre des députés, et la bibliothèque des Invalides, — sans oublier la bibliothèque de Charenton, sur les bords de la Marne. — O les bords heureux et charmants , s’écrie Jules Janin, qui contiennent tant de science ! Il faut compter aussi pour une bibliothèque, la plus utile et la plus clémente de toutes, la ceinture des quais, chargée de livres, de très-beaux et de très-bons livres, déchus de leur première splendeur, qui viennent chercher sur ces remparts un ami, un hôte, un sauveur. On peut dire, à coup sûr, sans faire une épigramme, qu’il y a plus de bel esprit, de sage philosophie et d’atticisme, répandus sur le parapet des quais de Paris5, que dans tout le reste de la France. Avec un peu de zèle et de soin, très-peu d’argent surtout, vous trouverez, dans ce Campo-Santo des vieux livres, tous les poèmes, toute l’histoire et tout le théâtre. Il abonde en facéties, recherches, contes, romans, traités de toute espèce ; et des sermons tant qu’on en veut. La théologie y coudoie l’histoire, et l’histoire, à son tour, y est débordée par les mathématiques. Tout ce qui s’est pensé, écrit, rêvé, parlé, discuté parmi nous, se rencontrerait du quai Voltaire au parapet du Pont-Neuf. »

« Un bon livre est un bon ami, » disait Bernardin de Saint-Pierre6. Et l’avantage est que de ces amis-là on peut remplir plus qu’une petite maison. Le désavantage est que, si l’on quitte la maison, ces amis-là ne vous suivent pas facilement. Lorsqu’il ne s’agit que de meubles, trois déménagements, dit le proverbe, valent un incendie7 ; lorsqu’il s’agit de livres, deux déménagements équivalent à tous les incendies du monde. Ni le patriarche Théophile ni le farouche Omar n’avaient besoin de faire brûler à deux reprises la bibliothèque d’Alexandrie ; ils n’avaient qu’à la faire déménager. C’est peut-être pour cette raison que la Bibliothèque de Paris ne peut se résoudre à changer de place, quoiqu’elle en manque absolument.

Les plus graves événements pour Bayle8 furent ses déménagements (en 1688 et 1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers.

Quelle débâcle, en effet, lorsque l’on est forcé de faire voyager une bibliothèque ! que de volumes perdus en route ! que d’exemplaires dépareillés ! quelle ruine !

Et pourtant il faut qu’ils nous suivent lorsque nous changeons de pays ! On ne travaille bien qu’avec ses livres à soi. Un pauvre homme dépensait en livres le prix de son dîner. « Mais, lui dit quelqu’un, si vous lisiez ces livres à la Bibliothèque ? — Je ne peux lire, répondit-il, que les livres que j’ai achetés. »

Seulement, les livres à soi, on les prête ; et, les livres prêtés, on les perd ! Livre prêté, livre perdu, c’est un proverbe9. Aussi admire-t-on la devise de Grollier10 : Grollieri et amicorum. « Ces livres sont à Grollier et à ses amis. » Il faut reconnaître, du reste, que ce Grollier est une exception : les bibliophiles n’aiment pas à prêter leurs livres.

Un jour que Gaspard Schopp11 priait. Gifanius12 de lui prêter un manuscrit de Symmaque, Gifanius lui fit cette réponse : « Me demander de prêter mon Symmaque, monsieur ! mais c’est comme si l’on me demandait de prêter ma femme ! » Perinde est atque uxorem meam utendam postulare !

On avait prêté à Victor Cousin13, lorsqu’il était ministre de l’instruction publique, un beau manuscrit de Malebranche. On le lui fit redemander inutilement, à plusieurs reprises ; il fit longtemps la sourde oreille ; si bien qu’à la fin on mit en campagne un homme presque aussi considérable que le ministre lui-même auquel il était chargé de réclamer formellement le manuscrit précieux. Alors Cousin refusa de le rendre. « Mais enfin, dit l’intermédiaire, ce manuscrit est à M…., qui vous l’a prêté ; il le réclame, il en a le droit. — Mon cher N…, répondit majestueusement le grand éclectique, il a son droit ; mais j’ai ma passion ! » Oncques ne rendit le manuscrit.

Le cardinal Passionei14, ayant pris à son service un bibliothécaire ignorant, disait à un de ses visiteurs, étonné d’un pareil choix : « Ma bibliothèque est mon sérail ; je la fais garder par mon eunuque…. »

Le fait est qu’on est dégoûté d’un livre banal, comme d’une femme banale.

On ne lit bien que dans ses livres à soi. On contracte mariage avec eux.

« Amis, disait Scaliger15, voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie ? eh bien, vendez vos livres ! »

L’honnête Patru16 s’étant vu forcé de vendre sa bibliothèque, le brave Boileau la lui acheta et la lui paya, en le priant de la lui garder jusqu’à sa mort.

L’impératrice Catherine de Russie fit la même chose pour Diderot. Lorsque celui-ci voulut marier sa fille, le seul enfant qui lui restât de quatre qu’il avait eus, il ne vit d’autre moyen de lui donner une dot que de vendre sa bibliothèque. L’impératrice Catherine, ayant été informée de ce projet, acheta la bibliothèque au prix de quinze mille livres, mais à la condition que Diderot la garderait sa vie durant, et elle lui donnait une pension de mille francs pour en être le bibliothécaire.

« Cette pension, oubliée à dessein, dit Mme de Vandeul, fille de Diderot, ne fut point payée pendant deux ans. Le prince de Galitzin (l’ambassadeur de Russie qui avait arrangé l’affaire) demanda à mon père s’il la recevait exactement ; il lui répondit qu’il n’y pensait pas, qu’il était trop heureux que Sa Majesté impériale eût bien voulu acheter sa boutique et lui laisser ses outils. Le prince l’assura que ce n’était pas sûrement l’intention de l’impératrice, et qu’il se chargeait d’empêcher un plus long oubli. En effet, mon père reçut quelque temps après cinquante mille francs, afin que cela fût payé pour cinquante ans. »

Diderot voulut aller remercier en personne l’impératrice à Saint-Pétersbourg. Elle l’y reçut avec toute la grâce imaginable. Elle essaya même de l’y retenir pour toujours, et lui fit des offres brillantes ; mais Diderot les refusa.

Étudier dans les Bibliothèques publiques, c’est vivre à l’auberge ; on a affaire aux livres de tout le monde, livres plus ou moins souillés, maculés ; on n’en peut user qu’à son tour, après ou avant tel ou tel lecteur ; ils passent par toutes les mains ; ils ne s’attachent pas à vous, on ne s’attache pas à eux ; on vit avec eux d’aventure, au jour le jour, dans un commerce banal et sans intimité. Mais, quand on retrouve ses livres à soi, ceux qu’où connaît depuis sa jeunesse et depuis son enfance, ceux qu’on a conquis au collège par son travail, ceux qu’on a amassés peu à peu par livraisons avec le fruit de ses épargnes, avec ses semaines d’écolier, quel vrai plaisir ! quelle joie vive ! comme on les fête ! comme on les reconnaît ! On les a feuilletés cent fois ; on a fait ici une corne, là une marque de crayon, là un cri d’admiration sympathique, là une réfutation véhémente ; partout on a laissé quelque chose de soi, de son cœur ou de son esprit ; un papier, un brin d’herbe, un parfum d’autrefois ! On retrouve parmi les feuillets mille souvenirs endormis, qui tout à coup se réveillent. Les voilà donc ces livres, dont on fut tant privé ! On voudrait les embrasser tous, on embrasse du moins son Homère. Justement le voici qui vous tombe sous la main !

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle !

