Un des plus grands performers de la scène musicale yiddish de la première moitié du xxe siècle, Aaron Lebedeff (1873-1960) a enregistré de nombreuses chansons devenues des classiques et reflétant sur des rythmes souvent enlevés, avec humour, intelligence et nostalgie, les tribulations du peuple juif qu’il avait lui-même subies : né en Biélorussie, il parcourt la Russie avec des troupes de théâtre, décroche un contrat à Varsovie, est enrôlé dans l’armée russe qui l’envoie faire des concerts en Mandchourie, part plus tard au Japon et en 1920 aux États-Unis où il devient une star du théâtre musical yiddish.
Enregistrée en 1925, la chanson que l’on peut écouter ici, mâtinée de russe et d’anglais, décrit le choc culturel d’un Juif pratiquant arrivant de son shtetl dans une Amérique moderne et laïcisée (tout est relatif). On ne peut éviter de penser au Chanteur de jazz (The Jazz Singer), premier film parlant de l’histoire sorti en 1927 (et donc contemporain de cette chanson de Lebedeff) qui relate la mutation de Jacky Rabinowitz, fils de chantre (Aaron Lebedeff avait commencé sa carrière en chantant pour un chantre…) devenu chanteur de jazz dans un club.
Pour venir en Amérique je ne me suis pas ménagé,
Je pensais devenir rabbin et me suis laissé pousser la barbe.
קײן אַמעקיקע צו קומען, האָב איך קײן מי געשפּאָרט
כ’האָב געדענקט אַ רבֿ צו װערן און פֿאַרלאָסן זיך אַ באָרד.
J’avais deux belles papillotes comme tout Juif pieux,
Mais à la fin je n’avais plus ni barbe ni papillotes.
כ’האָב געהאַט צװײ שײנע פּאות, װי יעדער פֿרומער ײִד
צום סוף אָנטשאָט אַ באָרד האָב איך די פּאות אױכעט ניט.
Vous me demanderez : Comment se fait-il ?
La raison en est, mon cher ami :
En Europe, on marie une jeune fille,
Et c’est ensuite que les enfants arrivent exactement un an plus tard,
En Amérique ce n’est pas du tout comme ça, ils prennent vraiment leur temps,
Ils se marient plus tard, mais les enfants arrivent avant.
Vous me demanderez : Comment se fait-il ?
La raison en est, mon cher ami :
Que peut-on y faire ? C’est l’Amérique !
Tout peut y arriver, je vous le dis,
Que peut-on y faire ? C’est l’Amérique.
Tout s’y fait à la hâte.
“Vivos voco. Mortuos plango. Fulgura frango.” — Friedrich Schiller, Das Lied von der Glocke.
Jeff et Akbar sont étonnés comme des fondeurs de cloche. Ils en ont vu des vrais fondeurs à Villedieu-les-poêles (assez poilant comme nom de lieu, comme Trois-Pistoles ou Saint-Louis-du-Ha ! Ha !, qu’Akbar était allé visiter rien que pour ça, c’est d’ailleurs ce qu’ils ont de plus intéressant). La taille des cloches qu’ils produisent, vues de près, a effectivement de quoi les surprendre, mais ce sont surtout ces artisans qui doivent être sonnés quand la fonte de tels mastodontes échoue et qu’il en sort un objet qui cloche, ils doivent en entendre alors, des cloches ! D’où l’expression, qui remonte au moins au XVIe siècle :
Estonné. (…) On dit prov. qu’Un homme est estonné comme un Fondeur de cloches, qu’il est estonné comme s’il tomboit des nuës, comme si les cornes luy venoient à la teste, pour dire, qu’Il est surpris, estonné jusqu’au dernier point. (Dict. de l’Acad. franc., 1694)
Fondeur. (…) On dit prov. d’Un homme estonné de quelque chose de fascheux, qui luy arrive contre son attente, qu’Il est estonné comme un Fondeur de cloches. (ibid.)
