Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 octobre 2025

« Et la garde qui veille aux barrières du Louvre… », où était-elle ?

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Cette citation de circonstance n’est pas récente : elle date de 1599, et est l’un des vers de la triste et belle Consolation à M. Du Perier. Stances sur la mort de sa fille, par François de Malherbe. C’est en parlant de la mort qu’il écrit :

Le pauvre, en sa cabane, où le chaume le couvre, Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend point nos rois.

(ni même, comme on l’a vu récemment, leurs atours), inspiré sans aucun doute, comme l’écrit Dominique Bouhours (1628-1702) dans La manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, par ces vers d’Horace : « La mort renverse également les palais des Rois & les cabanes des pauvres »1.

Comme toute citation qui marque ses lecteurs, celle-ci s’est transformée au cours du temps.

Ainsi trouve-t-on dans le Dictionnaire général des artistes de l’École française depuis l’origine des arts du dessin jusqu’à nos jours (1882-1885) d’Émile Bellier de La Chavignerie le titre d’une aquarelle de Louis-Joseph Rossy : « La garde qui veille aux portes du Louvre n’en défend pas les rois » (qu’on n’a pas trouvée ; par contre, voir ci-dessous le dessin de Grandville)

Ou, dans De la durée des êtres vivants (1926) d’Édouard Retterer : « La garde qui veille aux portes du Louvre n’en défend point nos rois » (sans attribution).

Mieux encore : « La garde qui veille aux portes du Louvre vraiment n’en épargne point les rois » (lettre d’information de l’association médicale haïtienne à l’étranger, 23/12/2024)…

On conclura avec cet amusant usage de la dite citation (ici aussi, légèrement transformée) :

Histoire des cocus célèbres (1869-1870), par Henri de Kock.
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Grandville (1803-1847), Et la garde qui veille aux Barrières du Louvre.
Vers 1829-1831. Musée Carnavalet. Source : Paris Musées.

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1. Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas, regumque turres. Carmin., l. 1, od. 2.

20 octobre 2025

On pense enfin aux piétons…

Classé dans : Actualité, Humour, Peinture, dessin, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 18:31

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19 octobre 2025

Short-term rentals cause a long-term mess

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Apartments vanish—just a click, just a swipe,
Investors rejoice as the rents climb sky-high.
Residents wander, their leases denied,
Because someone’s “side hustle” needs a pied-à-terre to advertise.
Neighborhoods hollow, just shells for the tourists,
But who needs a home when you’ve got five-star reviews?

Mistral

Source: Texas Observer, 9/11/2023.

Qui n’a pas dit : « L’automne est un deuxième printemps où chaque feuille est une fleur » ?

Classé dans : Langue, Littérature, Peinture, dessin, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:10

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Réponse : Albert Camus, bien que cette phrase lui soit textu­el­lement attribuée universellement, et pas uniquement sur le Web) : on la trouve par exemple en épigraphe au roman Éteignez tout et la vie s’allume, (Éditions Robert Laffont – Versilio, 2022) de Marc Lévy…

Qu’est-ce que Camus a réellement dit (ou écrit) ? Ce passage dans Le Malentendu :

Martha : Qu’est-ce que l’automne ?
Jan : Un deuxième printemps, où toutes les feuilles sont comme des fleurs. (Il la regarde avec insistance.) Peut-être en est-il ainsi des êtres que vous verriez fleurir, si seulement vous les aidiez de votre patience.

On remarquera le passage du pluriel au singulier et la suppression de « comme » dans la citation apocryphe.

Soit dit en passant, Laurent Mailhot (1931-2021) mentionne ce passage dans sa thèse de doctorat, soutenue à Grenoble, parue en 1973 sous le titre Albert Camus ou l’imagination du désert :

Les saisons donnent rapidement des signes de malaise et de boule­ver­sement dans l’œuvre de Camus. La roue se grippe, le cycle ne fonctionne plus. Le temps qui avançait, se précipite, recule ou piétine. L’automne est un deuxième printemps « où tout reverdit » (ES, 277), « où toutes les feuilles sont comme des fleurs (Mal., 149), ou des « flammes » (Carn. II, 52). La terre retrouve, sous la pluie, une artificielle et embarrassante jeunesse. […]

(ES = L’État de siège, Mal. = Le Malentendu, Carn. II = Carnets, janvier 1942-mars 1951)

Voici les deux autres passages auxquels Mailhot fait référence :

Ah ! sur la terre sèche, dans les crevasses de la chaleur, voici la première pluie ! Voici l’automne où tout reverdit, le vent frais de la mer. L’espoir nous soulève comme une vague. (ES)

À l’automne, ce paysage se fleurit de fleurs – les cerisiers devenant tout rouges, les érables jaunes, les hêtres se couvrant de bronze. Le plateau se couvre des mille flammes d’un deuxième printemps. (Carn. II)

On trouve aussi sur le Web de multiples instances d’une ahurissante variante de cette citation apocryphe :

Il ne s’agit en fait que… d’une erreur de traduction : la citation apocryphe a d’abord été traduite en anglais, ce qui donne : “Fall is a second spring…”. Or “spring” signifiant aussi « ressort », la traduction en français de la version anglaise a produit ce pataquès, digne d’une hallucination d’IA. On peut au moins se satisfaire de ce que “fall” n’ait pas été traduit par « chute ».