Mais tous les autres sont là, en monceau, sur le parquet : comment s’y reconnaître? On les contemple longtemps ainsi, mea regna17 ! Puis on commence à les trier peu à peu, à les grouper deçà delà. On fait le relevé de ses pertes. Pour aller des uns aux autres à travers la chambre, on en forme des plates-bandes, séparées par des allées. Ces allées n’ont pas la régularité ennuyeuse des jardins royaux de Le Nôtre ; ce sont plutôt celles d’un jardin anglais plein de mouvement et de caprice. Dans cette première opération, dans ce débrouillement du chaos, où l’on joue le rôle du démiurge, on ressent déjà des plaisirs bien vifs. On revoit successivement toutes ces vieilles connaissances, tous ces vieux compagnons de misère ou de gloire. On leur dit un mot à chacun, chacun vous répond quelques lignes. Cela dure plusieurs jours. Mais combien, hélas ! manquent à l’appel !

Les voilà groupés à peu près. Il faut, secondement, les ranger en bon ordre sur les rayons de la bibliothèque. Mais qu’appelle-t-on le bon ordre ? et comment doit-on les classer ? Sujet important de méditations, qui se représente à chaque déménagement, et dont la solution, à chaque fois, varie. Donnera-t-on le pas à la littérature, ou à la science ? La littérature enchante la vie ; la science l’explique : laquelle des deux mérite le premier rang ? Dans la littérature elle-même, qui placer d’abord ? La poésie, ou bien l’histoire ? Dans l’ensemble, quel ordre suivre ? L’ordre chronologique, ou l’ordre logique ? Mettrez-vous, par exemple, en vous asservissant aux dates et aux délimitations de pays, les Orientaux tout seuls, les Grecs tout seuls, les Latins tout seuls, les Français tout seuls, les Anglais tout seuls, et ainsi de suite, — rien que les textes? — Ou placerez-vous à côté de chaque texte les volumes modernes qui en renferment la traduction, l’interprétation, les commentaires ? Mais cela vous mènera loin ! La littérature, en ce cas, a pour appendices la philologie et la critique, qui à leur tour tiennent par tant de côtés à l’histoire : où sera la limite de ces divers royaumes ? Comment resterez-vous dans l’ordre chronologique si l’ordre logique vous entraîne ainsi ? Comment garderez-vous les limites des genres ? Et, si vous ne les gardez pas, que deviendrez-vous ? Mais, d’autre part, l’ordre chronologique pur et simple c’est le morcellement, c’est l’isolement, c’est la mort, c’est le système cellulaire appliqué aux auteurs. En cela comme en toute chose, il faut donc trouver la moyenne.

Que faire ? on hésite, on essaye, on recommence vingt fois, on change encore d’avis. Quand on a le temps, cette flânerie occupée est très-agréable. Ranger une trentaine de volumes par jour, l’un portant l’autre, cela suffit : c’est un plaisir alors, et non une fatigue. On prend dans ses mains tour à tour chacun de ses livres chéris. On goûte à chacun ; on voudrait les dévorer tous ! Ah ! si l’on avait du moins deux cerveaux, deux paires de mains et deux paires d’yeux ! La vie est si courte ! Combien de fois n’a-t-on pas formé ce souhait !

On refait connaissance avec tous ses auteurs. Ce sont d’anciens amis qu’on avait perdus de vue, et qu’on retrouve tout à coup réunis dans une fête ! Quels serrements de mains ! quelles effusions ! comme en une minute, on répare le temps perdu ! On prend, les uns après les autres, tous ses poètes, tous ses philosophes bien aimés. En essuyant et en battant chaque volume avant de le placer sur les rayons, on l’ouvre malgré soi, quoiqu’on veuille aller vite. Un pied sur l’escabeau, l’autre par terre, on écrème ainsi bien des choses : une charmante comparaison d’Homère, le Suave mari magno de Lucrèce18, le dernier discours de la Didon de Virgile, l’Ode de Sappho à une femme aimée, imitée par Catulle, délayée par Boileau, étriquée par Delille ; une page de Cicéron par-ci, deux pages de Sénèque par-là.

Sénèque, Lucain, Tacite, enfin les écrivains des littératures avancées, hauts en couleur et en saveur, en sont comme la venaison, quelquefois un peu faisandée. Cicéron, et ceux de la même sorte, en sont le pot-au-feu classique. Ce n’est pas que je fasse fi du pot-au-feu, quoi qu’en dise Brillat-Savarin. Ce grand artiste me paraît, au contraire, avoir énoncé sur ce point une erreur aristocratique, que beaucoup de gens répètent d’après lui, sans avoir les mêmes excuses. Mon avis à moi est qu’il faut aimer tour à tour le pot-au-feu et la venaison, Cicéron et Sénèque, Quintilien et Tacite, et que les uns aussi bien que les autres plaisent aux gens de goût et aux gourmets par des raisons diverses.

Je pourrais là-dessus vous alléguer Montaigne ; mais j’aime mieux regarder avec vous comment cet égoïste aimable passe son temps dans sa librairie. Il appelle ainsi sa bibliothèque. « Chez moi, dit-il, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où, tout d’une main, je commande mon ménage : je suis sur l’entrée, et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et, dans la plupart, des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : tantôt je rêve, tantôt j’enregistre, et dicte, en me promenant, mes songes que voici. — Elle est au troisième étage d’une tour. Le premier c’est ma chapelle, le second une chambre et sa suite, où je me couche souvent pour être seul. Au-dessus, elle a une grande garde-robe. — C’était, au temps passé, le lieu le plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. — A sa suite est un cabinet assez poli, capable à recevoir du feu pour l’hiver, très-plaisamment percé. Et, si je ne craignais non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, j’y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long, et douze de large, à plain-pied ; ayant trouvé tous les murs montés, pour autre usage, à la hauteur qu’il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment si je les assieds ; mon esprit ne va pas seul comme si les jambes l’agitent. Ceux qui étudient sans livre en sont tous là. — La figure en est ronde, et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siége ; et vient m’offrant en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés sur des pupitres (rayons) à cinq degrés, tout à l’environ. Elle a trois vues de riche et libre prospect, et seize pas de vide en diamètre. En hiver, j’y suis moins continuellement : car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom (Montaigne), et n’a point de pièce plus esventée que celle-ci ; qui me plaît d’être un peu pénible et à l’écart, tant pour le fruit de l’exercice que pour reculer de moi la presse (la foule). C’est là mon siége : j’essaye à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale et filiale et civile. »

Quelle volupté délicate pour l’esprit, de pouvoir disposer en maître de tout ce que le monde littéraire a jamais produit d’idées et de formes ! On attrape, en courant, un psaume de David, un sonnet de Pétrarque, une sentence de Marc-Aurèle, une poésie de Victor Hugo, une scène de Calidasâ19, une de Shakespeare, une de Molière, une page de Démosthène, une de Bossuet, une de George Sand, une de Pétrone, une de Sterne, une de Balzac. Bien n’est charmant, rien n’est friand comme de goûter ainsi très-vite à tant de mets différents et choisis. On fait comme Horace et comme l’abeille de Matine,

ego, apis Matinae
More modoque…20

On voltige parmi ces arbres et ces fleurs ; on en pompe le suc précieux.

Selon ce qui vous tombe sous la main, on est poète ou philologue ; on reflète tout ce qu’on rencontre. Quand on en est aux vieux bouquins, aux curiosités typographiques, on devient antiquaire pour un instant. — Voici la vieille Bible à gravures sur bois, édition de Lyon, année 1554, où l’on voit Eve sortant de la côte d’Adam, avec des cheveux de furie21. Dieu, qui porte une couronne à pointes, ainsi qu’un roi mérovingien, la bénit de la main droite avec deux doigts, comme un évêque ; de la main gauche il l’attire à lui, pour achever de la dégager du côté d’Adam, qui dort tout son soûl. — On voit, plus loin, l’échelle de Jacob : Dieu, du sein des nuages, la tient par l’échelon d’en haut, pour aider les anges à monter. Dieu, cette fois, porte la tiare, comme un pape.

