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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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28 décembre 2008

On ne se refait pas

Classé dans : Actualité, Histoire, Shoah — Miklos @ 13:09

« Dis-moi qui tu fréquentes, & je te dirai qui tu es. »Dictionnaire des proverbes françois…, Paris, 1747.

« Si tu fréquentes un homme vil, c’est que tu es de son rang. »Abu Tamman (cité par Évène)

Selon le Nouvel Obs qui le tient du Parisien, Dieudonné a fait ovationner au cours de son spectacle au Zénith vendredi dernier Robert Faurisson. Ce dernier est notoirement connu pour ses propos et ses activités négationnistes depuis de nombreuses décennies qui lui ont valu diverses condamnations et sa radiation de l’université française. Qualifié de « faussaire de l’Histoire » par Robert Badinter, il avait été débouté des poursuites qu’il avait intentées à son égard pour diffamation. On se souviendra aussi de sa participation à une conférence internationale qui s’était tenue à Téhéran en 2006, consacrée au « prétendu “Holocauste” des juifs [qui] est un mythe », propos qu’avait tenus à cette occasion le président iranien et rapportés par Faurisson.

D’autres amis de Dieudonné étaient présents dans la salle : « Jean-Marie Le Pen, son épouse et de nombreux adhérents du FN », selon Jacques Vassieux (cité par le Parisien).

26 décembre 2008

Molière ? Cherche et tu trouveras.

Classé dans : Histoire, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 20:26

« L’Illusion habite dans ces lieux (l’Elysée). » — Noël et Carpentier, Dictionnaire…, 1831.

« L’impunité commence par rendre les lois inutiles, et finit par les rendre ridicules. » — Ibid.

« L’évêque de Bellay définit [la politique], ars non tam regendi, quam fallendi homines (l’art de tromper les hommes, plutôt que l’art de les gouverner). » — Ibid.

« L’inconsistance des idées, du caractère d’un ministre, d’un gouvernement, sont des expressions très-claires. » — La Harpe, cité par Noël et Carpentier, ibid.

C’est en cherchant des utilisations du mot « encyclopédie » au XVIIe siècle que Google Books a renvoyé l’ouvrage suivant, qui ne manquera pas d’étonner les bibliophiles :

Selon la notice, il s’agit du Théâtre complet illustré d’un certain Théodore Comte Molière, publié par la Bibliothèque Larousse en 1669… Si la vignette indique bien M.DC.LXIX comme date – mais cela peut être trompeur, comme on le verra tout à l’heure – on y distingue les noms de l’auteur, « I.B.P. de Moliere », et de l’éditeur, « Iean Ribov ».

Le terme « encyclopédie » existait déjà au moins depuis un siècle : le Trésor de la langue française en fournit une citation tirée de chez Rabelais en 1532, et une autre assez curieuse datant de 1680, « mot qui a vieilli, & qui ne se dit guere que dans le burlesque » (Richelet, Dictionnaire françois). Voltaire, qui n’avait pourtant pas lu la Wikipedia, dit de l’Encyclopédie que c’est un habit d’harlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe, et trop de haillons. Cette information nous provient d’un ouvrage de Noël et Carpentier dont le titre ne peut que susciter l’irrépressible envie de le lire ou de le feuilleter : Philologie française ou dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique, littéraire, contenant un choix d’archaïsmes, de néologismes, d’euphémismes, d’expressions figurées ou poétiques, de tours hardis, d’heureuses alliances de mots, de solutions grammaticales, etc. pour servir à l’histoire de la langue française, publié à Paris en 1831. On y trouve aussi des définitions et des citations qui sont toujours d’actualité (cf. en exergue), même si certaines sont assez surprenantes (celle qui suit est reprise par les auteurs quasi textuellement de l’Encyclopédie de Diderot) :

Larron, s. m. On appelait originairement de ce nom des gens plein de bravoure qu’on engageait par argent, et qui se tenaient aux côtés de ceux qui les avaient engagés ; ce qui les fit appeler laterones, et par ellipse latrones. (…) Mais l’indiscipline s’étant glissée parmi eux, ils se mirent à piller, à voler, et latro se dit pour voleur de grand chemin.