Akbar a retrouvé cette expression dans le (très) Facétieux réveille-matin des esprits mélancholiques, ou le Remède préservatif (c’est le cas de le dire, murmure-t-il) contre les tristes, publié en 1565, et qui relate entre autre la mésaventure d’un Anglais qui « estoit incommodé de quelque mal qu’il avoit receu des faveurs d’Amour d’une certaine Normande » (je vous l’avais bien dit, susurre Akbar) et cherchait en conséquence un chirurgien.
L’Anglais en question tombe sur Pierre Loricard à qui il demande s’il ne connaît pas « un bon Surgen (surgeon, chirurgien, en anglais, précise Akbar) pour accommoder mon pice ». Loricard, croyant comprendre que l’individu cherche un bon Sergent (petit officier de justice, à l’époque, explique Akbar) pour s’occuper des pièces d’un procès qu’il a en cours, lui fait rencontrer incontinent (l’adverbe, précise Akbar, à ne pas confondre avec l’adjectif qui est pourtant aussi de circonstance mais autrement) un homme du métier de ses amis.
La rencontre a lieu dans la rue, le Sergent demande d’abord une avance sur frais, puis que l’Anglais lui montre les pièces en question. Ce dernier rétorque que « moy ne veux pas montrer mon pice devant les gens », ils se mettent donc à l’abri d’un portail. Le Sergent met ses lunettes pour lire, tandis que l’Anglais se dépêche de lui montrer la pièce « maléficiée dans le combat de Venus ». Et inévitablement :
Le Sergent, extrêmement surpris, crût que cet Anglois se mocquoit de luy (ou alors étant de ces 25% d’Anglois, selon les statistiques sociologiques d’Edith Cresson, ricane Jeff), & tout confus commence à luy dire.
— Comment, mon amy, est-ce ainsi que l’on se mocque des Ministres de Justice ! Je vous montrerai bien à qui vous vous jouez.
Le saisissant au colet, il commença à crier :
— Je fais haro sur cet insolent.
À ces cris, tout le monde y accourut, Pierre Loricard se trouva surpris aussi bien que luy, à qui ce pauvre Anglais estonné comme un fondeur de cloches, dit :
— Pierre Loricard, quel Surgent m’avez-vous mené ?
Le malheureux ne put s’en débarrasser (du Sergent, pas du mal en question) qu’en le payant encore une fois, et « fut contraint de chercher un autre Chirurgien ». Akbar se dit qu’un vrai sergent aurait dû faire sonner les cloches de CornevilleFaire la tournée des constats d’adultère., ce qui aurait peut-être évité que la dite Normande ne parte courir le guilledou avec comme conséquence la mésaventure de notre Anglais qui s’en est sorti bien sonné.
Akbar décide de faire un bref inventaire de quelques autres expressions qui mentionnent les cloches. Voici ce qu’il trouve :
- À cloche-pied.
- À la cloche (intelligent).
- Avoir des cloches aux pieds, sous les pieds (des ampoules).
- Avoir toujours quelque fer qui cloche.
- Boire comme un sonneur de cloches.
- Chapeau-cloche.
- Cloche à fromage (chaussette).
- Clocher devant les boiteux (tenter d’être fin devant des gens plus fins que soi).
- Clocher que dalle (être sourd).
- Clochettes (poches).
- Déménager à la cloche de bois (faire sortir ses meubles de son logement sans avoir payé le propriétaire et sans être vu du concierge).
- Entendre des cloches (être assommé, sonné).
- Entendre les deux cloches (les deux parties, le pour et le contre).
- Être à la cloche, filer la cloche (être clochard, sans domicile fixe).
- Être à la cloche (écouter).
- Faire sonner la grosse cloche (faire parler celui qui a le plus d’autorité).
- Fileur de cloches (misérable).
- Fondre la cloche (se déterminer à approfondir une affaire, prendre une dernière résolution pour une affaire).
- Gentilhommes de la cloche (ceux annoblis par les charges municipales, à cause de la cloche qu’on sonnait dans les élections).
- Il est comme les deux cloches (celui qui varie dans ses discours).
- Indiscret comme une cloche.
- N’être pas sujet à un coup de cloche (à l’heure, comme les moines, les chanoines).
- Pauvre cloche ! (expression favorite de Jeff)
- Penaud (ou piteux, ou triste) comme un fondeur de cloches (confus et muet, voyant qu’une affaire qui pouvait être bonne nous a mal réussi par notre faute).