Voilà, d’autre part, une édition plus ancienne encore, et aussi à gravures sur bois, de la Métamorphose d’Ovide (sic), traduite en vers français de dix syllabes par Clément Marot. Le dessinateur ingénieux, ayant à représenter entre autres choses le chaos, la confusion de tous les éléments avant la création du monde, — sujet obscur, il faut en convenir, — n’a trouvé rien de mieux, après avoir tracé toutes sortes de lignes bizarres, que de graver, au beau milieu de tout cela, en grosses lettres capitales, le nom de ce qu’il voulait faire, a savoir le mot grec ΧΑΩΣ22. Et pourquoi en grec, je vous prie ? Apparemment parce qu’Ovide, le poète traduit par Marot, écrivait en latin ! A moins que ce ne soit pour figurer au lecteur, par des caractères ordinairement moins connus de lui, un sujet comme le chaos, dont on ne peut se faire une idée ?

Voilà maintenant, du même Clément Marot, les Psaumes de David mis en ryme françoise, et destinés à être chantés par les dames de la cour de François Ier sur les airs de vaudeville du temps ! La musique est notée en tête de chaque psaume. Ne rions pas trop de ces disparates. Aujourd’hui même, dans les recueils de cantiques mis entre les mains des enfants pour les préparer à la première communion, ne voyons-nous pas des timbres d’air ainsi désignés : Dans un verger Colinette. Que ne suis-je la fougère ! C’est l’amour, l’amour, l’amour ? Cela est très-naïf et très-innocent.

Voilà encore, parmi nos richesses archéologiques, le beau petit volume Plantin microscopique, demi-in-32, contenant Lucile, Catulle, Horace, Tibulle, Properce, Juvénal, Perse, et quelques pièces détachées d’autres poètes ; bref plus de sept auteurs latins dans ce seul petit livre diamant ! — Enfin voilà les jolis volumes du Pantagruel Elzevir, grand in-32 ou petit in-18. N’est-ce pas, par hasard, de ces charmants bijoux que le bon M. Oldbuck, l’antiquaire de Walter Scott, parle avec tant de feu et de fierté à son ami M. Lovel ?

« Ces petits Elzevirs sont les trophées de maintes promenades que j’ai faites le soir comme le matin dans Cowgate, Canongate, le Bow et Sainte-Mary’s-Wynd, en un mot partout où il se trouvait des troqueurs, des revendeurs, des trafiquants en choses rares et curieuses. Que de fois j’ai marchandé jusqu’à un demi-sou, de crainte qu’en accordant trop aisément le premier prix qu’on me demandait, je ne fisse soupçonner la valeur que j’attachais à l’ouvrage ! Que de fois j’ai tremblé que quelque passant ne vînt se mettre entre moi et ma prise I Que de fois j’ai regardé le pauvre étudiant.en théologie, qui s’arrêtait pour ouvrir un livre sur l’étalage, comme un amateur rival ou un libraire déguisé ! Et puis, monsieur Lovel, quelle satisfaction de payer le prix convenu et de mettre le livre dans sa poche, en affectant une froide indifférence tandis que la main frémit de plaisir ! Quel bonheur d’éblouir les yeux de nos rivaux plus opulents en leur montrant un trésor comme celui-ci (ouvrant un petit livre enfumé, du format d’un livre d’heures), de jouir de leur surprise et de leur envie, en ayant soin de cacher sous un voile mystérieux le sentiment de son adresse et de ses connaissances supérieures ! Voilà, mon jeune ami, voila les moments de la vie qu’il faut marquer d’une pierre blanche, et qui nous payent des peines, des soins et de l’attention soutenue, que notre profession exige plus que toutes les autres ! »

Mais laissons l’archéologie ; rangeons les poètes ! Dans ce remue-ménage général des œuvres de tous les pays et de tous les temps, mille rapprochements imprévus, grands et petits, naissent et se présentent d’eux-mêmes. En face de la Clytemnestre d’Eschyle et de la Médée d’Euripide, on voit se dresser lady Macbeth. En face d’Oreste, c’est Hamlet : l’un et l’autre venge son père tué par sa mère. En face d’Antigone, c’est Cordélia : l’une et l’autre conduit son vieux père aveugle. En face du roi Lear de Shakespeare, c’est le père Goriot, de Balzac ; ou bien, mais à quelle distance ! les Deux gendres, de M. Etienne23. En face de Desdémona, c’est Zaïre. On étudie alors, très-vite et très-bien, comment Othello devient Orosmane, comment Iago devient Corasmin24, desinit in piscem25 ! comment du mouchoir de Desdémona Voltaire fait un voile à Zaïre, et démarque avec soin le linge qu’il a pris. On s’aperçoit aussi que le dénouement de cette pièce du poète anglais est le même que celui du drame indien, le Chariot de terre cuite26, et qu’Othello étouffe Desdémona, comme Samsthanaka étouffe Vasantaséna. Puis, voilà qu’on trouve une certaine ressemblance entre le commencement du premier acte de l’Iphigénie d’Euripide et de Racine, où Agamemnon éveille son esclave, et le commencement du deuxième acte du Jules César de Shakespeare, où Brutus éveille le sien. On compare la première scène de la Princesse d’Elide dans Molière, avec la première scène de Phèdre, dans Racine, en voyant qu’Arbate donne à Euryale les mêmes conseils sur l’amour que Théramène à Hippolyte. On vient encore à comparer, dans Racine et dans Molière, Néron caché derrière le rideau et Orgon caché sous la table, puis Mithridate et Harpagon trompant chacun son fils par une feinte, pour tirer de lui, par un faux consentement de mariage, l’aveu d’un amour rival du leur. En même temps, se rapproche de cette double scène, celle de Louis XI près du paravent, dans les mémoires de Commynes, et de Charles-Quint dans l’armoire, au premier acte d’Hernani. La différence entre ces morceaux est seulement dans le ton et les accessoires. Mais, entre le discours de Mariane se jetant aux pieds d’Orgon et le discours d’Iphigénie se jetant aux pieds d’Agamemnon, celle-ci suppliant son père de ne pas la conduire a l’autel pour lui donner la mort, celle-là suppliant le sien de ne pas l’y conduire pour lui donner Tartuffe, cette simple différence de ton existe-t-elle ? Non, la mélopée est la même dans les deux passages ; les vers de Molière, en cet endroit, sont raciniens.

Ainsi les œuvres de tous les poètes, rapprochés tout a coup, s’éclairent les unes les autres d’un jour nouveau, et prennent des aspects imprévus. Tantôt on découvre que l’auteur de Mithridate27 s’est inspiré, pour sa Monime, de la Déjanire des Trachiniennes de Sophocle ; tantôt on voit qu’il a emprunté quelque chose à l’Eunuque de Térence pour son Andromaque, dans la scène entre Pyrrhus et Phénix ; et qu’ainsi, tandis que le paresseux La Fontaine se contentait de copier un peu servilement cette comédie, sous le même titre, l’industrieux Racine trouvait moyen d’en détourner quelque chose pour sa tragédie.

