Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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2 mars 2009

HSBC et la crise

Classé dans : Actualité, Économie — Miklos @ 12:25

Dans un article daté du 2 mars, Le Monde rapporte les effets de la crise sur la grande banque européenne – chute de 70% des bénéfices nets, fermeture d’activités et suppression d’emplois aux US – et les mesures qu’elle prend pour y faire face.

Plus prosaïquement : depuis une semaine, HSBC n’est plus en mesure de fournir à ses clients des cartes de crédit ou de rééditer leurs codes secrets. La banque invoque la grève sur un site français d’Oberthur, « premier fournisseur mondial de cartes de paiement à puce et de cartes de paiement Visa et MasterCard », débutée le 23 février, et étrangement passée sous silence dans la presse.

Comme encouragement à la consommation il n’y a pas pire, et si HSBC se lance, comme l’écrit l’article, dans des acquisitions, ne pourrait-elle pas s’approprier un fournisseur alternatif de cartes ?

Life in Hell: insupportables supports

Classé dans : Sciences, techniques, Économie — Miklos @ 2:57

« La devise du peuple français a été, selon les temps, Tout vient à point à qui sait attendre, ou Tout vient à point à qui sait crier. Il serait bon de profiter enfin du traité de commerce pour importer la devise anglaise : Tout vient à point à qui sait agir. » — Edmont About, Le Progrès. Paris, 1867.

Crise bancaire : Haches Baissées ou Ouiça chancellent-elles ?

Akbar a son compte chez la banque Haches Baissées. Non pas qu’il l’ait choisi : Heidi lui avait recommandé la banque R.V. qui l’avait accueilli tout aussi gen­ti­ment et effi­ca­cement que Lord Sandwich (Akbar y est sensible comme on ne le sait que trop bien), mais qui s’est fait avaler par une autre puis par Haches Baissées.

Jeudi 12, il oublie soudain le code secret de sa carte Ouiça : le clavier sur lequel il doit le saisir est différent, ses doigts ne s’y retrouvent plus. Akbar essaie prudement un autre code, en vain. Le lendemain il appelle Monsieur Massenet, son chargé de clientèle. Il aurait dû éviter : un vendredi 13 n’est pas recommandé pour s’engager dans une entreprise hasardeuse. Ledit chargé l’informe que la réédition d’un code prendra huit jours. Eh oui, c’est la vie.

Dix jours plus tard, toujours pas de code. Akbar rappelle la banque, Monsieur Massenet est occupé, on lui passe Madame A ; elle le met en attente, et raccroche plus tard. Il rappelle, on lui passe Madame B qui lui redemande tout ; elle lui précise que, de toute façon, cette réédition ne prend que 48 heures et pas 8 jours comme on lui avait dit (mais c’est la somme de ces deux délais qui est déjà écoulée). Akbar lui dit que, s’il ne reçoit pas le code incessamment sous peu, il quitte la banque. Il envoie une télécopie au directeur de l’agence, just in case.

Le onzième jour, toujours pas de code. Akbar appelle et tombe cette fois sur « la plate-forme d’appel ». Un GB (gentil banquier) lui demande avec compassion de tout lui raconter, effectue des recherches, ne trouve aucune traces des demandes de réédition de Monsieur Massenet ou des dames A et B, et lui promet qu’il recevra la carte le lendemain ou le surlendemain au plus tard, et sinon de le rappeler le jour suivant.

N’ayant toujours rien reçu (non, sa boîte à lettre inviolée lui livre chaque jour son lot de courrier à l’exception du code tant attendu), Akbar rappelle le quinzième jour et demande le GB, qui lui dit, moins gentiment, qu’il ne peut plus rien pour lui et que le code arrivera sûrement le lendemain samedi.