- Ronfler comme un sonneur de cloches.
- Se taper la cloche (s’en envoyer plein la lampe, faire bombance).
- Sonner les cloches à quelqu’un (le gronder).
- Sous cloche (en préparation).
Si vous en connaissez d’autres, signalez-les moi, demande Akbar à ses fidèles lecteurs.
①Le visiteur ou le touriste qui cherche à se loger chez un particulier à Paris ne manquera de sauter de joie à la lecture de cette petite annonce intitulée « splendide appartement d’une chambre à coucher à louer au centre de la ville ». Il s’y verra proposer un « studio charmant au cœur de la rue Duhesme, l’une des adresses les plus recherchées au centre de Paris, à quelques pas du musée du Louvre, du Marais historique et gay et de l’Opéra. » Une autre version précise qu’il est « à cinq minutes à pied du célèbre Centre Georges Pompidou ».
Pour peu qu’il connaisse Paris, il s’imagine déjà que cet appartement de rêve se trouve soit du côté des Halles, point équidistant des trois quartiers cités dans l’annonce (mais pas si recherché que ça) ou alors dans le 6e ou le 7e arrondissement (au pire, dans le 8e), qui sont parmi les plus cotés de la capitale. Mais rue Dusheme ? Où est-ce diable ? Eh bien, justement, au diable vauvert, au fin fond du 18e arrondissement, à quelques pas de la porte de Clignancourt, qu’on ne peut vraiment qualifier de quartier particulièrement recherché, si ce n’est pour ses puces et ses drogues. Et à quelques kilomètres en vol d’oiseau des lieux précités. Laisse béton, se dit-il.
②Une femelle indépendante (c’est du moins ce que l’annonce suivante affirme en anglais) propose une chambre dans un appartement, lui-même situé dans un immeuble dont l’entrée est au centre de Paris. Curieux : le quartier est indiqué comme « 19e – bassin de la Villette », est-ce à dire qu’un long tunnel relie l’entrée (située au centre de la ville) au bâtiment (dans le 19e ?). Claustrophobe, il préfère éviter.
③Il passe à une autre annonce, celle d’une « chambre à louer dans appartement deux pièces meublé, proche du métro, du centre et de tous commerces et bars ». Le métro en question est Goncourt. Là, on est quasiment à Belleville, qui n’a été annexé à Paris qu’en 1860, en même temps d’ailleurs que le hameau de Clignancourt. On tourne autour du pot, constate-t-il.
④Qui dit mieux ? Il y a bien cette grande chambre sur les Grands boulevards, « à 12 minutes à pied de la Seine », mais il faut être champion du 400m pour tenir ce temps et de plus c’est pour « une jeune fille sérieuse et agréable », conditions que notre touriste ne remplit pas ; ou celle du côté Oberkampf, toujours « au centre de Paris ».
⑤J’essaie sur la rive gauche, se lance-t-il. Il y a une colocation avec des étudiants anglais dans le 15e, du côté Montparnasse, « au centre de Paris et à 7 minutes à pied d’une belle vue de la Tour Eiffel ». Il doit s’agir du temps pour arriver de l’appartement au sommet de la Tour Montparnasse (à pied, s’il vous plaît) d’où la vue est (paraît-il) splendide. Mais il n’aime pas le béton de cette tour-là (ni d’ailleurs son amiante).
⑥Plus classe, cette « chambre ensoleillée au centre même de Paris » ; l’immeuble se trouve dans le 6e« à deux minutes du Luxembourg et de l’Alliance française ». C’est donc le quartier de Notre-Dame-des-Champs, en déduit-il. Pas très commode pour arriver au vrai-centre-même de Paris, la ligne 12 le contournant.
La vie est un oignon qu’on épluche en pleurant, dit le dicton. Les petites annonces aussi, se dit-il en continuant à les éplucher en soupirant.