Rangeons maintenant les historiens ! Qu’on a de peine à se défendre de les reparcourir tous à la fois, depuis Hérodote jusqu’à Michelet, depuis Thucydide jusqu’à Augustin Thierry ! En ouvrant les journaux romains, recueillis par Victor Leclerc, je tombe sur les imprécations du Sénat après la mort de Commode, morceau terrible, étrange, fulgurant, dont on nous saura gré de transcrire quelques lignes :

« Pour l’ennemi de la patrie point de funérailles ! Pour le parricide point de tombeau ! Que le parricide soit traîné ! Que l’ennemi de la patrie, le parricide, le gladiateur soit mis en pièces dans le spoliaire28 ! Ennemi des dieux, bourreau du Sénat ; ennemi des dieux, parricide du Sénat ; ennemi des dieux et du Sénat, le gladiateur, au spoliaire ! Au spoliaire le meurtrier du Sénat ! Au croc le meurtrier du Sénat ! Au croc le meurtrier des innocents ! Pour l’ennemi, pour le parricide, point de pitié !…

» Que le parricide soit traîné ! nous t’en prions, Auguste, que le parricide soit traîné !… Exauce-nous, César : les délateurs aux lions ! Exauce-nous, César : Spératus29 aux lions ! Honneur à la victoire du peuple romain !… »

Et cela continue de ce train pendant deux ou trois pages ! — Quelle est la tragédie, — je le demande, — quelle est la tragédie antique ou moderne, quel est le drame, soit d’Eschyle, soit de Calderon, soit de Shakespeare, soit de Schiller, qui jamais fit entendre des accents si terribles? Quel est le chœur lyrique ou dramatique qui jamais approcha de ces historiques imprécations? Ces cris effrayants ! ces répétitions acharnées ! cette rage de vengeance ! ce mouvement cru ! ce trot saccadé de la fureur ! On voit le cadavre du tyran traîné par les rues aux gémonies, au spoliaire ! on sent le croc qui entre dans la chair !

C’est Lampride qui nous a conservé, d’après Marius Maximus, ce curieux morceau. Seule la chanson des Gueux, au seizième siècle, soutiendrait peut-être la comparaison.

En rangeant et en parcourant les soixante-douze tomes de Voltaire, on rencontre ce passage dans l’Homme aux quarante écus :

« Ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son âme ; la conversation la dissipe, le jeu la resserre…. Comme le bon sens de M. André s’est fortifié depuis qu’il a une bibliothèque ! Il vit avec les livres comme avec les hommes ; il choisit, il n’est jamais la dupe des noms. Quel plaisir de s’instruire et d’agrandir son âme pour un écu, sans sortir de chez soi ! »

Voilà les excursions que l’on fait, voilà les pointes que l’on pousse à droite et à gauche. Les heures, dans ce doux passe-temps, s’envolent sans qu’on y pense. Rien n’est plus attachant que cette occupation : vous ne pouvez vous en déprendre ; vous en perdez le boire et le manger ; vous ne mangez que de la prose et vous ne buvez que des vers. — On veut en rester là pour aujourd’hui, le dîner est prêt, votre femme attend, — bah ! classons encore cet ouvrage ! Encore ces deux volumes-ci ! Encore celui-là !… Perché sur l’escabeau, comme maître Corbeau, tenant dans son bec un fromage, on passerait une semaine entière dans cette position délicieuse autant qu’incommode ! Quelquefois on oublie qu’on est juché si haut, tant la lecture qu’on fait ainsi en l’air est captivante ! En admirant un beau passage, tout à coup on perd l’équilibre, on ouvre un large bec, on laisse tomber sa proie, on tombe soi-même avec le volume ; on veut se rattraper, on s’agrippe au rayon, le rayon, trop chargé sur le devant, chavire à son tour ; tous les volumes déjà rangés s’écroulent ! C’est à recommencer. On ne s’en plaint pas, au contraire ! On se ramasse, on se reperche, on se remet à la besogne plus avidement que jamais ! Tant les livres, nos livres à nous, ont de puissance pour nous fasciner !

Mainte journée s’écoule ainsi. Comme vous pouvez croire, l’ouvrage ne va pas vite. C’est la tapisserie de Pénélope. Rien de plus épicurien que ce vagabondage littéraire, que cette école buissonnière à travers les lauriers sacrés, la douce prairie d’asphodèle, et les chastes bosquets des Muses « qu’arrose la sainte pudeur, » comme dit l’Hippolyte d’Euripide. Allons, allons ! Encore un coup d’œil par-ci, encore un coup d’œil par-là ! Encore ce passage, encore cette page ! On furète de tous côtés, on flaire les choses curieuses ; on acquiert une faculté singulière, celle de lire, en quelque sorte, par intuition, et de tomber précisément sur les pages intéressantes. — En voici une qu’il est bon de citer, vous trouverez qu’elle en vaut la peine. Ces quelques chiffres en disent plus, sur les absurdités de ce qu’on appelle l’ancien régime, que bien des discours.

État d’aucunes charges de la maison du roi,

supprimées par l’édit enregistré le 9 mai 1789.

Le grand fauconnier de France

300 000

livres,

Le capitaine du second vol, pour corneille

50 000

Le capitaine des deux vols, pour milan

90 000

Le capitaine du vol, pour héron

110 000

Le capitaine des quatre vols, pour champ et rivière, pie et lièvre

120 000

Le grand louvetier de France

200 000

Le premier écuyer

400 000

10 écuyers servant par quartier, à 48 000

480 000

42 grands valets de pied, à 8000

336 000

16 valets de chambre, à 30 000

480 000

6 huissiers de la chambre, à 60 000

360 000

1 porte-manteau ordinaire 60 000 —

60 000

6 porte-manteaux, à 36 000

216 000

4 tapissiers, à 16 000

64 000

1 barbier ordinaire

60 000

4 barbiers, à 30 000

120 000

2 porte-chaises d’affaires, à 15 000

30 000

8 valets de garde-robe, à 25 000

200 000

1 cravatier

60 000

5 porte-meubles de la chambre, à 6000

30 000

Total

3 766 000

livres

Ainsi pour la barbe seule du roi, il en coûtait au bon peuple français 180 000 ! A ce prix-là, était-ce le roi, ou le peuple, qui était rasé ? Et que dites-vous des 60 000 livres, rien que pour mettre la cravate à Sa Majesté? et que pensez-vous des 30 000 livres jetées dans la chaise d’affaires ? Ce qu’il faut entendre par cette chaise d’affaires, allez le demander au Dictionnaire de l’Académie : n’agitons point cette matière30. — Franchement, est-ce que tout cela n’est pas aussi scandaleux que ridicule ? Et comprend-on qu’il y ait encore aujourd’hui quelques hommes assez obstinés ou assez aveugles pour regretter cet ancien régime sous lequel florissaient de telles stupidités ? Apparemment ce sont les gens qui, l’ordre de choses une fois restauré, ambitionneraient l’honneur grand de remplir de pareilles charges ! charges est bien le mot, dans son triple sens !

Enfin la bibliothèque est rangée. Tous les volumes sont à leur place. On les voit tous et chacun à la fois. Pas un qui se cache dans un coin ! pas un qui échappe à la vue ! pas un qui ne soit présent à l’esprit comme aux yeux ! On leur a fait leur toilette à tous : ils reluisent à qui mieux mieux ! On voudrait pouvoir les reprendre tous, un à un, et les lire alors méthodiquement ! Mais par qui commencer, grand Dieu ! dans cette multitude infinie ? Celui qu’on choisira d’abord prendra pour lui seul une grande part du temps qu’on voudrait partager à tous. Pendant qu’on le lira, les heures passeront, les jours, les mois peut-être ! Durant ce temps, nos yeux s’habitueront à l’arrangement des volumes dans le casier. Toute cette foule de livres, qui paraît à présent si vivante et si remuante, à l’instant où l’on vient de leur parler à tous, reprendra peu à peu sur les rayons tranquilles un air monotone et silencieux. La physionomie de chacun s’effacera. Tous les dos se confondront. Il se fera de leurs couleurs diverses une harmonie vague et neutre, qui endormira les yeux peu à peu. Il semble, pour l’instant, que ces mille volumes s’agitent, s’avancent, s’offrent à l’envi, et gazouillent autour de vous. Bientôt ils vous paraîtront muets, immobiles, inanimés. Vous ne les distinguerez plus tous et chacun comme aujourd’hui ; vous les regarderez sans les voir, avec des yeux d’habitude. Aujourd’hui votre bibliothèque est vivante et charmante ; bientôt elle redeviendra morne et semblera morte. — On lit si lentement ! les jours sont si courts ! la vie si fugitive ! le corps si faible ! le cerveau si fragile !… O homme ! atome avide !… « Roseau pensant ! »31


