Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 janvier 2009

Symboles pour le peuple

Classé dans : Architecture, Histoire, Langue, Lieux, Photographie — Miklos @ 2:09


L’obélisque de la Piazza del Popolo à Rome

«L’obélisque de la place du Peuple est de granit rouge couvert d’hiéroglyphes ; il a soixante-quatorze pieds de haut. La mode, toute-puissante dans les sciences comme ailleurs, fait qu’en 1829 on croit fermement à Rome aux découvertes hiéroglyphiques de MM. Young et Champollion. Le pape Léon XII les protégeait ; car enfin un prince, au dix-neuvième siècle,» doit bien protéger quelque chose de relatif aux arts ou aux sciences. Croyons donc, jusqu’à de nouvelles découvertes, que cet obélisque fut érigé à Héliopolis par le roi Ramessès pour servir de décoration au temple du Soleil.

Stendhal, Promenades dans Rome. Paris, 1858.

«On a pensé depuis l’antiquité que les inscriptions des obélisques renfermaient de grands mystères. Si l’on en croyait Pline, les deux obélisques qu’Auguste avait fait transporter à Rome auraient contenu l’explication des phénomènes naturels selon la philosophie égyptienne. Ces obélisques existent encore, l’un est sur la place du Peuple, l’autre sur la place de Monte-Citorio, et on peut affirmer qu’ils ne présentent aucun enseignement philosophique ou scientifique. Les obélisques n’ont offert jusqu’ici rien de pareil ; tous sont couverts de formules assez vagues exprimant la majesté, la puissance du Pharaon qui les a élevés, mentionnant les édifices qu’il a fait construire, les ennemis qu’il a vaincus.» La traduction des hiéroglyphes qu’on lit encore aujourd’hui sur l’obélisque de la place du Peuple, et qu’Ammien-Marcellin a donnée d’après Hermapion, offre une idée assez juste de ce genre de dédicace. »

Ampère, « Voyage et recherches en Egypte et en Nubie », Revue des Deux mondes, 1846.

19 janvier 2009

Prêt-à-porter : culture pour tous

Classé dans : Histoire, Langue, Lieux, Médias — Miklos @ 22:28

La rubrique Culture du fil des nouvelles de l’AFP sur Le Monde met en exergue – c’est le moins qu’on puisse dire – la nouvelle stratégie d’une marque de prêt-à-porter. Ses brèves développent : « Cacharel, célèbre dans les années 70 pour son imprimé Liberty, veut “revenir à un produit conforme à son identité” et “repartir à la conquête du marché français”, a déclaré lundi à l’AFP le directeur général délégué de la marque de prêt-à-porter, Marc Rama­nantsoa. “L’idée est de redonner un coup de fouet à la marque, de moder­niser son image”, a ajouté M. Rama­nantsoa. Il s’agit de “revenir à un produit très Cacharel”, avec “un côté très innocent, poétique, romantique”. »

On est en droit d’être interloqué de voir cette nouvelle, aussi importante soit-elle, classée ici : s’agit-il peut-être d’« industries culturelles » ? Suffit-il d’affirmer le côté « poétique et romantique » d’un produit pour en faire un objet culturel ? Et quand Cacharel assure avoir entrepris « une montée en gamme très forte », parlent-ils là de celles sur lesquels nous peinions, enfants, au piano ?

La confusion entre couture et culture n’est pas récente (et n’est pas sans évoquer celle qui rapproche costume et coutume). Ainsi, on pouvait lire la définition suivante au xixe siècle :

«Couture. s. f. division d’une commune rurale, désignation de situation d’un champ.» Le nom de chaque — est le plus souvent dû au genre de végétaux qui y croissait, avant qu’elle fut tout entière livrée à la culture : couture d’aulnoi, du quesnoi, du jonquoi, du genestroi, du frasnoi. Le mot provient sans doute d’une corruption de culture. v. fr, costure.