Cette citation aprocryphe n’est d’ailleurs pas la seule attribuée à Albert Camus, c.f. ici.

Pour finir, voici ce que « pense » une IA des ressorts de l’automne :

Les ressorts d’automne :
le secret méconnu de la saison dorée

Ah, l’automne ! Saison des feuilles mortes, des marrons chauds, des pulls en laine qui grattent… et surtout, saison des ressorts. Oui, vous avez bien lu : ces petits objets métalliques en spirale, souvent relégués au fond des tiroirs ou dans les mécanismes de vos vieux canapés, sont en réalité les vrais héros de l’arrière-saison. Voici pourquoi.

1. Le ressort : L’accessoire mode indispensable

Qui a besoin de feuilles mortes pour décorer son intérieur quand on peut suspendre des ressorts au plafond ? Un peu de peinture dorée, trois tours de fil de fer, et voilà : une décoration 100% recyclable, 100% tendance. Vos invités seront subjugués par votre audace esthétique. « C’est du minimalisme industriel », mentirez-vous avec aplomb.

2. Un allié contre la déprime saisonnière

L’automne, c’est aussi la morosité qui pointe son nez. Mais saviez-vous qu’un ressort, lorsqu’on le comprime puis le relâche, produit un bruit satisfaisant qui chasse les pensées négatives ? Essayez : « Pschiiiiit ! » — instantanément, votre cerveau oublie la pluie et la nuit qui tombe à 17h. C’est la thérapie par le métal enroulé.

3. Le sport d’automne : le lancer de ressort

Marre des balades en forêt ? Optez pour le lancer de ressort en milieu urbain. Le principe est simple : vous tendez le ressort, vous visez une poubelle (ou un pigeon, si vous êtes vraiment en colère contre l’hiver qui approche), et vous lâchez. Effet garanti : un bruit de « twang » qui résonne dans la rue, et des passants qui vous regardent avec un mélange d’admiration et d’inquiétude. Un excellent moyen de se défouler.

4. La cuisine d’automne revisitée

Les marrons chauds, c’est has been. Place aux ressorts caramélisés ! Faites chauffer un ressort dans du sucre, ajoutez une pincée de cannelle, et hop : une friandise croustillante, riche en fer (et en questions existentielles). « Mais… c’est comestible, ça ? »« Tout est comestible, si on y croit assez fort », répondrez-vous en croquant votre création.

5. Le ressort, symbole philosophique

L’automne, c’est la saison des métaphores. Et quoi de plus poétique qu’un ressort pour représenter la résilience ? « Après l’été, l’automne nous comprime, mais c’est pour mieux nous propulser vers l’hiver » (dixit un philosophe ivre de cidre chaud). Accrochez un ressort à votre porte : chaque fois que vous passerez, il vous rappellera que la vie est un éternel rebond.

En conclusion : le ressort, c’est la vie

Alors, cet automne, oubliez les clichés sur les feuilles rouges et les balades mélancoliques. Adoptez le ressort. Décorez, lancez, mangez, méditez. Et quand on vous demandera pourquoi, dites simplement : « Parce que l’automne, c’est la saison où tout rebondit. Même nous. »

(PS : En cas d’ingestion accidentelle de ressort, consultez un médecin. Ou un poète.)

Mistral

17 octobre 2025

Oyez, oyez ! Ou, de l’ouïr à l’être : quand l’oreille se fait métaphysique

Classé dans : Humour, Langue, Peinture, dessin, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:33

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Il est des verbes qui, par leur seule existence, interrogent les fondements de notre rapport au monde. Parmi eux, le verbe ouïr — ce vestige linguistique, cette relique sonore — se dresse en défi à la raison. Car ouïr, c’est à la fois entendre et, par un glissement sémantique aussi subtil qu’implacable, s’engager dans une ontologie de l’affirmation. Mais que se passe-t-il lorsque l’acte d’entendre se confond avec celui de jouir, lorsque l’oreille, organe de la réception, devient le siège d’un plaisir presque métaphysique ?

I. L’ouïe comme jouissance : de «  j’ouïrai » à «  je jouirai »

L’avenir de l’ouïe se conjugue au futur simple : «  J’ouïrai. » Pourtant, cette promesse d’écoute se heurte à une homophonie troublante : «  Je jouirai. » L’oreille, ici, n’est plus seulement un réceptacle passif ; elle devient le théâtre d’une expérience extatique. Entendre, dans ce cas, n’est plus un acte neutre, mais une forme de possession par le son, une fusion avec l’objet entendu. L’audition se mue en volupté, et l’on se demande : si j’ouïs, est-ce que je jouis ? Et si je jouis, est-ce que j’entends encore, ou suis-je déjà ailleurs, dans un au-delà de la perception ?