Mais revenons à l’ouvrage en question. Pierre Larousse, fondateur de la maison qui porte encore son nom, étant né en 1817, on voit mal comment il aurait publié ce livre quelque deux cents ans avant son Grand dictionnaire universel…. En fait, il s’agit du cinquième tome du Théâtre complet de notre Molière national (comme l’affiche sa page de titre), publié en 1909 (comme l’indique une mention marginale microscopique en toute dernière page), avec des notices et annotations d’un Théodore Comte. La vignette est la page titre de l’édition originale de 1669. Les informations fournies au lecteur en ligne – par un catalogueur fatigué ou un moteur inculte – confondent ces deux éditions que 240 ans séparent.

Cette édition-ci ne manque d’ailleurs pas d’intérêt pour l’extrait du catalogue de la Bibliothèque Larousse disponible alors (1909, pas 1669) :

On ne saurait trop vivement leur recommander de rééditer sans attendre :

et, pour ceux qui auraient résisté aux miroirs aux alouettes, cet opuscule :

Enfin, dans la collection Livres d’intérêt pratique, on leur suggère une version actualisée et moins sexiste de :

l’homme devant être informé, tout autant que la femme, des principes de l’hygiène.

Google Books ne fournissant en accès intégral que ce cinquième volume (tout en mentionnant les autres), il est intéressant de se tourner vers Gallica2. Après tout, cette édition n’est plus sous droits. Mais lorsque l’on y recherche le théâtre complet illustré de Molière, on en trouve les tomes 4, 5, 7, 8 et 11 (un prix sera décerné à la personne qui trouvera la formule mathématique ayant généré ces nombres entiers) d’une édition de la fin du XIXe siècle. Impossible de savoir ce qu’ils contiennent sans les consulter – en mode image uniquement, d’ailleurs. Quant à la recherche avancée où l’on indique « Molière » comme auteur et « théâtre complet » (même pas illustré) comme titre, elle répond : « Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés. » Quant à Europeana – qui est en version de test – elle ne propose encore aucun de ces volumes.

D’autres recherches fournissent des résultats parfois surprenants. Ainsi, si l’on souhaite trouver les versions intégrales des ouvrages en français dont l’auteur est Molière (avec l’accent), Google en fournit dix-neuf, mais si on limite la requête en y rajoutant que le titre doit comporter le mot « œuvres », il en trouve vingt-cinq… Ce n’est qu’en les consultant un à un qu’on constate qu’il s’agit en général de volumes choisis d’éditions complètes, non pas de l’ensemble. Quant à Gallica2, lorsqu’on lui demande tous les ouvrages dont Molière est l’auteur, elle répond avec une liste de 119 titres ; en affinant pour ne garder que les 77 de « Molière (1622-1673) (77) », on récolte 112 résultats, dont le premier est J2EE / Molière (Jérôme), publié en 2005, et dont l’auteur « connaît les arcanes de Java et J22 qu’il pratique depuis leur apparition… » Europeana fournit une liste de 107 résultats, dont la première page ne comprend que des « Oeuvres de Molière. Tome… », littéralement. Impossible de savoir de quel tome il s’agit sans cliquer une fois (et on n’en découvrira alors que le numéro), et de ce qu’il contient sans consulter la version (image) du document en question…

On ne boudera pas ces services : après tout, ils fournissent, chacun en son genre, un volume conséquent de contenus utiles, intéressants, informatifs ou curieux, autant pour l’amateur que le professionnel. Mais c’est ce volume lui-même qui y rend la recherche ardue, faute d’interfaces plus efficaces pour l’utilisateur : équivalences sémantiques, informations plus détaillées sur la nature des contenus dès le premier niveau des réponses, possibilités de regrouper, de trier et de filtrer, de rechercher dans les contenus, de les feuilleter facilement, de les annoter et de les télécharger, etc. Bien de documents risquent d’être tout aussi peu consultés que leurs originaux sur les étagères des bibliothèques partenaires si cet aspect n’évolue pas.

