Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 septembre 2013

Trois p’tits clicks et puis s’en vont


Honoré Daumier : Les Badauds. 1839.

Dans un article où il analyse le phénomène du click sur le bouton Like (« J’aime ») de Facebook – notamment au regard du 1,6 millions de Likes sur la page Facebook de soutien au bijoutier de Nice qui avait abattu un jeune cambrioleur –, Xavier de la Porte le qualifie de « geste politique nouveau » et cite le sociologue Dominique Cardon, selon lequel c’est un investissement minimal, certes, mais c’est quand même un engagement, car il est public, ce qui le différencie du vote, qui est d’ordre plus privé.

Pour ma part, je suis loin d’être convaincu que clicker sur Like soit un geste politique. Bien au contraire, d’ailleurs : il me semble être dans la majorité de cas celui d’un badaud, aux sens que donne le Trésor de la langue française à ce terme :

1. Celui, celle qui s’arrête dans ses flâneries à regarder les spectacles les plus quelconques, en s’étonnant de tout, en admirant tout.

2. Personne un peu sotte, manquant de jugement et de personnalité, qui croit tout ce qu’on lui dit, et s’empresse de suivre les idées des autres.

3. Qui manifeste une curiosité toujours en éveil et un peu niaise.

4. Qui manifeste un esprit crédule et conformiste.

En d’autres termes, ce click est avant tout un geste « comme ça », facile et rapide, effectué sans réflexion – donc apolitique. Geste public, dit l’article ? Oui, mais vu le nombre de ces gestes publics que font certains, ils deviennent négligeables, ils n’ont aucun sens. Vu aussi le nombre de clicks – ou de vues sur YouTube (on pense à un certain clip personnel franco-français « vu » presque sept millions de fois depuis sa mise en ligne il y a moins de cinq mois) – on est en droit de se demander au moins s’ils sont le fait de personnes qui ont bien consulté le contenu en question. Autre question : s’il y avait un bouton Hate, quel serait le nombre de clicks de ce type-là ?

Ce mécanisme n’est qu’un avatar de la publicité : par ce Like, on adhère à un slogan, à une image, à des contenus souvent proposés en fonction de leur popularité croissante (et dont on se demande s’ils ont été lus par ceux qui ont signalé leur adhésion). Il n’y a qu’à voir les sites de périodiques – même ceux des plus grands – qui indiquent le palmarès des articles les plus appréciés ou les plus partagés : si tout le monde a aimé, vous aimerez aussi ; si tout le monde a acheté, achetez aussi. Comment cela s’appelle, déjà ? Le conformisme, même dans son anticonformisme.

Quant au mécanisme de diffusion de cette notoriété, il s’apparente à celui de la boule de neige, du bouche-à-oreille, et surtout de la rumeur, sorte d’hystérie collective se nourrissant en général de peurs sourdes et souvent injustifiées, voire fabriquées de toutes pièces. « De telles aberrations répondent à un processus bien connu des psycho-sociologues et qui s’articule autour de trois axes : simplifier, accentuer et généraliser. Autant d’attitudes qui, partant de paroles en l’air, aboutissent au déni de la vérité, à l’abdication de la raison, à l’anéantissement du simple bon sens. » (Robert Poinard) Car il s’agit bien d’une simplification à l’extrême, binaire : c’est 0 ou 1, donc aucune place pour les nuances…

Là où le danger de cette attitude neutre, principalement amorale, souvent instinctive, parfois émotionnelle mais rarement réfléchie devient politique, c’est qu’actuellement les grands tribuns de la politique se trouvent l’une à l’extrême droite, l’autre à gauche de la gauche, et qu’il se pourrait que les prochaines élections – le fait de jeter un bulletin dans une urne s’apparentant trop souvent pour une bonne partie de l’électorat à un Like (nourri par les multiples sondages précédant la date fatidique) – ne fasse monter l’un ou l’autre de ces personnages bien au-delà de ce que l’on aurait pu imaginer.

En passant, une autre raison pour laquelle j’évite d’utiliser ce mécanisme propre à Facebook, c’est pour qu’il (Facebook) ait plus de difficulté à me profiler (ce qu’il ne manque de faire, ainsi que Google et les autres « services » dont nous sommes les serviteurs volontaires) : cela ne m’empêche nullement de citer des articles, de donner les adresses de leurs pages Web en rajoutant un commentaire personnel ou non ; c’est aussi une façon plus… réfléchie de partager l’information qui m’intéresse.

24 septembre 2013

Life in Hell: Le Slow Message Service de Bouygues

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:07


Cliquer pour agrandir.

(Ici) Spirou se lève presque dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne : à son réveil, à 10 heures du matin, il se dépêche d’envoyer un SMS à Akbar retenu au loin, afin de s’enquérir s’ils déjeuneront ensemble ce jour-là.

(Là-bas) Le téléphone d’Akbar retentit discrètement pour lui signaler que Bouygues vient de lui livrer un SMS. Il l’ouvre et le lit. Il le relit, étonné que Spirou lui parle de déjeuner alors qu’il est déjà presque l’heure du thé, 15h24. Pourtant : son horloge est à l’heure, et il n’y a aucun décalage horaire entre son emplacement géographique et celui de l’expéditeur que je sache, marmone-t-il.

(Toujours là-bas, quasiment même heure) Second retentissement discret. Un autre SMS arrive dans la foulée du premier, en provenance d’un autre correspondant qui semble avoir écrit le sien au lever du soleil. Akbar vérifie : Bouygues affirme avoir reçu ces deux SMS aux alentours de 10 heures du matin, mais pourquoi diantre ne les a-t-il pas livrés aussitôt ?, se demande-t-il in peto. Son téléphone était joignable tout ce matin-là, la preuve, il s’en est servi !

(Hypothèse) Ni Spirou ni l’autre correspondant n’ont suffisamment affranchi leur SMS, qui est allé passer quelques heures dans le purgatoire d’une poste restante.

(Résultat) Spirou est mort de faim.

(La morale de cette histoire, larirette, larirette…) Avec Bouygues, rien ne sert de courir ni même de partir à temps.

(Bonus) Pour ceux de ses lecteurs qui se demandent encore pourquoi ces deux courriers ont pris tant d’heures pour parvenir à destination, Akbar propose une explication plus mathématique :


Étienne Bezout, Cours de mathématiques à l’usage de la marine et de l’artillerie, 1812.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

19 septembre 2013

Life In Hell : « Chez Bouygues Telecom vous bénéficiez du meilleur service client mobile »

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:38

Voulant préparer graduellement son changement d’opérateur – après tout, 0 €/mois c’est plus avantageux que 25 €/mois –, Akbar souhaite débloquer (ou, pour les initiés, désimlocker) son portable de secours, un Nokia tout simple, mais verrouillé chez Bouygues.

Pour ce faire (gratuitement, vu l’âge de l’appareil), il apprend qu’il lui suffit de contacter le service client chez Bouygues Telecom (appel payant, bien entendu) qui fournit en retour un code supposé effectuer l’opération requise. Elle échoue. Rappel. Autre code. Qui échoue aussi. Impossible d’en obtenir plus de deux par période de six mois, c’est la règle de ce service chez Bouygues Telecom : comme ça, on fidélise les clients récalcitrants.

Akbar s’entête. Six mois plus tard, il rappelle. Autre code, inopérant lui aussi, mais alors ce troisième essais bloque définitivement l’appareil. Akbar doit le porter à une boutique Bouygues Telecom. Dont acte, le 12 août. En retour, un reçu qui indique que « le délai moyen de réparation est de 3 semaines sauf devis ». Il n’y a pas de devis, c’est gratuit.

Un mois plus tard, toujours rien. Akbar se rend à cette boutique où il s’entend dire que Bouygues n’étant pas arrivé à effectuer l’opération requise, ils ont demandé il y a déjà dix jours un téléphone de remplacement à Nokia qui n’a jamais répondu. Akbar se demande in peto s’ils n’auraient pas dû le demander plutôt à Microsoft. Il lui faudra donc s’armer de patience, indéfiniment.

Quelques jours plus tard, appel de Bouygues : renonçant à obtenir de Nokia un téléphone de remplacement, ils proposent à Akbar de choisir entre deux modèles équivalents. Celui qu’il sélectionne, lui précise-t-on italiquement, lui sera envoyé le jour même – on est le 13/9 – au magasin où il avait déposé le sien. Il sera prévenu de son arrivée, pourra s’y rendre, l’y faire débloquer (il préfère que ce soit eux qui échouent) et le prendre.

Une semaine plus tard, toujours rien. Akbar appelle le magasin qui affirme n’avoir rien reçu. Il raccroche et – oh miracle ! – quelques secondes plus tard il reçoit un SMS de Bouygues qui lui annonce : « Votre mobile est disponible dans votre magasin Bouygues Telecom. » Akbar rappelle ledit magasin, qui lui réaffirme n’avoir rien reçu, mais que le portable a peut-être été livré à un magasin Bouygues Telecom voisin… Le vendeur prend le numéro d’Akbar, lui dit qu’il va appeler ses collègues pour voir s’ils ont reçu l’appareil en question et l’en informer dans la foulée.

Très longue foulée, puisque toujours rien des heures plus tard. Akbar rappelle le numéro du SAV général – le 01 53 40 99 60, à toutes fins inutiles – et tombe (il n’en est pas surpris) sur un message enregistré qui lui annonce (comme lorsqu’il avait appelé un mois plus tôt) que le temps d’attente estimé est « de une minute ».

Pendant les quinze minutes que cette minute a prises*, toutes sortes de messages défilent dans son oreille agacée, dont celui qui fait l’objet du titre de ce billet, et, pire, celui-là : « Bouygues Telecom vous remercie de votre appel et s’efforce de réduire votre attente. » Quand finalement un humain– qu’on dirait situé au moins de l’autre côté de la Méditerranée – lui répond, c’est pour lui dire que le mobile est dans l’un des deux magasins, il ne saurait dire lequel, et Akbar n’a qu’à les appeler ou y aller.

Akbar rappelle le premier qui appelle le second. Conclusion : le mobile ne se trouve ni chez l’un ni chez l’autre, on lui conseille d’attendre indéfiniment. Conclusion de la conclusion : soit le SAV qui affirme avoir livré ledit téléphone se trompe, soit l’un des magasins se trompe. Soit (entre deux alternatives il y a souvent une troisième) c’est une technique bien rodée pour rendre plus ardu et pénible le départ d’abonnés vers des cieux moins chargés en espérant qu’ils renonceront ou le regretteront.

La morale de cette histoire : plus vite Akbar aura quitté Bouygues, mieux il s’en trouvera. Il envisage d’ailleurs de migrer vers une techno­logie de communication à distance éprouvée, très portable, gratuite et ne tombant jamais en panne :


La panacée : une technologie de communication à distance éprouvée, très portable,
gratuite et ne tombant jamais en panne.

______________
* Ce qui n’est rien à côté des quarante minutes qu’un autre abonné exaspéré a dû attendre et s’il n’avait alors raccroché, il aurait attendu plus longtemps.
Lui aussi essayait de faire débloquer son portable, il semble n’y être jamais arrivé…

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

11 août 2013

Érard, un grand facteur de pianos

Classé dans : Musique, Photographie, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 10:13


Piano droit Érard 1864 (cf.
son histoire).
Cliquer pour agrandir.

On trouvera ci-dessous un texte qui fait justice à l’un des grands facteurs de piano (ainsi que de harpes et d’orgues) français, Sébastien Érard, et à son neveu Pierre. On pourra y voir toutes les manifestations positives et négatives de l’innovation, de l’artisanat d’art et l’industrialisation, de la concurrence, de l’imitation, de la sous-traitance, phénomènes que l’on retrouve toujours présents dès lors que se crée un marché. Et l’on pourra constater là aussi que qualité n’est pas garantie de pérennité : les grandes marques de piano françaises aux voix si caractéristiques ont disparu.

Ce texte – hélas non signé – est paru en quatre parties, du 1er au 22 janvier 1863 dans les numéros 1 à 4 du vol. 9 de la revue hebdomadaire Le Guide musical publiée par les éditions musicales Schott. Je remercie très vivement Kristen Castellana, responsable de la bibliothèque musicale de l’Université du Michigan, et Lara Unger-Syrigos, superviseur de conversion numérique au service de production de bibliothèque numérique de cette université, d’avoir fait renumériser le volume (de 652 pages !) contenant ces articles dont Google Books présente une version tronquée et de m’en avoir fait parvenir le résultat.

Notice sur les travaux de MM. Érard, à Paris et à Londres.

Après les lettres que le savant directeur de notre Conservatoire, M. Fétis, a publiées sur les instruments de musique qui ont figuré à la récente Exposition de Londres, et notamment sur les pianos de quelques grandes fabriques, nous croyons qu’il ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs, de connaître quelques détails sur la maison Érard, la première entre toutes, et qui cette année s’est abstenue d’envoyer ses pianos à l’Exposition.

I.

La maison Érard a été fondée à Paris, vers 1780, par Sébastien Érard.

Né à Strasbourg en 1752, Séb. Érard reçut une excellente instruction professionnelle dans les écoles de cette ville ; et telle était son aptitude et sa facilité à exécuter ce que son imagination concevait, qu’un professeur de l’école du génie, qui l’employait à la construction des modèles dont il se servait pour les démonstrations de son cours, lui disait souvent : Jeune homme, vous devriez entrer dans le génie ; votre place y est marquée.

Ce fut en 1768 que Sébastien Érard vint à Paris. Il commença sa réputation par un clavecin mécanique, dont les dispositions produisirent la plus vive sensation dans le monde musical de Paris. Cet instrument avait été construit pour le cabinet de curiosités de M. de la Blancherie1. L’abbé Roumir en fit une description détaillée qui fut insérée dans le Journal de Paris.