J. Sigart, Dictionnaire du wallon de Mons, Bruxelles et Leipzig, 1866.

Admettons : il s’agit ici de la culture des végétaux et non pas de celle des esprits, mais l’on voit bien la périlleuse proximité de ces deux termes. D’ailleurs, bien plus près de nous géographiquement – à Paris – et bien plus loin dans le temps – au xiiie, on trouvait déjà l’usage de l’un pour l’autre :

«Couture. — On prétend qu’au commencement du xiii° siècle, quatre professeurs de l’Université, dégoûtés du monde et saisis d’un vif désir de se sanctifier dans la solitude, choisirent pour retraite une vallée déserte de la Champagne, où, du consentement de l’évêque de Langres, ils fondèrent un oratoire et se bâtirent des cellules. Le bruit de leurs vertus attira autour d’eux une grande quantité d’écoliers, et leur réunion donna naissance à l’ordre du Val des Écoliers, qui fut approuvé par le pape Honorius III, en 1219. Cet ordre fit des progrès rapides. En 1229, un bourgeois de Paris, à l’instigation de Jean de Milly, trésorier du Temple, fit don aux chanoines du Val des Écoliers de trois arpens de terre cultivée qu’il possédoit près de la porte Saint-Antoine. Sur ces entrefaites, les sergens d’armes de Saint-Louis voulurent, dit-on, accomplir un vœu qu’avoient fait les sergens d’armes de Philippe-Auguste pendant la bataille de Bouvines, de bâtir une église s’ils triomphoient de leurs ennemis. Ils construisirent donc l’église destinée aux chanoines du Val des Écoliers, dont Saint-Louis posa la première pierre. Elle fut dédiée sous le nom de sainte Catherine que l’ordre avoit prise pour patronne, et le prieuré prit le nom de Sainte-Catherine de la Couture (culture), ou de Sainte-Catherine du Val des Écoliers. En 1767, les chanoines de la Couture furent transférés dans la maison des Jésuites, dont l’église est aujourd’hui une paroisse » sous le titre de Saint-Paul-Saint-Louis, et l’on destina l’emplacement du prieuré Sainte-Catherine à l’établissement d’un marché qui fut créé quelques années après, et qui se tient encore au même endroit.

H. Géraud, Paris sous Philippe-le-Bel. Paris, 1837.

Le marché a disparu, mais la petite place tranquille qui en perpétue la mémoire vaut le détour et mérite qu’on s’y attarde.

28 décembre 2008

On ne se refait pas

Classé dans : Actualité, Histoire, Shoah — Miklos @ 13:09

« Dis-moi qui tu fréquentes, & je te dirai qui tu es. » — Dictionnaire des proverbes françois…, Paris, 1747.

« Si tu fréquentes un homme vil, c’est que tu es de son rang. » — Abu Tamman (cité par Évène)

Selon le Nouvel Obs qui le tient du Parisien, Dieudonné a fait ovationner au cours de son spectacle au Zénith vendredi dernier Robert Faurisson. Ce dernier est notoirement connu pour ses propos et ses activités négationnistes depuis de nombreuses décennies qui lui ont valu diverses condamnations et sa radiation de l’université française. Qualifié de « faussaire de l’Histoire » par Robert Badinter, il avait été débouté des poursuites qu’il avait intentées à son égard pour diffamation. On se souviendra aussi de sa participation à une conférence internationale qui s’était tenue à Téhéran en 2006, consacrée au « prétendu “Holocauste” des juifs [qui] est un mythe », propos qu’avait tenus à cette occasion le président iranien et rapportés par Faurisson.

D’autres amis de Dieudonné étaient présents dans la salle : « Jean-Marie Le Pen, son épouse et de nombreux adhérents du FN », selon Jacques Vassieux (cité par le Parisien).

26 décembre 2008

Molière ? Cherche et tu trouveras.

Classé dans : Histoire, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 20:26

« L’Illusion habite dans ces lieux (l’Elysée). » — Noël et Carpentier, Dictionnaire…, 1831.

« L’impunité commence par rendre les lois inutiles, et finit par les rendre ridicules. » — Ibid.

« L’évêque de Bellay définit [la politique], ars non tam regendi, quam fallendi homines (l’art de tromper les hommes, plutôt que l’art de les gouverner). » — Ibid.

« L’inconsistance des idées, du caractère d’un ministre, d’un gouvernement, sont des expressions très-claires. » — La Harpe, cité par Noël et Carpentier, ibid.

