Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 août 2010

« Dachau, une petite ville charmante »

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Shoah — Miklos @ 18:40

« Un être humain est fait de l’enfant qu’il a été, et il ne peut pas échapper à cela. nous sommes tous, tous, surdéterminés par notre histoire. (…) Le manque de l’enfance est le moteur du désir de l’adulte. » — Aldo Naouri, lors de l’émission.

Christian Millau est connu de beaucoup conjointement à son autre moitié (gastro­nomiquement parlant), Henri Gault (décédé en 2000), et pour leur bébé. Je n’ai jamais mis les pieds dans les restaurants qui ont fait l’objet de leurs célèbres chroniques, et jusqu’à ce matin, je ne savais rien de l’existence de Millau en tant qu’individu et encore moins des échos que son histoire – si commune et pourtant si particulière – avait avec celle de ma famille.

C’est l’émission Parlons-en, diffusée chaque semaine sur l’excellente chaîne LCP (et que l’on peut revoir ci-dessous), qui me l’a fait découvrir. Le sujet en était « La vie d’adulte : un jeu d’enfants ? ». Elle était consacrée aujourd’hui (il s’agit d’une redif­fusion) aux parcours singuliers de trois personnalités dont les épreuves vécues pendant l’enfance ou pendant la jeunesse ont largement influencé le destin, selon l’introduction de Frédéric Haziza.

Il s’agissait de la chanteuse Régine dont l’enfance pendant la guerre est le principal objet de son livre À toi Lionel, mon fils… qui vient de sortir, de l’écrivain Shan Sa, auteure de La cithare nue, née en Chine où elle a passé son enfance jusqu’aux événements de Tian’anmen puis dorénavant en France, et de Christian Millau qui vient de publier Le passant de Vienne, et sur lequel nous nous attarderons (tout en précisant que l’émission mérite d’être regardée dans sa totalité). Les deux femmes ont eu des enfances éprouvantes :

Régine : « Je me suis vite forgé une attitude et un masque qui faisaient que je ne voulais pas montrer que je souffrais et on devient quelque part victime de cette façon de faire. »

Shan Sa : « L’enfance m’a donné une force de la résilience. J’ai vécu dans une contradiction totale : à la fois celle de la privation, il n’y avait pas de nourriture, et la sensation qui me hantait était la faim. Et de l’autre côté, cette force de l’émerveillement, regardant le soleil couchant, la lune levant, les saisons qui passaient… »

Quant à Christian Millau, il précise bien que la sienne fut heureuse, mais les événements qui le marquèrent lors de vacances d’été en Autriche en 1937 alors qu’il avait dix ans, ont eu des prolongements bien plus tard dans sa vie. Voici ce qu’il raconte :

Les images sont fortes. Quand à 10 ans j’ai vu, sans savoir qui ils étaient, les premiers déportés qui étaient à Dachau – j’étais dans le train, j’ai dit « Mais c’est quoi ça ? », ces hommes en tenue de bagnard, on m’a dit « C’est rien ! c’est des bagnards, ils viennent d’un petit village qui s’appelle Dachau, une petite ville charmante. » Quelques semaines après, je me suis trouvé devant – si je puis dire – Adolf Hitler. Pas seul, il y avait beaucoup de monde qui venait le voir. On passait, on défilait devant lui, puis on s’en allait. À l’époque je ne savais pas trop qui était ce personnage, mais je l’ai su bientôt.

C’est en 1994 qu’il découvre tout un pan de sa vie.

Mon grand-père, le père de ma mère, était russe. Je ne l’ai pas connu. Il était à Moscou, je savais qu’il avait été enfermé à la prison de la Boutyrka en 1929-30. Mais c’est tout, je ne savais rien d’autre. Et puis quand les tiroirs du KGB se sont ouverts, je me suis intéressé au parcours de mon grand-père, puisque je n’en avais jamais entendu parler. Vous savez, dans les familles on ne parle pas, on ne dit rien. Par pudeur, j’imagine. Et là, en l’occurrence, il y avait de bonnes raisons de ne pas en parler.

J’ai donc fait des recherches, très rapidement et facilement, j’ai trouvé tout le parcours de mon pauvre grand-père. Lui était resté à Moscou alors qu’il avait envoyé sa famille en France juste avant la Révolution. Et au lieu de revenir en France, il était resté là-bas, il avait des affaires, il était industriel. Et, comme aux autres, on lui a pris son usine, on lui a tout pris. Et il a été mis en prison, et ensuite il a disparu.