Sébastien Érard avait à peine vingt-cinq ans, et déjà sa réputation était fondée. Présenté à la duchesse de Villeroy, qui protégeait les arts et les artistes, cette dame voulut absolument qu’il demeurât chez elle, et ce fut dans son hôtel qu’il construisit son premier piano. La vogue de cet instrument, qui fut joué dans les salons de Mme de Villeroy, fut prodigieuse !

Le succès de Sébastien Érard était d’autant plus remarquable, que la France à cette époque, tirait de l’étranger le très petit nombre de pianos que l’on rencontrait dans les salons de Paris. C’étaient l’Angleterre et 1’Allemagne qui avaient alors le privilège de les fournir. Le clavecin, qui avait devancé le piano et satisfaisait les oreilles délicates de la cour de Louis XIV et Louis XV, touchait à sa fin, détrôné par la supériorité de son adversaire. Érard eut le grand mérite de tourner toutes ses facultés vers le nouvel instrument, qu’il devait prendre dans un état peu différent de celui auquel il se substituait, pour le porter au degré de perfection où nous le voyons aujourd’hui.

C’est vers cette époque que Sébastien Érard associa son frère Jean-Baptiste Érard à ses travaux. Leur premier établissement fut fondé rue de Bourbon (faubourg Saint-Germain).

La réputation qu’ils avaient acquise, et la prospérité qui en était la conséquence, excitèrent la jalousie des luthiers qui faisaient le commerce des pianos étrangers. L’un d’eux fit pratiquer une saisie chez les frères Érard, sous prétexte qu’ils ne s’étaient pas rangés sous les lois de la communauté des éventaillistes, dont l’état de luthier faisait partie. Ce fut alors qu’Érard obtint de Louis XVI un brevet qui affranchissait son établissement des entraves qu’on voulait lui imposer. Ce brevet est conçu dans des termes trop flatteurs pour que nous ne le rapportions pas in extenso2.

Il est difficile de se faire aujourd’hui une juste idée de la vogue qu’obtinrent ces instruments et qu’ils conservèrent même longtemps après que Dussek et Cramer eurent mis à la mode par leurs nouvelles compositions les pianos à cinq octaves et demie. Ce n’était pas seulement en France qu’ils étaient estimés ; on les recherchait également dans les Pays·Bas et en Allemagne. Un seul marchand de Hambourg qui en faisait le commerce en avait réuni plus de deux cents en 1799. Le nom de piano d’Érard était si bien répandu, que beaucoup de personnes se persuadaient que ces deux mots ne pouvaient être séparés et qu’ils formaient un terme générique,

Continuellement occupé d’inventions et de perfectionnements, le génie d’Érard s’exerçait sur une multitude d’objets. Ce fut ainsi qu’il imagina le piano organisé avec deux claviers, l’un pour le piano, l’autre pour l’orgue. Le succès de cet instrument fut prodigieux dans la haute société. Il lui en fut commandé pour la reine Marie·Antoinette, et ce fut pour ce piano qu’il inventa plusieurs choses d’un haut intérêt, surtout à l’époque où elles furent faites. La voix de la reine avait peu d’étendue, et tous les morceaux lui semblaient écrits trop haut. Érard imagina de rendre mobile le clavier de son instrument, au moyen d’une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d’un demi-ton, d’un ton, ou d’un ton et demi. De cette manière la transformation s’opérait sans travail de la part de l’accompagnateur.

À cette époque, un autre instrument, la harpe, commençait à se répandre en France ; mais il était si défectueux dans son mécanisme qu’il faisait le désespoir des artistes et des exécutants. Le plus célèbre d’entre eux, Krumpholtz, vint trouver Érard, et le pria de vouloir bien s’en occuper. Pendant que toutes ses idées étaient tournées vers ce travail, Beaumarchais vint voir Érard. Cet homme célèbre, qui devait sa fortune à son talent sur la harpe, et qui, ayant exercé la profession d’horloger, avait quelques connaissances en mécanique, engagea fortement Érard à renoncer à son projet. Il lui dit qu’il s’en était occupé lui-même, et qu’il n’y avait rien à faire. Érard, heureusement, ne se laissa pas décourager, et il put bientôt montrer à Krumpholtz le résultat de ses travaux.

Dans la harpe à crochet, dont on se servait alors, chaque corde était représentative de deux sons, au moyen d’un jeu de pédales qui faisait mouvoir sur la console, au-dessous du point d’attache de la corde, un crochet qui saisissant celle-ci, la raccourcissait en l’attirant hors de sa position verticale primitive. Ce mécanisme n’avait aucune solidité, et détruisait en outre la pureté des sons par des frisements continuels. Érard fit disparaître les crochets et substitua à leur place un disque en cuivre armé de deux boutons en saillie entre lesquels passait la corde. Lorsqu’on voulait élever la note d’un demi·ton, la pédale imprimait un mouvement de rotation au disque, et les deux boutons saisissaient la corde et la raccourcissaient en lui imprimant la flexion nécessaire sans la déranger de sa position verticale, et sans rien ôter au son de sa justesse.

Différentes circonstances étrangères à notre sujet ne lui ayant pas permis de produire immédiatement en France sa nouvelle invention, Érard songea à se rendre en Angleterre pour chercher de nouveaux débouchés à sa fabrique de pianos, dont la réputation grandissait toujours. Ceci se passait en 1786. Retenu dans cette ville par les travaux inséparables d’un nouvel établissement à fonder, il ne put ensuite revenir en France qu’après le 9 thermidor. Ce fut pendant cet intervalle de 1786 à 1789 qu’il jeta les bases de sa maison de Londres, digne émule de celle de Paris. Son premier brevet pour le perfectionnement des harpes porte la date de 1794.

Il fit d’abord paraître la harpe à simple mouvement de son invention, instrument parfait pour la justesse du mécanisme et la solidité de sa construction, et qui eut la plus grande vogue en Angleterre, puisqu’elle se substitua à toutes celles en usage alors. À son retour à Paris il fit fabriquer dans sa maison, dirigée en son absence par son frère, les premiers grands pianos à queue en forme de clavecins et à échappement que l’on a vus à Paris.

La précision du coup de marteau faisait tout l’avantage de ce mécanisme sur celui dit à pilote fixe, en usage alors. Mais ce dernier, à son tour, possédait une supériorité dans sa légèreté et sa facilité de répétition ; car avec ce système le marteau, étant toujours sur la touche, et par conséquent aux ordres de l’exécutant, était aussi toujours prêt à répondre au plus léger mouvement du doigt, ce qui était un avantage incontestable ; mais le coup de marteau avait l’inconvénient de manquer de fixité et d’être exposé à rebondir lorsqu’on frappait la note avec force.

Cette différence dans la manière d’opérer des deux mécanismes présentant chacun des avantages et des inconvénients a pendant longtemps partagé les opinions des artistes et amateurs sur la préférence qu’on devait leur accorder. Cependant la pureté et la force du son des pianos à échappement construits par les frères Érard les firent adopter de préférence par les grands pianistes d’alors, Dussek et Steibelt. Mais si ces artistes célèbres étaient satisfaits, Érard ne l’était pas : il connaissait les défectuosités de son œuvre, et il se proposait d’appliquer toutes ses facultés à les faire disparaître.

Sébastien Érard retourna à Londres en 1808. Son génie inventeur allait y briller du plus vif éclat par la production de sa harpe à double mouvement, chef-d’œuvre de mécanique et de précision.

Le succès de cette harpe fut immense. Il en fut vendu, en 1811, l’année où elle parut, pour 625,000 francs. L’on ne peut se faire une idée du travail qu’elle coûta à Sébastien Érard. Pendant les trois mois qui précédèrent son apparition définitive, il ne prit aucun repos. C’est à peine s’il donna quelques heures au sommeil. Les difficultés qu’il rencontrait étaient telles, qu’il fut plusieurs fois sur.1e point d’y renoncer.

Au mois d’avril 1815, Érard soumit sa nouvelle harpe à l’examen des Académies des sciences et des beaux-arts réunies. Une commission fut nommée, parmi laquelle figuraient Méhul et Gossec. M. le baron de Prony, rapporteur, termina ainsi son rapport :

« La nouvelle harpe de M. Érard nous paraît réunir, au mérite d’un mécanisme fort ingénieux et qui remplit très bien son objet, celui d’augmenter considérablement les propriétés musicales de cet instrument, puisque, sans double emploi, elle renferme vingt-sept gammes ou échelles diatoniques complètes, tandis que l’ancienne n’en contenait que treize.

Nous pensons que cette invention, par laquelle l’auteur acquiert de nouveaux droits à la reconnaissance des hommes qui s’intéressent au progrès des arts, mérite des éloges et l’approbation des deux classes. »

Après avoir terminé le grand travail de la harpe, Sébastien Érard se fixa en France pour toujours. Il confia la direction de sa maison de Londres à son neveu Pierre Érard, fils de son frère et associé J.-B. Érard, et dévoua son temps et ses facultés à la découverte d’un nouveau mécanisme de piano qui réunirait les qualités de celui à pilote et de celui à échappement, sans avoir leurs inconvénients.

À la première exposition, qui eut lieu en 1819, le jury donna une médaille d’or à MM. Érard, frères, pour les quatre pianos et les deux harpes présentés par eux à l’exposition.

« Les pianos, dit le rapport, sont tout à fait dignes de la haute réputation que ces habiles facteurs ont acquise depuis longtemps. Ils ont simplifié le mécanisme de leurs pianos à queue. En perfectionnant la table d’harmonie, ils ont obtenu des sons nets, vigoureux, brillants, et d’un bout à l’autre d’une égalité relative.

Les harpes ont beaucoup d’harmonie.

Les instruments de MM. Érard sont connus de toute l’Europe pour leur supériorité ; leur fabrication est établie en grand, et leurs ateliers occupent un grand nombre d’ouvriers.

Le jury décerne une médaille d’or à MM. Érard. »

Ce fut à l’exposition suivante, en 1823, que Sébastien Érard fit paraître son piano à double échappement, invention qui peut être placée sans contredit au niveau du double mouvement de la harpe. Il ne s’agissait pas, en effet, d’un simple déplacement de pièces, de faire frapper le marteau en dessus ou en dessous des cordes, il fallait trouver ce qui avait rebuté les plus habiles facteurs de Londres, de Vienne et de Paris, un mécanisme qui produisit un frappé de marteau aussi vigoureux que précis et net, qui donnât à la touche une sensibilité telle que l’exécutant pût nuancer son jeu selon les impressions qu’il voulait faire passer de son âme dans celle de ses auditeurs, enfin qui lui permit de faire avec le piano ce qu’un habile violoniste fait avec son archet ou un chanteur avec sa voix. Ce but fut atteint par le double échappement.

II.

Le piano qu’ils exposèrent possédait, outre ce mécanisme, un autre perfectionnement qui n’a pas été sans influence sur l’avenir des pianos : nous voulons parler du barrage métallique au-dessus du plan des cordes, Cette innovation importante, en donnant à la caisse une plus grande solidité, permit d’employer des cordes d’un diamètre plus fort, donnant une qualité de son plus ronde et plus puissante, mais dont on n’aurait pu faire usage sur des caisses ordinaires, à cause de la force de leur tirage. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce perfectionnement, importé en Angleterre en 1824 par Érard, a été réimporté en grande pompe en France, en 1827, par d’autres facteurs.

Voici comment le rapport du jury de l’exposition de 1823 parle de cette invention du double échappement qui devait, vingt ans après, entre les mains du neveu de Sébastien Érard, prendre un essor si grand :

« La fabrique la plus importante de toutes celles qui existent en France pour la construction des forté-pianos et des harpes est sans contredit celle de MM. Érard frères. C’est de leurs ateliers que sont sortis la plupart des habiles facteurs dont les produits concourent aujourd’hui, avec ceux de MM. Érard, à fournir non·seulement la France, mais encore une partie de l’Europe. Pensant avec raison qu’ils n’ont pas assez fait tant qu’il reste quelque chose à faire pour perfectionner le mécanisme de leurs instruments ces célèbres artistes ont fait des changements importants à l’échappement de leurs pianos, de manière à laisser au musicien toute la facilité pour la répétition de la note et la nuance du son. MM. Érard frères continuent à mériter la juste réputation dont ils jouissent depuis longtemps, et les pianos et harpes qu’ils ont présentés peuvent être placés au premier rang parmi les beaux et nombreux instruments, qui seront admis cette année à l’exposition. »

Dès sa première apparition à Paris en 1820, et à Londres en 1825, la supériorité du nouveau mécanisme sur l’ancien ne fut pas contestée. Elle ne pouvait l’être, car celui-ci ne peut pas fonctionner sous les doigts comme le clavier d’Érard ; mais les personnes intéressées à soutenir l’ancien principe, sur lequel leur fortune était basée, y trouvaient naturellement à redire. À les entendre, ce mécanisme plus compliqué devait avoir moins de chances de durée. Le temps et l’expérience ont prouvé le contraire. Si l’on avait cru les opposants, l’ancien système de mécanisme aurait dû rester stationnaire, alors que tous les arts mécaniques se perfectionnaient. Mais comment admettre que les claviers et les pianos dont les artistes se contentaient il y a quarante ans pussent convenir aux artistes de nos jours ? Le mécanisme du piano devait marcher de pair avec les progrès des pianistes. Le triomphe du mécanisme d’Érard était donc assuré.

Ce fut en 1825 qu’Érard prit à Londres son brevet pour le nouvel échappement, et ce fut à son neveu Pierre Érard qu’échut la tâche difficile d’établir la fabrication des pianos sur ce nouveau principe.

À l’exposition de 1827, la maison Érard exposa non seulement des pianos et des harpes, mais un orgue qui attira l’attention de tous les connaisseurs par son clavier expressif, de l’invention de Sébastien Érard, dont nous parlerons plus amplement ci-après.

Le rapport du jury de l’exposition de 1827 s’exprime ainsi sur l’exposition de la maison Érard :

« D’importantes améliorations, introduites successivement dans le mécanisme des pianos et dans celui des harpes, ont valu à M. Érard (sous la raison Érard frères) une médaille à chacune des deux dernières expositions.