C’est en cherchant des utilisations du mot « encyclopédie » au XVIIe siècle que Google Books a renvoyé l’ouvrage suivant, qui ne manquera pas d’étonner les bibliophiles :

Selon la notice, il s’agit du Théâtre complet illustré d’un certain Théodore Comte Molière, publié par la Bibliothèque Larousse en 1669… Si la vignette indique bien M.DC.LXIX comme date – mais cela peut être trompeur, comme on le verra tout à l’heure – on y distingue les noms de l’auteur, « I.B.P. de Moliere », et de l’éditeur, « Iean Ribov ».

Le terme « encyclopédie » existait déjà au moins depuis un siècle : le Trésor de la langue française en fournit une citation tirée de chez Rabelais en 1532, et une autre assez curieuse datant de 1680, « mot qui a vieilli, & qui ne se dit guere que dans le burlesque » (Richelet, Dictionnaire françois). Voltaire, qui n’avait pourtant pas lu la Wikipedia, dit de l’Encyclopédie que c’est un habit d’harlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe, et trop de haillons. Cette information nous provient d’un ouvrage de Noël et Carpentier dont le titre ne peut que susciter l’irrépressible envie de le lire ou de le feuilleter : Philologie française ou dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique, littéraire, contenant un choix d’archaïsmes, de néologismes, d’euphémismes, d’expressions figurées ou poétiques, de tours hardis, d’heureuses alliances de mots, de solutions grammaticales, etc. pour servir à l’histoire de la langue française, publié à Paris en 1831. On y trouve aussi des définitions et des citations qui sont toujours d’actualité (cf. en exergue), même si certaines sont assez surprenantes (celle qui suit est reprise par les auteurs quasi textuellement de l’Encyclopédie de Diderot) :

Larron, s. m. On appelait originairement de ce nom des gens plein de bravoure qu’on engageait par argent, et qui se tenaient aux côtés de ceux qui les avaient engagés ; ce qui les fit appeler laterones, et par ellipse latrones. (…) Mais l’indiscipline s’étant glissée parmi eux, ils se mirent à piller, à voler, et latro se dit pour voleur de grand chemin.

Mais revenons à l’ouvrage en question. Pierre Larousse, fondateur de la maison qui porte encore son nom, étant né en 1817, on voit mal comment il aurait publié ce livre quelque deux cents ans avant son Grand dictionnaire universel…. En fait, il s’agit du cinquième tome du Théâtre complet de notre Molière national (comme l’affiche sa page de titre), publié en 1909 (comme l’indique une mention marginale microscopique en toute dernière page), avec des notices et annotations d’un Théodore Comte. La vignette est la page titre de l’édition originale de 1669. Les informations fournies au lecteur en ligne – par un catalogueur fatigué ou un moteur inculte – confondent ces deux éditions que 240 ans séparent.

Cette édition-ci ne manque d’ailleurs pas d’intérêt pour l’extrait du catalogue de la Bibliothèque Larousse disponible alors (1909, pas 1669) :

On ne saurait trop vivement leur recommander de rééditer sans attendre :

et, pour ceux qui auraient résisté aux miroirs aux alouettes, cet opuscule :

Enfin, dans la collection Livres d’intérêt pratique, on leur suggère une version actualisée et moins sexiste de :

l’homme devant être informé, tout autant que la femme, des principes de l’hygiène.

Google Books ne fournissant en accès intégral que ce cinquième volume (tout en mentionnant les autres), il est intéressant de se tourner vers Gallica2. Après tout, cette édition n’est plus sous droits. Mais lorsque l’on y recherche le théâtre complet illustré de Molière, on en trouve les tomes 4, 5, 7, 8 et 11 (un prix sera décerné à la personne qui trouvera la formule mathématique ayant généré ces nombres entiers) d’une édition de la fin du XIXe siècle. Impossible de savoir ce qu’ils contiennent sans les consulter – en mode image uniquement, d’ailleurs. Quant à la recherche avancée où l’on indique « Molière » comme auteur et « théâtre complet » (même pas illustré) comme titre, elle répond : « Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés. » Quant à Europeana – qui est en version de test – elle ne propose encore aucun de ces volumes.