À la mode soviétique, il est mort deux fois : mon père avait recherché des documents, et on a eu par la Croix rouge un premier acte de décès selon lequel il est mort dans la prison de la Boutyrka. Il y avait eu une rixe entre prisonniers, paraît-il. Et comme par hasard, il était mort huit mois après, d’une crise cardiaque, on ne savait pas trop où.

Je suis alors parti à sa recherche, et j’ai fait de grandes trouvailles qui ont changé ma vie : j’ai trouvé, à l’âge de 65 ans, que mon grand-père était juif, ce que j’ignorais complètement. Ma mère n’avait évidemment pas voulu nous le dire pendant l’Occupation, pour nous protéger. À partir de là, j’ai retrouvé toute une famille, et notamment une partie qui avait été déportée en Allemagne. J’ai retrouvé ainsi une cousine qui avait 92 ans, elle sortait de Bergen-Belsen. D’autres avaient été passés à… dans les camps allemands, et j’en ai un autre qui était mort dans l’Armée rouge. Voyez, c’étaient des familles complètement éclatées.

Les familles éclatées, je connais ; les silences, je reconnais. Mon grand-oncle Vladimir avait quitté Odessa avant la Révolution pour faire ses études de médecine en France, mais personne ne l’avait suivi. En 1917, la famille – des industriels de la pharmacie – perd tout. Mes grands-parents, ma mère enfant et plus tard son frère, se retrouvent habiter deux pièces de leur grand appartement sur la Richelievskaya (au bout de laquelle se trouve l’opéra), le reste étant occupé par des étrangers. En 1928-29, ma mère est envoyée adolescente à Paris : ses parents espèrent qu’elle y sera accueillie par son oncle – elle ne l’a pas été – et pourra faire les études à la hauteur de ses dons – elle les commencera, mais les abandonnera faute de soutien familial. Son père mourra quelques années plus tard du cœur – quelle chance pour lui ! – tandis que sa mère sera torturée à mort pendant la guerre, et son frère – duquel je tiens mon prénom – tombera, lieutenant de l’Armée rouge, au siège de Leningrad. Voilà pour le côté russe.

Quant aux découvertes tardives, elles concernent le côté paternel. Jeune homme, je fouillais avec curiosité des boîtes contenant des photos anciennes, principalement celles de mon père, ma mère n’ayant rien pu prendre de Russie à son départ à l’exception d’une petite cuiller que j’ai encore. Je tombe sur la photo d’une belle jeune femme ; à ma question, je m’entends répondre que c’est Macha, la première femme de papa. Dire que j’étais surpris tient de l’euphémisme, je n’avais jamais entendu parler d’un autre mariage qu’avec maman. J’apprends qu’ils s’étaient mariés en Pologne juste avant la guerre, et que mon père était reparti en Palestine où il s’était installé plus tôt pour essayer de lui obtenir le fameux « certificat » délivré par les autorités britanniques et la faire venir, mais en vain : il n’entendit plus jamais parler d’elle, et fut déclaré veuf sept ans plus tard. J’apprends aussi que je connais la famille de cette femme : son frère, sa femme, leurs enfants habitaient à quelques minutes de chez nous, et pour moi c’étaient des amis de famille – ils le sont encore –, et je ne m’étais jamais posé la question comment les familles s’étaient connues. On n’est jamais assez curieux.

Récemment – il y a un an ou deux – je rendais visite à l’une des nièces de Macha, que je connais depuis ma naissance. Elle me donne – 60 ans plus tard – le fin mot de l’histoire : papa avait obtenu ce certificat, qui avait été transmis à la Croix rouge. Celle-ci avait dû le transmettre aux occupants nazis de la Pologne, qui – on n’en est pas à une contradiction près – ont recherché Macha pour la faire partir et rejoindre mon père. Sa famille, apprenant qu’on la recherchait, l’a cachée. Et c’est ainsi qu’ils furent tous exterminés. Les larmes de l’histoire ne tarissent pas.