Pour en revenir à Google Books, on avait déjà signalé la fantaisie dans le signalement des dates d’édition de certains titres. Mais il ne s’agit pas toujours d’erreur de catalogueur ou de « La Machine » : la page de garde de l’ouvrage ci-dessous, consacré à la Marquise de Pompadour, affirme qu’il a été imprimé rue de la paix en 1658, près de 63 ans avant la naissance de son sujet et 143 avant celle de son auteur. Quant à la rue de la paix, adresse de l’éditeur, elle n’a été percée qu’après la révolution française. Ce n’est qu’une curieuse coïncidence, mais le corps de ladite Marquise avait été enseveli dans le caveau des Trémoille au cimetière du couvent des Capucines, au-dessus duquel a été tracée cette rue. Le livre a été réellement imprimé en MDCCCLVIII.

15 décembre 2008

Strong but silent

Classé dans : Cinéma, vidéo, Histoire, Société, Théâtre — Miklos @ 1:25

« Les silencieux ne sont pas forcément des penseurs. Il y a des armoires fermées à clef et qui sont vides. » — Madeleine Brohan

« …but she herself was merely a Sphinx without a secret. » — Oscar Wilde

Madeleine Brohan, « fille de cette Suzanne Brohan tant aimée, tant applaudie, et la sœur d’Augustine, la comédienne par excellence, un écrivain sans le vouloir, une grande dame dans son salon, une femme unique »1 est une actrice précoce : « Dans un feuilleton dramatique de cette époque, nous lisons qu’elle avait alors dix-sept ans [à ses débuts remarqués dans Les Contes de la Reine de Navarre, pièce écrite pour elle par Eugène Scribe]… Est-ce possible ? puisqu’elle n’en a que vingt-cinq aujourd’hui, seize ans plus tard. »1

Elle était belle, de cette beauté de l’« opulente et élégante bourgeoisie parisienne »2. Plus vache, Théodore de Banville s’étend : « Les yeux larges et brillants sous de riches sourcils, la bouche sensuelle et chaste, la lourde chevelure, le profil serein et superbe, tout est d’une beauté rare. Le nez seul est peut-être un peu, — mais ceci est une nuance, — un tout petit peu, un très-petit peu fort ; mais l’éclat des trente-deux dents blanches est irrésistible. Des mains royales. La stature et la poitrine beaucoup trop accomplies pour une comédienne, car la vraie actrice doit être maigre comme un manche à balai, pour représenter un bon mannequin à costumes ! Mais on fait ce qu’on peut. » À se demander si la gravure que l’on voit ici représente la même personne… Ou alors, c’est que sa stature et sa poitrine s’étaient fort accomplies au cours des quelque dix années qui séparent l’estampe (1855) de la description qu’en fait Banville (1866).

Les critiques de l’époque sont partagés, ils aiment ou ils n’aiment pas et n’y vont pas par quatre chemins pour le dire. On retiendra ce qu’en écrit Nestor Considérant en 1856 : « Elle possède toutes les qualités de la grande comédienne : un organe admirable, harmonieux et plein ; une diction élégante et sobre, peut-être parfois un peu trop rapide; une grande sobriété dans le geste, qu’elle trouve toujours juste et de bon goût; une noblesse, une sévérité irréprochables dans les attitudes, et pardessus tout la vérité, la simplicité, la chaleur, qui part de l’âme et qui fait tout l’artiste. » Jules Claretie résume : « c’était Madeleine, la spirituelle, vaillante, aimable, applaudie, et toujours belle Madeleine Brohan ».

Madeleine Brohan est nommée sociétaire de la Comédie-Française en 1852 et crée plus tard le rôle titre des Caprices de Marianne de Marivaux. En fin de carrière, elle connaîtra dans Le Monde où l’on s’ennuie d’Édouard Pailleron un grand succès.3 Cette pièce a d’ailleurs connu une seconde vie en 1934 grâce au film éponyme de Jean de Marguenat (avec André Luguet, Pierre Dux, etc.).

