Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 septembre 2010

D’un chat qui pêche, d’un puits qui parle, d’un Victor Hugo qui n’invective pas et d’autres curiosités parisiennes et australiennes

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 20:22

Il y a encore à Paris quelques rues aux noms pittoresques. Mais elles ont tendance à disparaître, depuis que la nomenclature des voies est réglementée et donc contrôlée ; plus de place à la fantaisie, à l’imagination ou au hasard, maintenant c’est du sérieux : saints (du calendrier), illustres morts (de chez nous, principalement), victoires militaires (on n’a pas ici de Waterloo), quelques villes européennes dans le quartier du même nom, et s’il reste une rue des mauvais garçons, la rue pute-y-musse est passée par le politiquement correct de l’époque pour s’appeler rue du petit musc ; plus de rue de poil de con (devenue rue du pélican) ni celle des mauvaises paroles. Ainsi va le monde. Franklin (Alfred, par Roosevelt ni d’ailleurs Benjamin) l’avait constaté il y a plus d’un siècle :

L’originalité est devenue rare. Plus de ces enseignes qui renversaient, « par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et de raison » ; plus de truie qui vole ou qui file, plus de chat qui pêche, plus de puits qui parle, plus d’âne qui joue de la vielle…

Alfred Franklin, La vie privée d’autrefois. Arts et métiers, modes, mœurs, usages des Parisiens du XVIIe au XVIIIe siècle, d’après des documents originaux ou inédits, Volume 25. Plon, 1901.

D’où provient le nom de cette petite rue, dont un tag en illustre le sens à l’intention des touristes non francophones ?

Quant à l’appellation de « Chat-qui-pêche », que cette petite voie a conservée jusqu’à nos jours, elle serait due à une légende selon laquelle il aurait existé, en ladite ruelle, un puits communiquant avec le petit bras de la Seine. Les chats du voisinage se donnaient, dit-on, rendez-vous dans ce puits, où le fleuve amenait quantité de petits poissons, et s’y livraient au plaisir de la pêche.

Cette légende enfantine peut être comparée à celle du « Puits qui parle ».

Si peu vraisemblable que soit le fait, il est resté dans la nomenclature de la voie parisienne, et sert encore aujourd’hui à dénommer la petite voie dont nous parlons.

Lazare-Maurice Tisserand, Topo­gra­phie historique du vieux Paris, 1897.

Quant à la rue du Puits-qui-Parle que mentionne Tisserand, parlons-en : elle s’appelle de nos jours Amyot, du nom de l’écrivain et évêque d’Auxerre Jacques Amyot.

La dénomination de celle-ci date de l’époque où la poule au pot du paysan préoccupait un roi de France, mais elle fut dite aussi du Châtaigner pendant les troubles de la Ligue et du Mûrier pendant ceux de la Fronde. Les basses-cours et les jardins n’y manquaient pas : aujourd’hui encore il en reste. Celle-là dut son nom, sous Henri III, à un puits et à son écho. On passe toujours devant le puits à l’angle des deux rues ; seulement il ne parle plus, il est bouché.

Charles Lefeuve, Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III, tome IV. De la rue des Postes à l’Impasse des peintres. Paris, 1865

Né le 30 avril 1825 à Nantes, Lefeuve, l’auteur de cet ouvrage – monumental, on le verra plus loin – est désormais tombé dans l’oubli. Sortons-l’en quelque peu en reconnaissance pour nous avoir fourni ce pittoresque renseignement.

Voici d’abord ce qu’il dit de lui-même avec lucidité et humour, et qui donne déjà une petite idée du personnage :

On m’a demandé l’autre jour
Dix lignes de biographie
Au bas de ma photographie ;
Le vilain mot ! le vilain tour !
 
Les voici. La ville de Nantes,
À qui je n’en saurais vouloir,
M’a vu naître, sans s’émouvoir
De mes facultés étonnantes.
 
Et puis je suis devenu grand.
J’ai, sans paraître téméraire,
Juste la taille militaire ;
Mais en largeur c’est différent.
 
Mon histoire est assez banale,
Car c’est l’histoire de tous ceux
Qui prennent pour la capitale
Un passeport de paresseux.
 
J’aurais pu souffrir davantage.
Mais, de bonne heure, plein d’orgueil,
J’eus toujours le rare courage
De cacher les pleurs de mon œil.
 
