La rubrique Rebonds de Libé continue à être alimentée de contributions de plus en plus farfelues concernant le mariage homo, ou plutôt, l’opposition à ce mariage. Elles ont ceci en commun qu’elles font preuve d’une flagrante mauvaise foi, à commencer par son défenseur et parangon, l’Église, pour laquelle ce mariage met en danger celui des hétéros sans qu’on comprenne comment se ferait la contagion. Quant à Benoît Duteurtre, il s’agissait pour lui de défendre les libertés des homos en les protégeant d’une de leurs minorités (c’est fou comme les minorités peuvent nuire aux majorités et pas l’inverse) et en leur empêchant de se fondre ainsi dans la société même lorsqu’ils ne rêvent que de ça.
Aujourd’hui, voilà que 121 députés de droite qui signent une « tribune » dans laquelle ils écrivent (c’est nous qui soulignons) :
En fait, ce qui pousse les couples homosexuels, ou tout au moins une minorité, à revendiquer un « droit au mariage », c’est qu’en y accédant, ils obtiendraient de facto des droits en matière d’« homoparentalité ».
Et quelques lignes plus bas :
Mais nous ne pouvons légiférer à partir de l’expérience même réussie de cas particuliers.
Or ce sont souvent des cas particuliers qui ont fait évoluer les lois de la société, en passant du particulier au général, justement. Pour rester sur le terrain expérimental invoqué par ces députés, prenons par exemple l’autorisation de mise sur le marché de tel ou tel produit alimentaire ou médical après que quelques rats de laboratoire lui aient survécu sans aucun effet secondaire. Ici, c’est encore mieux : l’expérience qu’ils invoquent s’est faite in vivo et ils le disent eux-mêmes qu’elle est réussie. Si au moins leur argument avait démontré que, comme les OGM, la majorité de ces cas particuliers avait été nocive pour les humains en question… Mais que nenni. Enfin, on rajoutera que leurs prédécesseurs ont eu le courage de légiférer même sans expérimentations particulières préliminaires, en accordant par exemple le droit de vote aux femmes
Alors, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups : interdiction des organismes génétiquement modifiés et autorisation de l’organisation des gays mariages ? Ce dont on est sûr, c’est que ce n’est pas cette minorité-là – ces 121 députés dépités – qui votera l’une ou l’autre de ces lois.
Dans notre société, les noms de famille marquent publiquement et identifient officiellement un lien de parenté « tribale » (et donc économique…) par filiation ou par mariage, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs : dans nombre de pays, on s’appelle encore X fils (ou fille) de Y, ce qui n’indique en général qu’une filiation immédiate : c’est le cas en Islande – à l’instar de leur premier ministre Jóhanna Sigurðardóttir et de leur président Ólafur Ragnar Grímsson – sauf dérogation (que Vladimir Ashkenazy a obtenue en prenant la nationalité de ce pays) ; en Russie et chez les émigrés russes (Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, Nina Nikolaevna Berberova) ; en Arménie (Souren Melikian – ce qui signifie « fils de roi ») ; en arabe (Abdallah ben Abdelaziz ben Abderrahman ben Fayçal ben Turki ben Abdallah ben Mohammed ben Saoud, qui n’est pas que fils de roi, puisqu’il l’est lui-même aussi)…
Jean Dupont demande au Conseil d’État à changer son nom de famille en Durand. Lorsque le fonctionnaire lui en demande la raison, il explique : « Maintenant, quand on me demande comment je m’appelais avant, je dois répondre “Finkelszteyn”. Quand je m’appellerai Durand, je pourrai répondre à cette question en disant “Dupont” ». (Histoire juive)L’obligation de changer de nom – que ce soit pour se protéger, tel un Raymond Samuel devenu Aubrac, pour faciliter l’intégration d’un nouvel immigrant par choix personnel (pour que leur enfant ne soit pas la risée des « petits Français » de sa classe, pour faciliter l’embauche ou la location…) ou par nécessité sociale ou légale (comme en Islande) – est loin d’être anodine (j’en sais quelque chose). En France, où l’« unité de la langue » a longtemps été un principe rigoureux au point d’interdire l’usage de langues régionales, la francisation des noms était aussi une affaire politique : il suffit de lire un article édifiant datant de 1947 consacré à ce « problème » national, « La francisation des noms de personnes », d’Étienne-Abel Juret, publié dans Population, 2e année, n° 3.