Aujourd’hui, cet artiste se recommande encore à l’estime publique par de nouveaux titres. Une application plus générale a été donnée à son système d’échappement du marteau, de sorte que l’avantage que présentait son piano à queue s’étend aussi aux pianos carrés. Sa harpe à double mouvement a obtenu un suffrage à peu près universel. On reconnaît que cet instrument présente une justesse parfaite dans le règlement des demi-tons, et qu’en conservant tous les avantages de la harpe simple, il offre quelques-uns de ceux qui sont particuliers au piano.

M. Érard s’est encore fait remarquer à l’exposition de 1827 par un orgue expressif, construit sur des principes de son invention, et donnant des sons admirables par leur justesse ainsi que par leur entente.

Une troisième médaille d’or est décernée à M. Érard pour l’ensemble de ses produits. »

S. M. Charles X voulut aussi récompenser l’homme éminent qui avait rendu tant de services à son art, et il le nomma chevalier de la Légion d’honneur.

Sébastien Érard, quoique doué d’une forte constitution, n’avait pu concevoir et exécuter de si grands travaux sans porter à sa santé de graves atteintes. Il avait déjà été opéré de la pierre en 1824, par les soins du docteur Civiale. A peine rétabli, il commença la construction de l’orgue dont nous venons de parler. Cet instrument, chef-d’œuvre de précision et de fini, ne possédait pas sa belle invention de l’expression par le toucher plus ou moins léger, plus ou moins appuyé du clavier. Il était cependant expressif, mais autant que cet effet peut être obtenu par le moyen de pédales qui faisaient ouvrir ou fermer des jalousies pour laisser le son se propager au dehors, ou pour le renfermer dans le corps de l’instrument, et par celui de l’élargissement ou le rétrécissement progressif des conduits du vent sur les jeux d’anches. Ces moyens étaient connus depuis plusieurs années, et M. Érard n’en réclamait pas l’invention, mais une multitude de perfectionnements se faisaient voir dans son instrument, où les registres étaient ouverts et fermés par des pédales qui permettaient à l’exécutant de ne point lever les mains du clavier pour modifier à l’infini les effets de l’orgue. Plus tard, Sébastien Érard ajouta à cet instrument un jeu expressif par le toucher, tel qu’il l’a exécuté pour l’orgue de la chapelle des Tuileries, qu’il termina en 1830. Il s’occupait de le faire poser dans la chapelle des Tuileries, lorsque survinrent les événements de juillet. Le palais fut envahi, l’orgue mis en pièces, et les débris furent transportés au garde-meuble de la couronne, où son neveu Pierre Érard les retrouvera 25 ans après, dans un tel état de détérioration, qu’il lui sera impossible d’en rien tirer.

Sur la demande d’Érard, une commission de l’Institut fut nommée pour examiner cet instrument. Cette commission, composée des membres de la section de musique, fit le rapport suivant, qui fut adressé à M. Érard par M. Quatremère de Quincy, dont la lettre était conçue en ces termes :

INSTITUT DE FRANCE.

Académie royale des beaux-arts.

Paris, le 2 décembre 1829.

Le Secrétaire perpétuel de l’Académie, etc.

Monsieur,

En vous adressant le rapport de la section de musique, approuvé par l’Académie, sur les perfectionnements que vous venez d’apporter à l’orgue, qu’il me soit permis de vous exprimer l’extrême satisfaction que chacun des académiciens a éprouvée en vous donnant ce témoignage de l’admiration que vous leur avez causée. C’est avec beaucoup de plaisir que l’on a cru devoir déroger en votre faveur à l’usage de faire des rapports uniquement sur les demandes du gouvernement.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

Signé Quatremère de Quincy.

Le Secrétaire perpétuel de l’Académie certifie que ce qui suit est extrait du procès-verbal de la séance du samedi 28 novembre 1829.

Rapport sur l’orgue expressif de Sébastien Érard.

Conformément aux désirs de l’Académie, sa section de musique s’est réunie pour procéder à l’examen de l’orgue expressif, inventé et exécuté par M. Sébastien Érard.

Cet instrument fut demandé à M. Érard par feu M. le duc de Damas, premier gentilhomme de la chambre du roi, pour être placé dans la chapelle de Sa Majesté, au palais des Tuileries.

Comme les autres orgues, cet instrument possède un triple clavier et un quatrième clavier, dit de pédales, posé à sa base.

Le clavier du haut est expressif, c’est-à-dire qu’en pressant modérément la touche on entend faiblement le ton, et qu’on l’augmente à volonté, selon l’accroissement de la pression. En laissant remonter peu à peu la touche, le son s’adoucit, ce qui donne à l’exécutant l’inappréciable faculté de pouvoir à son gré varier et nuancer les inflexions, à l’instar des instruments à vent ou à archet, et même de faire éprouver parfois à l’auditeur la sensation que produit la voix du plus habile chanteur.

Le clavier du milieu se compose de flûtes, bourdon, prestant, trompettes, basson, hautbois et cromorne.

Le troisième, ou grand clavier, est composé de flûtes ouvertes, de flûtes bouchées, prestant, quintes, fourniture, octaves et trompettes.

Tous ces jeux peuvent se réunir, se séparer, et offrir, par chaque combinaison diverse, une nature différente de voix, surtout une grande variété d’effets ; l’on peut encore, par cette combinaison et le secours des pédales, augmenter ou diminuer à volonté le volume du son.

Messieurs, votre section croit ne pouvoir mieux faire l’éloge de la belle découverte de M. Érard qu’en vous rappelant, dans ce rapport, ce qu’en a dit et écrit l’un de ses plus illustres collègues, le célèbre Grétry, dans ses Essais sur la musique, imprimés il y a plus de quarante ans.

« L’orgue, dit-il (IIIe volume, page 424), remplacera peut-être un jour tout un orchestre de cent musiciens. Si Érard achève sa superbe invention, si chaque tuyau d’orgue devient susceptible de toutes les nuances sous les doigts de l’organiste, quel grand parti ne retirera-t-on pas de cet instrument alors parfait ? J’ai touché cinq ou six notes d’un buffet d’orgues qu’Érard avait rendues susceptibles de nuances, et sans doute le secret est découvert pour un tuyau comme pour mille. Plus on enfonçait la touche, plus le son augmentait ; il diminuait en relevant doucement le doigt. C’est la pierre philosophale en musique que cette trouvaille. Le gouvernement devrait faire établir un grand orgue de ce genre, et récompenser dignement Érard, l’homme du monde le moins intéressé. »

En effet, Messieurs, de tous les instruments de musique de cette nature, aucun encore ne nous a paru comparable à celui de M. Érard. Ce magnifique instrument, sous tous les rapports, est admirable ; et votre section de musique, partageant entièrement l’opinion du célèbre Grétry, a l’honneur de vous proposer d’accorder votre approbation à son rapport.

Signé Catel, Auber, Lesueur, Boieldieu, Chérubini,
Breton, rapporteur.

L’Académie adopte les conclusions de ce rapport.

Certifié conforme :

Le Secrétaire perpétuel,
Signé Quatremère de Quincy.

Ce fut le dernier ouvrage de Sébastien Érard. Le mal calcaire dont il avait déjà été opéré reparut, et ni la science ni les soins assidus dont il était entouré ne purent le sauver ; il mourut le 5 août 1831, dans sa maison de campagne de la Muette, près Paris, où il avait fixé sa résidence depuis plusieurs années, laissant à son neveu héritier P. Érard le soin de continuer ses travaux et de leur donner cette perfection qui seule pouvait les populariser.

« Sébastien Érard (son frère Jean-Baptiste l’avait précédé depuis quatre ans dans la tombe), dit M. Fétis dans sa Biographie, n’était pas seulement remarquable par son génie ; il était doué en outre d’un caractère noble et généreux ; aimant les arts avec passion, bienveillant avec les artistes, il faisait un bel usage de sa fortune pour la prospérité des uns et l’encouragement des autres. La musique et la peinture étaient pour lui des objets de passion. Son oreille bien organisée, son œil perçant, lui révélaient les beautés de ces arts, et l’habitude qu’il avait de vivre avec les musiciens et les peintres les plus habiles avait perfectionné ses heureuses dispositions. La plus belle collection de tableaux que possède aucun particulier en France et celle qu’il a réunie dans sa maison de campagne de la Muette, où il a terminé sa longue et honorable carrière. »

III.

Si nous voulons, du point où nous sommes arrivés, jeter un coup d’oeil rétrospectif en arrière, et juger les services que les frères Érard ont rendus à l’art qu’ils ont créé, nous verrons qu’ils ont fait les premiers pianos à Paris de leurs propres mains. Ils ont non seulement conçu et inventé les premiers instruments, mais encore les moyens d’exécution. À mesure que leur commerce s’étendit, il fallait qu’ils se fissent aider. On ne trouvait pas alors dans cette partie des hommes habiles, il fallait les former. Ils ont établi, dès le principe, dans leurs ateliers, la division du travail. Ils ont formé des faiseurs de caisses, des faiseurs de claviers, des mécaniciens, des monteurs, des égaliseurs, des finisseurs, des accordeurs, etc. Ils ont distribué parmi ces différentes branches, l’exécution des différentes parties formant l’ensemble de leurs instruments dont ils composaient et dessinaient les modèles. Tandis que Jean-Baptiste Érard surveillait la fabrication, donnait la dernière perfection aux instruments, l’autre frère, Sébastien, s’occupait d’inventions et de perfectionnements ; et ceux qui l’ont connu n’ont pas oublié avec quelle ardeur et quelle persévérance il a continué, jusqu’à l’âge de près de quatre-vingts ans, ses travaux d’investigations et de recherches, méditant, dessinant, examinant toutes ses idées, faisant lui-même des modèles dont il rejetait ensuite la plus grande partie, pour ne conserver dans chacun que ce que la réflexion et l’expérience l’amenaient à considérer comme parfait.

Cet esprit d’invention fut exercé sur une foule de sujets, non seulement sur la construction des instruments de musique, mais encore sur des machines et outils de tous genres qu’il inventait comme moyen de précision et de vitesse pour accélérer le travail des ouvriers.

Dans toutes les branches de la musique que Sébastien a traitées, il a laissé des traces de son génie. Pianos, harpes, orgues, on peut dire qu’il a fait pour ces trois instruments, et surtout pour les deux premiers, ce qu’aucun autre homme ne fera jamais. Les classes de l’Institut, réunies pour faire un rapport sur ses importants travaux, ont consacré sa réputation en s’exprimant ainsi sur son talent : « Qu’il était du petit nombre des hommes qui ont commencé et fini leur art. »

Nous ajouterons qu’occupé sans cesse de ses inventions, plus artiste que commerçant, Sébastien Érard avait négligé considérablement sa maison de Paris, qui depuis la mort de son frère se trouvait entre des mains étrangères. Si elle avait conservé à la mort de Sébastien Érard tout le prestige attaché au nom de l’homme qui avait tant fait pour son art, son importance commerciale était bien déchue. Une lourde tâche allait donc incomber à P. Érard. Il fallait reconquérir pour la maison de Paris cette importance industrielle qui seule peut mettre en relief l’importance artistique, et maintenir celle de Londres au degré de prospérité où elle était arrivée. Nous allons examiner comment cette tâche difficile fut remplie.

Pierre Érard recueillit la succession de son oncle dans un moment extrêmement difficile. Il y avait à peine un an que la révolution de 1830 avait eu lieu ; le commerce et l’industrie étaient anéantis ; le gouvernement né de cette révolution était constamment mis en péril par des émeutes formidables, et les valeurs mobilières et immobilières ne se ressentaient malheureusement que trop de cette situation.

Pour faire face aux obligations que lui avait laissées son oncle en l’instituant son héritier, il fut obligé de vendre, dans des circonstances défavorables, cette magnifique galerie de tableaux que des rois avaient visitée et admirée. Quoique ce sacrifice lui coûtât beaucoup, il n’hésita pas un seul instant à le faire.

Sa seconde préoccupation fut de relever cette fabrique de Paris, dont la mort de son père et les maladies de son oncle avaient singulièrement contribué à réduire l’importance. Pénétré d’admiration pour le génie de Sébastien Érard, placé par son éducation mieux que personne pour juger de la valeur de ses découvertes, il apporta dans son œuvre une foi et une ardeur qui ne connurent aucun obstacle.

La maison ne fabriquait alors que des pianos à queue, des pianos carrés et des harpes. Il s’occupa immédiatement de faire le plan d’un piano vertical qui pût un jour se substituer à la fabrication du piano carré, dont les grandes dimensions devaient être un obstacle à la vente, par suite de l’exiguïté croissante des appartements. Ces pianos n’eurent d’abord que six octaves, de l’ut à l’ut ; nous verrons plus tard qu’il les étendit jusqu’à sept octaves, du la au la.

Son attention se dirigea ensuite sur les améliorations de détail à apporter à la mécanique à double échappement de Sébastien Érard, dont ce dernier avait bien arrêté le principe, mais qu’il n’avait pas eu le temps de développer complètement. Il fallait lui donner une assiette plus solide, étudier les bois qui devaient en composer les différentes parties, mettre ensuite toutes les parties du piano en harmonie avec ce nouveau moyen d’action ; tâche laborieuse et difficile il laquelle il dévoua tous ses instants.

À l’exposition de 1834, Pierre Érard exposa deux pianos à queue, deux pianos carrés, deux pianos verticaux de petite dimension, et un piano horizontal de forme particulière. Voici comment s’exprime le jury sur cette exposition :

« Tous ces instruments, exécutés avec un rare talent sur les patrons et les dessins de Sébastien Érard, sont d’une très belle structure. Les deux pianos à queue ont été jugés de beaucoup supérieurs à tous les instruments du même genre.

Dans les pianos à queue, M. Érard emploie le double échappement imaginé par son oncle. Ce mécanisme permet de reprendre le son avant que la touche soit entièrement relevée : par ce moyen les exécutants habiles, peuvent graduer à volonté l’intensité du son et donner à leur doigté une légèreté et une vitesse beaucoup plus grandes.