Le principal étant de vivre,
Fidèle au : « Tel père, tel fils, »
Ma ressource devint le livre ;
Mon père en vendait, — moi j’en fis.
 
Ma verve fut vite étouffée
Sous le journal, rude fardeau ;
La servante chassa la fée,
L’article tua le rondeau.
 
Quinze ans d’un pareil exercice
Ne m’ont laissé que — la malice.
Je suis par la prose envahi ;
D’autres disent : Et par l’aï.
 
Entre les noms dont se contente
Avec grand’peine maint rimeur,
Il n’en est qu’un seul qui me tente :
Poëte de la bonne humeur.
 
Cela me suffit. Desbarolle
A lu dans ma main, cet été,
Quatre-vingt-dix ans de gaîté ;
Je veux l’en croire sur parole.

Cité par Eugène de Mirecourt, in Charles Monselet. Paris, 1867.

Quand il parle de sa largeur qui n’a rien de militaire, il n’exagère pas ; le célèbre Jules Clarétie le décrit ainsi : « On me montre un petit homme court, dodu, bedonnant, l’air gai, gras et fin, dont l’œil pétille derrière des lunettes. C’est Charles Monselet. ». C’est ainsi qu’il en parle dans la préface à Charles Monselet, sa vie, son œuvre par son fils, André Monselet, qui cite l’ami intime de son père, dont l’estime ne manquait pas de panache : « Quand je vous envoie un mot, à votre adresse du quai Voltaire, mon cher ami, lui disait devant nous Victor Hugo, j’ai toujours envie d’écrire : “A Monsieur Charles de Voltaire, quai Monselet.” »

Et voici ce que dit de lui de Mirecourt :

C’est un des plus joyeux et des plus charmants écrivains de ce siècle.

Viveur sans être grossier, doucement épicurien sans être ni matérialiste ni impie, — un extrait de Silène, de Falstaff et de Rabelais, avec des ailes de sylphe.

Assurément, ce n’est pas un littérateur irréprochable ; mais il voltige gaîment autour de la critique, la désarme par un trait d’esprit, par une de ces brusques et fines boutades dont il a le secret ; puis, une fois la verge à terre, il la ramasse, et en cingle l’échine du prochain.

C’est une originalité de plus.

Eugène de Mirecourt, op. cit.

Son œuvre fut très varié comme le suggère de Mirecourt, mais sont opus magnum est probablement le travail qu’il a effectué à propos des rues de Paris :

Un homme vient de mourir à Nice, un homme de lettes, Charles Lefeuve, qui s’était attelé seul à un labeur surhumain. Il avait entrepris d’écrire une à une, non seulement l’histoire de toutes les rues de Paris, , mais encore l’histoire de toutes les maisons. Vous figurez-vous une tâche semblable ? Piganiol de la Force, Sauval, Saint Foix, Dulaure, Mercier n’auraient pas osé la rêver. Et lui, l’humble Charles Lefeuve, isolé, sans prestige, sans antécédents littéraires, sans subvention de l’État, sans libraire autorisé, réduit à ses modiques ressources, l’a conçue, l’a commencée, l’a continuée, l’a menée à bonne fin. Cela lui a pris dix-sept années de sa vie.

Il a d’abord lancé sa publication par fascicules, sans ordre d’arrondissement ni de quartier, allant d’une rue à l’autre, au hasard de la plume, — quitte son œuvre terminée, à régulariser le tout par une table des matières.

Charles Monselet, De A à Z : portraits contemporains, 1888.

Au cas où vous douteriez de la capacité du chat de pêcher (après tout, ils aiment tellement le poisson – nous aussi d’ailleurs), voici une photo du Fishing cat (chat pêcheur ou chat viverrin) du zoo de Sydney. Quant à la truie qui vole ou qui file et à l’âne qui joue de la vielle, on y reviendra.

5 septembre 2010

La bibliothèque du château de Fontainebleau

Autres photos du château et de son parc ici.

Les lettres, Sire, ont été établies en cette maison royale par les rois vos prédécesseurs, et l’honneur d’être logées avec les Souverains est un droit qui leur appartient par concession royale et par la possession de plusieurs siècles.