À lire les critiques de l’époque, elle était aussi connue pour son esprit, non seulement sur scène mais à la ville. La citation en exergue est intemporelle et résonne avec le propos d’une belle nouvelle d’Oscar Wilde. Elle s’applique de façon lapidaire – et quasi littérale – aux habitués de la salle de sport du quartier. Ces armoires à glace, qu’elles soient trapues ou hautes, sont pour la plupart d’un mutisme (de glace, même dans le sauna) à l’égard de tout inconnu qui les saluerait (ce qu’elles ne font jamais d’elles-mêmes) lorsqu’il les croise à l’entrée ou les côtoie dans le petit espace vital du vestiaire. Rarement, un grognement en guise de réponse, sans même se retourner vers l’interlocuteur. Mais entre elles, ces armoires se mettent à babiller d’une voix de tête toute aussi surprenante que leur silence. Rien à voir avec la diction élégante et la sobriété du geste de Madeleine Brohan…

Madeleine Brohan est curieusement liée à une affaire dont l’écho a perduré. La petite villa qu’elle habitait à Chatou fut la scène d’un meurtre dont le souvenir éclipse celui de l’artiste. En 1882, la maison fut louée par un certain Marin Fenayrou, à propos duquel Octave Mirbeau écrivait : « il est laid, il est abject, il est pharmacien, il est tout ce que vous voudrez, soit. Mais il est marié, et… trompé et, à ces deux titres, il est sacré. » Couple mal assorti : Gabrielle est mariée à l’âge de dix-sept ans par sa mère à Marin qui en a trente. Le mari s’empresse de virer sa belle-mère de la maison de famille et de l’affaire qu’elle lui a transmises. Il est brutal, rusé, joueur et paresseux, la jeune femme est sentimentale. Cinq ans après leur mariage, elle devient la maîtresse de Louis Aubert, un apprenti de vingt-et-un ans qui venait d’arriver dans l’affaire. Il y prend un tel ascendant qu’il rompt avec son patron et s’en va en 1880. Fenayrou l’assassinera en 1882, après avoir appris l’infidélité de sa femme.4

Albert Bataille relate l’affaire dans ses Causes criminelles et mondaines de 1882. Le président de la cour d’Assises devant lequel ils ont comparu, Anatole Bérard des Glajeux, en parle dans ses souvenirs. Elle est reprise après guerre dans la série de bandes dessinées à épisodes Le Crime ne paie pas publiées dans France-Soir dans les années cinquante, et c’est un des quatre épisodes du film éponyme de Gérard Oury, sorti en 1962 avec Pierre Brasseur (Marin), Annie Girardot (Gabrielle) et Christian Marquand (Louis).


1 Félix Savard.
2 Charles Monselet.
3 Que la Wikipedia confond avec son autre pièce, Le Monde où l’on s’amuse.
4 D’après A Book of Remarkable Criminals, par H.B. Irving.

16 novembre 2008

Life in Hell : miracles en Terre sainte

Classé dans : Histoire, Lieux — Miklos @ 16:36

« Ne t’approche point d’ici, déchausse tes souliers, car le lieu où tu es est une terre sainte. » — Exode, III:2.

« …et voici l’étoile qu’ils avaient vu en Orient qui alla devant eux (…) et quand ils virent l’étoile, ils en furent très joyeux. » — L’Évangile selon Saint Matthieu, III:9-10.

L’avion amorce sa descente. De loin, Akbar aperçoit la courbe gracieuse de la côte sur laquelle les Peuples de la mer avaient abordés pour envahir la Phénicie et dont le sable blanc s’enfonce doucement dans une Méditerranée d’un bleu aussi profond que celui des yeux d’Elsa. Mais rapidement des dents de la mer se dressent, tours de Babel et gratte-ciel impérieux de la métropole orgueilleuse. Qu’elle était belle, autrefois, celle qu’on appelait alors la petite Tel Aviv, née comme par miracle dans les sables il y a bientôt un siècle, parsemée de petits immeubles Bauhaus blancs, épurés et harmonieux, et maintenant délabrés ! Quant aux points de lumières qu’Akbar voyait scintiller au loin, il réalise que ce ne sont pas les étoiles de Bethlehem mais les feux éblouissants du terminal de l’aéroport. Fin connaisseur des Écritures, il se déchausse respectueusement au moment de descendre de l’avion. Il est surpris quand ses pieds touchent le sol : ce n’est qu’un banal tarmac et non pas la terre friable et riche du Croissant fertile qu’Abraham avait foulée en long et en large. Il renfile ses chaussures. Bienvenue en Israël.