Pour consoler notre touriste, on citera ce qu’Évelyne Cohen écrit à propos du centre de Paris (in Imaginaires urbains du Paris romantique à nos jours, publié sous la direction de Myriam Tsikounas en 2011) :
De 1830 à nos jours, le mythe de Paris capitale de la France, métropole des temps modernes, connaît des phases de développement puis de déclin. Dans l’ordre imaginaire, qui est ici le nôtre, le centre de Paris revêt une importance d’autant plus grande que Paris-la-capitale est présentée comme « ville centre », « métropole », « ville monde », « ville Lumière », « ville tentaculaire ».
Les représentations qui s’attachent au « centre de Paris » sont corrélées à celle de « Paris comme centre ». (…)
Comme l’explique Karlheinz Stierle dans La Capitale des signes, le XIXe siècle a donné un « centre imaginaire à la ville » :
C’est le propre du mythe de Paris tel qu’il s’élabore au XIXe siècle que de donner un centre imaginaire à la ville, de s’avancer vers un centre de forces caché. Dans Notre-Dame de Paris, Hugo a ainsi rendu la ville, avec sa cathédrale médiévale, son centre oublié, et à la capitale mondiale imaginaire, avec l’Arc de Triomphe, son emblème qui paraît sur le fond d’un horizon « sublime » parce que surélevé et devient le centre spirituel d’une nouvelle conscience de la ville. Quand le mythe urbain réussit à mettre au jour de tels centres comme points névralgiques d’une vision de la ville, il reconquiert souvent l’authenticité d’un mythe collectif dont les images se fondent totalement avec l’expérience réelle de la ville, donne à la ville la profondeur de l’« imaginaire concret ».
(…) Dans une vision anthropomorphique, la croissance historique de la capitale s’effectue autour de son « berceau », l’Île de la Cité. Tout au long des XIXe et XXe siècles, les guides cartographient couramment le développement de la capitale qui s’étend d’enceinte en enceinte par cercles concentriques successifs. Sa forme est assimilée à celle d’une « circonférence ».
(…) Au XIXe comme au XXe siècle, les contemporaine s’interrogent sur ce qui « fait centre » du point de vue des qualités et des localisations. Selon les guides et leur finalité, le centre peut être le centre historique, le centre géographique, le centre politique, le centre des affaires.
(…) Si elle semble évidente, la place du centre de Paris n’est pas consacrée de façon définitive. Le centre désigne des lieux à forte charge symbolique, politique, pratique. Aussi est-il logique qu’il se déplace dans la capitale conformément aux orientations du pouvoir, en direction de l’ouest.
Ce centre tout à la fois imaginaire et symbolique a bougé au fil du temps, de l’Île de la Cité au Palais Royal, puis vers Les Halles (le ventre de Paris, donc pas si loin du cœur, anatomiquement parlant), Notre-Dame ou le Châtelet. Voire les Champs-Élysées (quand ça n’est pas Disneyland), surtout pour les touristes japonais. Qu’en sera-t-il du Grand Paris ?
Qu’en sera-t-il pour chacun de nous ? On laissera le poète et traducteur Dominique Buisset conclure (in Paris par écrit : vingt écrivains parlent de leur arrondissement, 2002) :
Pourtant, la chose est connue : le centre est partout dans la mesure même où la circonférence est nulle part. Le centre de Paris est sur le parvis Notre-Dame ; le centre de la France à Saint-Amand-Montrond (avec ou sans la Corse ? la Réunion, les Antilles ?) (…)
Or, sauf la révérence que je porte à Notre-Dame, le centre de Paris est du côté du square Painlevé, entre la Sorbonne et l’Hôtel de Cluny, sous les grands arbres, entre une louve et un Montaigne de bronze, l’un parlant latin, l’autre français… Au printemps, le centre de légèreté de Paris, dans l’espace et le temps, est là quelque part, sur la pelouse où les étourneaux, toge moirée, docteurs d’État en picorologie, exercent leur industrie parmi l’herbe.
Le centre de Paris en 1678 : le palais de justice
Le centre de Paris en 1784 : le Grand Châtelet
Le centre de Paris en 1840 : entre le Palais Royal et le boulevard
Le centre de Paris selon le Petit futé 2008 : Gare Montparnasse, Saint-Michel, Châtelet-les-Halles…
Jeff et Akbar sont à Bruxelles une fois pour la deuxième fois en moins d’un an.