Charles V surnommé le Sage, qui s’arma si peu et triompha de tant d’ennemis, reconnaissant que la prudence à laquelle il devait les heureux succès, n’était pas moins un ouvrage des lettres que de la nature, les honora continuellement de son estime et de ses faveurs, et par ses bienfaits égala ceux qu’il en avait reçu. Il fut le premier qui leur donna rang à la Cour, et le premier qui dressa la somptueuse Bibliothèque de Fontainebleau. Pour la rendre digne de lui, il envoya des hommes de lettres par toute la France et dans les pays étrangers, pour rechercher les meilleurs livres ; et voulant qu’elle fût utile à toutes sortes de personnes, il l’enrichit de quantité de traductions qui furent faites par son ordre.

François I eut tant d’inclination pour les lettres, qu’il en fut appelé le Père. Il fonda douze chaires royales pour y enseigner toutes sortes de langues et de sciences. Il fut libéral et presque prodigue envers les savants, et pour leur usage il ordonna en 1527 l’augmentation et l’embellissement de sa Bibliothèque de Fontainebleau, et la fit placer au-dessus de la galerie qui porte encore aujourd’hui son nom. L’histoire nous apprend que pour la rendre parfaite, il envoya des plus savants hommes de son temps dans la Grèce et dans l’Asie, acheter les livres grecs qui n’étaient point encore imprimés, et qu’il leur procura, par l’entremise de ses ambassadeurs, la liberté de tirer des copies de ceux dont on refusa de vendre les originaux. Aussi l’amas de tant de livres et de tant de manuscrits, tous magnifiquement reliés, fut regardé comme l’ouvrage non pas d’un seul roi, mais de plusieurs rois et de plusieurs siècles. Il attira les plus savants hommes du Royaume et des États voisins, et même quelques princes étrangers, qui demeurèrent tous d’accord que cette Bibliothèque était la plus superbe pièce de Fontainebleau. Cependant Guillaume Budé, maître des requêtes, et ensuite Pierre Châtelain évêque d’Orléans, qui furent successivement gardes de cette Bibliothèque, n’étaient pas moins à admirer que cette Bibliothèque même, puisqu’ils n’ignoraient rien de ce que l’on y pouvait apprendre, tant ce prince fut soigneux de ne faire que de justes choix, et de ne conférer les honneurs que selon le mérite.

Henry II ordonna en l’an 1556 qu’on mettrait en chacune de ses Bibliothèques un exemplaire de tous les livres qui s’imprimeraient, et qu’aucun privilège ne serait accordé qu’à cette condition. Et comme il affectionnait celle de Fontainebleau plus que toutes les autres, il voulut, comme porte son ordonnance, que l’exemplaire que l’on y mettrait, fût imprimé sur du vélin, et relié convenablement pour lui être présenté. Il y ajouta encore les manuscrits de celle de Médicis que la reine Catherine sa femme lui avait apportés de Florence. Et pour succéder a la charge de garde qu’avait eu l’évêque d’Orléans, il nomma Pierre de Mondoré conseiller au Grand Conseil qui était un des plus savants hommes de son siècle.

Charles IX augmenta aussi cette Bibliothèque de plusieurs manuscrits, qu’il tira de celle du Président Ranconnet ; et le sieur de Mondoré étant mort, il mit en sa place Jacques Amiot évêque d’Auxerre Grand aumônier de France, si fameux par ses ouvrages et par l’honneur d’avoir été précepteur de ce prince et de ses trois frères.

Henry III étant continuellement traversé d’un côté par les Huguenots, et de l’autre par les Ligueurs, ne songea pas tant à augmenter cette Bibliothèque qu’à s’en servir. Il y enrichit son esprit déjà riche de son propre fonds, et s’acquit particulièrement cette éloquence souveraine, qui dans les assemblées des rebelles ne trouvait point de révoltés.

Henry le Grand surmonta ses ennemis étrangers et domestiques, et affermit l’État lorsqu’il était sur le penchant de sa ruine. Mais pendant les premières années de son règne, la tempête des guerres civiles ne laissant pas d’être redoutable aux lieux où sa présence n’arrêtait point son effort, il ne pût empêcher qu’elle ne se fît sentir à cette magnifique Bibliothèque. De sorte que par ces mouvements, cette maison royale fut privée d’un trésor si précieux, et perdit enfin ce qui l’avait rendue si pompeuse et si superbe. II est à croire que ce Monarque après lui avoir donné tant d’autres ornements, avait dessein de lui rendre celui-ci, et qu’il en était sollicité par l’amour qu’il avait pour les lettres, à l’étude desquelles il s’était heureusement appliqué ; de quoi, entre autres preuves, il nous reste une version de sa façon des Commentaires de César, que l’on voit dans les cabinets de quelques curieux.