Akbar n’en peut plus : cela fait deux semaines qu’il demande l’aumône à Jeff pour pouvoir acheter un ticket de métro ou un morceau de pain sec, il veut parler au directeur de l’agence, qui n’a pas pris la peine jusqu’ici de répondre à sa télécopie. On lui passe l’agence, mais pas de directeur cette semaine, congés oblige. D’ailleurs, Monsieur Massenet, qu’on disait toujours occupé quand Akbar le demandait, est en fait en vacances lui aussi, secret qu’on s’était gardé de lui révéler pour ne pas l’inquiéter (ce serait curieux, une agence où tout le monde est en vacances). Madame C. lui dit, en passant, que Ouiça a des problèmes informatiques avec l’émission des cartes de crédit et la réédition des codes. Elle lui dit de voir si la carte arrive samedi, et sinon de tout recommencer lundi avec Monsieur Massenet qui sera alors de retour.

Le code n’est pas arrivé samedi, seizième jour. Ce n’est pas ça qui encouragera la relance de la consommation, se dit Akbar morose. Il en a assez de grignoter du pain sec et de boire de l’eau du robinet.

Crise informatique : blogger n’est pas une sinécure

Support Action de supporter quelqu’un, de le subir ou de le tolérer avec patience et indul­gence. (Trésor de la langue française)

Le premier blog d’Akbar était hébergé chez Libre, une société dans le vent mais qui, à force de courir vers l’innovation, n’arrive pas à assurer le fonctionnement fiable de ses plates-formes : le blog était régulièrement planté. Akbar ouvre donc une copie conforme de son blog dans l’espace abonnés d’un grand quotidien vespéral français, La Planète, puis migre l’autre blog vers Two, grand hébergeur européen.

Akbar est en veine d’écriture, ce weekend. À son troisième article, il essaie de se connecter par FTP vers l’espace où il stocke ses images chez Two. La connexion s’établit, mais pas l’accès au compte. Il envoie une lettre au support, expliquant qu’il y était arrivé à plusieurs reprises dans la journée, mais que depuis l’après-midi le service semblait en défaut.

Quelques heures plus tard, il reçoit un courrier de Marie-Chantal, se présentant comme la personne qui prendra en charge sa demande, et lui expliquant ce qu’est FTP et comment l’utiliser. Il lui répond en lui suggérant de lire les demandes qui lui parviennent avant de répondre : il lui avait bien dit se servir régulièrement de ce FTP, il en connaissait donc l’usage, et voulait savoir non pas comment taper son nom ou son mot de passe, mais quand Deux rétablirait le service. Mais Marie-Chantal était allée se coucher.

Ce n’était que la répétition d’un événement récent : quelques semaines auparavant, quand le même service FTP s’était planté, la même Marie-Chantal avait répondu au courrier d’Akbar avec la même lettre-type, et n’avait donné aucune suite à ses questions sur le rétablissement du service. C’est sans doute ainsi que Deux est en mesure d’annoncer que son service support résout tous les problèmes en quelques minutes : en répondant à côté et considérant le problème fermé.

Akbar se tourne alors vers le blog hébergé chez La Planète : il veut en améliorer la présentation, ce qu’il fait périodiquement. Il se connecte donc au module d’administration, effectue la modification et la valide : damned, le serveur de l’hébergeur lui répond laconiquement Error 500 (« j’ai mal au ventre », en langage informatique), puis Error 404 (« je ne mange pas de ce pain-là »).

Akbar envoie un message au support qui lui répond 36 heures plus tard : « Nous n’observons pas de problèmes à l’affichage de votre blog » et demandent si Akbar souhaite qu’ils rétablissent le style d’origine. C’est effectivement très observateur : Akbar avait cherché à modifier l’affichage, et c’est la modification qui avait échoué ; en conséquence, le blog avait la même tête après qu’avant et on ne pouvait y observer de problèmes.

Calmement (il se retient), Akbar réexplique le problème (et surtout, qu’ils ne rétablissent pas le style d’origine…!), à quoi le support lui répond : « Il y a sans doute une raison aux changements que vous avez observés (…), cependant, ils sont justifiés par la vie de la plate-forme depuis sa création. »

Oui, ça marchait et maintenant ça ne marche plus, c’est le changement qu’Akbar a observé. Il y a une raison, il l’a trouvée : après avoir gravement bridé la plate-forme de blog qu’elle met à disposition de ses abonnés (avec des conséquences désastreuses lors de leur migration vers cette plate-forme), La Planète y a effectué quelques modifications récentes (pour les passionnés de la technique : remplacement erroné de POST par GET dans le formulaire de mise à jour du style et/ou limitation par le serveur des URL à 2048 caractères, la combinaison des deux étant fatale) qui font que ce qui était possible quelques jours auparavant ne l’est plus.