1 Joachim Johann Mader (1626-1680). Historien à Hanovre.

2 Ramsès II. « Selon Diodore de Sicile, le premier qui fonda une Bibliothèque fut Osymandias, successeur de Prothée et contemporain de Priam, Roi de Troie. Piérius dit que ce Prince aimait tant l’étude, qu’il fit construire une bibliothèque magnifique, ornée des statues de tous les Dieux de l’Égypte, et sur le frontiscipice de laquelle il fit écrire ces mots, le trésor des remèdes de l’âme ; mais ni Diodore de Sicile ni les autres historiens ne disent rien du nombre de volumes qu’elle contenait ; autant qu’on peut en juger, elle ne devait pas être fort nombreuse, vu le peu de livres qui existaient pour lors, et qui étaient tous écrits par les prêtres ; car pour ceux de leurs deux Mercures qu’on regardait comme des ouvrages divins, on ne les connaît que de nom, et ceux de Manethon sont bien postérieurs au temps dont nous parlons. » (Denis Diderot, article « bibliothèque » in Dictionnaire encyclopédique, Paris 1821.). Le Piérius que cite Diderot est Giovan Pietro della Fosse (1477-1558), qui prit le nom de Valeriano Bolzani. Sous le nom de Giovanni Pierio, il avait publié en 1556 à Bâle un traité en latin relatif aux hiéroglyphes, Hieroglyphica, sive De sacris Aegyptiorum, aliarumque gentium Iannis Pierii Valeriani Bolzanii Bellunensis. (Source : Présence de l’Égypte, Presses universitaires de Namur)

3 Pisistrate (-600 env. – -528). Homme d’État athénien.

4 Jules Janin. (Cf. Travaux de l’Académie nationale de Reims, volumes 55-56, p. 77. F. Michaud, 1875.)

5 Chez les bouquinistes.

6 « Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les chemins de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami. » (Paul et Virginie)

7 Source probable : Benjamin Franklin (“Three Removes is as bad as a Fire”, in l’introduction à The Way to Wealth).

8 Pierre Bayle (1647-1706). Philosophe et écrivain, auteur du célèbre Dictionnaire historique et critique.

9 Édouard Rouveyre, dans son Connaissances nécessaires à un bibliophile (1899), écrit à ce propos : « Guilbert de Pixérécourt a formulé ce dicton dans ces deux vers :
                Tel est le triste sort de tout livre prêté,
                Souvent il est perdu, toujours il est gâté. »

10 Jean Grolier de Servières (1479-1565). Bibliophile français d’origine lyonnaise.

11 Gaspar (ou Caspar) Schopp(e) (connu aussi sous le nom latin de Scioppius) (1576-1649). Philologue et théologien allemand.

12 Hubertus (ou Obertus) Gifanius (ou Giffen) (1534-1604). Humaniste et juriste allemand.

13 Victor Cousin (1792-1867). Philosophe et écrivain, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, ministre de l’instruction publique dans le cabinet Thiers (1840).

14 Domenico Silvio Passionei (1682-1761). Cardinal italien. À partir de 1755, bibliothécaire du Saint-Siège.

15 Joseph Juste Scaliger (1540-1609). Philologue français.

16 Olivier Patru (1604-1681). Écrivain, ami de Boileau (qui composa son épitaphe). La vente de sa bibliothèque à Boileau a fait l’intrigue d’une comédie de Joseph Pain, Le Procès, ou la Bibliothèque de Patru (1802).

17 Mon domaine, mon royaume (enfin retrouvé). Allusion à Virgile :
                Post aliquot, mea regna videns, mirabor aristas
 
(« Les reverrai-je encore après quelques temps, ces moissons, ces champs qui étaient mon domaine ? »), Bucoliques. I. 70.

18               Suave mari magno, turbantibus aequora ventis,
                E terra magnum alterius spectare laborem :
                Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas
                Sed quibus ipse malis careas quia cernera suave est. » (Lucrèce, Poème de la nature, II, 1)

Il est doux de contempler du rivage les flots soulevés par la tempête et le péril d’un malheureux qu’ils vont engloutir. Non pas qu’on prenne plaisir à l’infortune d’autrui ; mais parce que la vue des maux qu’on n’éprouve point est consolante. (Traduction de Lagrange)

19 Kâlidâsa (Ve s. avant J.-C.). Poète et dramaturge sanskrit.

20 Horace, Odes IV.2 (« Mais ainsi que du thym l’abeille de Matine cueille, en peinant, les sucs délicieux, moi, près des eaux, dans l’ombreuse retraite du frais Tibur, je forge, humble poète, des vers laborieux » Trad. Ulysse de Séguier).

21 Basée sur la Bible de Genève de J. Gérard (1540) dont avait été supprimée la préface de Calvin, elle comprenait des gravures sur bois de Bernard Salomon (« le petit Bernard », ~1508-~1561), célèbre illustrateur lyonnais.

22 Chaos.

23 Charles-Guillaume Étienne (1777-1845). Dramaturge français. « …les Deux Gendres, cette pièce qui a fait tant de bruit et soulevé tant de querelles littéraires lors de son apparition. Tous les grands critiques du temps , Hoffmann , Geoffroy descendirent dans la lice et rompirent une lance en faveur de M. Etienne contre les méchantes langues qui l’accusaient d’avoir pillé sa comédie dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, intitulé Conaxa ou plutôt Onaxa. M. Etienne niait avoir eu connaissance du manuscrit, mais on lui en opposait une dixaincde vers, insignifians du reste, qui se trouvaient textuellement reproduits dans sa pièce. Il se trouvait par une fâcheuse coïncidence que M. Étienne avait en en main une variante de ce manuscrit, dans lequel il avait pris son sujet, et quelques vers sans importance. Tout Paris s’insurgea contre l’auteur des Deux Gendres, et l’accusa de plagiat. (…) Qu’importe que M. Étienne ait pris le sujet de la comédie des Deux Gendres dans le manuscrit d’un jésuite de Rennes ou de Bordeaux, comme on a essaye de le prouver, ou bien qu’il ait voulu refaire les Fils ingrats de Piron, exilés depuis longtemps du répertoire ? M. Etienne a-t-il composé une comédie de mœurs, intéressante, écrite avec esprit et goût ? Oui. Eh bien ! que veut-on de plus ?… Qui reproche à Molière d’avoir repris son bien dans le domaine de Cyrano de Bergerac, à Virgile d’avoir déterre des perles dans le fumier d’Ennius, non pas que nous comparions M. Étienne à Virgile et à Molière; nous ne lui faisons pas cette plaisanterie, mais nous le félicitons sincèrement d’avoir tiré une comédie honnête et bien faite d’un manuscrit ignoré et toujours destiné à l’être, si les succès de M. Etienne ne lui avaient suscité une foule d’ennemis, comme c’est d’usage dans la république des lettres. » (L’Artiste, 1837)

24 Orosmane, Soudan de Jérusalem, et Corasmin, officier du Soudan : personnages de Zaïre de Voltaire.

25 Horace, L’Art poétique, I.4 : « Supposez qu’un peintre ait l’idée d’ajuster à une tête d’homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes ; si bien qu’un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson ».

26 Ou Mricchakatika, drame sanscrit à rebondissements attribué au roi Cûdraka (ou Shûdraka). Adapté en 1895 pour le Théâtre de l’Œuvre par Victor Barrucand, ce texte décrit les aventures de Vasantasena, belle courtisane, poursuivie des assiduités du cruel prince Samsthanaka.

27 Jean Racine (1639-1699).

28 Endroit attenant au cirque romain, où les gladiateurs dont les blessures paraissaient incurables étaient mis à mort. (Supplément au dictionnaire de l’Académie française, 1835)

29 Un des martyrs scillitains, jugés et exécutés à Carthage en 200. (Source : Benjamin Aubé, Revue historique, XI, 1879)

30 Louable, évidemment. Il s’agit de la chaise percée.

31 Blaise Pascal : « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »

15 janvier 2011

Souvent sondage varie, bien fol qui s’y fie

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique — Miklos @ 20:18

15 janvier 2011 (Libé). 30%. C’est le score qu’obtiendrait Strauss-Kahn devant Sarkozy (25%) et Marine Le Pen (18%), selon CSA pour Marianne. (les 7 et 8 janvier auprès de 1001 personnes).