28 mai 2010

Brève histoire d’un carrefour

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 0:07

Beaubourg (rue) ; elle commence rue Simon-Lefranc, et finit rues Michel-le-Comte et Grenier-Saint-Lazare (…). Cette rue fut ouverte au milieu d’un bourg nommé le Beau-Bourg, renfermé dans Paris par l’enceinte de Philippe-Auguste. Dans l’origine, cette muraille la coupait en deux parties qui communiquaient de l’une à l’autre par une poterne ou porte. La partie renfermée dans la ville s’appelait rue de la Poterne ; celle qui était en dehors portait le nom de rue Outre-la-Poterne-Nicolas-Hydron.

Transnonnain (rue) ; elle commence rues Grenier-Saint-Lazare et Michel-le- Comte, et finit rue au Maire. (…) C’est une des premières rues que l’on ouvrit hors de l’enceinte de Philippe-Auguste. On la nomma d’abord rue de Châlons. Les évêques de cette ville y avaient leur hôtel. Le grand nombre de filles publiques qui habitaient cette rue lui fit donner, par tradition populaire, les noms de Trousse-Nonnains, Trace-put[ain], Tasse-Nonnain, et enfin, Transnonnain. On y remarquait jadis le couvent des Carmélites. Au coin de cette rue et de celle de Montmorency est le théâtre Doyen, le spectacle bourgeois le plus ancien de Paris.

Antony Béraud et P. Dufey, Dic­tion­naire historique de Paris. À Paris, chez les marchands de nou­veautés. 1832.

Nonne, Nonnette, Nonnain. Noms donnés autrefois aux Religieuses, & employés encore dans le style badin.

M. l’Abbé Roubaud, Nouveaux synonymes françois. À Liège. 1786.

Doyen (Théâtre), spectacle de société qui portait le nom de son fondateur. Doyen était un menuisier, qui peu d’années avant la révolution de 1789 fit construire, dans la rue Notre-Dame-de-Nazareth, un petit théâtre, qu’il louait à des amateurs pour des représentations dramatiques. En 1791 il céda sa salle à une entreprise qui voulait en faire un spectacle élémentaire et moral. La troupe était composée de jeunes gens, et l’orchestre formé d’artistes distingués. L’entrepreneur était un ancien officier de cavalerie ; mais la mauvaise gestion de ses deux associés et la pauvreté de son répertoire, dont une mauvaise pièce, intitulée La Boutique du Perruquier, était le chef-d’œuvre, le forcèrent de fermer boutique au bout de deux mois. Doyen reprit sa salle, qu’il agrandit et embellit pour les sociétés particulières. Il procurait des acteurs aux troupes d’amateurs qui n’étaient pas complètes, et au besoin il se chargeait d’un rôle, qu’il jouait toujours très-convenablement. Joignant l’exemple au précepte, il dirigeait les décorations, le jeu scénique, et son expérience était aussi utile que ses talents aux comédiens bourgeois qui venaient s’amuser et s’essayer sur son théâtre. Doyen était justement considéré pour son désintéressement et sa probité. Le prix du loyer de sa salle, y compris l’éclairage et le chauffage, était modique, et supporté par les amateurs, en proportion de l’importance des rôles dont chacun d’eux était chargé. De cette école sont sortis plusieurs bons acteurs et chanteurs pour la tragédie, la comédie et l’opéra. Il suffit de citer Picard, Arnal, etc.

La construction de la synagogue israélite, rue de Nazareth, obligea, vers 1815, Doyen à transporter sa salle rue Transnonain. Il continuait de la louer deux ou trois fois la semaine à des sociétés particulières, lorsqu’un arrêté du ministre Corbière prohiba, en avril 1824, tous les théâtres bourgeois où l’on vendait des billets au profit des amateurs qui y jouaient. Malgré de nombreuses réclamations, l’excellence bretonne ne voulut, dans son entêtement, faire aucune exception en faveur de Doyen. Celui-ci trouva plus d’indulgence en 1828 de la part du cabinet Martignac ; mais l’année suivante, sous le ministre La Bourdonnais, il fut assigné en police correctionnelle comme entrepreneur d’un théâtre sans autorisation. Doyen intéressa ses juges et son auditoire par la franchise de ses réponses et par ses cheveux blancs. Il fut acquitté, et la cour royale confirma ce jugement le 22 octobre suivant. Deux ans après environ, il mourait, plus qu’octogénaire, n’ayant pas eu la douleur de voir sa maison envahie et une partie de sa famille massacrée par suite des événements d’avril 1834. — H. Audiffret.

M. W. Duckett (ed.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture, inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous. Paris, 1854.