D’autres recherches fournissent des résultats parfois surprenants. Ainsi, si l’on souhaite trouver les versions intégrales des ouvrages en français dont l’auteur est Molière (avec l’accent), Google en fournit dix-neuf, mais si on limite la requête en y rajoutant que le titre doit comporter le mot « œuvres », il en trouve vingt-cinq… Ce n’est qu’en les consultant un à un qu’on constate qu’il s’agit en général de volumes choisis d’éditions complètes, non pas de l’ensemble. Quant à Gallica2, lorsqu’on lui demande tous les ouvrages dont Molière est l’auteur, elle répond avec une liste de 119 titres ; en affinant pour ne garder que les 77 de « Molière (1622-1673) (77) », on récolte 112 résultats, dont le premier est J2EE / Molière (Jérôme), publié en 2005, et dont l’auteur « connaît les arcanes de Java et J22 qu’il pratique depuis leur apparition… » Europeana fournit une liste de 107 résultats, dont la première page ne comprend que des « Oeuvres de Molière. Tome… », littéralement. Impossible de savoir de quel tome il s’agit sans cliquer une fois (et on n’en découvrira alors que le numéro), et de ce qu’il contient sans consulter la version (image) du document en question…

On ne boudera pas ces services : après tout, ils fournissent, chacun en son genre, un volume conséquent de contenus utiles, intéressants, informatifs ou curieux, autant pour l’amateur que le professionnel. Mais c’est ce volume lui-même qui y rend la recherche ardue, faute d’interfaces plus efficaces pour l’utilisateur : équivalences sémantiques, informations plus détaillées sur la nature des contenus dès le premier niveau des réponses, possibilités de regrouper, de trier et de filtrer, de rechercher dans les contenus, de les feuilleter facilement, de les annoter et de les télécharger, etc. Bien de documents risquent d’être tout aussi peu consultés que leurs originaux sur les étagères des bibliothèques partenaires si cet aspect n’évolue pas.

Pour en revenir à Google Books, on avait déjà signalé la fantaisie dans le signalement des dates d’édition de certains titres. Mais il ne s’agit pas toujours d’erreur de catalogueur ou de « La Machine » : la page de garde de l’ouvrage ci-dessous, consacré à la Marquise de Pompadour, affirme qu’il a été imprimé rue de la paix en 1658, près de 63 ans avant la naissance de son sujet et 143 avant celle de son auteur. Quant à la rue de la paix, adresse de l’éditeur, elle n’a été percée qu’après la révolution française. Ce n’est qu’une curieuse coïncidence, mais le corps de ladite Marquise avait été enseveli dans le caveau des Trémoille au cimetière du couvent des Capucines, au-dessus duquel a été tracée cette rue. Le livre a été réellement imprimé en MDCCCLVIII.

15 décembre 2008

Strong but silent

Classé dans : Cinéma, vidéo, Histoire, Société, Théâtre — Miklos @ 1:25

« Les silencieux ne sont pas forcément des penseurs. Il y a des armoires fermées à clef et qui sont vides. » — Madeleine Brohan

« …but she herself was merely a Sphinx without a secret. » — Oscar Wilde

Madeleine Brohan, « fille de cette Suzanne Brohan tant aimée, tant applaudie, et la sœur d’Augustine, la comédienne par excellence, un écrivain sans le vouloir, une grande dame dans son salon, une femme unique »1 est une actrice précoce : « Dans un feuilleton dramatique de cette époque, nous lisons qu’elle avait alors dix-sept ans [à ses débuts remarqués dans Les Contes de la Reine de Navarre, pièce écrite pour elle par Eugène Scribe]… Est-ce possible ? puisqu’elle n’en a que vingt-cinq aujourd’hui, seize ans plus tard. »1

Elle était belle, de cette beauté de l’« opulente et élégante bourgeoisie parisienne »2. Plus vache, Théodore de Banville s’étend : « Les yeux larges et brillants sous de riches sourcils, la bouche sensuelle et chaste, la lourde chevelure, le profil serein et superbe, tout est d’une beauté rare. Le nez seul est peut-être un peu, — mais ceci est une nuance, — un tout petit peu, un très-petit peu fort ; mais l’éclat des trente-deux dents blanches est irrésistible. Des mains royales. La stature et la poitrine beaucoup trop accomplies pour une comédienne, car la vraie actrice doit être maigre comme un manche à balai, pour représenter un bon mannequin à costumes ! Mais on fait ce qu’on peut. » À se demander si la gravure que l’on voit ici représente la même personne… Ou alors, c’est que sa stature et sa poitrine s’étaient fort accomplies au cours des quelque dix années qui séparent l’estampe (1855) de la description qu’en fait Banville (1866).