La première fois, la ville était couverte de neige à tel point qu’on (surtout Jeff) ne pouvait ni marcher sans se casser la margoulette (comme disait Flaubert si joliment) ni prendre les transports publics qui, eux aussi, ne pouvaient plus marcher sans glisser. Normal, c’était fin décembre. Jeff apprécie modérément. Akbar adore.
Là, le pays est sous l’eau (non, pas soûlot, malgré la quantité et la qualité de ses bières) : des trombes de pluie, voire de grêle, tombent sans discontinuer, jusqu’à la dévastation. Les transports publics en ville en sont encore une fois affectés. Normal ? c’est la mi-août (et malgré ce miaulement, pas de quoi mettre un chat de Geluck dehors).
S’armant de courage et de parapluies, ils partent à l’aventure dans la ville et dans le pays. Voici ce qu’ils y aiment :
– la brasserie Het Anker à Malines : ses bières Gouden Carolus (parce qu’en Belgique, une brasserie, c’est un endroit où l’on fait des bières, pas comme en France), son coucou de Malines à la bière (Jeff) et sa salade niçoise au thon (Akbar), un grand pavé épais et tendre légèrement grillé à perfection (et pas quelques miettes de thon cartonneux en boîte), son sabayon à la bière, tiède avec une boule de glace, léger, parfumé, délicieux (Jeff et Akbar) ;
– les huitres (Jeff) et la coupe de champagne au marché de la place Flagey à Bruxelles ;
– les frites de chez Antoine (bien qu’on dise que ce n’est plus comme avant, mais comme avant ils n’y étaient pas allés, impossible de savoir, et pis d’ailleurs, rien n’est jamais comme avant) ;
– les târtes al Djote chez Au p’tit boulanger de la Grand’ Place à Nivelles (ville connue aussi pour ce fameux – ou infâme, c’est selon – personnage dont on disait« être comme ce chien de Jean de Nivelle(s) qui s’enfuit comme on l’appelle » à tel point qu’il a donné lieu à des chansons dont la mélodie se retrouve chez ce bon enfant de Cadet Rousselle… Eh, Akbar, tu la refermes, cette parenthèse ? s’écrie Jeff exaspéré), pour leur goût et pour l’accueil si généreux et discret ; ils ont aussi fort apprécié la guide à la collégiale Sainte-Gertrude dont ils étaient les seuls « clients » et qui leur a consacré une heure et demi fort intéressantes à visiter cette église millénaire de fond (les églises qui l’ont précédée, depuis le VIIe siècle) en comble (la salle haute, dite impériale) ;
– les fraises cultivées en pleine terre de Wépion, non loin de Crupet ; Jeff et Akbar sont d’accord avec Miklos, qui disait d’elles qu’elles « sont belles, d’un rouge profond qui rappelle celui de natures mortes flamandes, elles sont parfumées, elles sont tendres sans êtres molles, elles sont succulentes. Cela vous changera des succédanés stéroïdés et artificiels, rouges pâle ou blanchâtres, croquants et aqueux, sans goût, qui portent le nom de ce fruit mais n’ont aucun rapport avec lui. » ;
– les glaces naturelles à l’ancienne, chez le glacier framboisier Doré de la rue du bailli à Bruxelles : rien d’artificiel dans les couleurs, les parfums et les goûts, qui ravissent les palais pourtant si différents de Jeff et d’Akbar ;
– la brioche si tendre et les pâtisseries si légères et parfumées de la boulangerie-pâtisserie Mommaert-Derynck à Rhode-Saint-Genèse, quelques kilomètres avant cette morne plaine de Waterloo, à gauche quand on vient de Bruxelles et qu’on n’a pas fait un des multiples détours dus aux travaux qui ont la particularité de vous ramener, si on suit fidèlement les flèches, à votre point de départ, comme il l’était arrivé à Harris et à un de ses cousins de province dans le labyrinthe de Hampton-Court ;
– le café liégeois à Liège (bien que cette ville n’en soit pas à l’origine), chez le vénérable et chaleureux Amon Nanesse ; il n’a rien à voir avec celui auquel Akbar avait été habitué jusqu’ici, un café froid dans laquelle a coulé corps et biens une boule de glace et surmonté de chantilly industrielle : ici, c’est quasiment une mousse au café, c’est léger, c’est délicieux (Jeff ne peut qu’être d’accord, une fois n’est pas coutume, une fois) ;
– les gaufres, liégeoises elles aussi mais à Bruxelles, un comble, de chez Dandoy, et surtout celles de chez La Porta Pasta rue Walstraat à Bruges, petite échoppe étroite qu’on remarque à peine, mais où tout est fait maison, y compris les lasagnes végétariennes (Akbar) et bolognaises (Jeff), et où le service est fort sympathique, ma foi une fois ;
– et, ultimo ma non meno, l’accueil toujours généreux et chaleureux de leurs hôtes.