11 mai 2010

Lena Horne, une femme libre

Classé dans : Actualité, Histoire, Musique, Médias, Racisme, Shoah — Miklos @ 18:06

L’article que le New York Times consacrait en novembre 1942 à Lena Horne s’ouvrait ainsi :

Lena Horne is a light brown, soft-spoken, young Negress who came to Hollywood straight from Brooklyn, the Cotton Club, Noble Sissle’s band and Café Society, Downtown. Naturally, no one out here ever heard of her.

“Here”, c’est Hollywood. Quelques mois après son arrivée en ville, elle avait réussi à percer, et l’article se termine ainsi :

Now that she’s in solid with the pictures, she lives in a five-room duplex in Beverly Hills with her four-years-old daughter and an aunt. And singing offers come in faster than she has time to refuse them. (…)

Réussite particulièrement remarquable à cette époque pour une femme noire, mariée et mère d’un enfant, de surcroît.

Près de 60 ans plus tard, ce même journal termine son obituaire en la citant :

Looking back at the age of 80, Ms. Horne said: “My identity is very clear to me now. I am a black woman. I’m free. I no longer have to be a ‘credit.’ I don’t have to be a symbol to anybody; I don’t have to be a first to anybody. I don’t have to be an imitation of a white woman that Hollywood sort of hoped I’d become. I’m me, and I’m like nobody else.”

Le New York Times n’était pourtant pas le premier journal à en avoir parlé. Six ans plus tôt, en août 1936, The Afro American, qui devait avoir le nez creux, écrivait :

Lena Horne, one of this column’s favorites, has improved more than a hundred per cent since she has been with Noble Sissle. Whether it is the guiding influence of Noble or just that she is maturing remains to be seen, but the improvement is marvelous.

Août 1936, c’est aussi la date des Jeux olympiques de Berlin : Jessie Owens, Américain et noir, y gagne des médailles d’or. La mention de Lena Horne jouxte un long article satirique que l’Afro American consacre à un Hitler et un Goering abasourdis par le fait que ce ne soient pas des Nordiques qui gagnent, et d’avoir à se lever pour écouter à chaque reprise l’hymne américain. Une phrase particulièrement sinistre qu’ils attribuent au Fuehrer indique bien qu’on savait aux US ce qui se tramait alors : “Those United States I think have pulled a fast one and imported colored to mine country. I’ll get even, that means I shoot some more Jewishers.” Stormy weather indeed.

29 avril 2010

Le Miniver à Parthenay

Classé dans : Actualité, Histoire, Langue, Littérature, Shoah — Miklos @ 22:16

« Ce processus de continuelles retouches était appli­qué, non seulement aux journaux, mais aux livres, pério­diques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enre­gis­trements sonores, cari­catures, photo­graphies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de docu­men­tation qui pouvaient comporter quelque signi­fication politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune infor­mation ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palim­pseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification. » — George Orwell, 1984.

Voici comment la presse du passé sera sans doute rééditée dorénavant à Parthenay, à l’aide de fonctionnaires chargés, à l’instar du Winston de 1984 au sein du Miniver (ministère de la vérité), de « rewriter » les textes du passé pour les rendre conformes à ce qu’on appellerait aujourd’hui le politiquement correct :

Charles-Quint avait marié sa fille naturelle au fils du …. Paul III. • Le ……. Petiot a assassiné plus d’une vingtaine de personnes. • Il s’agit de l’assassinat à Paris, en 1889, d’un …….., Maître Gouffé, dont on retrouve le cadavre à côté d’une malle dans les environs de Lyon ; il s’avère que Gouffé était maître-chanteur, ….. d’…….. véreux et proxénète. • Des …….. nazis ont effectué des expériences barbares sur des cobayes humains. • Le parquet a requis jeudi une peine de 4 ans de prison, dont deux avec sursis, contre l’ancien …….. de l’Intérieur Charles Pasqua, figure de la droite française, jugé dans trois affaires de malversations financières présumées. • L’ancien ………. de Malines-Bruxelles a affirmé samedi ne pas se souvenir d’avoir été alerté dans les années 1990 par un …… des soupçons de pédophilie pesant contre l’…… de Bruges.