Après avoir réaffirmé ne pas fournir de support pour la modification personnelle du style du blog, le support indique toutefois « transmettre la demande au service technique »

La morale de cette histoire, la-rirette, la rirette…

Errare humanum est. Mais quand tout le monde s’y met ensemble, ça fait assez diabolicum, ne trouvez-vous pas ? Des supports de Satan, oui-dà.

Nouvelles du front

Le dix-huitième jour, toujours rien. Plus tard, Monsieur Massenet l’appelle et lui dit avec désinvolture que « vous comprenez, c’était la veille de mon départ en vacances, j’ai dû oublier de la commander et de transmettre des consignes ». Le manque de carte ne l’a pas dérangé pendant ses vacances, ce n’était pas la sienne. Le même jour, le service FTP de Deux se décoince. Deux jours plus tard, le support lui écrira qu’il ne constate aucun problème sur le fonctionnement du service FTP. Et pour cause : c’était reparti.

Le dix-neuvième et le vingtième jours, Akbar reçoit une volée de coups de fil de la banque : Monsieur Massenet, la directrice de l’agence, le service qualité du siège lui assurent tous que la grève est finie, finie, et qu’il recevra son code dans les plus brefs délais. À sa question « et quel est-il, ce délai ? », ils s’accordent pour répondre, « Ah, ça, Monsieur, on ne sait pas. » Toujours le vingtième jour, Akbar n’arrive plus du tout à se connecter à son blog hébergé chez La Planète : c’est au tour de ce service de se recoincer pendant de longues heures. Quand, enfin, il y arrive, Akbar constate que le support a subrepticement réparé l’erreur qu’il avait signalée plusieurs jours aupa­ravant et qui empêchait de modifier les mises en page (pour les passionnés de la technique : remise de POST présent à l’origine à la place du GET qui causait le dysfonc­tionnement constaté) et s’empresse d’effectuer les changements qui lui démangeaient les doigts.

Le vingt-et-unième jour, la postière, qu’Akbar croise devant l’immeuble, lui remet en mains propres l’enveloppe contenant le code tant attendu. Au moins, la banque ne pourra pas insinuer que le courrier qu’elle envoie disparaît mystérieusement. Akbar se dépêche de fournir le code à Jeff, au cas où. La Planète affiche, de son côté, un message exprimant sa désolation pour les « difficultés » (Akbar admire l’euphémisme) se connecter la veille aux blogs.

La morale de la morale

En ce monde tout s’accélère sauf l’intendance qui ne suit plus. Si tout vient à point à qui sait attendre, l’attente est plus difficile de ce fait, d’autant plus qu’Akbar n’a pas de sœur nommée Anne pour voir venir. Patience, longueur de temps et une bonne dose de rage…

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

23 décembre 2008

Évolution

Classé dans : Progrès, Publicité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 13:02

« La publicité, c’est la gloire du riche ; la gloire, c’est la publicité du pauvre. » — Auguste Detœuf

“My opinions may have changed, but not the fact that I am right.” — Ashleigh Brilliant

« Évoluer, c’est céder à la fatalité. » — Thomas Mann

“Someday, there will be advertising on Wikipedia. Either that, or we will have to find some other way to raise money, but I can’t think of any. (…) I imagine that there will be some resistance to advertising from adamant anti-capitalists, and from those who think that any association with money is necessarily corrupting. I can’t really help that, and I can only state for the record that I think such people are seriously mistaken in many aspects of their world view.”

Personal Appeal From Wikipedia Founder Jimmy Wales, 9 novembre 2001.

“Like a national park or a school, we don’t believe advertising should have a place in Wikipedia.”

An appeal from Wikipedia founder, Jimmy Wales, 23 décembre 2008.

“Currently, the predominant business model for commercial search engines is advertising. The goals of the advertising business model do not always correspond to providing quality search to users. (…) For this type of reason and historical experience with other media, we expect that advertising funded search engines will be inherently biased towards the advertisers and away from the needs of the consumers. (…) we believe the issue of advertising causes enough mixed incentives that it is crucial to have a competitive search engine that is transparent and in the academic realm.”