15 janvier 2011 (L’Express). Marine Le Pen (FN) a fortement progressé dans les intentions de vote des Français, à 16,5%, pour le premier tour de la présidentielle, troisième derrière Nicolas Sarkozy (26,5%) et Martine Aubry (23%), selon un sondage Ifop à paraître dans Sud-Ouest Dimanche.

Apparemment contradictoires, et en si peu de temps… ! On se dit que l’opinion publique est volage, qu’elle virevolte au gré des apparitions de telle ou telle personnalité sur le petit écran et de ses relookages physiques et idéologiques ; qu’elle suit avec la passion d’une ménagère pour les péripéties de son roman-photo les alliances et les divorces des partis et de leurs multiples fractions ; qu’elle est a l’affût des rumeurs twittées qu’elle relaie fébrilement à tous ses friends sur son smartphone assurant ainsi leur vie éternelle sur la toile… et donc on n’est pas trop surpris.

Pas vraiment, en l’occurrence. Il s’agit en fait de deux cas de figure distincts, l’un où le candidat du PS aux présidentielles serait DSK, l’autre où ce serait Martine Aubry (si le parti en question n’arrive pas toujours pas à se décider, on se doute bien quel est le candidat PS préféré par l’UMP). Il n’y a que l’information détaillée en provenance de l’AFP qui l’explicite (mais les journaux devant faire bref…) :

Si le candidat PS était Dominique Strauss-Kahn, ce dernier, avec 30% des suffrages, arriverait en première position, nettement devant Nicolas Sarkozy (25%), et Marine Le Pen (18%). (…)

Dans l’hypothèse où Martine Aubry serait la candidate socialiste, Nicolas Sarkozy (28%) devancerait la première secrétaire du PS (22%). Cette dernière distancerait de 5 points Mme Le Pen (17%).

Et en ce qui concerne l’opinion publique, on conclura en citant ce qu’en pensait un parlementaire britannique il y a quelque 250 ans :

The public opinion, no doubt, merits our attention; and, when it appears to be well-grounded, it is unpardonable to treat it with neglect. But when little arts are used to influence their judgment; when their understandings are perverted by specious eloquence; when they are bewildered in the flowery fields of metaphor; when they are foolishly captivated with the daisies of rhetoric; when millions echo the fantastic notions of one man; when millions are prepared to espouse the chimerical projects of a vain-glorious schemer— then, Sir, I cannot forbear pitying the public delusion; and then to disregard popular clamour, becomes a point of justice to the people.

[Débat à la Chambre des communes du Royaume Uni sur une proposition de loi déposée par George Grenville le 24 janvier 1758] The history, debates and proceedings of both Houses of Parliament of Great Britain from the year 1743 to the year 1774, vol. VII, p. 459. London, 1792.

14 janvier 2011

Quelques fuites

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique — Miklos @ 23:50

14 janvier 2011, 18h37. Après une nouvelle journée d’émeutes, le président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali a quitté le pays, vendredi, selon des sources proches du gouvernement. (Le Monde)

7 avril 2010. Les dirigeants de l’opposition au Kirghizistan ont annoncé mercredi la chute du gouvernement, après de violents affrontements entre police et opposants qui ont fait des dizaines de morts et provoqué la fuite du président de ce pays d’Asie centrale, Kourmanbek Bakiev. (cyberpresse.ca)

29 février 2004. (…) le président [haïtien] Jean-Bertrand Aristide s’est enfui vers Bangui, la capitale de la République Centrafricaine, une fois que les bandes militaires, dont une partie l’avait soutenue autrefois, l’eurent chassé du sol haïtien. (Thomas Edeling, Rene Despestre et l’histoire haïtienne, Grin Verlag, 2004)

17 octobre 2003. Fuite du président [bolivien] Gonzalo Sanchez de Lozada aux USA suite à une rébellion populaire. (Histoire Bolivie, Easy Voyage).

24 décembre 1999. Informé de la désertion de ses gardes, [le président ivoirien Henri Konan] Bédié fut frappé d’une intense panique et enjoignit [au Général] Tanny de l’emmener chez l’Ambassadeur de France. À peine Tanny eut-il arrêté sa voiture devant la résidence du diplomate, Bédié bondit s’y réfugier, laissant Tanny au milieu de la rue. Dans sa précipitation, il oublia son épouse (…). (Le Toubabou [pseudonyme de Claude Garrier], Le millefeuille ivoirien : un héritage de contraintes, L’Harmattan, 2005)

2 janvier 1992. À partir du 22 décembre [1991], l’ancienne garde nationale attaque le palais du parlement où le président [georgien Zviad Gamsakhourdia] s’est réfugié, et l’opposition annonce la prise du pouvoir par un conseil militaire le 2 janvier. Dans la nuit du 5 au 6, le président s’enfuit. (Le Soir, 6/1/1994)

2 décembre 1990. Le Tchad est une région d’incertitudes depuis plus de trente années (…). L’aventure commencée par M. Idriss Deby le 2 avril 1989, lui qui était l’ancien chef d’État-major du Président Hissène Habré s’est achevée le 2 décembre dernier par la prise de N’Djamena, et la fuite du président Hissène Habré qui s’est réfugié au Cameroun. (La politique étrangère de la France. Textes et documents, Ministère des affaires étrangères, 1990).

7 février 1986. Il [le président haïtien Jean-Claude Duvalier, « Bébé Doc »] s’enfuit avec les économies de la famille (estimées à près de 120 millions de dollars) et est accueilli de façon non officielle par la France, où les autorités affirment avoir « perdu sa trace ». (Pascal Varejka, in Patrick Boman et al., Le Guide suprême. Petit dictionnaire des dictateurs. Ginkgo Éditeur, 2008)

12 avril 1979. Kampala tombe, et Amin s’enfuit, d’abord en Libye, puis en Irak et finalement en Arabie Saoudite. (L’Express international)

16 janvier 1979. Des émeutes embrasent l’Iran pendant l’été 1978. Face à la montée de la contestation, le Shah quitte le pays le 16 janvier 1979 (…). (Eric Nguyen, La politique étrangère des Etats-Unis depuis 1945, Studyrama, 2004).

29 mai 1968. Un demi-million de manifestants défilent à Paris. Le général de Gaulle disparaît durant quelques heures, provoquant de vives inquiétudes dans son camp. (Bernard Grand, Mai-68. Les tracts de la révolte, 2008).

31 décembre 1958. Dans la nuit du nouvel an 1959, tout bascule. Les guerilleros qui ont pris les armes contre le régime corrompu de Fulgencio Batista sont aux portes de la capitale, et le Président s’enfuit dans son avion personnel. (François-Xavier Gomez, in La Ceiba y la Palma Real)

15 août 1953. Un peu plus tard, survient le coup d’État manqué du roi. Il signe la lettre de révocation de son Premier ministre (…). Ce papier n’a aucune valeur (…). Le Shah s’enfuit aussitôt après son échec, le 15 août 1953, via Bagdad à Rome. (Shirïne Samii, Sous le règne du Shah. Récit, L’Harmattan, 2005)

1er août 1830. Lundi 26 juillet deux ordonnances signées de Charles X et de sept ministres violaient la Charte, nous arrachaient la liberté de la presse, rayaient d’un trait de plume la liberté électorale ; et le 1er août Charles X et les ministres étaient en fuite. (L. Véron, « Paris. Les 26, 27, 28 et 29 juillet. », in Revue de Paris, 1830)

19 mars 1814. Les troupes de Paris ne respondent point au cri de Vive le roi ! Louis XVIII comprend leur silence, et cédant à la nécessité, il quitte son palais dans la nuit du 19 au 20 mars ; il se rend à Lille, puis à Gand, où M. de Talleyrand ne tarde pas à le rejoindre, et où le suivent, avec ses fidèles serviteurs, tous ceux qui déguisent leur prudence sous l’apparence du dévouement. (M. F.-A. Mignet, Histoire de la révolution française depuis 1789 jusqu’en 1814, augmentée de l’histoire de la Restauration jusqu’à l’avènement de Louis-Philippe Ier par M. Émile de Bonnechose, Bruxelles et Liège, 1838.)