Effectivement, comme le rapportent plusieurs quotidiens aujourd’hui, à l’instar de Libé :

Xavier Argenton, ….. Nouveau Centre de Parthenay (Deux-Sèvres), a refusé dimanche que soit lue une lettre d’une ancienne déportée d’Auschwitz. Le motif ? Ida Grinspan y racontait son arrestation, le 30 janvier 1944, par « trois gendarmes ». (…) « Ne stigmatisons pas une catégorie professionnelle qui, dans ces temps troubles, avait obéi aux ordres de l’autorité légitime », a-t-il déclaré à son adjoint en charge des affaires patriotiques.

Nous avons omis d’indiquer la fonction de cette personne pour éviter de stigmatiser les maires de France, et, dans les extraits précédents, les représentants d’autres catégories professionnelles, dont certains membres ont préféré suivre le devoir de désobéissance plutôt qu’obéir aveuglément aux ordres de l’autorité (quelle qu’ait été sa légitimité). Quant à l’article de Libé, il omet de préciser qu’il s’agissait de la lecture de cette lettre dans une classe de 3e à l’occasion de la Journée nationale du souvenir et de la déportation, et que l’adjoint en question était lui-même ancien gendarme, toujours selon la presse.

Ida Grinspan est une grande petite dame pleine de joie de vivre malgré les épreuves qu’elle a subies (et dont elle a parlé dans J’ai pas pleuré). Sans haine ni amertume, elle en transmet le souvenir dans des classes et à l’occasion de voyages dans le camp d’Auschwitz où elle avait été internée (c’est ainsi qu’on a fait sa connaissance). Il est triste de constater que cette parole peut encore être étouffée 60 ans plus tard, sous des prétextes fallacieux : après tout, c’est justement dans le cadre de leur fonction que ces individus ont agi ainsi, mais cela ne jette pas pour autant l’opprobre sur toute la profession.

C’est d’ailleurs à peine trois ans après la fin de la guerre qu’Orwell avait si bien décrit le phénomène de contrôle du message par le contrôle du langage :

Le vocabulaire du novlangue était construit de telle sorte qu’il pût fournir une expression exacte, et souvent très nuancée, aux idées qu’un membre du Parti pouvait, à juste titre, désirer communiquer. Mais il excluait toutes les autres idées et même les possibilités d’y arriver par des méthodes indirectes. L’invention de mots nouveaux, l’élimination surtout des mots indésirables, la suppression dans les mots restants de toute signification secondaire, quelle qu’elle fût, contribuaient à ce résultat.

L’altération des traces du passé affecte aussi la photographie, qui est moins que jamais un témoin objectif. Que ce soit pour des raisons politiques – on se souvient comment Staline a fait effacer des visages sur des photos après qu’il ait fait dispa­raître les personnes physiquement – ou esthétiques – des petites retouches sur un cliché sont plus efficaces qu’un long régime ou qu’une chirurgie plastique. Dans ce registre de la réécriture, il ne s’agit pas toujours d’effacer (qui, techniquement, est un rajout : on recouvre la partie à faire disparaître à l’aide d’autres parties de la photo) mais de rajouter ou de construire : ainsi, la célèbre photo de Lincoln date d’après sa mort et est constituée d’un portrait de la tête du président défunt et du corps d’une autre personne…

31 mars 2010

Sérendipité, ou comment j’ai découvert…

…Laurie Anderson, dont on a pu voir hier Delusion, son nouveau spectacle onirique et poétique à Paris.

C’était au début des années 1980, à Ithaca, petite ville universitaire et bucolique de l’État de New York. J’écoutais régulièrement la chaîne de radio publique NPR, dont la richesse et la qualité des émissions culturelles ne cessaient de m’enchanter. Un jour, j’y entends le triste mugissement de la corne d’un bateau, puis une voix de femme. Cette voix raconte. Elle parle de ce qu’elle entend, elle parle de tous ces bruits dont elle perçoit le rythme lancinant, elle parle de l’angoisse de la composition, puis elle se met à jouer d’un violon au son acide tout en continuant de parler. La performance – sons, musique, voix – et le texte plus parlé que chanté ont immé­dia­tement exercé sur moi une fascination dont je ne me suis jamais départi.