Le feu roi Louis XIII de glorieuse mémoire avait aussi sans doute le même dessein, lorsqu’il honora le sieur de Sainte-Marthe mon père de la charge de garde de sa Bibliothèque de Fontainebleau ; car autrement ce sage et généreux monarque n’eût eu en lui qu’un officier inutile, et ne l’eût gratifié que d’un vain titre.

Mais comme c’est à Votre Majesté à mettre en leur perfection les grands desseins que ces illustres monarques n’ont fait que se proposer; je ne doute point qu’Elle n’exécute celui-ci, et que le rétablissement de cette Bibliothèque ne lui paraisse assez utile pour l’ordonner, s’il lui plaît d’en délibérer sur les raisons que je prends la liberté de lui représenter ici.

(…)

D’ailleurs on tirerait un avantage très considérable du rétablissement de cette Bibliothèque pour l’instruction de Monseigneur le Dauphin pendant son séjour à Fontainebleau. Comme cette instruction est de la dernière importance et pour lui-même et pour l’État, et qu’elle demande une infinité de connaissances, pour orner et pour enrichir avec plus de succès la seconde tête du monde, il serait presque impossible que l’on s’acquittât d’un emploi si difficile sans le secours d’une ample Bibliothèque, puisque les sciences sont liées les unes aux autres, et que souvent une même matière est répandue en plusieurs volumes, et traitée différemment par différents auteurs. À cet entretien muet on pourrait faire succéder l’entretien des doctes, qu’une Bibliothèque attirerait en cette maison royale, et s’exerçant avec eux donner plus d’action à son esprit pour agir avec plus d’effet. J’ajouterai qu’à la vue de tant de livres et de gens qui s’y attacheraient, ce prince en un âge plus avancé serait encore invité à la lecture, qu’il serait à souhaiter qu’il eut moyen à toute heure de s’y divertir et d’apprendre ; et qu’enfin il en sera de même de Messeigneurs les enfants de France qui pourront naître à l’avenir.

Que si de vos personnes sacrées on descend aux intérêts de l’État, on verra encore que ce rétablissement ne leur serait pas de moindre importance : les lumières qu’enferment les livres passant d’une Bibliothèque dans vos Conseils leur seraient toujours utiles, et quelquefois nécessaires, au moins pour se conduire dans les rencontres où le passé doit servir de règle au présent, où l’histoire est l’oracle que l’on consulte, et où les lois que la mémoire ne fournit pas, doivent décider les difficultés qui surviennent.

Il est vrai qu’alors on peut recouvrer ailleurs les auteurs dont on a besoin ; mais la recherche en est longue et pénible, elle apporte toujours du retardement aux affaires , et elle montre qu’il manque quelque chose à la Cour du plus puissant des Rois.

Aussi sans parler de plusieurs particuliers, la plupart des Princes de l’Europe reconnaissant de quel usage sont les Bibliothèques en ont dans leurs maisons de plaisance, et entre autres les Rois d’Espagne ont fait mettre dans l’Escurial la plus belle qui sait en tous leurs États. Ils considèrent les livres avec juste raison comme une compagnie qui n’est pas incompatible avec la solitude, qui peut être à leur choix ou gaie ou sérieuse, qui modère les passions de l’âme, qui même sait quelquefois guérir les maladies incurables à la médecine ; ils les regardent comme un ornement où la pompe de leur palais est la plus éclatante, où l’esprit a plus de part que les yeux, et trouve toujours les charmes de la nouveauté.

Abel de Saint-Marthe, Discours au Roy sur le rétablissement de la Bibliothèque royale de Fontainebleau. MDCLXVIII.

L’orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

Autres photos du château et de son parc ici.

26 août 2010

Aujourd’hui il y a 66 ans

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias — Miklos @ 23:17

Le Figaro, 26 août 1944

Le Figaro, 26 août 1944 : extraits de l’article de L. Gabriel-Robinet.

Le Figaro, 26 août 1944 : encadré.