Le piano horizontal, à forme particulière, présenté par M. Érard, est considéré comme un très bon instrument.

Neveu du célèbre Sébastien Érard, mort il y a peu d’années dans un âge fort avancé, M. Pierre Érard a relevé la fabrique que son oncle avait fondée et qu’il avait laissée languir sur la fin de sa carrière. L’établissement occupe aujourd’hui cent cinquante ouvriers, et confectionne annuellement quatre cents instruments.

Cette fabrique a reçu la médaille d’or aux expositions précédentes, et le jury la juge autant que jamais digne de cette distinction. »

Ce fut à l’occasion de cette exposition que le roi Louis-Philippe nomma Pierre Érard chevalier de la Légion d’honneur.

Pendant que Pierre Érard dévouait tous ses soins à sa maison de Paris, il fut obligé de se rendre à Londres, où l’appelait une affaire du plut haut intérêt. Le brevet qu’il avait pris pour le mécanisme à double échappement allait expirer en 1835, et il n’avait encore recueilli aucun fruit de son travail. L’opposition formidable des facteurs anglais et les obstacles que l’esprit de routine oppose aux plus utiles découvertes avaient principalement contribué à ce résultat. Un acte récent du parlement donnait au conseil privé de S. M. la reine le pouvoir de prolonger la durée des brevets, lorsqu’il serait prouvé par une enquête sévère, d’abord que l’objet était d’une utilité incontestable, et ensuite que le breveté n’en avait pas retiré le fruit qu’il en devait justement attendre. Pierre Érard fut le premier qui invoqua le bénéfice de cette loi. Une commission s’assembla le 15 décembre 1835. Elle était composée de lord Lyndhurst, lord Brougham, M. Peel, baron Parke, M. Cresswell, ingénieur, etc., etc. Elle entendit des professeurs de musique et des ingénieurs célèbres sur les mérites de l’invention, et, après une enquête minutieuse, elle accorda la prorogation du brevet « en considération du service que M. Érard rendait à l’industrie en créant une nouvelle branche de fabrication supérieure à l’ancienne. »

Après avoir terminé cette importante affaire à sa satisfaction, Pierre Érard revint à Paris, où il s’occupa d’apporter à la harpe des modifications qui, sans en altérer le principe, devaient lui donner plus de force et de puissance.

En donnant aux diverses parties de sa harpe une plus grande solidité, il put la monter en cordes d’un diamètre un peu plus fort, et substituer dans les basses des cordes filées sur acier aux cordes filées sur soie qui donnaient moins de son. Ce nouveau modèle de harpe, auquel M. Érard donna le nom de Gothique à cause du style d’ornementation de la colonne, fut immédiatement adopté par tous les grands harpistes, tels que Labarre, Gatayes, Godefroid, en France ; Alwars, Chatterton et Thomas, en Angleterre ; et on peut le classer aujourd’hui parmi les instruments les plus complets sous tous les rapports.

En 1838, Pierre Érard introduisit dans son grand piano un perfectionnement nouveau qu’il appela barre harmonique. Son but était de donner aux dessus des grands pianos un degré de pureté et d’intensité qui leur manquait pour que cette partie du clavier fût en harmonie avec les basses et le médium. Il fut complètement atteint.

Aussi le jury de l’exposition de 1839 s’exprima-t-il ainsi sur les instruments exposés par Pierre Érard :

« Neveu du célèbre Sébastien Érard, M. Érard a pris à tâche de soutenir la grande réputation de l’établissement que son oncle avait créé et qu’il lui a légué. Cette tâche difficile, M. Érard l’a dignement remplie : ses pianos, dans trois genres différents, ont été mis en première ligne, et, nous devons le dire, leur supériorité était marquée.

Les instruments qui sortent des ateliers de M. Érard se distinguent non seulement par la qualité des sons, mais encore par le fini du travail, par la disposition du mécanisme et par la solidité de toutes les parties qui le constituent.

Le jury décerne une nouvelle médaille d’or à P. Érard. »

La maison de Paris avait alors le rang industriel que comportait sa réputation artistique. Ses débouchés s’élargissaient de plus en plus. La solidité de sa fabrication faisait rechercher ses pianos dans les climats les plus divers, et cependant son organisation intérieure était telle que jamais il ne sortit de chez elle un piano négligé, si nombreuses que fussent les demandes qu’elle eût à satisfaire.

Le piano à queue avait été porté par Érard au plus haut degré de perfection qu’il puisse atteindre. La caisse, consolidée par un barrage métallique, avait pu recevoir des cordes d’un plus fort diamètre. Les cordes de cuivre qui existaient dans les basses des pianos, et qui avaient l’inconvénient de se discorder et de se casser, avaient fait place, depuis 1830, à des cordes filées sur acier, qui conservaient parfaitement leur accord et qui ne cassaient jamais, comme celles qu’elles remplaçaient.

Le sillet de cuivre ou agrafe, inventé par S. Érard en 1809 pour soutenir la corde au-dessus du coup de marteau et lui donner une assiette fixe, avait reçu une forme nouvelle en rapport avec le nouveau diamètre de la corde qui le traversait et de la plus grande force de résistance qu’il devait opposer. Les dessus du piano à queue ne laissaient plus rien à désirer sous le rapport de la pureté des sons, depuis l’addition de la barre harmonique.

Ses pianos droits et obliques, grâce aux perfectionnements sans nombre dont il les dota, devinrent bientôt la branche la plus importante de la fabrication de sa maison de Paris, et les prévisions si justes d’Érard, lorsqu’il en prit les rênes se réalisèrent ; la fabrication du piano carré était devenue tout à fait secondaire, et cependant, pour soutenir cet instrument, il fit des sacrifices considérables. À l’aide d’heureuses modifications, il y introduisit la mécanique à double échappement du piano à queue : il augmenta sa solidité par un barrage croisé qui lui donna une tenue de l’accord que l’on aurait peine à croire si elle n’était attestée par une correspondance journalière. Dans cette circonstance, les préoccupations de l’artiste l’emportaient sur celles du commerçant ; car cette forme, qui avait été si populaire, était définitivement condamnée par la mode.

En 1849, P. Érard fut appelé à siéger parmi les membres du jury de l’exposition, et la commission des instruments de musique le nomma son rapporteur. Il fit preuve, dans ces fonctions délicates, de la plus grande impartialité ; et il sut s’élever dans les considérations préliminaires de son rapport à la hauteur de vues que l’on devait attendre d’un homme aussi compétent que lui en ces matières.

IV.

En 1850, M.P. Érard prit un nouveau brevet pour un système de barrage en métal. Un sommier de bronze parallèle aux chevilles forme avec le sommier d’attache en fer un châssis en métal, maintenu par un barrage longitudinal dans le sens des cordes, afin de supporter leur tirage.

Ce barrage fut appliqué ensuite par lui à un nouveau piano à queue dit de concert, ayant des proportions un peu plus grandes que celles du grand piano ordinaire. Ce modèle possède une puissance de son remarquable, sans que le clavier qui fait agir le marteau cesse un moment d’être facile à jouer et égal. P. Érard imagina d’ajouter à ce piano un clavier de pédales de deux octaves et demie, permettant à l’artiste, lorsqu’il exécute le chant dans la partie du médium et des dessus, de faire l’accompagnement des basses avec le pied, et de doubler à volonté l’octave s’il le juge nécessaire pour l’effet qu’il veut produire. Cette invention a été fort appréciée par M. V. Alkan, qui en a tiré des ressources merveilleuses pour l’exécution de la musique ancienne.

À l’exposition universelle de Londres, en 185l, les pianos d’Érard se trouvèrent en rivalité avec les facteurs du monde entier, et principalement avec les grands facteurs anglais, dont la fabrication et les relations ont une si grande importance. Chaque piano fut l’objet d’un examen attentif non seulement sous le rapport du volume et de la qualité du son, mais encore sous celui de la construction et de la supériorité de l’agent qui transmet à la corde l’impression de l’exécutant. La seule grande médaille accordée à ce genre d’instruments le fut aux pianos d’Érard, et particulièrement à cause du mérite de l’invention. Nous allons donner le rapport du célèbre Thalberg, dont on n’oserait décliner la parfaite compétence en ces matières. L’on pourra le comparer à la mention plus que modeste que fit de cette invention le jury de l’exposition de 1823, lors de sa première apparition officielle dans le monde musical.

« Pour donner une idée du degré de perfection que l’on a atteint de nos jours dans la construction du piano, nous décrirons un des grands pianos de l’exposition, celui de MM. Érard.

Cet instrument a huit pieds un quart de long et quatre pieds et demi de medium dans sa plus grande mediumur. La caisse est d’une solidité extraordinaire, si on la compare aux anciens instruments. Elle est barrée en bois debout sous la table d’harmonie, et elle a en outre un barrage métallique complet parallèle et au-dessus du plan des cordes, composé de barres longitudinales fortement arc-boutées à leurs extrémités. Le côté cintré de la caisse est formé de plusieurs pièces de bois collées ensemble dans un moule, pour augmenter leur solidité. La table d’harmonie remplit tout l’espace vide de la caisse, sauf la partie qui sert de passage aux marteaux. Les cordes sont en acier et d’un diamètre si fort, que la tension nécessaire pour les mettre au ton produit un tirage égal à un poids de douze tonnes. Elles traversent des sillets ou agrafes vissées dans une barre de métal. Ces sillets donnent à la corde un support tel qu’il empêche son déplacement, quelle que soit la force du coup de marteau qui la met en vibration. Les cordes sont montées sur l’instrument d’après un système appuyé sur des expériences acoustiques et de manière à ce qu’elles soient frappées par le marteau au point précis pour produire le son le plus pur.

L’étendue du clavier est de sept octaves du la au la. La mécanique de ce piano est décrite par le docteur Lardner, dans un ouvrage publié sur la mécanique, comme un magnifique exemple de levier complexe qui unit la touche au marteau. L’objet de ce mécanisme est de faire passer du point où le doigt agit sur la touche, au point ou le marteau agit sur la corde, une délicatesse de toucher telle que le piano participe jusqu’à un certain point de la sensibilité de toucher que l’on remarque dans la harpe, et qui est la conséquence de l’action immédiate du doigt sur la corde de cet instrument, sans l’intermédiaire d’un autre mécanisme. La puissance de cet instrument dépend de la quantité de matière mise en vibration ; la qualité de cette vibration dépend de l’harmonie mathématique de toutes ses parties, et la pureté du son de la nature du barrage, de la longueur des cordes et de leur· disposition relativement au coup de marteau. Or toutes ces différentes parties s’harmonisent avec un art admirable.

Par son ingénuité, le mécanisme surpasse tout ce qui a été fait ou essayé en ce genre. Il permet à l’exécutant de communiquer aux cordes tout ce que la main la plus habile et la plus délicate peut exprimer. Il traduit toutes les nuances du sentiment, en passant des sons les plus puissants aux plus doux et aux plus délicats.

Ce mécanisme est si parfait, surtout dans l’expression de répétition délicate, que si l’exécutant manque une note, c’est par sa faute et non par celle de l’instrument. Beaucoup de gens s’imaginent que la puissance d’expression du piano est bornée ; c’est à tort, car il possède tous les éléments d’expression qui distinguent les autres instruments, et il en a plusieurs qui lui sont particuliers. Selon la manière dont on attaque la touche, ou dont on se sert des pédales, on peut produire des effets bien différents, surtout avec un instrument comme celui que nous venons de décrire, qui réunit à des sons puissants et riches d’harmonie un mécanisme aussi favorable pour en tirer parti. »

Par l’exposé ci-dessus, l’on voit que MM. Érard ont porté successivement leur attention sur toutes les parties fondamentales du piano, jusqu à ce qu’ils en eussent fait un instrument parfait et pouvant se plier aux exigences des compositions les plus difficiles. Aussi leurs pianos à queue du nouveau principe sont-ils adoptés depuis longtemps et dans tous les pays par les pianistes les plus éminents.

Il a fallu aux facteurs une expérience de vingt années pour se convaincre du mérite de l’échappement Érard et de sa supériorité sur l’ancien. Déjà, aux expositions de 1819 à Paris, il s’était produit des essais de double échappement : il ne pouvait donc manquer de s’en produire de nouveaux en 1851 à Londres et en 1855 à Paris. C’est en effet, ce qui est arrivé. Que l’on ouvre les pianos qui se rapprochent du piano d’Érard, soit pour la puissance du son, soit pour la facilité du toucher, et l’on remarquera que ces qualités proviennent de l’adoption plus ou moins exacte des inventions de Sébastien Érard, perfectionnées par P. Érard.

Il était, en effet, facile de prévoir qu’une fabrication si renommée par la supériorité de ses produits engendrerait des imitateurs. Ce principe de mécanisme à double échappement, qui fait passer du doigt à la touche, et par celle-ci au point où le marteau agit sur la corde, avec une délicatesse de toucher telle que le piano peut exprimer toutes les sensations qui animent l’exécutant ; ce principe, avons-nous dit, ne rencontra dans l’origine que des détracteurs, qui contestaient, tantôt sa solidité, tantôt sa supériorité sur l’ancien principe : mais, lorsqu’on le vit dans tous les concerts en possession incontestée du suffrage des juges les plus compétents, ses détracteurs devinrent ses imitateurs.

Ce fut à l’étranger que des fabriques de pianos sur le principe d’Érard s’établirent d’abord. MM. Eck et Lefebvre, à Cologne, pour les pianos à queue3, d’autres maisons à Zurich, à Cassel, à Brême, à Hambourg, à Genève, firent des pianos d’Érard d’une ressemblance extérieure et intérieure si parfaite qu’il fallait les jouer pour être détrompé sur leur origine.