20 juin 1791. La fuite du Roi Louix XVI et de sa famille, accompagnés de quelques serviteurs courageux et fidèles, est l’un des événements les plus considérables et les plus dramatiques de la Révolution. (Eugène Bimbenet, Fuite de Louix XVI à Varennes, d’après les documents judiciaires et administratifs déposés au greffe de la haute cour nationale établie à Orléans, 1868.)

5 janvier 1689. Vous allez voir, par la nouvelle d’aujourd’hui, comme le roi d’Angleterre [Jacques II] s’est sauvé de Londres, apparemment par la bonne volonté du prince d’Orange. (Madame de Sévigné)

25 novembre 2010

Un autre secret

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Photographie, Shoah — Miklos @ 2:42

Lors d’une récente table ronde au musée d’art et d’histoire du judaïsme consacrée à l’autobiographie, l’écriture nécessaire, le psychanalyste Philippe Grimbert a évoqué le secret dont il parle dans son livre éponyme. En l’écoutant parler, je me souviens…

Adolescent, j’aime regarder les photos de famille.

Celles du passé de ma mère, ou plutôt de ses passés, se trouvent dans deux ou trois belles boîtes de bois laqué dans lesquelles je farfouille périodiquement. Il n’y règne aucun ordre, une photo du 19e siècle peut avoisiner une autre prise cent ans plus tard dans un autre monde, certaines se font face tandis que d’autres se tournent le dos, tête bêche ou cul par-dessus tête. Les prendre une à une s’apparente à une loterie, la surprise est chaque fois totale. Impossible de retrouver une photo si ce n’est par hasard.

Il y a là ma mère enfant et sa famille, principalement issue de la bourgeoisie juive aisée et émancipée à Odessa d’avant la Révolution (une cousine avait tout de même épousé Trotski) : les femmes, de mère en fille, se ressemblent toutes, belles et ténébreuses, posent souriantes avec leurs maris ou petites avec leur Michka, loin d’imaginer le sort tragique qui frappera leurs descendants en 1917 où ils perdent tous leurs biens, puis en 1939-1945 où ma grand-mère et son fils au regard si profond dont je tiens le prénom perdent la vie. D’autres disparaissent on ne sait quand ni où. De ses onze oncles et tantes il ne reste que de belles photos comme tirées de gravures de modes anciennes et une cousine et son frère.

Je vois dans la boîte une jeune fille timide se tenant à l’ombre d’une religieuse dans le pensionnat où elle est placée : c’est elle, envoyée adolescente, seule, en France. Une chance qui lui permet d’éviter le sort de sa famille restée en Russie, un traumatisme qu’elle ne surmonte pas, celui de la séparation d’avec ses proches, sa langue et sa culture. J’y retrouve le couple chez lequel elle vit jusqu’à son mariage après la guerre (qu’elle passe cachée en zone libre), issu, lui, d’une bourgeoisie française catholique, pratiquante et bonapartiste : ils sont comme des parents pour elle, ils lui évitent d’être raflée pendant la guerre en se mettant en danger, eux dont je dirai plus tard, « mes grands-parents, les pauvres, ils n’ont jamais eu d’enfants ». Quant à mes vrais grands-parents, les pauvres… Les photos de ce troisième grand-père enfant, habillé à la mode du 19e siècle, me surprennent : on dirait une petite fille. Il connaît Apollinaire qui en parle dans un texte que ma mère me montre. Je me souviens de lui dînant en costume, une grande serviette blanche nouée autour du cou et recouverte par sa belle barbe blanche rectangulaire, buvant précautionneusement et avec plaisir du vin chaud dans une tasse cylindrique en porcelaine blanche. Leur appartement, parenthèse temporelle d’un 19e siècle immuable dont ils semblent n’être jamais sortis eux non plus, grand et silencieux, la chambre où elle se réfugie – Julien Gracq lui écrit : « Je vous voyais si seule malgré l’affection de vos parents adoptifs » –, et où je ne me lasse d’explorer et de réexplorer les meubles d’époque, une bibliothèque directoire aux vitrines en biseau dans l’entrée, la salamandre en céramique vert sombre dans le salon non loin d’un magnifique Boulle dans lequel est rangée la belle vaisselle tout contre une vieille TSF que j’écoute l’oreille collée contre le poste, des objets beaux, désuets ou étranges tels un mouchoir à bougie en porcelaine, un pince-nez, une petite statue d’Hégésipe Simon le précurseur posée dans les toilettes ou une boîte en bois qui permet de voir des cartes postales en relief, placée dans le fourre-tout où se trouve l’inépuisable bibliothèque dont je dévore tout le contenu sans distinction, Balzac, Maurice Leblanc, Lectures pour tous, Troyat et Jack London…

Mon père, lui, range ses photos dans des enveloppes. Des mondes disparus eux aussi : celui des Juifs pieux du shtetl de Galicie où il est né peu avant la guerre et donc encore en Autriche-Hongrie, les hommes aux grandes barbes blanches comme celle de mon troisième grand-père mais différentes, moins bourgeoises – mon grand-père, réfugié à Vienne pendant la grande guerre, doit la tailler pour ne pas avoir l’air trop juif –, aux papillotes descendant le long du visage ou rangées derrière les oreilles, un regard bon et intelligent encadré d’une paire de lunettes métalliques ovales, la tête couverte d’un calot noir, les femmes solides et essentielles en perruque, modestement vêtues de noir. Ils sont tous, à leur façon, d’une rare élégance, non pas celle d’une mode, ils n’en ont ni les moyens ni surtout l’intérêt, mais dans leur maintien d’une grande dignité, dans leur générosité discrète pour ceux qui sont encore plus démunis qu’eux. À partir de 1939 il n’y a plus de photos, il n’en reste que quelques cartes postales, la dernière écrite quelques instants avant qu’ils ne soient raflés en 1942. Elles aussi sont bien rangées.

Puis il y a les photos des camps de jeunes qu’il anime, d’abord en Pologne puis en Palestine : toutes posées de façon conventionnelle (ce qui atténue l’émotion à la vue de ce monde lui aussi disparu), à l’exception de celle, étrange, où on le voit assis par terre dans une tente, les jambes croisées et soufflant dans une flûte comme un charmeur de serpent, lui qui ne sait jouer d’aucun instrument. Une photo de sa sœur cueillant des oranges dans un verger un fichu sur la tête, une autre de ses enfants à elle se tenant la main, des photos de son frère beau comme un Rudolph Valentino avec sa magnifique femme colombienne apparentée à Dali (ce qui fait pendant à Trotski, me disé-je), tant d’autres photos aux personnages non identifiés mais dont je ne me résous à me séparer.

Ces deux univers qui n’ont de commun que la fatalité de l’histoire des Juifs se rencontrent. La très belle femme paumée, inconsciente de sa beauté radieuse, courtisée par de jeunes et brillants intellectuels, l’homme modeste, réservé et attentionné, et que les valeurs religieuses et sociales, indissociables, structurent sans le rendre dogmatique. Enfin quelqu’un qui l’aime vraiment et sur lequel elle peut compter.