21 août 2010

« Dachau, une petite ville charmante »

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Shoah — Miklos @ 18:40

« Un être humain est fait de l’enfant qu’il a été, et il ne peut pas échapper à cela. nous sommes tous, tous, surdéterminés par notre histoire. (…) Le manque de l’enfance est le moteur du désir de l’adulte. » — Aldo Naouri, lors de l’émission.

Christian Millau est connu de beaucoup conjointement à son autre moitié (gastro­nomiquement parlant), Henri Gault (décédé en 2000), et pour leur bébé. Je n’ai jamais mis les pieds dans les restaurants qui ont fait l’objet de leurs célèbres chroniques, et jusqu’à ce matin, je ne savais rien de l’existence de Millau en tant qu’individu et encore moins des échos que son histoire – si commune et pourtant si particulière – avait avec celle de ma famille.

C’est l’émission Parlons-en, diffusée chaque semaine sur l’excellente chaîne LCP (et que l’on peut revoir ci-dessous), qui me l’a fait découvrir. Le sujet en était « La vie d’adulte : un jeu d’enfants ? ». Elle était consacrée aujourd’hui (il s’agit d’une redif­fusion) aux parcours singuliers de trois personnalités dont les épreuves vécues pendant l’enfance ou pendant la jeunesse ont largement influencé le destin, selon l’introduction de Frédéric Haziza.

Il s’agissait de la chanteuse Régine dont l’enfance pendant la guerre est le principal objet de son livre À toi Lionel, mon fils… qui vient de sortir, de l’écrivain Shan Sa, auteure de La cithare nue, née en Chine où elle a passé son enfance jusqu’aux événements de Tian’anmen puis dorénavant en France, et de Christian Millau qui vient de publier Le passant de Vienne, et sur lequel nous nous attarderons (tout en précisant que l’émission mérite d’être regardée dans sa totalité). Les deux femmes ont eu des enfances éprouvantes :

Régine : « Je me suis vite forgé une attitude et un masque qui faisaient que je ne voulais pas montrer que je souffrais et on devient quelque part victime de cette façon de faire. »

Shan Sa : « L’enfance m’a donné une force de la résilience. J’ai vécu dans une contradiction totale : à la fois celle de la privation, il n’y avait pas de nourriture, et la sensation qui me hantait était la faim. Et de l’autre côté, cette force de l’émerveillement, regardant le soleil couchant, la lune levant, les saisons qui passaient… »

Quant à Christian Millau, il précise bien que la sienne fut heureuse, mais les événements qui le marquèrent lors de vacances d’été en Autriche en 1937 alors qu’il avait dix ans, ont eu des prolongements bien plus tard dans sa vie. Voici ce qu’il raconte :

Les images sont fortes. Quand à 10 ans j’ai vu, sans savoir qui ils étaient, les premiers déportés qui étaient à Dachau – j’étais dans le train, j’ai dit « Mais c’est quoi ça ? », ces hommes en tenue de bagnard, on m’a dit « C’est rien ! c’est des bagnards, ils viennent d’un petit village qui s’appelle Dachau, une petite ville charmante. » Quelques semaines après, je me suis trouvé devant – si je puis dire – Adolf Hitler. Pas seul, il y avait beaucoup de monde qui venait le voir. On passait, on défilait devant lui, puis on s’en allait. À l’époque je ne savais pas trop qui était ce personnage, mais je l’ai su bientôt.

C’est en 1994 qu’il découvre tout un pan de sa vie.

Mon grand-père, le père de ma mère, était russe. Je ne l’ai pas connu. Il était à Moscou, je savais qu’il avait été enfermé à la prison de la Boutyrka en 1929-30. Mais c’est tout, je ne savais rien d’autre. Et puis quand les tiroirs du KGB se sont ouverts, je me suis intéressé au parcours de mon grand-père, puisque je n’en avais jamais entendu parler. Vous savez, dans les familles on ne parle pas, on ne dit rien. Par pudeur, j’imagine. Et là, en l’occurrence, il y avait de bonnes raisons de ne pas en parler.

J’ai donc fait des recherches, très rapidement et facilement, j’ai trouvé tout le parcours de mon pauvre grand-père. Lui était resté à Moscou alors qu’il avait envoyé sa famille en France juste avant la Révolution. Et au lieu de revenir en France, il était resté là-bas, il avait des affaires, il était industriel. Et, comme aux autres, on lui a pris son usine, on lui a tout pris. Et il a été mis en prison, et ensuite il a disparu.