Maintenant, qu’on n’aille pas dire qu’on est toujours des râleurs, conclut Akbar après une ultime lampée de Mort subite.
…Bruges, à l’entrée du béguinage (quand avez-vous effectué votre dernière sauvegarde, cher lecteur ?). La ville, à l’instar de Venise ou du Mont Saint-Michel, mérite bien son titre de Bruges-la-Morte, figée qu’elle est en grande partie dans un splendide passé, muséifiée, et conséquamment envahie de troupeaux de touristes las qui y grouillent en prêtant à peine l’oreille à un guide ou l’œil figé dans le viseur de leur caméra numérique, se déplaçant tel le flot d’une lave de boue dans les ruelles pullulant de commerces de bouche, du fast food au plat prétendument typique et surtout cher, de chocolatiers et de gaufriers, de magasins de souvenirs se succédant porte à porte.
Et malgré tout, comme l’écrit Émile Verhaeren à propos du roman Bruges-la-Morte (1892) de Georges Rodenbach,
J’entendais dire : Bruges-la-Morte n’est point le vrai Bruges que les voyageurs rencontrent en débarquant là-bas. (…) Bruges fut chantée par Rodenbach parce que, parmi toutes les villes de la terre, il la croyait le mieux d’accord avec sa mélancolie. Il lui importait peu d’être exact, il lui importait beaucoup d’être ému. Son livre est une peinture attendrie et pieuse. Des églises, des places, des palais, des canaux, des quais, des étangs, des ponts de Bruges, il avait la nostalgie, il la communiqua au public.
Il le fit aussi dans un autre roman, Le Carillonneur (1897) – métier encore très vivace en Belgique, où l’on peut même entendre les cloches d’une cathédrale sonner un tango argentin… – :
À s’isoler, à fuir sans cesse dans la tour, Borluut ne goûta plus que la mort.
Du haut du beffroi, la ville apparaissait plus morte, c’est-à-dire plus belle. Les passants s’effaçaient. Les bruits cessaient en route. La Grande Place s’allongeait, grise et nue. Les canaux reposaient ; leurs eaux n’allaient nulle part ; ils étaient veufs de tout bateau, inutiles aussi, et semblaient posthumes.
Au long des quais, les demeures étaient closes. On aurait dit que, dans chacune, il y avait un mort.
Impression funéraire, unanime ! Borluut exultait. C’est ainsi qu’il voulut Bruges. Naguère il ne se voua à restaurer, éterniser toutes ses vieilles pierres qu’avec la conscience et la joie de sculpter son tombeau.
Le carillon lui-même, il l’ambitionna et l’accapara pour mieux célébrer et annoncer la mort de la ville aux horizons. Maintenant encore, quand il jouait, promenant ses mains sur le clavier, il se faisait l’effet à lui-même de cueillir des fleurs, de les arracher, avec de durs efforts, à des tiges résistantes, s’obstinant quand même, complétant sa moisson, saccageant le parterre des cloches, et alors d’effeuiller des corbeilles pleines, des bouquets de son, des guirlandes de fer, sur la ville au cercueil.
Ne fallait-il pas qu’il en fût ainsi ? C’était la beauté de Bruges d’être une morte.
Et c’est ainsi qu’on l’avait vue, une fois en plein hiver, sous la neige. Pas un chat, pas un touriste. Un silence, non pas de mort mais de paix, recouvrait la ville, à l’exception de l’église du béguinage, d’où sortait le chant des bénédictines. Le temps s’était arrêté.