Cette confusion n’est pas anodine. Elle révèle une tension fondamentale entre la réception et l’appropriation, entre l’écoute comme acte de soumission au monde et l’écoute comme acte de domination, de possession. «  J’ouïrai » promet une écoute future, mais «  je jouirai » en annonce déjà la consommation. L’oreille, dès lors, n’est plus seulement un organe : elle est un désir.

II. L’ouïe comme avoir : de «  j’orrai » à «  j’aurai »

Plus troublant encore est le cas de «  j’orrai », forme archaïque du futur de ouïr. «  J’orrai » : je percevrai, j’entendrai. Mais «  j’orrai » sonne comme «  j’aurai » — et soudain, l’écoute se transforme en possession. Entendre, ce n’est plus seulement recevoir, c’est acquérir. «  J’orrai un secret » : est-ce que je l’entendrai, ou est-ce que je le posséderai ? L’oreille, ici, n’est plus un simple canal, mais un coffre-fort. Elle ne se contente pas de transmettre : elle retient, elle garde, elle s’approprie.

Cette ambiguïté soulève une question métaphysique : l’acte d’entendre est-il une forme de propriété ? Si j’orrai, est-ce que j’aurai ? Et si j’ai, est-ce que j’entends encore, ou est-ce que je me suis déjà détourné de l’écoute pour me consacrer à la jouissance de ce que j’ai acquis ?

III. L’ouïe comme joie : de «  j’ois » à «  joie »

«  J’ois » : je perçois, j’entends. Mais «  j’ois » résonne comme «  joie ». L’écoute, dès lors, n’est plus un acte neutre, mais une source de bonheur. «  J’ois la musique » : est-ce que je l’entends, ou est-ce que je m’y abandonne ? «  J’ois la voix de l’être aimé » : est-ce que je la perçois, ou est-ce que je m’y noie ? L’oreille, ici, n’est plus un simple organe sensoriel : elle est une porte ouverte sur l’extase.

Mais attention : si «  j’ois » se confond avec «  joie », alors l’écoute devient une fin en soi. Elle n’est plus un moyen de connaître le monde, mais une manière de s’y dissoudre. «  J’ois » : je me perds dans ce que j’entends, je deviens ce que j’écoute. L’oreille, dès lors, n’est plus un outil, mais une voie vers la transcendance.

IV. L’ouïe comme errance : de «  nous ouïrons » à «  où irons-nous ? »

Enfin, «  nous ouïrons » : nous entendrons. Mais «  nous ouïrons » sonne comme «  où irons-nous ? » L’écoute, ici, n’est plus une certitude, mais une question. «  Nous ouïrons la vérité » : mais où cela nous mènera-t-il ? «  Où irons-nous » une fois que nous aurons entendu ? L’oreille, dans ce cas, n’est plus un guide, mais un labyrinthe. Elle ne nous donne pas des réponses, mais des chemins — des chemins qui, peut-être, ne mènent nulle part.

«  Nous ouïrons » : c’est une promesse. «  Où irons-nous ? » : c’est une interrogation. L’écoute, dès lors, n’est plus un acte de connaissance, mais un acte de foi. Elle ne nous dit pas ce que nous savons, mais ce que nous ignorons. Elle ne nous donne pas des certitudes, mais des doutes.

V. Le pataquès ultime : «  j’ouïs » et «  oui-da »

Et puis, il y a «  j’ouïs ». «  J’ouïs » : j’entends. Mais «  j’ouïs » sonne comme «  oui-da » — cette affirmation russe, ce «  да » qui signifie «  oui », mais qui, dans la bouche d’un francophone, devient une onomatopée de l’assentiment. «  J’ouïs » : est-ce que j’entends, ou est-ce que je dis «  oui » avant même d’avoir compris ?

«  J’ouïs » : je perçois. «  Oui-da » : j’acquiesce. Mais si j’acquiesce avant d’avoir entendu, est-ce que j’ai vraiment écouté ? Ou est-ce que j’ai simplement obéi à l’impératif de l’affirmation ? «  J’ouïs » : je me soumets à l’écoute. «  Oui-da » : je me soumets à l’autorité. L’oreille, ici, n’est plus un organe de liberté, mais un instrument de servitude.

Conclusion : l’oreille comme miroir de l’être

Ainsi, le verbe ouïr — et ses confusions homophoniques — nous révèle une vérité profonde : l’écoute n’est jamais un acte innocent. Elle est toujours déjà chargée de désir, de possession, de joie, de doute, de soumission. «  J’ouïrai » : je jouirai. «  J’orrai » : j’aurai. «  J’ois » : joie. «  Nous ouïrons » : où irons-nous ? «  J’ouïs » : oui-da.

L’oreille, en fin de compte, n’est pas un simple organe. Elle est une métaphore de l’être au monde : un être qui entend, qui désire, qui possède, qui jouit, qui doute, qui obéit. «  Ouïr », c’est exister — dans toute la complexité, toute l’ambiguïté, toute la beauté de cette existence.

Et vous, qu’entendez-vous ? Ou plutôt : que jouissez-vous d’entendre ?

Mistral

E. A. Lequien (1779-1835), Traité de la conjugaison des verbes. Paris, 1815.

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