À la mode soviétique, il est mort deux fois : mon père avait recherché des documents, et on a eu par la Croix rouge un premier acte de décès selon lequel il est mort dans la prison de la Boutyrka. Il y avait eu une rixe entre prisonniers, paraît-il. Et comme par hasard, il était mort huit mois après, d’une crise cardiaque, on ne savait pas trop où.

Je suis alors parti à sa recherche, et j’ai fait de grandes trouvailles qui ont changé ma vie : j’ai trouvé, à l’âge de 65 ans, que mon grand-père était juif, ce que j’ignorais complètement. Ma mère n’avait évidemment pas voulu nous le dire pendant l’Occupation, pour nous protéger. À partir de là, j’ai retrouvé toute une famille, et notamment une partie qui avait été déportée en Allemagne. J’ai retrouvé ainsi une cousine qui avait 92 ans, elle sortait de Bergen-Belsen. D’autres avaient été passés à… dans les camps allemands, et j’en ai un autre qui était mort dans l’Armée rouge. Voyez, c’étaient des familles complètement éclatées.

Les familles éclatées, je connais ; les silences, je reconnais. Mon grand-oncle Vladimir avait quitté Odessa avant la Révolution pour faire ses études de médecine en France, mais personne ne l’avait suivi. En 1917, la famille – des industriels de la pharmacie – perd tout. Mes grands-parents, ma mère enfant et plus tard son frère, se retrouvent habiter deux pièces de leur grand appartement sur la Richelievskaya (au bout de laquelle se trouve l’opéra), le reste étant occupé par des étrangers. En 1928-29, ma mère est envoyée adolescente à Paris : ses parents espèrent qu’elle y sera accueillie par son oncle – elle ne l’a pas été – et pourra faire les études à la hauteur de ses dons – elle les commencera, mais les abandonnera faute de soutien familial. Son père mourra quelques années plus tard du cœur – quelle chance pour lui ! – tandis que sa mère sera torturée à mort pendant la guerre, et son frère – duquel je tiens mon prénom – tombera, lieutenant de l’Armée rouge, au siège de Leningrad. Voilà pour le côté russe.

Quant aux découvertes tardives, elles concernent le côté paternel. Jeune homme, je fouillais avec curiosité des boîtes contenant des photos anciennes, principalement celles de mon père, ma mère n’ayant rien pu prendre de Russie à son départ à l’exception d’une petite cuiller que j’ai encore. Je tombe sur la photo d’une belle jeune femme ; à ma question, je m’entends répondre que c’est Macha, la première femme de papa. Dire que j’étais surpris tient de l’euphémisme, je n’avais jamais entendu parler d’un autre mariage qu’avec maman. J’apprends qu’ils s’étaient mariés en Pologne juste avant la guerre, et que mon père était reparti en Palestine où il s’était installé plus tôt pour essayer de lui obtenir le fameux « certificat » délivré par les autorités britanniques et la faire venir, mais en vain : il n’entendit plus jamais parler d’elle, et fut déclaré veuf sept ans plus tard. J’apprends aussi que je connais la famille de cette femme : son frère, sa femme, leurs enfants habitaient à quelques minutes de chez nous, et pour moi c’étaient des amis de famille – ils le sont encore –, et je ne m’étais jamais posé la question comment les familles s’étaient connues. On n’est jamais assez curieux.

Récemment – il y a un an ou deux – je rendais visite à l’une des nièces de Macha, que je connais depuis ma naissance. Elle me donne – 60 ans plus tard – le fin mot de l’histoire : papa avait obtenu ce certificat, qui avait été transmis à la Croix rouge. Celle-ci avait dû le transmettre aux occupants nazis de la Pologne, qui – on n’en est pas à une contradiction près – ont recherché Macha pour la faire partir et rejoindre mon père. Sa famille, apprenant qu’on la recherchait, l’a cachée. Et c’est ainsi qu’ils furent tous exterminés. Les larmes de l’histoire ne tarissent pas.