Sergey Brin and Lawrence Page [les deux co-fondateurs de Google], “The Anatomy of a Large-Scale Hypertextual Web Search Engine”, 1998.

“Advertise your business on Google. No matter what your budget, you can display your ads on Google and our advertising network. Pay only if people click your ads.”

Google AdWords, 2008.

“Fascinating, those huge batteries of machines pouring out their messages to the American people. It seemed to him almost miraculous, the way the commercials were broadcast into thin air and picked up by the tiny discs embedded in the bottle or can or box or whatever wrapping contained the product, but he knew it involved some sort of electronic process that he couldn’t understand. Such an incredibly complex process, yet unfailingly accurate!”

Ann Warren Griffith, “Captive Audience”, 1953.

17 juin 2008

Retour en arrière vers le futur

Classé dans : Progrès, Publicité, Sciences, techniques — Miklos @ 19:21

« (…) il [le philosophe en son Ecclésiaste] dit que, bien qu’arrive parfois quelque chose qui semble nouveau, cela pourtant n’est pas quelque chose de vraiment nouveau, mais est arrivé dans des siècles fort antérieurs bien qu’il n’en demeure aucune mémoire ; car, comme il le dit lui-même, il n’est aucune mémoire des choses anciennes chez ceux qui vivent aujourd’hui, et de même aussi la mémoire des choses d’aujourd’hui n’existera plus pour ceux qui viendront plus tard. » — Spinoza, Traité Théologico-politique (cité par Pierre Macherey, « Spinoza, la fin de l’histoire et la ruse de la raison », in Spinoza: Issues and directions. The Proceedings of the Chicago Spinoza Conference, 1990).

« Quant à la toile d’araignée, c’est aussi un fil qui lie, d’autant plus efficace qu’il enferme sa proie pour ne plus jamais la relâcher. » — Francine Saillant et Françoise Loux : « “Saigner comme un bœuf” : le sang dans les recettes de médecine populaire québécoises et françaises », in Culture vol. XI n° 1-2, 1991.

Dans sa dernière lettre d’information FYI France consacrée à la globalisation de Wikipedia, Jack Kessler évoque « plusieurs commentaires fort intéressants [sur les listes de diffusion Biblio-FR et COLLIB-L], pour et contre mais de façon croissante situés vaguement entre ces deux extrêmes, émergent dans les discussions actuelles, tandis que c’était la passion qui y régnait au début ».

Il est utile de rappeler que les discussions à propos de la Wikipedia ont débuté dans le forum des bibliothécaires francophones en 2004, et qu’alors comme aujourd’hui elles concernaient en général (i) ses aspects participatifs, (ii) le volume de ses contenus et (iii) la qualité de ses contenus (couverture – exhaustivité – et exactitude – véracité). Ce n’est pas en France que le débat sur la WP avait commencé : pour le mettre en contexte lors de son émergence ici, j’avais cité l’article de Hiawatha Bray qui soulevait déjà la question de la nécessité d’un « processus éditorial formel », voire d’un « comité éditorial composé d’experts dans des domaines divers » pour obtenir une meilleure qualité.

Il me semble que, contrairement à ce que soutient Jack Kessler, les discussions n’ont pas vraiment évolué, puisque la Wikipedia n’a pas réellement évolué dans ses modes de fonctionnement, quelle qu’en soit l’opinion que l’on en a. Il est plus intéressant de constater son effet : des encyclopédies « établies » s’installent de façon croissante sur l’internet, baissent les prix de l’accès, voire le fournissent gratuitement (à l’instar de l’Encylopaedia Britannica – pendant un an, pour ceux qui écrivent en ligne – et, plus récemment, Larousse). Ceci ne « tuera » pas la WP – il serait futile de le souhaiter1 – mais fournit déjà une alternative bien nécessaire ; mais seront-elles aussi bien indexées que la WP dans Google, porte d’entrée unique à tous les contenus du réseau pour la grande majorité des internautes ?