S’il n’était pas obligatoire, ce changement était – en France – irréversible, jusqu’à très récemment. Fruit d’une décision souvent circonstancielle, il pesait sur toutes les générations suivantes, nées en France, et qui ne portant plus le poids de la nécessité d’origine, souhaitaient récupérer, à juste titre, ce qu’elles considéraient comme une partie de leur identité familiale. On lira à ce propos avec profit le très intéressant ouvrage de Nicole Lapierre, Changer de nom, publié en 1995 (extrait disponible ici), et, plus récemment, l’article « Avec cette francisation, je me suis senti étranger » (quel beau titre !) de Libération du 20 janvier 2010. Nicole Lapierre est aussi interviewée dans une récente émission de la Fabrique de l’histoire (que l’on peut écouter ci-dessous), aux côtés de Raymond Aubrac, Émilie Berrebi (psychanalyste), Alain Didier-Weill (psychanalyste), Jérémie et Claude Fazel, Lucien Finel, Julien Grassen-Barbe et de Céline Masson, psychanalyste et fondatrice du collectif La Force du nom, qui a milité avec succès pour que le Conseil d’État, seul habilité à autoriser les changements de noms dans un sens, les autorise dorénavant dans l’autre : il a obtenu un revirement de la jurisprudence, et c’est dorénavant le ministère de la justice qui s’en occupe.
Les prénoms, eux, servent à distinguer, à particulariser un individu dans la famille ou dans la lignée, sans forcément le singulariser tout à fait (existe-t-il des prénoms qui seraient des hapax ?) : on nomme un nouveau-né parfois d’après un saint, d’après un ancêtre, d’après la mode et surtout d’après les héros d’un jour de la téléréalité omniprésente. Dans le cas où un même prénom est utilisé de génération en génération, on rajoute un numéro d’ordre, et pas uniquement chez les rois ou chez les papes : c’est assez courant chez les Américains, où les dynasties de l’argent et du pouvoir sont des pâles substituts à celles de la noblesse : John Davison Rockefeller IV est le fils de John Davison Rockefeller III, lui-même fils du n° II et petit-fils du premier (qui, lui, ne portait pas de numéro d’ordre mais les trois mêmes noms), fondateur de la Standard Oil Company et de la fortune de ses descendants. Biz CXX ! comme on dirait en yiddish.
Les prénoms servent aussi à indiquer un rapport de familiarité (mais pas forcément de famille) – on n’appelle pas n’importe qui par son prénom – mais surtout dans leurs déclinaisons amicales ou intimes sous forme de diminutifs. Contrairement à ce que l’appellation de ce procédé pourrait le laisser entendre, il ne raccourcit pas toujours le vocable surtout quand il est déjà court – c’est la distance entre les locuteurs qui diminue (cas particulier de l’hypocoristiqueTerme qui exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations.) : ainsi, Anne et Jean donnent Annette ou Nanou et Jeannot ou Yannick (il en va de même en d’autre langues : Anna se transforme en Anniouchka en russe, Carmen en Carmencita en espagnol, etc.).
La combinaison des deux (ou trois, ou quatre… selon le nombre de prénoms et/ou la juxtaposition de plusieurs noms de famille lors de mariages, par exemple) n’étant pas unique non plus, les autorités et les organismes qui souhaitent pouvoir contrôler chaque personne individuellement leur attribue un numéro unique (et parfois plusieurs, ce qui est contradictoire, mais passons) : numéro d’identité, numéro de sécurité sociale, numéro fiscal… (j’en possède actuellement 28, sauf erreur ou omission de ma part comme dirait ma banque). Ce numéro doit servir à distinguer un Jean Dupont de tous les autres Jean Dupont.
« Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir – de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. » — Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.Avec l’omniprésence croissante du numérique et la nécessité qu’elle implique d’une précision accrue dans l’information (1984 de George Orwell et Brazil de Terry Gilliam y décrivent un ministère qui lui est consacrée), la tendance à nous définir par des nombres ne fait que se développer – l’émergence du Web sémantique, nécessitant des « identifiants uniques » pour tout objet informationnel, l’encourage – et en arrive jusqu’au tatouage numérique (par implantation de puce RFID), non seulement d’animaux mais d’êtres humains. Cette pratique n’est pas récente, on en a rappelé les sinistres antécédents et les dangers inhérents (localiser, organiser, surveiller, contrôler, dominer). Et dire qu’on s’y laisse souvent entraîner par ignorance ou par facilité : les nouveaux objets techniques qui nous entourent dorénavant sont de plus en plus désirables, comment résister à l’envie d’acheter un nouveau téléphone qui nous localisera encore plus précisément que le précédent, de fournir toutes ses informations les plus personnelles à son réseau social favori, de se lier de façon croissante dans cette toile d’araignée portée par le Web (c’est le sens de ce mot anglais). Comme le constatait déjà Étienne de La Boétie en 1549…
Cathédrale Notre-Dame de Fribourg (Allemagne). Détail.
Nos lecteurs auront sans nul doute reconnu le titre danois du célèbre conte de Hans Christian Andersen publié en français sous le nom de Les Habits neufs de l’empereur. En bref, c’est l’histoire d’un souverain qui se fait confectionner un habit dans un tissu extraordinairement rare.
Mais pas unique, du moins chez les familles régnantes : deux jeunes membres de la famille royale britannique – le troisième en ligne dans l’ordre de succession au trône et la femme du second en ligne – ont été récemment aperçus habillés de cette même étoffe.
Ce n’est finalement pas si étonnant, les familles royales du Danemark et de Grande Bretagne sont apparentées : la grand-mère maternelle de la reine Margrethe II était la petite-fille de la reine Victoria, tandis que le grand-père de la reine Elisabeth II en était le petit-fils. Ce tissu doit donc faire partie des… bijoux de cette famille, soit dit sans malice ni lèse majesté.
O tempora ! O mores ! est-on en droit de soupirer. Ce n’est pas tant à propos de cette façon qu’ont les uns ou les autres de se comporter en petit comité que du fait de l’invasion croissante de la vie privée que nous subissons tous, princes ou roturiers (la chance – toute relative – de ces derniers c’est que les journaux people s’intéressent plus aux premiers), avec, parfois, des circonstances particulièrement tragiques telles celles dont a été victime la mère de ces deux jeunes princes.
Mais ce n’est pas uniquement l’empereur (ou ses fils) qui est nu, c’est toute la société qui le devient graduellement sous l’emprise croissante de la toile d’araignée numérique qui aspire toutes les informations la concernant et nous lie dans un réseau inextricable de contraintes sous prétexte de nous libérer de celles du temps et de la distance.
Ce n’est pas récent : il suffit de lire, par exemple, un discours prononcé en 1998 par le directeur du commissariat canadien à la protection de la vie privée. Il y affirme d’abord que « la protection de la vie privée n’est ni plus ni moins que la notion que nous ne pouvons vivre dans une société libre en démocratie sans avoir à protéger notre intimité », et rajoute que « nous utilisons la technologie, que ce soit à bon ou à mauvais escient, sans vraiment penser aux implications et aux conséquences de nos choix pour notre vie privée ».
C’était vrai alors, ça l’est encore plus aujourd’hui. Ce n’est pas seulement du fait d’individus ou de sociétés qui font tout ce qui est en leur moyen pour capter à notre insu, corréler et utiliser le maximum d’informations personnelles nous concernant pour en tirer le plus de profit possible pour leur activité propre ou en les revendant à d’autres ; mais c’est aussi du fait de chacun d’entre nous qui, par facilité ou par ignorance, les leur fournit généreusement et gratuitement sans en imaginer les conséquences, que ce soit sur des sites de réseaux sociaux, de jeux ou d’achats en ligne, par exemple.
Ce sont finalement les mêmes mécanismes que ceux à l’œuvre dans la destruction annoncée de notre environnement : l’avidité des uns, l’inconscience ou le choix de la facilité et de l’instantanéité pour les autres.
L’enfer qui attend les générations suivantes, c’est chacun de nous qui le pave.
Akbar est convaincu, comme tout le monde, que « l’internet abolit le temps et l’espace » affirmation péremptoire qu’il avait lue en 2000, c’est pour dire. Soit c’était une erreur due au célèbre bug de cette année-là, soit l’abolition du temps et de l’espace a été elle-même abolie depuis. Quoi qu’il en soit voici une belle cause de coup de sang, voire d’embolie.
Devinette : à combien estimez-vous la durée du trajet entre le centre de Paris (disons : le centre Pompidou) et le site François-Mitterrand de la bibliothèque nationale, la recherche d’un document qui ne fait qu’une page, sa copie, et le retour ?