28 mai 2010

Brève histoire d’un carrefour

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 0:07

Beaubourg (rue) ; elle commence rue Simon-Lefranc, et finit rues Michel-le-Comte et Grenier-Saint-Lazare (…). Cette rue fut ouverte au milieu d’un bourg nommé le Beau-Bourg, renfermé dans Paris par l’enceinte de Philippe-Auguste. Dans l’origine, cette muraille la coupait en deux parties qui communiquaient de l’une à l’autre par une poterne ou porte. La partie renfermée dans la ville s’appelait rue de la Poterne ; celle qui était en dehors portait le nom de rue Outre-la-Poterne-Nicolas-Hydron.

Transnonnain (rue) ; elle commence rues Grenier-Saint-Lazare et Michel-le- Comte, et finit rue au Maire. (…) C’est une des premières rues que l’on ouvrit hors de l’enceinte de Philippe-Auguste. On la nomma d’abord rue de Châlons. Les évêques de cette ville y avaient leur hôtel. Le grand nombre de filles publiques qui habitaient cette rue lui fit donner, par tradition populaire, les noms de Trousse-Nonnains, Trace-put[ain], Tasse-Nonnain, et enfin, Transnonnain. On y remarquait jadis le couvent des Carmélites. Au coin de cette rue et de celle de Montmorency est le théâtre Doyen, le spectacle bourgeois le plus ancien de Paris.

Antony Béraud et P. Dufey, Dic­tion­naire historique de Paris. À Paris, chez les marchands de nou­veautés. 1832.

Nonne, Nonnette, Nonnain. Noms donnés autrefois aux Religieuses, & employés encore dans le style badin.

M. l’Abbé Roubaud, Nouveaux synonymes françois. À Liège. 1786.

Doyen (Théâtre), spectacle de société qui portait le nom de son fondateur. Doyen était un menuisier, qui peu d’années avant la révolution de 1789 fit construire, dans la rue Notre-Dame-de-Nazareth, un petit théâtre, qu’il louait à des amateurs pour des représentations dramatiques. En 1791 il céda sa salle à une entreprise qui voulait en faire un spectacle élémentaire et moral. La troupe était composée de jeunes gens, et l’orchestre formé d’artistes distingués. L’entrepreneur était un ancien officier de cavalerie ; mais la mauvaise gestion de ses deux associés et la pauvreté de son répertoire, dont une mauvaise pièce, intitulée La Boutique du Perruquier, était le chef-d’œuvre, le forcèrent de fermer boutique au bout de deux mois. Doyen reprit sa salle, qu’il agrandit et embellit pour les sociétés particulières. Il procurait des acteurs aux troupes d’amateurs qui n’étaient pas complètes, et au besoin il se chargeait d’un rôle, qu’il jouait toujours très-convenablement. Joignant l’exemple au précepte, il dirigeait les décorations, le jeu scénique, et son expérience était aussi utile que ses talents aux comédiens bourgeois qui venaient s’amuser et s’essayer sur son théâtre. Doyen était justement considéré pour son désintéressement et sa probité. Le prix du loyer de sa salle, y compris l’éclairage et le chauffage, était modique, et supporté par les amateurs, en proportion de l’importance des rôles dont chacun d’eux était chargé. De cette école sont sortis plusieurs bons acteurs et chanteurs pour la tragédie, la comédie et l’opéra. Il suffit de citer Picard, Arnal, etc.

La construction de la synagogue israélite, rue de Nazareth, obligea, vers 1815, Doyen à transporter sa salle rue Transnonain. Il continuait de la louer deux ou trois fois la semaine à des sociétés particulières, lorsqu’un arrêté du ministre Corbière prohiba, en avril 1824, tous les théâtres bourgeois où l’on vendait des billets au profit des amateurs qui y jouaient. Malgré de nombreuses réclamations, l’excellence bretonne ne voulut, dans son entêtement, faire aucune exception en faveur de Doyen. Celui-ci trouva plus d’indulgence en 1828 de la part du cabinet Martignac ; mais l’année suivante, sous le ministre La Bourdonnais, il fut assigné en police correctionnelle comme entrepreneur d’un théâtre sans autorisation. Doyen intéressa ses juges et son auditoire par la franchise de ses réponses et par ses cheveux blancs. Il fut acquitté, et la cour royale confirma ce jugement le 22 octobre suivant. Deux ans après environ, il mourait, plus qu’octogénaire, n’ayant pas eu la douleur de voir sa maison envahie et une partie de sa famille massacrée par suite des événements d’avril 1834. — H. Audiffret.

M. W. Duckett (ed.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture, inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous. Paris, 1854.

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