Si ces tentatives de contrefaçon n’ont pas réussi jusqu’à présent, c’est que la fabrication de ce nouveau principe, donnant des résultats plus complets que l’ancien, est nécessairement plus difficile et plus coûteuse. Cette raison n’a pas été sans influence sur les résultats des premières tentatives d’imitation ; et peut-être eussent-elles été abandonnées si l’extension prodigieuse de l’industrie des pianos n’avait amené la création de différentes fabriques spéciales qui facilitent sous certains rapports le travail de MM. les facteurs. Il s’est établi à Paris depuis plusieurs années des faiseurs de caisses, de claviers, de mécaniques, d’étouffoirs, de marteaux, etc., etc., de pianos, sur les modèles de tel ou tel facteur en renom. Il en résulte que des individus non facteurs à Paris, en province ou à l’étranger, peuvent acheter chez chacun de ces fabricants les différentes parties d’un piano, les faire monter ensemble et les vendre ensuite sous leur nom. Mais des instruments fabriqués ainsi ne possèderont jamais cette homogénéité de toutes les parties entre elles qui seule donne aux pianos d’Érard, la perfection qu’on leur connaît.

S. M. l’empereur daigna récompenser le triomphe obtenu par M. Érard à Londres en le nommant officier de la Légion d’honneur. C’est alors que la pensée lui vint de reconstruire l’orgue de S. Érard et de lui rendre la place qu’il occupait en 1830. Il s’adressa en 1853 à S. M. l’empereur pour obtenir l’autorisation d’entreprendre ce travail. Elle lui fut gracieusement accordée. Il fit prendre au garde-meuble les débris de l’ancien orgue pour voir quel parti on en pouvait tirer4. Le 28 juin 1855, P. Érard adressa la lettre suivante à S. Ex. M. le ministre d’État :

« Monsieur le Ministre,

Après six mois d’études et de travail, je me suis rendu maître de toutes les combinaisons mécaniques et harmoniques qui distinguaient l’orgue de la chapelle des Tuileries, inventé et exécuté par Sébastien Érard, mon oncle, expressément pour la tribune de la chapelle.

Je suis prêt à reposer à la place qu’il occupait au palais des Tuileries ce magnifique instrument, et je m’estime bienheureux de pouvoir satisfaire ainsi le désir de S. M. l’empereur, qui, en m’accordant la bienveillante permission d’entreprendre cette restauration, a bien voulu donner à la mémoire de Sébastien Érard, 1’inventeur, un souvenir honorable, et à moi, son facteur, une preuve de l’intérêt protecteur dont il honore mon établissement de Paris. »

Etc., etc.

Le 14 juin 1854, ce travail immense était terminé, et M. Érard en donnait avis par lettre à Son Excellence M. le ministre d’État, en lui demandant la permission de faire porter l’orgue aux Tuileries pour sa mise en harmonie et la pose de la soufflerie, deux opérations qui ne peuvent être faites que sur l’emplacement définitif de l’orgue.

En s’occupant de la reconstruction de 1’orgue de son oncle, P. Érard préparait les instruments qu’il se proposait de présenter à l’exposition universelle française qui allait s’ouvrir. Il avait adopté la forme et les dessins d’un piano à queue Pompadour, dont la richesse devait frapper tous les yeux5. Il avait également deux magnifiques pianos obliques, l’un orné dans le style sévère de Louis XIII, et l’autre dans le genre plus coquet de Louis XV. Ayant mérité et obtenu toutes les distinctions et récompenses qui peuvent honorer l’artiste habile et le manufacturier heureux, son seul but, en préparant une aussi riche et aussi coûteuse exposition, était de témoigner à S. M., de la seule manière qui fût en son pouvoir (c’est-à-dire en contribuant dans la mesure de ses forces et de son zèle à l’éclat d’une solennité dont elle était le promoteur), toute la reconnaissance qu’il lui devait pour les distinctions dont il avait été comblé. Mais, hélas ! la Providence ne lui permit pas de jouir de l’effet que cette brillante exposition devait produire. — Cette activité incessante, cet esprit constamment tendu vers de nouveaux objets, devaient finir par triompher de sa bonne constitution. Il mourut après une longue maladie, le 16 août 1855, dans sa maison de la Muette. Plus heureux que son oncle, il laissa ses établissements de Paris et de Londres au plus haut point de prospérité.

Au milieu de tous ses succès, Pierre Érard ne montra jamais le moindre orgueil. Plein de reconnaissance pour le parent dont le génie inventeur les avait préparés, c’était à lui qu’il en reportait tout le mérite. Il ne se réservait que la part modeste d’avoir su faire apprécier les découvertes de ce génie si fécond.

Il était extrêmement obligeant. Aimant les arts et les artistes, il saisissait toutes les occasions de leur être utile. En cela, il obéissait autant à ses instincts généreux qu’aux traditions de sa famille. Il avait un caractère loyal et sûr que l’on appréciait d’autant mieux que l’on pénétrait davantage dans son intimité. La bonté de son caractère peut être constatée par ce seul fait, que, parmi le nombreux personnel de ses établissements de Londres et de Paris, un grand nombre d’ouvriers y sont depuis leur enfance, après avoir succédé à leurs parents.

C’est à sa veuve, dépositaire de ses pensées d’avenir, que P. Érard a laissé ses établissements de Paris et de Londres. Aidée du concours d’un personnel intelligent et dévoué, madame Érard saura remplir religieusement les intentions de son mari, et elle espère que ses efforts, couronnés de succès, lui permettront de remettre intact à son successeur le précieux dépôt qui lui a été confié.

__________________

1. Ce clavecin était remarquable par plusieurs inventions dont on n’avait pas d’idée auparavant. On y trouvai trois registres de plume et un de buffle ; une pédale y faisait jouer un chevalet mobile qui, s’interposant sur les cordes à la moitié de leur longueur, les faisait monter tout à coup d’une octave, invention qu’un facteur de Paris, nommé Schmidt, a renouvelée dans le piano à l’exposition des produits de l’industrie de 1806, c’est·à· dire trente ans après qu’Érard l’eut trouvée. En appuyant par degrés le pied sur une pédale attachée au pied gauche du clavecin, on retirait le registre de l’octave aiguë, celui du petit clavier, celui du grand clavier, et l’on faisait avancer le registre de buffle. En diminuant la pression du pied sur la pédale, on avançait le registre de l’octave aiguë, celui du petit clavier, celui du grand clavier, et l’on retirait le jeu de buffle. Enfin, lorsqu’on voulait faire parler à la fois tous les jeux, on se servait d’une pédalé attachée au pied droit du clavecin, sans être obligé d’attirer le petit clavier au dessus du grand, et conséquemment sans interrompre l’exécution, comme cela se faisait aux autres clavecins.

2. « Aujourd’hui cinq février mil sept cent quatre-vingt-cinq, le roi étant à Versailles, informé que le sieur Sébastien Érard est parvenu par une méthode nouvelle, de son invention, à perfectionner la construction de l’instrument nommé forté-piano, qu’il a même obtenu la préférence sur ceux fabriqués en Angleterre, dont il se fait un commerce dans la ville de Paris, et voulant Sa Majesté fixer les talents du sieur Érard dans ladite ville et lui donner des témoignages de la protection dont elle honore ceux qui, comme lui, ont, par un travail assidu, contribué aux arts utiles et agréables, lui a permis de fabriquer, faire fabriquer et vendre dans la ville et faubourgs de Paris et partout où bon lui semblera, des forté-pianos, et d’y employer, soit par lui, soit par ses ouvriers, le bois, le fer et toutes les autres matières nécessaires à la perfection ou à l’ornement dudit instrument, sans que pour raison de ce il puisse être troublé ni inquiété par des gardes syndics et adjoints des corps et communautés d’arts et métiers pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit, sous les conditions néanmoins, par ledit sieur Érard, de se conformer aux règlements et ordonnances concernant la discipline des compagnons et ouvriers, et de n’admettre dans ses ateliers que ceux qui auront satisfait auxdits règlements ; et pour assurance de sa volonté, Sa Majesté m’a commandé d’expédier audit sieur Érard le présent brevet qu’elle a voulu signer de sa main et être contre-signé par moi secrétaire d’État et de ses commandements et finances.

Signé LOUIS.

Le baron de Breteuil.

3. Le célèbre pianiste Liszt, passant à Cologne, visita la fabrique de ces messieurs qui fabriquaient des pianos de l’ancien principe. « Puisque vous voulez copier des pianos, leur dit-il, copiez donc des Érard ! » Conseil qu’ils suivirent immédiatement.

4. Ces débris se composaient de trois châssis de claviers mutilés et incomplets, de deux sommiers carrés, de deux sommiers de droite et de gauche, d’un sommier de récit, de débris de porte-vent, le tout détérioré par l’humidité ; et d’un lot de tuyaux en étain et en plomb aplatis, informes, et ne valant que le poids du métal.

5. Madame Érard a offert cet instrument à S. A. I. le prince Napoléon pour le soulagement de l’armée d’Orient. Sa lettre était conçue en ces termes :

A S. A. I. LE PRINCE NAPOLÉON.

« Monseigneur,

Pour contribuer au soulagement de l’armée d’Orient, je viens vous prier de vouloir bien accepter le piano à queue style Louis XIV, orné de peintures et de bronzes dorés, qui figure à mon exposition dans la nef. Quelque beau que soit cet instrument, la dernière pensée de mon mari, je regrette, Monseigneur, qu’il ne le soit pas davantage pour une si noble destination. »

31 juillet 2013

Éclairage urbain I

Classé dans : Histoire, Photographie, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 17:57


Street art.
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«Ce n’est ni à l’élégance ni au confortable qu’est dû l’éclairage des villes, mais au besoin de sécurité et à la nécessité de la police. Le manque de sécurité se fait surtout sentir dans les grandes villes avec leurs faubourgs populeux, et un remède devenait indispensable. Le plus simple que l’on trouva fut de forcer les habitants à placer à certaines heures devant leurs fenêtres des lanternes, c’est-à dire des bougies dans une boîte munie de carreaux en corne transparente. Telle est l’origine de l’éclairage des rues ; elle n’est pas très ancienne, du moins en Europe, »(car on la constate déjà au ve siècle dans les villes Syriennes d’Edesse et d’Antioche) et prit naissance à Paris.

N. H. Schilling, Traité d’éclairage par le gaz. Traduit de l’allemand par Ed. Servier. Paris, 1868.

«La lanterne fut imaginée vers les premiers temps du Moyen âge. C’était une enveloppe de métal, pourvue d’une lame transparente de corne et renfermant une chandelle ou une petite lampe. Les lanternes se fabriquaient chez les peigniers-tabletiers, qui avaient le privilège de travailler la corne.

Les lanternes se portaient à la main. Quelques-unes étaient placées, pendant la nuit, sous une statuette de la Vierge, à la porte de certains couvents. On ne pouvait songer à les placer aux coins des rues, pour dissiper les ténèbres de la nuit, car les voleurs et larrons n’auraient pas tardé à faire disparaître ces indiscrets témoins et dénonciateurs de leurs crimes et méfaits.

Sous Louis XI, le prévôt avait fait commandement aux Parisiens, par ordre du roi, « d’avoir armures dans leurs maisons, de faire le guet dessus les murailles, de mettre flambeaux ardents et lanternes aux carrefours des rues et aux fenêtres des maisons1. » Mais cette ordonnance était restée sans effet. Quelques promenades du guet, plutôt disposé à demander grâce aux voleurs qu’à les poursuivre, voilà tout ce qu’on faisait, au xviie siècle, pour la sécurité des rues de la capitale pendant la nuit. Quand le couvre-feu était sonné, les détrousseurs étaient les maîtres de la grande ville, les rues devenaient un coupe-gorge, et le guet, se promenant de loin en loin, avec un grand attirail de flambeaux et de hallebardes, n’était bon qu’à avertir les voleurs d’avoir à disparaître pour un moment.

Les récits du temps ont suffisamment fait connaître les dangers que présentaient encore au xviie siècle, dès les premières heures de la soirée, les rues de la capitale, désertes, obscures et infestées de voleurs. Ce n’est pas par une amplification poétique que Boileau a dit, dans sa sixième satire :

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d’une rue !
Bientôt quatre bandits, lui serrant les cotés :
« La bourse ! il faut se rendre ! »

L’ordre donné, à cette époque, aux directeurs de spectacles publics, d’avoir terminé à quatre heures de l’après-midi leurs représentations, de crainte que les bourgeois ne fussent dévalisés à leur sortie ; — le mot de La Fontaine aux voleurs qui le débarrassaient de son manteau : « Messieurs, vous ouvrez de bonne heure ; » — l’idée plaisante de l’abbé Terrasson, qui datait la décadence des lettres de l’établissement des lanternes, attendu, disait-il, qu’avant cette époque, chacun rentrait de bonne heure, de peur d’être assassiné, ce qui tournait au profit de l’étude : — tout cela prouve bien que les efforts tentés jusqu’au xviie siècle, pour veiller à la sécurité de Paris, étaient demeurés inutiles.

Nous allons donner un précis rapide de l’histoire de l’établissement et des perfectionnements de l’éclairage public à Paris, car c’est la capitale de la France qui donna le signal dus améliorations sous ce rapport, et son exemple fut bientôt suivi dans les autres pays de l’Europe.

Les premiers essais de l’éclairage public commencèrent à Paris en 1524. A cette époque, des bandes incendiaires jetaient le désordre et l’effroi dans plusieurs villes du royaume. Le 24 mai 1524, le tiers de la ville de Meaux avait été détruit par un incendie allumé par des malfaiteurs. C’est pour prévenir ces malheurs qu’un arrêt du parlement de Paris, du 7 juin 1524, ordonna aux bourgeois de cette dernière ville de mettre des lanternes à leur fenêtre, et de tenir chaque soir, près de leur porte, un seau rempli d’eau, afin d’être prêts à toute menace d’incendie.