C’était Is Anybody Home?, dont le titre reflète l’un des thèmes récurrents de ses œuvres : l’isolation croissante de l’individu dans un monde froid et hypertechnique. Elle l’illustrera par exemple plus tard dans New York Social Life, où elle tente de contacter une amie mais ne peut communiquer avec elle que par répondeur interposé. Elle porte un regard critique et engagé, mais d’un air détaché et avec un humour pince-sans-rire, sur la société (post-)moderne, et utilise pour l’exprimer, paradoxalement pourrait-on penser (mais ce n’est qu’un moyen de mieux le matérialiser), une panoplie de matériel électronique sophistiqué, à l’instar du violon électronique ou du vocodeur (dispositif informatique qui lui permet de changer le timbre de sa voix en temps réel) dans des spectacles multimédia, de vrais régals pour les yeux comme pour les oreilles, mais aussi pour l’esprit : l’intelligence, la finesse et les références littéraires et musicales enrichissent la trame de son discours.

On connaît le succès de O Superman (qui propulsera Anderson sur les scènes internationales), principalement dû à son rythme hypnotique (obtenu en faisant boucler une brève syllabe qu’elle prononce avant de débuter la performance), à sa façon apparemment très cool de raconter un quotidien ou un mythe, et, dans d’autres œuvres, à la transformation de sa voix en celle d’un vieillard (quelle surprise pour les sens ! on voit une belle jeune femme parler, et on entend un vieil homme…)… Et pour ceux qui ont eu alors comme maintenant la chance de la voir sur scène, son allure quasiment androgyne, l’ombre d’un sourire énigmatique, sa fossette coquine.

Mais le contenu, l’écoute-t-on seulement ? La menace de l’escalade de la violence (“‘Cause when love is gone, there’s always justice. And when justice is gone, there’s always force. And when force is gone, there’s always Mom”), l’emprise croissante de la technologie militaro-industrielle destinée à rassurer l’individu (“So hold me, Mom, in your long arms. So hold me, Mom, in your long arms. In your automatic arms. Your electronic arms. In your arms. So hold me, Mom, in your long arms. Your petrochemical arms. Your military arms. In your electronic arms”).

Il n’est pas étonnant que Laurie Anderson consacre un texte à Walter Benjamin, dans lequel elle reprend quasi littéralement la description qu’il fait d’un tableau de Klee, Angelus Novus  (on a précédemment cité les deux textes) : l’Ange de l’histoire est poussé en avant par une tempête irrésistible venue du paradis ; il avance à reculons vers le futur, tourné qu’il est vers le passé pour contempler les ruines occasionnées par cette tempête et qui vont en s’accumulant. Cette tempête, c’est le progrès, que Walter Benjamin considère comme une évolution historique conduisant à la catastrophe (thèse qui s’apparente à celles de Günther Anders et de Jacques Ellul), et contre laquelle il faut se révolter. Michael Löwy consacre un excellent article à cette conception de l’histoire de Benjamin. Quant à la destruction qui accompagne inéluctablement le progrès, elle fait l’objet de l’analyse de Joseph Schumpeter qui, dès 1942, a explicité ce processus et l’a nommé de façon fort appropriée destruction créatrice.

Telle la mort qui fait pendant à toute naissance, la destruction accompagne toute création. Selon les Cabalistes, elle est universelle : la destruction originelle a été, selon eux, cette « brisure des vases » conséquente à la création même du Monde. Et l’homme, au lieu de tenter de réparer, continue à détruire par sa poursuite d’un progrès illusoire. Laurie Anderson racontera d’ailleurs le paradis perdu dans Langue d’Amour, ce lieu où il y avait un homme et une femme pas très futés mais béatement heureux et un serpent qui marchait (selon une ancienne légende juive, ce reptile perdit ses membres pour avoir occasionné la chute de l’homme).

Le dernier spectacle, Delusion, même s’il possède les éléments si reconnaissables de l’œuvre de Laurie Anderson (violon, voix transformée, multimédia…) est bien plus sombre, voire tragique : c’est la mort qui y préside d’une façon ou d’une autre, et pas uniquement celle de la Terre (comme, par exemple, avec le redémarrage du Grand collisionneur de hardons près de Genève, dit-t-elle), mais sans doute bien plus personnellement que dans ses précédents spectacles (elle raconte le décès de sa mère). Même l’humour y a un côté plus noir que d’habitude : un couple âgé de 90 ans décide de divorcer ; à la question, Pourquoi le faites-vous seulement maintenant ?, ils répondent : On ne voulait pas divorcer avant que nos enfants ne meurent.

Un nouveau spectacle donc, différent (il a laissé froid le public nord-américain, qui a toujours eu moins d’accroche pour les performances d’Anderson que celui d’Europe – et peut-être d’Asie), sans pour autant rendre méconnaissable la voix si typique de son créateur.

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