Un jour que je feuillette pour la ennième fois ces enveloppes, je remarque une vieille photo d’identité : une belle jeune femme au visage avenant, un petit chapeau noir sur la tête, qui ressemble – c’est ce qui me frappe – à la femme d’un cousin, surtout les yeux souriants. Je demande à ma mère qui est-ce, elle me répond « la première femme de ton père ». Comme ça, simplement.

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais su que papa avait été précédemment marié.

J’apprends qu’il l’avait épousée en Pologne juste avant la guerre, les deux familles se connaissaient depuis longtemps. Rentré en Palestine, il y fait toutes les démarches pour obtenir des autorités du mandat britannique le fameux certificat qui lui permettrait de faire venir sa femme auprès de lui. Il l’obtient finalement, la Croix rouge le transmet à l’occupant nazi en Pologne, qui se met à la recherche de la femme pour la faire partir, mais sans succès. Après la guerre, mon père est déclaré veuf. Il fait connaissance avec ma future mère. Dans une lettre que je trouve des années plus tard, il écrit à sa sœur – celle qui cueillait des oranges dans le verger –pour lui raconter être tombé amoureux, lui qui pensait ne plus jamais pouvoir aimer une autre femme.

J’apprends aussi alors que le frère de cette malheureuse femme habite non loin de chez nous, avec femme et enfants : nos deux familles se fréquentent depuis toujours, je ne m’étais jamais demandé comment on se connaissait, c’est comme ça, voilà.

À l’enterrement de ma mère, plus de vingt ans plus tard, une voisine de notre l’immeuble et la veuve de ce frère se retrouvent côte à côte. La voisine demande à cette dernière quel rapport elle a avec moi, c’est la première fois qu’elle la voit. L’autre répond, « je suis sa tante ». Autre découverte : pour moi ce sont des amis de toujours, mais elle a raison, puisqu’elle est la belle-sœur de mon père.

Je vois toujours ses deux filles (dorénavant grands-mères). Ce n’est qu’il y a deux ou trois ans que l’une d’elles me raconte pourquoi les Nazis n’avaient pu trouver sa tante : apprenant, on ne sait comment, que les autorités la recherchaient et craignant d’être raflée, elle s’était cachée. Si elle ne l’avait fait, elle aurait été sauvée.

PS : On trouvera ici une relation plus détaillée et plus à jour de l’histoire de la première femme de mon père.

31 octobre 2010

« Danser à l’ombre de la potence » : le remarquable destin d’une femme extraordinaire

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Histoire, Musique, Shoah — Miklos @ 23:20

C’est le titre d’un documentaire sur Alice Herz-Sommer, réalisé par alcolm Clarke, qui ne peut laisser indifférent. Née en 1903 à Prague, elle y devient pianiste. En 1943, elle est déportée avec son fils Rafael à Terezín (où son frère, le violoniste Pavel Herz, sera déporté plus tard, tandis que son mari, Leo Sommer, violoniste lui aussi, mourra à Dachau peu avant la fin de la guerre). Ses parents avaient, eux, été déportés plus tôt. “Sometimes it happens that I am thankful to have been there. Because this gave me a… I am richer than other people. My reaction on life is quite another one. All the complaints, ‘This is terrible!’, it’s not so terrible.” Elle dit aussi : “I never hate and I will never hate, dit-elle. Hatred brings only hatred!”

Pas si terrible que ça ? Effectivement : la ville-forteresse de Terezín, transformée en camp-ghetto modèle pour les besoins de la propagande nazie à l’intention du monde libre, était bien moins pire que les destinations finales des quelque 90 000 de ses malheureux internés : Auschwitz, Treblinka, Sobibor… Ce n’était qu’une façade superficielle, qu’un décor du sinistre spectacle que la Croix rouge a gobé si volontiers : banque, magasins, café, jardins d’enfants, plates-bandes fleuries… Tout était faux, jusqu’aux robinets des bains publics, accrochés aux murs sans aucune tuyauterie derrière. Il aurait suffi d’essayer d’en ouvrir un pour le constater.

Elle y donnera plus d’une centaine de concerts et de récitals : Beethoven (un de ses compositeurs favoris), Chopin, Schumann, Brahms, Smetana, Debussy… “Beethoven: he is a miracle. His music is not only melody, what is inside! How it is filled, how it is full, it is intensive!”

Son intérêt pour la musique contemporaine de son époque – Viktor Ullmann (lui-même emprisonné à Terezín, où il composera entre autres l’opéra L’Empereur de l’Atlantide, et sera ensuite transféré puis gazé à Auschwitz), mais aussi par exemple celle de Pavel Haas, élève de Leoš Janácek, et lui-même déporté en 1941 à Terezín (où une de ses œuvres fut créée sous la direction de Karel Ancerl) puis assassiné à Auschwitz – lui venait entre autres l’un de ses maîtres, Eduard Steuermann, qui avait été élève de Schoenberg. Rafael, le jeune fils d’Alice (qui survivra, lui aussi), chantera dans l’opéra pour enfants Brundibár de Hans Krása, qui finira lui aussi assassiné en 1944. “I felt that this is the only thing which helps me to have hope, it is sort of religion actually. Music is… music is God. In difficult times you feel it especially, in suffering.”

Le 7 février 1945, elle y donne un récital consacré entièrement à des œuvres de Chopin. Un critique musical anonyme, qui s’attendait à rentrer chez lui à Munich sous peu, écrit :

The art-loving Theresienstadt stood last night, February 1945, under the sign of a great Chopin-evening by Mrs. Herz Sommer. I have heard Raoul Koschalski, student of [Anton] Rubinstein, whose Master was Chopin himself, and still I dare to make a comparison. When France calls her great tragedienne, Sarah Bernhardt, the “Divine Sarah”, why shouldn’t we call the great interpreter of Chopin, Mrs. Herz Sommer, Chopin’s “Divine Mirror.” Obiously, one speaks of heavy and delicate ways of playing Chopin’s works; however, these two types so intertwined in one person have never reached my inner ear in the manner of the powerful interpretation by Mrs. Herz Sommer. (…)

The unusual large format of her playing, which grabs powerfully the soul of the listener, lies, first of all, in the diction of her musical language, which rouses every soul and thrusts upon it her own individual understanding. Her wonderful playing pulls out the registers of melancholy, passion, and powerful happening like the captivating charm of the French temperament, precisely those qualities which are embodied most significantly in the ailing nature of the composer.

Cité par Joža Karas, Music in Terezín 1941-1945.
Pendragon Press, 1990.

“It was moral support, it was not entertainment, as most people think that we were having fun, it had much bigger value”, dit une de ses amies violoncelliste et compagne d’infortune.

Elle joue chaque jour au piano, matin et après-midi, dans son petit appartement au nord de Londres. Il arrive que des gens s’arrêtent dans la rue, sous ses fenêtres, pour l’écouter. “My world is music. I am not interested in anything else.”

Mais elle ajoute : “I love people, I love everyone. I love people! I love to speak with them, I am interested in the life of other people.” Elle est entourée d’amis fidèles qui s’intéressent à sa vie à elle, si intense, si remplie, si pleine – pour reprendre les qualificatifs qu’elle attribue à Beethoven et l’on comprend alors la profonde affinité qu’elle ressent avec sa musique – “Phenomenal!”

Elle a un visage lumineux. Elle rayonne. Elle rit. “I was always laughing, even there I was laughing.” Puis : “I was born with a very, very good optimism. This helps you. When you are an optimist, when you are not complaining, when you look at the good side of our life, everybody loves you.”

Elle a 106 ans. “Only when we are so old, only, we are aware of the beauty of life.”

Ce documentaire sera achevé l’année prochaine. Entre temps, on peut lire avec intérêt un entretien qu’Alice Herz-Sommer avait accordé il y a quatre ans au Guardian, où l’on en apprendra un peu plus sur sa jeunesse et sur sa vie après la guerre.

Le 25 février 2014.On vient d’apprendre le décès d’Alice Herz-Sommer à Londres, le 23 février 2014. Elle était âgée de 110 ans.

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