Un élément objectif de réponse est fourni par le site de la Ratp, quand il n’est pas planté comme il l’est actuellement :
Panne de recherche d’itinéraire (cliquer pour agrandir)
Quand il ne l’est pas, il indique que cet aller prend 22 minutes :
Itinéraire de Beaubourg à la BnF (Tolbiac) et sa durée (cliquer pour agrandir)
Après un rapide calcul mental, Akbar en conclut que l’aller-retour prend moins d’une heure.
L’inconnue de l’équation est le temps qu’il faut pour localiser le document en question, « réputé présent » selon le catalogue de la BnF (quand celui-ci n’est pas planté), et le photocopier. Disons 24 heures ? 36 heures ? Auxquelles s’ajoutent les 44 minutes de l’aller-retour.
Mais comme notre bibliothèque nationale propose de commander en ligne un exemplaire numérisé de cet ouvrage – qui, on le rappelle, ne fait qu’une page –, Akbar se dit qu’il va s’économiser ce temps en passant la commande en ligne.
Le formulaire pour ce faire propose une case dans laquelle il faut cliquer pour avoir une estimation de la durée que prendra le temps de faire le devis tout en précisant que le prix minimum est de 6 €, comme quoi s’il économise du temps, il le payera cher surtout pour une seule page… ça commence à sentir le roussi, se dit Akbar in peto. Il clique. Rien ne se passe, la case reste vide. Il finit malgré tout par remplir ledit formulaire.
Le lendemain, il reçoit une réponse automatique – c’est lent, leur automate, se dit Akbar in peto – et bilingue, s’il vous plaît, qui l’informe qu’un devis pour la numérisation de cette seule et unique page lui sera envoyé « » (il n’en croit pas ses yeux qui se mettent du coup à papilloter), le temps d’aller de chez lui à Tolbiac en faisant un détour par Saint Jacques de Compostelle (Jeff lui conseille plutôt d’invoquer les mânes de Sainte Rita). Quant à la version anglaise de la réponse, l’automate avait dû avoir trop honte et a laissé un blanc là où la durée aurait dû être spécifiée, et dans sa confusion n’a pu traduire les numéros de commande et de client dans cette langue. Il a de bonnes raisons d’avoir honte, se dit Akber in peto, en plus il a fait une grosse faute d’orthographe !
Le temps nécessaire à la BnF pour la préparation d’un devis de numérisation d’une page (cliquer pour agrandir)
Après en avoir conclu que ce numérique-là n’économise ni temps ni argent, Akbar fait son baluchon et se met en route. Il a tout son temps devant lui, la bibliothèque nationale venant de fermer ses portes pour deux semaines.
Oh miracle ! le devis arrive le surlendemain, avant même qu’Akbar ne se soit éloigné de Paris. Mais comme le disait déjà Lao-Tseu, « Le malheur est caché au sein du bonheur » : le montant de la numérisation de cette page unique – sans précision sur la durée de sa réalisation – et son expédition par Internet n’est pas de 0,70 €, il n’est pas de 6 €, il est de 13,41 €, ce qui doit être le prix d’une course aller-retour en taxi de chez Akbar jusqu’à la bibliothèque François-Mitterrand, soupire-t-il. Se remboursent-ils ainsi du dur labeur de préparation de l’annonce de l’arrivée future de ce devis puis du devis lui-même en temps plus que record (tout est relatif) et de leurs expéditions respectives par Internet, se demande-t-il ?
This machine can go as fast on ice as on
land. The only thing it can’t do is fly.
“At an expense of three dollars Meredith Coates of Kansas City, Missouri, built an air-propelled automobile which ran at a speed of twenty-two miles an hour along a smooth road. The engine is a five-horsepower motor-cycle engine and it was bought for one dollar.
The propeller was made from wood at a cost of another dollar and the last dollar was spent in making the gas-tank, boxings, steering-wheel, frame, shafts, pulleys and belt.
The apparatus was originally tried out on a canoe and the shifted to a sled. The sled runners may be seen attached to the frame in the accompanying illustration. When the ice was gone the propeller mechanism was transferred to the cart frame. The machine has all the appearance of a racing automobile.” — Popular Science Monthly, vol. 89 no. 2. August 1916. New York.