« Pour éviter, est-il dit dans cet acte, aux périls et inconvénients du feu qui pourraient advenir en celte ville de Paris, et résister aux entreprises et conspirations d’aucuns boutefeux étant ce présents en ce royaume, qui ont conspiré mettre le feu es bonnes villes de cedit royaume, comme ja ils ont fait en aucunes d’icelles villes ; la Cour a ordonné et enjoint derechef à tous les manans et habitans de cette ville, privilégiés et non privilégiés, que par chacun jour ils ayent à faire le guet de nuit… Et outre, icelle Cour enjoint et commande à tous lesdits habitans et chacun d’eulx, qu’ils ayent à mettre à neuf heures du soir à leurs fenestres respondanles sur la rue une lanterne garnie d’une chandelle allumée en la manière accoutumée, et que ung chacun se fournisse d’eaue en sa maison afin de rémédier promptement audit inconvénient, se aucun en survient. »

En 1525, une bande de voleurs appelés mauvais garçons exerçait à Paris des pillages, que l’autorité demeurait impuissante à réprimer. Elle détroussait les passants, battait le guet, volait les bateaux sur la rivière, et, à la faveur de la nuit, se retirait hors de la ville, avec son butin. A ces brigands se joignaient des aventuriers français, des bandes italiennes et corses, troupes mal payées, qui ne vivaient que de vol, et désolaient Paris et ses environs, sans que l’on pût mettre un terme à leurs ravages. Le 24 octobre 1525, le parlement fit publier de nouveau l’ordonnance des lanternes et du guet, « pour les adventuriers, gens vagabonds et sans aveu qui se viennent jeter en cette ville. » Par une nouvelle ordonnance du 16 novembre 1526, il fut enjoint « que, en chacune maison, y eust lanternes et chandelles ardentes comme il fut fait l’an passé, pour éviter aux dangers des mauvais garçons qui courent la nuit par cette ville. » Un lieutenant criminel de robe courte fut institué en même temps, pour juger les coupables pris en flagrant délit.

Malgré l’ordonnance des lanternes, en dépit du lieutenant criminel et de sa robe courte, les mauvais garçons continuèrent à désoler la ville, et l’on dut prendre de nouvelles mesures pour essayer de réprimer ces désordres. Par un arrêt rendu le 29 octobre 1558, la chambre du conseil donna au guet de Paris une organisation nouvelle. On ordonna que dans toutes les rues où le guet était établi, un homme veillerait avec du feu et de la lumière, pour voir et escouter de fois à autre. Il fut en même temps prescrit, qu’au lieu des lanternes que chaque habitant était tenu, avant cette époque, de placer à sa fenêtre, il y aurait au coin de chaque rue, un falot allumé depuis dix heures du soir jusqu’à quatre heures du matin.

Voici le texte de cette nouvelle ordonnance, en date du 29 octobre 1558.

Guet extraordinaire établi par provision et règlement contre les vols de nuit.

« Du samedi 29 octobre. La Chambre ordonnée pour obvier aux larcins, pilleries et voleries nocturnes qui se commettent en celte ville et faux bourgs, a ordonné et ordonne par provision, et jusqu’à ce qu’autrement y soit pourvu que, outre le guet ordinaire, qui a coutume être fait de nuit, en cette dicte ville, se sera encore faict, tant en icelle ville que faux bourgs, autre guet en la forme et manière qui ensuit.

Premièrement, que en chacune rue se fera ledict guet en deux maisons, l’une du côté dextre et l’autre du côté senestre, l’un desdits guets commençant à l’un des bouts de ladite rue et l’autre à l’autre bout d’icelle rue, changera ledict guet chacune nuit selon l’ordre et la situation desdictes maisons et continuera selon le même ordre ; et après que chacun habitant de la maison, tant du côté dextre que du coté senestre, aura fait ou fait faire le guet à son tour, recommencera l’ordre dudict guet, où il aura premièrement commencé.

Ordonne ladite Chambre qu’à la maison où se devra faire le guet, y aura un homme veillant sur la rue, ayant feu et lumière par devers lui, pourvoir et escouter de fois à autre s’il appercevra ou orra aucuns larrons ou volleurs, effracteurs de portes et huis, et à cette fin aura une clochette que l’on puisse voir par toute la rue, et pour d’icelle sonner et éveiller les voisins quand il appercevra ou orra aucuns larrons et volleurs, effracteurs de portes et huis. Et sera tenu, celui qui fera le guet à la maison de l’autre côté de la rue, lui répondre de sa clochette, et ainsi les uns aux autres de rue en rue et de quartier en quartier, affin s’il est possible de surprendre lesdits larrons et volleurs et les mener en justice. A cette fin permet à chacun habitant, à faute, de sergent, les mener en prison ou autres lieux, pour les représenter à justice le lendemain.

Plus ordonne ladicte Chambre que au lieu des lanternes que l’on a ordonné auxdicts habitants mettre aux fenêtres, tant en cette dicte ville que faux bourgs s’y aura au coing de chacune rue ou autre lieu pour commode, un falot ardent depuis les dix heures du soir jusques à quatre heures du matin, et où lesdictes rues seront si longues que ledict fallot ne puisse éclairer d’un bout à l’autre en sera mis un au milieu desdictes rues, et plus souvent la grandeur d’icelles, le tout à telle distance qu’il sera requis et par l’avis des commissaires quarteniers (chefs d’un quartier), dizainiers (chefs de dix maisons) de chacun quartier, appelés avec eux deux bourgeois notables de chacune rue pour adviser aux frais desdicts falots. »

Par un nouvel arrêt du parlement de Paris, rendu quinze jours après, ce règlement fut modifié, et l’on enjoignit de substituer des lanternes aux falots suspendus au coin des rues.

Quatre ans après, sur la réclamation des bourgeois de Paris, la durée de l’éclairage des rues au moyen des lanternes, fut prolongée. Voici le texte de l’arrêt du parlement de Paris qui décide que le temps de l’éclairage des rues sera prolongé, et que les lanternes seront allumées pendant cinq mois et dix jours de l’année, au lieu de quatre mois seulement :

« Du 23 mai 1562. Ce jour, les gens du Roy, M. Hierosme Bignon, advocat dudit seigneur Roy, portant la parole ; ont dit que le lieutenant de police et substitut du procureur général du Roy estoient au parquet des huissiers ; et ayant été faits entrer, et s’estant mis en leurs places ordinaires au premier bureau, debout et couverts, le lieutenant de police a représenté que, depuis quatre années, les rues de cette ville de Paris, ayant été éclairées la nuit pendant quatre mois des hyvers passés, les habitants y avoient trouvé une telle commodité que, toutes les fois qu’elle a cessé, ils n’avoient pu s’empêcher de luy en porter leurs plaintes, et quelques personnes mal intentionnées ayant celte année dans les premières nuits du mois de mars entrepris de troubler la tranquillité publique, ce désordre avoit excité de nouvelles plaintes, et obligé plusieurs bourgeois de demander avec beaucoup d’instance que les rues fussent éclairées plus longtemps, avec offre de fournir à la dépense qui seroit nécessaire Comme ces instances étoient faites au nom des habitans, il avoit cru important de savoir, avant d’en informer la Cour, si ce qui étoit demandé en leur nom étoit également désiré de tous ; et par cet effet, les bourgeois des seize quartiers de Paris, ayant été assemblés chacun dans le leur chez les directeurs et en la présence des commissaires en la manière ordinaire ; après avoir examiné la proposition de continuer d’éclairer plus longtemps les rues de Paris pour la commodité et la sûreté publiques et d’augmenter pour cela les taxes ; ils avoient été d’avis, en dix quartiers, suivant les procès-verbaux, de commencer à l’avenir depuis le 1er octobre jusqu’au 1er avril, et qu’il fust ajouté aux taxes ce qu’il seroit nécessaire pour la dépense des deux mois d’augmentation ; que aux autres six quartiers, cinq d’entre eux avoient estimé que ce seroit assez d’ajouter un mois seulement, et de commencer à mettre les lanternes la nuit dans les rues dès le 15 octobre, au lieu qu’on n’a accoutumé de les mettre que le 1er novembre, et de les continuer jusqu’au 15 mars, au lieu du dernier febvrier. Il auroit été proposé, dans un seul quartier, de ménager quelque chose pendant les clairs de lune des mois de novembre, décembre, janvier, février. Mais comme cet avis étoit unique, et ne sembloit pas assez digne, il n’y avoit plus apparence de s’y arrêter.

La Cour ordonne qu’à l’avenir on commencera d’éclairer les rues dès le 20 octobre, et que l’on continuera jusques aux derniers jours de mars, et que la dépense sera ajoutée aux rôles des taxes qui se levoient auparavant au sel la livre à proportion de ce que chacun en payoit ou devoit pour les quatre mois. »

Mais ces règlements paraissent avoir rencontré des difficultés, qui rendirent leur application impossible. Aussi, pendant le siècle suivant, les Parisiens accueillirent-ils comme une innovation des plus heureuses, la création d’un service public composé d’un certain nombre d’individus, que l’on nommait porte-flambeaux, ou porte-lanternes, et qui se chargeaient, moyennant rétribution, de conduire et d’éclairer par la ville, les personnes obligées de parcourir les rues pendant la nuit.

C’est un certain abbé Laudati, de la noble maison italienne de Caraffa, qui créa cette entreprise, après avoir obtenu du jeune roi Louis XIV, au mois de mars 1662, des lettres patentes qui lui en accordaient le privilège. Le 26 août 1665, le parlement enregistra ces lettres, en réduisant à vingt ans le privilège qui était perpétuel, « aux charges et conditions que tous les flambeaux dont se serviraient les commis seraient de bonne cire jaune, achetés chez les épiciers de la ville, ou par eux fabriqués et marqués des armes de la ville. »

Ces cierges étaient divisés en dix portions, et l’on payait cinq sous chaque portion, pour se faire escorter dans les rues. Les porte-lanternes étaient distribués par stations, éloignées chacune de cent toises ; on payait un sou pour la distance d’un poste à l’autre. Pour se faire éclairer en carrosse, on payait aux porte-lanternes cinq sous par quart d’heure. A pied, on payait seulement trois sous pour se faire escorter le même espace de temps.

A une époque où l’éclairage public était si imparfait encore, l’entreprise de l’abbé Laudati de Caraffa rendit d’incontestables services, en assurant au passant attardé quelque sécurité dans sa marche nocturne. On ne peut, d’ailleurs, tenir le fait en doute, d’après le témoignage d’une personne digne d’être écoutée en pareille matière, le sieur DesternodClaude d’Esternod (ca. 1590 – ca. 1640)., poète gentilhomme, qui avoue avec franchise qu’il avait le projet de voler les passants. « J’aurais, nous dit-il, exécuté ce projet,

« Si l’on ne m’eût cogneu au brillant des lanternes. »

C’est le succès de l’entreprise de Laudati de Caraffa qui amena l’établissement de l’éclairage public de la capitale. Louis XIV, après avoir arrêté l’organisation de la police de Paris, avait créé une charge de lieutenant de police, et appelé La Reynie à ce poste. L’organisation générale de l’éclairage fut un des premiers actes de ce lieutenant de police. Le 2 septembre 1667, date importante à enregistrer, puisqu’il s’agit d’une institution fondamentale dans l’histoire de Paris, on vit paraître l’ordonnance qui prescrivait d’établir des lanternes dans toutes les rues, places et carrefours de la ville. En même temps qu’il inventait l’espionnage, La Reynie instituait l’illumination publique : l’œuvre de civilisation et de progrès peut faire pardonner l’œuvre de délation et de ténèbres.

L’établissement général de l’éclairage fut accueilli, à Paris, comme un bienfait public. La reconnaissance des citoyens fut telle, que l’on fit frapper une médaille pour la consacrer. Cette médaille porte pour légende : Urbis securitas et nitor.

Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette institution nouvelle. Dans ses Rimes redoublées, le sieur d’Assoucy vante les résultats de la mesure établie par le lieutenant de police. Le poète La Monnaie, mort en 1728, a célébré l’établissement des lanternes, par le sonnet suivant, qui ne vaut pas un long poème, mais qui, étant en bouts rimés, a le droit de ne pas être sans défauts :

Des rives de Garonne aux rives du Lignon,
France, par ordre exprès que l’édit articule,
Tu construis des falots d’un ouvrage mignon
Où l’avide fermier peut bien ferrer la mule.

Partout dans les cités, j’en excepte Avignon,
Où ne domine point la royale ferule,
Des verres lumineux, perchés en rang d’oignon,
Te remplacent le jour quand la clarté recule.

Tout s’est exécuté sans bruit, sans lanturlu :
O le charmant spectacle ! En a-t-on jamais lu
Un plus beau dans Cyrus, Pharamond ou Cassandre ?

On dirait que, rangés en tilleuls, en cyprès,
Les astres ont chez toi, France, voulu descendre,
Pour venir contempler tes beautés de plus près.

On plaçait les lanternes aux extrémités et au milieu de chaque rue ; dans les rues d’une certaine longueur, le nombre de ces luminaires était augmenté. On les garnissait de chandelles de suif de quatre à la livre, poids de marc.

Le service et l’entretien de l’éclairage public furent confiés aux bourgeois de chaque quartier, qui étaient tenus d’allumer eux-mêmes les chandelles, aux époques et aux heures fixées par les règlements. On nommait ceux qui étaient chargés de ce soin commis allumeurs ; ils étaient élus chaque année dans une réunion des bourgeois du quartier.

Ces fonctions de commis allumeurs, disons-le en passant, déplaisaient aux bourgeois, dont elles dérangeaient les habitudes ; aussi chacun cherchait-il à se soustraire à cette corvée. Les élections de ces préposés volontaires devenaient, dans beaucoup de quartiers, une occasion de désordres. Les bourgeois anciennement établis se liguaient entre eux, pour faire élire les bourgeois nouveaux venus, et la malheureuse victime de leurs cabales était encore de leur part l’objet d’insultes et de marques de dérision.