Il est aussi intéressant d’établir des parallèles avec Google dans ses intentions totalisantes (pour ne pas dire hégémoniques : « toute l’information du monde pour un accès universel », que Jack Kessler avait détaillées après avoir participé à la réunion de ses actionnaires) et dans ses rapports avec la publicité. Concernant cette dernière, Nick Carr (dont je cite régulièrement le blog extrêmement intelligent et perceptif) nous avait rappelé en décembre 2005 que les fondateurs de Google avaient « mis en question la compatibilité de la publicité avec la mise en service d’un moteur de recherche efficace et non biaisé », allant jusqu’à les citer : « Nous prévoyons que les moteurs de recherche financés par la publicité seront biaisés de façon inhérente vers les publicistes et non pas vers les besoins du consommateur ». On sait ce qu’il en est advenu.

Wikipedia a aussi une relation chaotique à la publicité. Suite à l’article que j’avais consacré au séminaire public de Sciences Po autour du livre Révolution Wikipedia. Les encyclopédies vont-elle disparaître ?, la présidente de la Fondation Wikimedia, Florence Nibart-Devouart, avait réagi en affirmant que « Wikipédia n’a jamais utilisé la publicité, contrairement à la quasi totalité du contenu que l’on trouve sur internet. Depuis 7 ans, nos millions de pages sont dépourvues de la moindre publicité. » Mais qu’en est-il de l’accord de partenariat signé en 2005 entre WP et Answers.com qui concerne la syndication de contenus WP et le partage de revenus de publicité entre ces deux partenaires ? Qu’en est-il des réactions très virulentes des Wikipediens à l’apparition en 2006 du logo de la fondation Virgin Unite sur les pages de la Wikipedia (suite à un don). Il est vrai qu’en 2005, elle écrivait déjà « I generally do not support use of advertisment » (« En général, je ne soutiens pas l’utilisation de la publicité », formulation qui laisse plus de perspectives que son affirmation de l’année précédente, selon laquelle « The products are to be provided to the public free of charge and with no advertising » (« Les produits [Wikimedia] doivent être fournis gratuitement et sans publicité »). C’est oublier ce que son prédécesseur, Jim Wales, avait déclaré en 2001 : « Il y aura un jour de la publicité sur la Wikipedia. Soit ça, soit on devra trouver une autre façon de financer, mais je n’en connais pas. Ça ne sera pas pour bientôt : à cette date du 9 novembre 2001, je pense qu’il faudra encore attendre six mois ou un an. » Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Google et la Wikipedia sont des phénomènes sociaux et économiques qui soulèvent les questions du sens profond de la notion de liberté, des frontières mouvantes entre démocratie et médiocratie, de l’individualisme croissant dans la cité et de son effet sur le tissu social, et, à l’inverse, de la traçabilité et de l’inscription accrues de l’individu dans les réseaux numériques de tous ordres (internet2, téléphoniques, RFID, cartes de crédit et autres) – qui se densifient avec les innovations technologiques, et de la réduction de la constitution et de l’accès à la culture et aux savoirs à des clics et à des statistiques. Et le politique, dans tout ça ? Il est souvent utile, pour avoir une perspective qui dépasse le présent perpétuel et l’avenir radieux, de relire les classiques : Joseph Schumpeter3 (l’économiste) et Jacques Ellul4 (le sociologue), et, plus près de nous, Philippe Breton.


1 Certains observateurs ont noté des tendances intéressantes dans son évolution.
2 Il est finalement prémonitoire que le terme web dénote principalement, et soit illustré par, une toile d’araignée…
3 See e.g., Joseph Schumpeter: Capitalism, Socialism and Democracy, 1942, ou Lucien-Pierre Bouchard: Schumpeter – La Démocracie désenchantée, Michalon, 2000.
4 La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, 1954 (republished 1990). In English: The Technological Society, Knopf, 1964.