Les critiques de l’époque sont partagés, ils aiment ou ils n’aiment pas et n’y vont pas par quatre chemins pour le dire. On retiendra ce qu’en écrit Nestor Considérant en 1856 : « Elle possède toutes les qualités de la grande comédienne : un organe admirable, harmonieux et plein ; une diction élégante et sobre, peut-être parfois un peu trop rapide; une grande sobriété dans le geste, qu’elle trouve toujours juste et de bon goût; une noblesse, une sévérité irréprochables dans les attitudes, et pardessus tout la vérité, la simplicité, la chaleur, qui part de l’âme et qui fait tout l’artiste. » Jules Claretie résume : « c’était Madeleine, la spirituelle, vaillante, aimable, applaudie, et toujours belle Madeleine Brohan ».

Madeleine Brohan est nommée sociétaire de la Comédie-Française en 1852 et crée plus tard le rôle titre des Caprices de Marianne de Marivaux. En fin de carrière, elle connaîtra dans Le Monde où l’on s’ennuie d’Édouard Pailleron un grand succès.3 Cette pièce a d’ailleurs connu une seconde vie en 1934 grâce au film éponyme de Jean de Marguenat (avec André Luguet, Pierre Dux, etc.).

À lire les critiques de l’époque, elle était aussi connue pour son esprit, non seulement sur scène mais à la ville. La citation en exergue est intemporelle et résonne avec le propos d’une belle nouvelle d’Oscar Wilde. Elle s’applique de façon lapidaire – et quasi littérale – aux habitués de la salle de sport du quartier. Ces armoires à glace, qu’elles soient trapues ou hautes, sont pour la plupart d’un mutisme (de glace, même dans le sauna) à l’égard de tout inconnu qui les saluerait (ce qu’elles ne font jamais d’elles-mêmes) lorsqu’il les croise à l’entrée ou les côtoie dans le petit espace vital du vestiaire. Rarement, un grognement en guise de réponse, sans même se retourner vers l’interlocuteur. Mais entre elles, ces armoires se mettent à babiller d’une voix de tête toute aussi surprenante que leur silence. Rien à voir avec la diction élégante et la sobriété du geste de Madeleine Brohan…

Madeleine Brohan est curieusement liée à une affaire dont l’écho a perduré. La petite villa qu’elle habitait à Chatou fut la scène d’un meurtre dont le souvenir éclipse celui de l’artiste. En 1882, la maison fut louée par un certain Marin Fenayrou, à propos duquel Octave Mirbeau écrivait : « il est laid, il est abject, il est pharmacien, il est tout ce que vous voudrez, soit. Mais il est marié, et… trompé et, à ces deux titres, il est sacré. » Couple mal assorti : Gabrielle est mariée à l’âge de dix-sept ans par sa mère à Marin qui en a trente. Le mari s’empresse de virer sa belle-mère de la maison de famille et de l’affaire qu’elle lui a transmises. Il est brutal, rusé, joueur et paresseux, la jeune femme est sentimentale. Cinq ans après leur mariage, elle devient la maîtresse de Louis Aubert, un apprenti de vingt-et-un ans qui venait d’arriver dans l’affaire. Il y prend un tel ascendant qu’il rompt avec son patron et s’en va en 1880. Fenayrou l’assassinera en 1882, après avoir appris l’infidélité de sa femme.4

Albert Bataille relate l’affaire dans ses Causes criminelles et mondaines de 1882. Le président de la cour d’Assises devant lequel ils ont comparu, Anatole Bérard des Glajeux, en parle dans ses souvenirs. Elle est reprise après guerre dans la série de bandes dessinées à épisodes Le Crime ne paie pas publiées dans France-Soir dans les années cinquante, et c’est un des quatre épisodes du film éponyme de Gérard Oury, sorti en 1962 avec Pierre Brasseur (Marin), Annie Girardot (Gabrielle) et Christian Marquand (Louis).


1 Félix Savard.
2 Charles Monselet.
3 Que la Wikipedia confond avec son autre pièce, Le Monde où l’on s’amuse.
4 D’après A Book of Remarkable Criminals, par H.B. Irving.

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