« Et Jesus prit les pains, puis remercia Dieu, et les bailla aux disciples, et les disciples aux assis, et aussi des poissons, tant qu’ils en voulurent. » — L’Évangile selon Saint Jehan, VI:11-12.

En conduisant sa voiture de location, Akbar constate que le miracle de la multiplication des poissons à Tibériade se renouvelle chaque jour dans tout le pays : les chauffeurs israéliens n’ont de cesse de lui faire des queues de poisson, de déboîter soudain sans clignoter et de se glisser, à une vitesse deux fois plus grande que la limite autorisée, dans l’espace de sécurité qu’il veille à laisser derrière la voiture qui le précède, de doubler à droite sur la bande d’urgence même s’ils pourraient le faire à gauche – est-ce du fait de leur orientation politique, se demande Akbar, surpris. Si Einstein avait accepté la proposition de devenir le président du jeune État, il aurait été interloqué par le défi que ses conducteurs lancent aux lois de la physique : la vitesse du son y est plus rapide que celle de la lumière. Pour preuve : Akbar entend les klaxons des voitures qui l’enjoignent de démarrer avant même qu’il ne voie le feu de circulation passer au vert. Un miracle de plus dans ce pays qui défie les lois.

« [Abraham] vit trois hommes qui étaient vis-à-vis contre lui. Et quand il les vit, il leur courut au-devant, de l’entrée de sa tente, et fit la révérence, et dit : Monsieur, il te plaira de me faire ce plaisir, de ne passer point sans venir chez moi ton serviteur. On prendra un peu d’eau et vous laverez les pieds, puis reposerez sous un arbre. Et je prendrai un morceau de pain, duquel vous prendrez votre réfection, puis tirerez avant. » — Genèse, XVIII:2-5.

« Demandez la paix de toi, Jerusalem, que bien soit à qui t’aime. Paix soit en ton bolevard, bonheur en tes palais ! » — Le Sautier, CXXII:6-7.

Akbar s’attend à retrouver l’hospitalité légendaire d’Abraham chez ses descendants. L’hôtel Dan Gardens est magnifiquement situé au sommet du mont Carmel, dans une rue bien nommée, Bellevue : de sa fenêtre, il contemple la baie de Haïfa dont la courbe presque parfaite commence au port et s’éloigne à l’horizon jusqu’à Saint Jean d’Acre. Dommage qu’il ne puisse aussi apercevoir le temple Ba’hai et ses magnifiques jardins. D’ici, on ne voit que les toits du quartier Hadar situé à mi-hauteur de la montagne, autrefois bien achalandé ; depuis l’ouverture de grands centres commerciaux en périphérie de la ville, il a bien déchu et ressemble à ce qu’étaient les abords du port il y a cinquante ans (qui, eux, se rénovent et entrent de plein pied dans la branchitude) : petites échoppes grouillantes d’épices, de fringues et de vaisselle clinquante, façades autrefois belles et maintenant noircies et défigurées par des constructions de plastique et d’aluminium, elles mêmes en lambeaux. C’est le départ de l’hôtel qui sera quelque peu difficile, l’informatique de la réception ayant des difficultés à se mettre en marche le matin.

Sa chambre, à l’hôtellerie de l’Église écossaise de Jérusalem, donne sur les murailles de la vieille ville. Au soleil couchant, elle s’irradie d’une lumière dorée d’une grande douceur, qui fait oublier un moment la violence irrépressible que suscite le désir de s’accaparer ces lieux, matérialisation du divin pour les croyants des religions et de leurs multiples subdivisions incapables d’accepter l’autre : les Juifs veulent reconstruire leur Temple sur l’emplacement occupé par le Dôme du Rocher qu’Akbar aperçoit de sa chambre, lieu éminemment sacré pour l’islam qui en revendique la propriété absolue, tandis que les chrétiens de tous ordres se battent entre eux – à coups de poing s’il le faut – pour l’accès exclusif au Saint-Sépulcre. La porte vitrée qui donne sur la terrasse commune aux chambres voisines ne ferme pas – Akbar retrouvera-t-il ses effets après s’en être absenté ? –, et laisse passer les bruits de la circulation permanente sur la route qui longe l’hôtel. Le rideau qui la recouvre est diaphane : de la terrasse on voit tous les recoins de la chambre, et, au petit matin, Akbar est réveillé par les rayons du soleil levant.