20 octobre 2007

Les musiques qui plaisent et la musique qu’on aime

Classé dans : Musique, Publicité — Miklos @ 17:05

La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à la pensée. — Platon

Le but de la musique devrait n’être que la gloire de Dieu et le délassement des âmes. Si l’on ne tient pas compte de cela, il ne s’agit plus de musique mais de nasillements et beuglements diaboliques. — Jean-Sébastien Bach

Noise, n. A stench in the ear. Undomesticated music. The chief product and authenticating sign of civilization. — Ambrose Bierce, The Devil’s Dictionary

Notre époque ne fait plus de musique. Elle camoufle par du bruit la solitude des hommes en leur donnant à entendre ce qu’elle croit être de la musique. — Jacques Attali, Le Bonheur, la vie, la mort, Dieu…

Radio Classique avait comme réputation de se distinguer de France Musique(s) pour sa façon d’aller rapidement à l’essentiel : la sobriété de la présentation – peu de paroles, juste le nécessaire pour annoncer l’œuvre, les interprètes et le label – et beaucoup de musique, celle dite classique. Si ce terme pose beaucoup de questions, on s’entend tout de même pour savoir ce qu’il recouvre, plus ou moins, et les grandes surfaces physiques ou virtuelles ne mélangent pas torchons et serviettes. Or c’est ce que semble faire cette station : depuis un certain temps, on avait déjà remarqué un glissement qu’on pourrait presque qualifier de populiste. Tout d’abord, par la part croissante donnée au verbiage durant les émissions dont le sujet n’est plus tant la musique que les people choisis pour y paraître (les émissions « musique de stars ») et où, secondairement, on fait entendre des débris d’œuvres, au mieux un mouvement ou plus commodément un bref extrait – tandis qu’au fond de la nuit, ils donnent dans l’excès inverse : morceaux de musique classique s’enchaînant sans aucune information (c’est plus économique, pas besoin de speaker) ; ensuite, par les genres musicaux dont la présence devient plus fréquente : musique de film à l’envi (je n’ai rien contre ce genre, mais ce n’est pas du Prokofiev que l’on passe à l’antenne), de la musique pop – en ce moment, on entend Sarah Vaughan dans Stormy Weather (j’aime beaucoup cette chanson de Harold Arlen et Ted Koeler, mais c’est loin d’en être la plus belle interprétation, et ce n’est certainement pas ce que je viens écouter sur cette station) ; et enfin les publi-émissions pour des voyages bobo (Olivier Barrot qui nous avait habitué ailleurs à un sobre et bien tourné Un livre un jour que l’on retrouve ici dans le rôle de « globe-trotter » à répéter nombreuses fois par jour : « j’insiste c’est une proposition exceptionnelle » qui « tenez-vous bien, mérite tout à fait votre attention », malgré cet « Holiday Inn de Philadelphie pas génial », « croyez-moi, c’est une offre tout à fait intéressante »). « Vous êtes bien sur Radio-Classique », précise une voix douce bien utilement (on en douterait à moins) après les publicités pour le jazz (la collection Blue Note en vente chez Carrefour – c’est un excellent label, mais est-ce de la musique classique ?) et pour Elle décoration (c’est sans nul doute un magazine de réputation, mais il est moins connu pour sa couverture de la musique contemporaine que Avant-scène opéra, Diapason ou Le Monde de la musique 1).

Le périmètre d’un répertoire a un rapport certain au nombre de personnes qui s’y intéressent, que ce soit pour écouter une radio, acheter des billets de concert ou des enregistrements : il est plus facile d’élargir ce périmètre que de le valoriser. Est-ce que la survie financière de Radio-Classique passe par l’augmentation de son chiffre (d’audience) et sa transmutation en une radio qui ne se différencie plus, par ses contenus, de ses voisines ? En clair : sur un nombre donné d’heures de diffusion par jour, la part absolue des œuvres classiques baisse, et dans celle qui lui reste, on constate aussi la répétition des « tubes de Radio Classique », et donc une diminution dans la variété de ce répertoire. C’est un glissement finalement assez classique2 de nos jours : il suffit de voir la programmation de certaines salles à Paris..