Une sentence de police, du 3 septembre 1734, rendue contre quelques bourgeois récalcitrants, fait connaître les abus auxquels donnaient lieu ces élections :

« Plusieurs bourgeois, est-il dit dans cet arrêt, font travestir leurs compagnons et ouvriers en bourgeois, pour augmenter le nombre de voix en faveur de leur parti, et nommer les personnes .nouvellement établies, s’exemptant annuellement, par cette surprise, de faire ce service public. Non contents d’échapper ainsi frauduleusement à ce devoir si essentiel, ils insultent témérairement à ceux qu’ils ont nommés, soit par des chansons injurieuses, soit par un cliquetis de poêles et de chaudrons, soit enfin en leur envoyant par dérision des tambours et des trompettes. »

C’est pour obvier à ces abus que la sentence précédente ordonna qu’à l’avenir, les électeurs désigneraient pour remplir les fonctions d’allumeur public, un des six plus anciens bourgeois demeurant dans chaque circonscription, et qui n’aurait pas encore exercé ; que si lesdits bourgeois ne nommaient pas quelqu’un qui se trouvât dans les conditions prescrites, on y pourvoirait d’office. On choisit, en outre, quelques habitants notables, qui, sous le titre de directeurs, s’assemblaient, avec un commissaire, pour surveiller tout ce qui concernait l’éclairage et le nettoiement des rues. Ces assemblées portaient le nom de directions des quartiers.

L’importance de cette partie de l’administration publique fut promptement comprise : aussi vit-on les principaux magistrats, le chancelier d’Aligre, dans la rue Saint-Victor ; le premier président de Bellièvre, dans le quartier de la Cité ; Nicolaï, premier président en la chambre des comptes, dans le quartier Saint-Antoine, ainsi que les présidents, maîtres des requêtes, conseillers ou avocats généraux du Parlement, de la Chambre des comptes et de la Cour des aides, accepter le titre de chef de ces directions.

Cependant ces sortes d’inspecteurs privés n’exerçaient pas leur surveillance avec une telle rigueur, qu’ils réussissent toujours à empêcher les fraudes de s’introduire dans ce service public. Les bourgeois préposés à l’entretien des lanternes des rues et carrefours, avaient recours à toutes sortes de subterfuges pour s’approprier une partie des chandelles destinées à l’éclairage. De nombreuses sentences de police ont été rendues à ce propos. Desessarts cite, entre autres pièces du même genre, un arrêt porté contre Laurent Feimingre, marchand de vins, demeurant rue Saint-Thomas du Louvre, bourgeois préposé pour allumer toute l’année les quatre lanternes qui étaient placées sous les deux premiers guichets du Louvre. Ce commis allumeur, peu scrupuleux, plaçait dans ses lanternes des chandelles coupées par la moitié, pour s’en approprier le reste :

« De quoi le sieur Pasquier, inspecteur de police, et le sieur Laurent, sergent du guet, faisant ronde avec son escouade audit quartier, s’étant aperçus, ils auraient informé sur-le-champ maître Daminois, commissaire au Châtelet, préposé pour la police du quartier du Palais-Royal, et fait comparoître devant lui la femme dudit sieur Feimingre. »

Et sur l’aveu de la dame du délit dont son époux s’était rendu coupable, ledit époux est condamné à 40 livres d’amende.

Cette économie de bouts de chandelle s’opérait quelquefois par un moyen assez curieux, qui avait quelque chose de scientifique et qui mérite d’être signalée à ce titre. Quand les bourgeois allumeurs, préférant leur profit particulier à l’utilité publique, voulaient faire provision de bouts de chandelle, tout en s’évitant la peine de se lever la nuit, pour aller souffler les lanternes, voici le moyen dont ils faisaient usage. Avec un poinçon chaud, ils perçaient de part en part la chandelle, à l’endroit où ils voulaient la faire éteindre ; ils bouchaient un côté du trou avec du suif, introduisaient quelques gouttes d’eau dans la cavité, qu’ils fermaient ensuite pareillement ; de telle sorte que la goutte d’eau se trouvait, sans qu’il y parût, contenue dans la chandelle. Lorsque la lumière était parvenue au point où la goutte d’eau se trouvait placée, elle ne manquait pas de s’éteindre. Le lendemain, à son lever, le bourgeois faisait sa récolte de bouts de chandelle.

Nous devons la révélation de cette fraude ingénieuse à la sagacité du sieur Moitrel d’Élément, qui nous la dénonce dans sa brochure publiée en 1725, sous ce titre : Nouvelle manière d’éteindre les incendies, avec plusieurs autres inventions utiles à la ville de Paris. Poussant plus loin encore les services qu’il veut rendre à l’édilité parisienne, Moitrel d’Élément, dans son chapitre intitulé : Moyen pour que les chandelles des lanternes restent toujours allumées malgré la pluie, la neige et les grands vents, nous apprend qu’il a découvert le moyen de prévenir ces fraudes coupables ; mais, réflexion faite, il préfère en réserver le secret, de peur que le public n’en abuse.

C’était d’ailleurs un homme fertile en expédients utiles que ce Moitrel d’Élément, et son imagination n’était jamais à bout quand il s’agissait de rendre service à la ville de Paris, dont il avait « l’honneur d’être natif. » Voici la liste abrégée de ses inventions, rapportées à la fin de sa brochure :

1° Nouvelle construction de bornes qui ne rompront point les essieux de carrosses, ni ne pourront les accrocher ;

2° La manière de faire parler les cloches, c’est-à-dire qu’au lieu de les user à incommoder le public, on ne les sonneroit que très-peu, ce qui suffirait pour faire entendre tout ce qu’on voudrait, même le nom de la fête, la qualité de la personne morte, et tous autres sujets pour lesquels on sonne ordinairement ;

3° Moyen sûr pour qu’il n’y ait point de pauvres mendiants dans le royaume, principalement à Paris, et avoir une parfaite connaissance des mauvais pauvres et libertins qui viennent s’y réfugier pour s’abandonner à plusieurs mauvaises choses ;

4° Cadran d’horloge, fort commode et très curieux, pour connaître les heures d’une lieue de loin aux grosses horloges des églises ; d’un bout à l’autre d’une longue galerie aux pendules ordinaires ; et d’un côté à l’autre d’une grande chambre aux montres de poche ; c’est-à-dire qu’on connaîtroît les heures de quatre fois plus loin qu’à l’ordinaire ;

5° Moyen facile et extraordinaire pour raser la montagne qui borne la vue des Tuileries2. »

Jusqu’à la fin du xviie siècle, Paris fut la seule ville de France où il existât un éclairage public ; il fut établi après cette époque, dans les autres villes du royaume. Au mois de juin 1697, un édit royal, « considérant que de tous les embellissements de Paris il n’y en avait aucun dont l’utilité fût plus sensible et mieux reconnue que l’éclairage des rues, ordonne que, dans les principales villes du royaume, pays, terres et seigneuries, dont le choix serait fait par le roi, il serait procédé à l’établissement des lanternes conformément à Paris. » Ces lanternes, comme celles dont la forme venait d’être adoptée à Paris, avaient vingt pouces de haut sur douze de large. Elles renfermaient une chandelle de suif, et étaient posées au milieu des rues, sur un poteau, à une distance de cinq à six toises l’une de l’autre.

L’éclairage public de la capitale demeura à peu près tel que l’avait institué La Reynie, jusqu’à l’année 1758, époque à laquelle le roi ordonna qu’il fût posé des lanternes dans toutes les rues de la ville et faubourgs de Paris où l’on n’en avait pas encore établi. L’arrêt du 9 juillet 1758, qui prescrivit cette mesure, délivra en même temps les bourgeois de l’obligation à laquelle ils étaient assujettis pour l’entretien de l’éclairage : les dépenses de ce service furent portées à la charge de l’État.

Les réverbères à chandelle que La Reynie avait fait établir dans presque toutes les rues de la capitale, firent fortune. Les bons bourgeois s’amusaient beaucoup à les voir, dès que la sonnette du veilleur en avait donné le signal, s’élever, éclairés d’une grosse chandelle, faisant briller sur leurs parois l’image d’un coq, symbole de la vigilance.

Pourtant l’éclairage des rues n’était pas jugé suffisant par tout le monde, car les éclaireurs publics établis par Laudati de Caraffa fonctionnaient toujours. On trouvait le soir, dans les principales rues, des hommes munis de falots, numérotés comme nos fiacres, et que l’on prenait à l’heure ou à la course, quand on avait à sortir.

L’éclairage de Paris faisait l’admiration des étrangers. Voici ce qu’en disait, en 1700, l’auteur de la Lettre italienne sur Paris, insérée dans le Saint-Evremoniana :

« L’invention d’éclairer Paris, pendant la nuit, par une infinité de lumières, mérite que les peuples les plus éloignés viennent voir ce que les Grecs et les Romains n’ont jamais pensé pour la police de leurs républiques. Les lumières enfermées dans des fanaux de verre suspendus en l’air et à une égale distance sont dans un ordre admirable, et éclairent toute la nuit. Ce spectacle est si beau et si bien entendu qu’Archimède même, s’il vivait encore, ne pourrait rien ajouter de plus agréable et de plus utile. »

Lister, dans la relation de son voyage en France, écrite en 1698, ne le cède pas pour l’admiration à l’enthousiaste Italien ; seulement il la raisonne mieux ; il la justifie par des détails très-précis et très-curieux sur les lanternes :

« Les rues, dit Lister, sont éclairées tout l’hiver et même en pleine lune ; tandis qu’à Londres on a la stupide habitude de supprimer l’éclairage quinze jours par mois, comme si la lune était condamnée à éclairer notre capitale à travers les nuages qui la voilent.

Les lanternes sont suspendues au milieu de la rue à une hauteur de vingt pieds et à vingt pas de distance l’une de l’autre. Le luminaire est enfermé dans une cage de verre de deux pieds de haut, couverte d’une plaque de fer ; et la corde qui les soutient, attachée à une barre de fer, glisse dans sa poulie, comme dans une coulisse scellée dans le mur. Ces lanternes ont des chandelles de quatre à la livre qui durent encore après minuit. Ce mode d’éclairage coûte, dit-on, pour six mois seulement, 50,000 livres sterling (1,500,000 francs). Le bris des lanternes publiques entraîne la peine des galères. J’ai su que trois jeunes gentilshommes, appartenant à de grandes familles, avaient été arrêtés pour ce délit et n’avaient pu être relâchés qu’après une détention de plusieurs mois, grâce aux protecteurs qu’ils avaient à la cour. »

C’étaient donc des chandelles qui garnissaient les quatre splendides fanaux que le duc de La Feuillade avait fait placer autour de la statue de Louis XIV, sur la place des Victoires, et qui lui valurent cette plaisanterie gasconne :

La Feuillade, sandis ! jé crois qué tu mé bernes
D’éclairer le soleil avec quatré lanternes !

Louis XIV, on le sait, avait pris le soleil pour emblème.

Il y avait néanmoins une catégorie d’individus qui ne trouvaient pas leur compte à cette innovation : c’étaient les filous, voleurs et tireurs de laine.

Une pièce de vers, qui courut tout Paris, avait pour titre : Plaintes des filous et écumeurs de bourse à nosseigneurs les réverbères. On nous permettra de citer les premiers vers de ce poème burlesque :

A vos genoux, puissant Mercure,
Tombent vos clients les filous.
Vous, leur patron, souffrirez-vous
Qu’à leur trafic on fasse injure ;
Qu’on éclaire leur moindre allure ;
Enfin qu’un mécanicien,
Au détriment de notre bien,
Ait fait hisser ces réverbères,
Qui n’illuminent que trop bien
L’étranger et le citoyen ;
De la police les cerbères,
Qui ne nous permettent plus rien ?
Grâce à ces limpides lumières,
Qui rendent les âmes si fières,
D’écumer il n’est plus moyen,
Ni la bourse du mauvais riche
A pied qui revient de souper
Où de bons mots il fut plus chiche
Que de manger bien et lamper ;
Ni les poches d’une marchande
Allant le soir, à petit bruit,
Trouver dans un simple réduit
Son grand cousin qui la demande ;
Le gousset garni d’un plaideur,
Descendu nuitamment du coche,
Courant porter au procureur
Ce qu’un écumeur lui décoche ;
La valise d’un bon fermier,
Non celui qui dans un jour gagne
Dix mille écus sur son palier
Et qu’un grand cortège accompagne
(Ne serait-il que financier),
Mais un fermier, loyal rentier,
D’un bon seigneur qui l’indemnise,
S’il a souffert du vent de bise,
A son maître qu’il vient payer
De sa ferme quelque quartier
Qu’un de tes sujets dévalise.
Seigneur Mercure, le métier
Se faisait si bien sans lanternes
Pour notre profit toujours ternes !
D’entre nous, le moindre écolier
Presto savoit s’approprier
Bourse, montre, autres balivernes,
Du cou détacher le collier
Plus… Ah ! maudit réverbérier !
Aujourd’hui c’est toi qui nous bernes.
Il faut que tu sois grand sorcier
Marchand qui perdra ne rira ;
Et qui plus qu’un filou perdra
Dans cet océan de lumière ?
Qui jouera de la gibecière ?
Autant vaudrait à l’Opéra,
Quand du jour le père suprême
Et de Phaéthon le papa,
Son fou de fils émancipa
Sous son lumineux diadème,
Aller sur le théâtre même,
Tout rayonnant de sa splendeur
Filouter Phœbus sur son trône….
Et détacher en écumeur.
Les diamants de sa couronne.
— Mes enfants, quel affreux malheur !
— Mon général, qu’allons-nous faire,
Dit le capitaine Écureuil,
Les réverbères sont l’écueil
De toute affaire solitaire.

Les lanternes pourvues d’une chandelle, qui constituaient l’éclairage des rues, avaient pourtant de graves inconvénients. Le principal était la nécessité de couper, d’heure en heure, la mèche charbonnée et fumeuse, qui ne tardait pas à leur ôter toute clarté.