Lorsqu’Akbar pénètre dans la chambre de l’hôtel Adiv à Tel-Aviv, il est saisi par l’odeur âcre de cigarette qui imprègne tissus et meubles. Il avait pourtant demandé par écrit une chambre non fumeur. Le réceptionniste s’excuse poliment en lui disant que c’est pourtant bien le cas – « mais pourquoi y a-t-il donc un cendrier tout propre sur la table », demande alors Akbar ? Le réceptionniste : « il ne doit pas appartenir à l’hôtel. » Mon œil, pense Akbar : la chambre vient d’être faite, s’il y avait des objets étrangers ils auraient été enlevés. « D’ailleurs, tout l’hôtel est non-fumeur », rajoute le réceptionniste. « Ahahaha ! », ricane Akbar silencieusement mais non moins amèrement : il avait remarqué à chaque étage un cendrier sur le palier devant l’ascenseur. Puis il s’aperçoit que la ventilation de la chambre est fort bruyante même lorsque le climatiseur est à l’arrêt (encore un miracle). Le technicien confirme : « Il y a un problème ; mais je ne peux le régler ce soir, je dois tout démonter ». Le réceptionniste, consulté une nouvelle fois, indique en s’excusant qu’il n’a aucune chambre de libre, et pourtant, Akbar constate qu’il continue à attribuer des chambres à de nouveaux arrivants (encore un miracle). Il traîne dans les rues de la ville pour éviter d’avoir à rester dans cette atmosphère puante et bruyante. La prochaine fois, il prendra un palace, fantasme-t-il.

« Le scribe voyage dans les pays étrangers. Il a fait l’expérience du bien et du mal parmi les hommes. » — Ben Sira.

Akbar constate que les terminaux des aéroports deviennent de plus en plus grands, à l’instar des avions (le sien n’avait pas été annulé en dépit de la grève d’Air France, dernier miracle avant de quitter la Terre sainte). Si celui de Tel Aviv est bien plus grand que ses prédécesseurs, il garde toutefois une taille praticable. Mais le terminal 2E de Roissy est cauchemardesque : couloirs infinis qui lui rappellent Brazil, escaliers qu’il faut monter puis descendre, train qui en relie deux ailes, des kilomètres à parcourir dans un bâtiment gigantesque et froid à l’architecture quelque peu néo-stalinienne… « Heureusement que je vais tous les jours à la salle de sport », se dit Akbar, « sinon je n’aurais pu en sortir avant le dernier RER. Vivement un tunnel sous la Méditerranée. »

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

29 octobre 2008

Life in Hell : Made in Italy

« Quand on arrive de France, et que l’on vient de traverser les Alpes de la Savoie, Turin semble une ville italienne ; quand on revient de Naples ou de Rome, on se croirait dans une ville française. Turin, la plus petite des capitales, est peut-être la plus propre et la plus régulière des villes. La plupart de ses rues sont tracées au cordeau et décorées de chaque côté d’édifices semblables. Quelques-unes sont même bordées d’une double rangée de portiques à arcades. » Frédéric Bourgeois de Mercey, « La Galerie royale de Turin », in La Revue des deux mondes, t. 28, 1841.

Le chef d’orchestre s’ennuyait. Il ne dirigeait que d’une main distraite et sans grandes nuances l’orchestre qui n’avait d’ensemble que le nom : les musiciens – peu nombreux, l’œuvre requérant une formation de chambre – devaient s’ennuyer aussi et, ne prêtant pas une attention particulière à leurs collègues, ne brillaient pas par la synchronie de leur jeu. Quant au public, il était tout aussi peu nombreux, la salle aux trois-quarts vide, programme sans doute trop contemporain pour les habitués : c’était pourtant des Danses concertantes que l’orchestre de la RAI était en train d’exécuter (littéralement), mais le nom du compositeur – Stravinsky – fait fuir encore bien des auditeurs près de quarante ans après sa mort.