Le Web devient un mode incontournable pour effectuer des mesures d’intérêt de l’internaute pour des objets culturels ou commerciaux, d’où la présence croissante de la publicité dans les pages des moteurs de recherche, avec des messages ciblés à la requête qui vient d’être lancée (ce qui donne parfois des résultats assez incongrus). Un de ces moteurs (notre Ami à tous) permet d’effectuer des recherches dans ces recherches, et d’en déduire des tendances au cours des quelques dernières années. Comment se traduisent-elles dans la vraie vie (et en monnaie sonnante et trébuchante), nous n’en savons rien, mais nous avons utilisé cet outil pour la musique. On voit ci-dessous un comparatif des requêtes mondiales concernant Bach, Mozart, Beethoven, Chopin et Verdi (évidemment, on ne peut savoir lequel des Bach elles concernent, et s’il ne s’agit pas du compositeur contemporain Henri Chopin plutôt que de son célèbre homonyme) en 2007 :

Comme on peut s’y attendre, le plus « populaire » est Bach, suivi de Mozart, Beethoven, Verdi et Chopin. Mais il y a tout de même quelque chose de curieux, lorsqu’on y regarde de plus près : l’essentiel des requêtes concernant Bach au niveau mondial provient du Vietnam, et dépasse l’ensemble de toutes les autres. Un tel intérêt pour le Cantor de Leipzig ? Non, c’est que « Bach » veut dire « blanc » et apparaît ainsi dans de nombreux noms vietnamiens (le parc Bach Ma, la villa Bach Dinh, le dieu Bach thần, le lac Truc Bach…)3. Pour estimer le positionnement « réel » du compositeur, il suffit d’éliminer l’Asie dans la recherche, et l’on constate qu’il garde sa place…

Les variations annuelles sont intéressantes. Les statistiques pour 2006 montrent un graphique incroya­blement déformé en janvier : Mozart aurait eu 250 ans ce mois-là, et le monde en a fait un tel tapage que cela s’en est reflété dans le Web (et dans les ventes d’intégrales de sa musique, ce qui a fait augmenter temporairement les chiffres de l’industrie discographique en perte de vitesse). Éliminons Mozart des analyses pour voir l’évolution de ses collègues ces dernières années : on constate qu’elle est assez constante, malgré un curieux pic pour Bach, puis pour Verdi, au premier trimestre 2005.

Si l’on rajoute d’autres compositeurs à cette étude comparative, on obtient le classement suivant :

  • Bach
  • Mozart
  • Beethoven
  • Verdi
  • Chopin, Offenbach (presque à égalité)
  • Schubert
  • Haydn
  • Schumann (douteux : beaucoup d’homonymes)
  • Brahms
  • Purcell (difficile à ne pas confondre avec le PDG de Morgan Stanley)
  • Rossini, Puccini
  • Tchaïkovski, Liszt

Il est tout de même étrange que les variations pluriannuelles concernant des compositeurs aussi différents que Haydn, Schumann et Tchaïkovski soient si semblables : serait-ce dû à l’outil plutôt qu’aux recherches ?

Il est évidemment tentant de comparer ce géant de Bach à d’autres géants d’autres musiques : les Beatles, les Pink Floyd, les Rolling Stones ou Madonna. Ce qu’on constate, c’est que la notoriété des Beatles est constante et dépasse généralement les autres, à quelques exceptions près : les Pink Floyd – à l’égalité avec Bach en temps normal, se sont reformés pour un concert le 2 juillet 2005, ce qui a fait exploser les ventes de leurs albums, mais pas ceux de Madonna, qui y avait participé ; son regain de succès à elle est la sortie, en novembre de cette année-là, de son album Confessions on a Dance Floor, qui remporte plusieurs prix, après quoi elle glisse tranquillement vers le niveau auquel elle était précédemment.

Le classement est une réduction au plus simple – au linéaire, à l’uni-dimensionel – ce qui convient fort bien aux moteurs de recherche. Ce n’est pas une histoire de goûts, mais de sous.


1 Radio Classique vient de passer la publicité suivante, pour le même magazine : « dans Elle, le récit intime d’une femme face à son destin (…) qui ouvre son cœur à toutes les Françaises » – celle qui affirme vouloir mener une vie hors des projecteurs y donne une interview exclusive.
2 Ce qui lui permettra de garder son nom…
3 La distribution de ces deux termes dans les recherches est quasi identique – « Blanc » étant aussi le nom d’un footballeur, on est dans de beaux draps (du blanc de blanc).

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