Les inconvénients attachés à l’usage des chandelles des rues, étaient si nombreux, que l’on ne tarda pas à sentir la nécessité de trouver un autre système. M. de Sartine, lieutenant de police, proposa donc une récompense à celui qui trouverait un moyen nouveau pour éclairer Paris, en réunissant les trois conditions de la facilité dans le service, de l’intensité et de la durée de la lumière. On confia à l’Académie des sciences l’examen des appareils proposés.

Le problème fut résolu par l’invention des réverbères, ou lanternes à huile munies d’un réflecteur métallique. C’est à Bourgeois de Châteaublanc que cette découverte est due. Il la présenta, en 1765, au jugement de l’Académie des sciences, dont elle réunit les suffrages.

Le célèbre et infortuné chimiste Lavoisier avait pris part à ce concours. Il avait adressé à l’Académie des sciences un mémoire très-remarquable, dans lequel étaient discutées, surtout au point de vue de la physique et de la géométrie, les meilleures dispositions à donner aux réverbères publics, pour produire un éclairage efficace. Le mémoire de Lavoisier Sur les différents moyens qu’on peut employer pour éclairer une grande ville, fut présenté à l’Académie des sciences en 1765, concurremment avec beaucoup d’autres. Les commissaires de l’Académie des sciences, chargés de décerner le prix, jugèrent que la question avait été traitée dans le mémoire de Lavoisier, à un point de vue trop scientifique, trop éloigné des données de la pratique.

En conséquence, la récompense proposée fut partagée entre trois concurrents, Bourgeois de Châteaublanc, Bailly et Leroy, qui obtinrent chacun une gratification de 2,000 livres.

Le mémoire de Lavoisier a été imprimé dans le tome III du recueil des Œuvres de Lavoisier, publié en 1855, par le ministère de l’instruction publique, c’est-à-dire aux frais de l’État, sous la direction de M. Dumas. Ce mémoire est accompagné de beaucoup de planches gravées représentant les dispositions que Lavoisier propose de donner aux réverbères. On admire, en parcourant ce travail, le soin avec lequel ce sujet avait été traité par le célèbre chimiste.

Un extrait des registres de l’Académie des sciences, qui fait suite à ce mémoire, dans le recueil des Œuvres de Lavoisier, publié par l’État, nous explique l’origine et le but de ce travail. Voici cet extrait :

« L’Académie avait proposé, en 1764, un prix extraordinaire, dont le sujet était : Le meilleur moyen d’éclairer pendant la nuit les rues d’une grande ville, en combinant ensemble la clarté, la facilité du service et l’économie.

Elle annonça, l’année dernière, que ce prix, proposé par M. de Sartine, conseiller d’État et lieutenant général de police, serait remis à cette année avec un prix double, c’est-à-dire de 2,000 francs.

Aucune des pièces qui avaient été envoyées pour concourir a ce prix n’ayant offert des moyens généralement applicables et qui ne fussent sujets à quelques inconvénients, l’Académie a cru devoir les distinguer en deux classes : les unes remplies de discussions physiques et mathématiques, qui conduisent à différents moyens utiles, dont elles exposent les avantages et les inconvénients ; les autres contenant des tentatives variées et des épreuves assez longtemps continuées pour mettre le public en état de comparer les différents moyens d’éclairer Paris dont on pourra faire usage.

Dans ces circonstances, et de concert avec M. le lieutenant général de police, l’Académie a cru devoir convertir, en faveur de cette dernière classe, le prix de 2,000 francs en trois gratifications, qui ont été accordées aux sieurs Bailly, Bourgeois et Leroy, et distinguer, dans les mémoires de la première classe, la pièce n° 36, qui a pour devise : Signabitque viam flammis dont l’auteur est M. Lavoisier. L’Académie a résolu de publier cette pièce, et M. de Sartine a engagé le roi à gratifier M. Lavoisier d’une médaille d’or, qui lui a été remise par M. le président dans l’assemblée publique du 9 avril de cette année 17663. »

Cependant le lieutenant de police se prononça en faveur du système de Bourgeois de Châteaublanc, et le modèle de réverbère qu’il avait proposé fut adopté pour l’éclairage de la capitale.

Un simple ouvrier vitrier, nommé Goujon, reçut du lieutenant de police 200 livres de récompense. Bourgeois de Châteaublanc, qui avait, comme nous l’avons dit, reçu par décision de l’Académie des sciences, la somme de 2,000 livres, la partagea avec l’abbé Matherot de Preigney, qui l’avait aidé de ses conseils.

Là se bornèrent, d’ailleurs, les récompenses accordées à l’homme utile, à qui la capitale a dû d’être éclairée depuis l’année 1769 jusqu’à l’adoption du gaz. L’entreprise de l’éclairage de Paris fut accordée, en 1769, non à l’inventeur du réverbère, mais à un financier, nommé Tourtille-Segrain. Quant à Bourgeois de Châteaublanc, bien que son nom figure sur le privilège accordé à Tourtille-Segrain, il n’eut aucune part dans les bénéfices. On eut beaucoup de peine à lui faire accorder une modique rente par les entrepreneurs, qui lui contestaient sa découverte. Sa pension ne fut même pas servie avec exactitude, car il avait eu le tort de vivre longtemps.

Le 1er août 1769, Tourtille-Segrain commença l’exploitation de l’éclairage de Paris, qui lui fut concédé par M. de Sartine pour un espace de vingt ans. Les clauses suivantes de la convention proposée par Tourtille-Segrain, et acceptée par le lieutenant de police, font connaître les dispositions des réverbères qui ont été si longtemps en usage pour l’éclairage de Paris et de toutes les autres villes de France :

« La forme des lanternes sera hexagone, la cage sera en fer brasé sans soudures, et montée à vis et écrous.

Celles destinées pour cinq becs de lumière auront deux pieds trois pouces de hauteur, y compris leur chapiteau ; vingt pouces de diamètre par le haut, et dix pouces par le bas.

Celles pour trois et quatre becs de lumière auront deux pieds de hauteur, y compris le chapiteau, dix-huit pouces de diamètre par le haut, et neuf pouces par le bas.

Celles pour deux becs de lumière auront vingt-deux pouces de hauteur, toujours compris le chapiteau, seize pouces de diamètre par le haut et huit pouces par le bas.

Toutes ces lanternes auront chacune trois lampes de différentes grandeurs, à proportion du temps qu’elles devront éclairer.

Chaque bec de lampe aura un réverbère de cuivre argenté mat, de six feuilles d’argent, et chaque lanterne avec un grand réverbère placé horizontalement au-dessus des lumières, lequel entreprendra toute la grandeur de la lanterne, pour dissiper les ombres ; ce réverbère sera également de cuivre argenté mat, de six feuilles d’argent ; tous les réverbères auront un tiers de ligne d’épaisseur. »

La figure ci-contre représente la lanterne, munie de sa lampe et de son réflecteur, qui fut adoptée à la fin du siècle dernier, pour l’éclairage des rues en France, et qui a été conservée sans aucune modification jusqu’à nos jours.

L’entreprise de l’illumination de Paris n’était pas la seule dont fût chargé Tourtille-Segrain. Il fournissait à l’éclairage de plusieurs villes du royaume, et ses marchés lui procuraient des bénéfices assez considérables. Le bail de vingt ans, qui lui avait été concédé à Paris par M. de Sartine, fut, quelques années après, prolongé du double.

Après l’innovation provoquée par M. de Sartine, c’est-à-dire les réverbères, ou lampes munies de réflecteurs métalliques, les successeurs de ce lieutenant de police ne parurent rien trouver à y ajouter. On ne peut citer, en effet, comme extension de l’éclairage public à cette époque, que la futilité administrative consistant à placer une lanterne à la fenêtre des commissaires de police de chaque quartier. C’est ce qui amena cette épigramme :

Le commissaire Baliverne,
Aux dépens de qui chacun rit,
N’a de brillant que sa lanterne,
Et de terne que son esprit.

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1. Gilles Corrozet, Antiquités de Paris, p. 224.

2. C’est le même physicien que M. Hœfer, dans son Histoire de la chimie (tome II, page 340), cite comme ayant le premier trouvé le moyen et enseigné la manière de manier les gaz. La petite brochure, aujourd’hui très-rare, dans laquelle Moitrel d’Élément décrit les expériences à faire sur les gaz, ou plutôt sur l’air, a pour titre : La manière de rendre l’air visible et assez sensible pour le mesurer par pintes, ou par telle autre mesure que l’on voudra ; pour faire des jets d’air qui sont aussi visibles que des jets d’eau. »Cette brochure fut réimprimée en 1777, dans la seconde édition, publiée par Gobet dans les Anciens Minéralogistes, de l’ouvrage de Jean Rey sur la pesanteur de l’air.

3. Histoire de l’Académie royale des sciences, 1766, page 165.

Louis Figuier, Les merveilles de la science, ou, Description populaire des inventions humaines. Extrait du premier chapitre. Paris, 1870.

«Le 29 mars 1667, Louis XIV nomma le premier Lieutenant général de police en la ville de Paris, Messire Gabriel-Nicolas, seigneur de La Reynie, Maistre des Requestes. Dès son entrée en fonctions, de La Reynie, d’accord avec Colbert, pensa d’appliquer la seconde partie des projets et travaux exécutés par le Conseil de Police, c’est-à-dire un système d’éclairage vaste et magnifique. Mais il ne put donner une entière exécution à son plan, en raison de la résistance que lui opposèrent les membres du Parlement. Néanmoins, cinq mois environ après sa nomination, le 2 septembre 1667, de La Reynie publiait l’ordonnance qui devait lui attirer l’estime de tout le peuple parisien :

Sur qui a esté remonstré par le Procureur du Roy, que le grand nombre de va- gabonds et voleurs de nuit qui se sont trouvez dans Paris et la quantité de vols et meurtres qui s’y sont faits le soir et la nuit pendant les hyvers des années précédentes, ayant fait rechercher avec soin les moyens de prévenir de tels désordres et ce qui pourrait à l’advenir contribuer à la seureté publique. Il aurait esté remarqué que la plupart desdits vols estoient faits à la faveur de l’obscurité et des ténèbres dans quelques quartiers et rues où il n’y a aucunes lanternes establies, d’autant qu’il importe de remédier à un si grand mal et qu’il est d’une extrême conséquence d’establir dans tous les quartiers et dans toutes les rues de Paris des lanternes pour les éclairer et ce faisant qu’il fut ordonné que dans toutes les rues, places et aultres endroits de la Ville où il n’y a eut jusques à présent de lanternes pendant l’hyver, il en sera mis es endroits les plus commodes et les Propriétaires des maisons tenus chacun de contribuer à la dépense à cet effet nécessaire suivant les roolles qui en seront faits ainsi qu’il se pratique dans les aultres quartiers de la Ville, où il y a des lanternes establies. Et que ceux qui seront tenus d’y mettre des chandelles de « quatre à la livre », de la qualité et aux heures requises par les ordonnances, « mesme pendant le clair de lune », et d’entretenir lesdites lanternes en telle sorte que les chandelles ne soient point éteintes, ains entièrement consumées dans icelles. Le tout à peine d’amende, nous faisant droit sur la remontrance et réquisition du Procureur du Roy. Ordonnons qu’il sera mis à l’advenir des lanternes pendant l’hyver à commencer du dernier jour d’octobre prochain, dans toutes les rues, places et endroits de la Ville et Fauxbourgs où il n’y en a point eu jusques à présent, pour y mettre des chandelles allumées chaque soir, ainsi qu’il est accoutumé dans les aultres quartiers ou il y a des lanternes establies. Qu’à cet effet à la diligence des anciens Commissaires des quartiers tant pour adviser à l’augmentation des lanternes dans les lieux « où il n’y en a pas suffisamment », que pour en mettre dans ceux où il n’y en a point eu jusques à présent d’establies. Comme aussi pour désigner les endroits les plus commodes pour les poser et pour faire les roolles de la cotisation de chacun des contribuables à l’entretenement desdites lanternes. Et en conséquence, ordonnons qu’il sera incessamment procédé en la manière accoustumée à la nomination et élection des personnes capables de prendre le soin de mettre lesdites lanternes et chandelles ; auxquelles enjoignons et à tous autres qui seront ci-après élus pour telle fonction, d’y faire leur devoir et fournir des chandelles de quatre à la livre de la qualité et aux heures portées par les Ordonnances même pendant le clair de Lune, à peine de quarante huit livres parisis d’amende pour la première fois. Et faute par les propriétaires habitans desdits quartiers et rues d’avoir fait les diligences nécessaires pour parvenir dans ledit jour dernier d’Octobre prochain à l’establissement desdites lanternes, seront tenus et contraints jusqu’à ce qu’ils ayent satisfait, de mettre une Lanterne chacun sur sa fenêtre, avec une chandelle allumée pendant le temps que les lanternes seront aussi allumées dans les aultres quartiers de la Ville. Ordonnons aux Commissaires du Chastelet de tenir la main à l’exécution de la présente ordonnance qui sera lue et publiée et affichée partout ou besoin sera afin que nul n’en ignore. Ce fut fait et ordonné par Messire Gabriel Nicolas de la Reynie, Conseiller du Roy en ses Conseils d’Estat et Privé, Maistre des Requêtes ordinaires de son Hostel et Lieutenant de la Police en la Ville, Prévosté et Vicomté de Paris le 2 Septembre 1667.

Signé : De la Reynie, de Riantz et Coudray, Greffier.

Publié à son de trompe et cri public et affiché par tous les carrefours de cette Ville et fauxbourgs de Paris, par moy Charles Canto, Juré Crieur du Roy en la dite Ville, Prévosté et Vicomté de Paris, accompagné de Hiérosme Tronsson, Juréz Trompettes du Roy, de Pierre du Bos, »Commis de Jean du Bos et de Jean Beauvais, Commis d’Estienne Chappé aussi Juréz Trompettes, le Mercredy 7 Septembre 1667.

Signé : Canto.

Cité par Eugène Defrance, in Histoire de l’éclairage des rues de Paris, Paris, 1904.

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