L’œuvre suivante, le Concerto pour violon de Korngold avait pourtant tout pour les charmer : le néo-romantisme débordant, qui faisait se pâmer la jeune soliste qui possédait une bonne technique et une belle sonorité, mais qu’on s’attendait à se voir liquéfier d’émoi sur la scène quand elle ne se lançait pas dans des trémolos vigoureux (un regain de l’école russe de violon, que Chloë Hanslip avait suivie ?), les leitmotifs insistants limite harcèlement, le réveil de Jeffrey Tate qui se mit à diriger avec entrain, et le bref rappel hypervirtuose et néo-paganinien de John Corigliano… À l’entracte, Anna, Luca et Akbar décidèrent comme un seul homme de ne pas se soumettre aux 45 minutes de la première symphonie de Walton qui s’ensuivait et sortirent de l’auditorium de la RAI. Dommage, l’acoustique y était vraiment excellente, se dit Akbar.

Avant le concert, Anna les avait emmené manger léger – une nécessité après les délicieux repas qui avaient ponctué la conférence – dans un petit restaurant de quartier, Alla Mole, situé via Giuseppe Verdi, comme il se doit pour une soirée musicale. Sa pizza à la roquette méritait non seulement une mention particulière – dont acte – mais de revenir le lendemain soir, ce qu’Akbar n’hésita pas à faire, nonobstant son régime : la pâte fine, élastique, savoureuse et légèrement dorée et croustillante sur les bords, le sel discret à souhait ; une fine couche de mozzarella, des tomates fraîches, des feuilles de roquette et un soupçon d’origan ; chaude et généreuse tout en étant parfaitement digeste, quel plaisir !

Ce restaurant tient son nom du bâtiment qui héberge actuellement le musée national du cinéma à l’architecture aussi singulière que son histoire, et devenu le symbole de Turin : destinée à être une synagogue, la Mole Antonelliana est le fruit du délire de son architecte auquel elle doit son nom (Alessandro Antonelli) dépassant, en budget et en hauteur (113 m, et ultérieurement, 167 m), la commande initiale de la communauté juive (67 m) qui se retira du projet. L’intérieur, vide, est aménagé de façon spectaculaire en cinq niveaux sur le pourtour de l’édifice et propose une très riche histoire du cinéma, les merveilleuses inventions qui l’ont émaillée – les ombres chinoises, les lanternes magiques, la photographie, les chambres obscures, la stroboscopie… – ses metteurs en scène, ses acteurs et ses stars mythiques… Le rez-de-chaussée du musée est une immense salle de cinéma avec deux écrans géants et où trône un immense Moloch, et dont le pourtour consiste en des décors reconstituant des lieux magiques.

Turin n’a pas que la Mole de spectaculaire. On est, après tout, en Italie, et tout y est spectacle : les galeries couvertes, même celles d’immeubles plus récents, sont monumentales (sept à huit mètres de haut), les façades sont monumentales, les places sont monumentales. Les palais sont légions. Les étalages et les devantures – de pâtisseries, de glaces (Akbar préféra celle au parfum de cassate à la ricotta) –, les magasins d’habits, sont des combinaisons chatoyantes et d’une grande élégance. On est dans la mise en scène permanente.

La visite de la La Venaria Reale, à l’origine pavillon de chasse de la famille de Savoie, transformé en un complexe et labyrinthique palais royal, puis abandonné, voire partiellement détruit ou brûlé à diverses époques, et enfin récemment restauré de façon remarquable et agrémenté d’une mise en scène intéressante de Peter Greenaway, a constitué un splendide point d’orgue à ce bref séjour. Guidés par l’historien et le conservateur Andrea Merlotti, un homme passionné et particulièrement bien informé, Akbar et Anna ont traversé avec étonnement et plaisir, en parcourant ce très riche complexe, les quelque mille ans de l’histoire de la Maison de Savoie, celle de ses principaux personnages et de ses États aux frontières fluctuantes au fil des siècles.

Revenu à Paris, Akbar regretta le caffè, la polenta et les autres petits plaisirs quotidiens qu’il avait appréciés durant son séjour.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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