Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 juillet 2006

L’enfant, l’oiseau et la chaussure

Classé dans : Lieux, Nature — Miklos @ 8:12

Un enfant de deux ans, probablement une fille, est assis sur le tronc d’un arbre, au fond à gauche. Ses longs cheveux blonds, lisses, scintillent sous le soleil d’été et descendent sur son front. Ses yeux bleus regardent pensivement au loin vers la droite, tandis qu’il suce une paille verte qui plonge dans un pack en carton jaune de jus de poire qu’il tient dans la main droite. Dans sa main gauche, une pâtisserie à la cannelle et au sucre en forme de limaçon, qu’il n’a pas encore entamée. Il est vêtu d’un long sweatshirt rouge aux manches bleu et blanc. L’écusson porte le numéro 34 inscrit en rouge, et qui est entouré de la mention Boys united brodée en blanc sur un fond bleu. Une bande de tissu blanc, et une autre bleue, plus large, traversent le polo à l’horizontale et passent sous l’écusson. Le pantalon, aux larges pans d’un bleu marine un peu plus clair que celui des manches, est replié jusqu’au haut des mollets de l’enfant, et laisse apercevoir ses jambes légèrement grassouillettes. Il porte aux pieds des sandales. La semelle est gris clair, et les deux lanières qui maintiennent le pied sont en tissu noir. Sur la plus large, proche de la jambe, on discerne le début d’un mot, food… (pied, en suédois).

Un oiseau est posé sur une autre branche de cet arbre mort, au devant à droite. Ses plumes, d’un gris sombre, brillent comme un diamant noir. Celles qui entourent le haut de son crâne tel un châle de vieille dame sont claires, presque blanches, puis deviennent noires en se rapprochant du bec. Un fin collier de plumes pâles pare son cou. L’oiseau est tourné vers l’enfant, qu’il regarde calmement. Attend-il qu’il fasse tomber le gâteau ou quelques miettes pour s’en saisir et disparaître d’un coup d’aile dans le ciel d’un bleu uni que traversent quelques légers nuages primesautiers et nonchalants ?

Au fond, à droite, un sneaker bleu marine est posé sur le sol couvert de copeaux de bois. Derrière lui, quelques herbes vertes. Son bout est d’un blanc délavé et le pourtour et l’intérieur orange. Une étroite bande jaune aux bords blancs le traverse en longueur sur le dessus. Il n’est pas bien plus grand que le pied de l’enfant, mais ne lui appartient sans doute pas. Il aurait pu servir de refuge à l’oiseau, si celui-ci nichait au sol.


Dans le Trädgårdsföreningen (Göteborg)
C’est une paisible journée ensoleillée au Trädgårdsföreningen de Göteborg. On y entend le pépiement des oiseaux qui s’y interpellent, qui gaîment, qui de façon revendicatrice. Au loin, le bruit des voitures de la ville qui entoure ce très grand parc, vrombissement incongru et presque irréel dans cet endroit calme, mais qui ne trouble pas vraiment le sentiment de paix qui baigne ce lieu. De grandes pelouses traversées de chemins balisés alternent avec des fourrés de buissons et d’arbres d’essences variées qui recouvrent des collines rocheuses jetant une ombre bienvenue dans cette chaude journée ensoleillée, et où l’on peut se réfugier pour lire au calme et seul, comme dans un petit hermitage. Dans une marre, des canards plongent la tête soudainement dans l’eau pour se saisir d’une délicatesse, tandis que leurs croupions emplumés se dressent, frétillants, à la surface de l’eau à peine troublée par leur manœuvre. Ici et là, des enfants y jouent, des adultes y promènent leur chien, des sportifs le traversent en courant et disparaissent rapidement dans un bout de forêt. Le temps est comme suspendu.

14 juillet 2006

France-Italie : la débâcle

Classé dans : Lieux — Miklos @ 23:44


Gravure populaire représentant (de droite à gauche) les généraux Berthier, Masséna, Augereau et Buonaparte « le vainqueur de toute l’Italie »

Il n’y a pas qu’au foot que l’Italie démontre sa supériorité sur la France. Si la France est la mère des arts, l’Italie en est la supermamma : ils ont eu Dante, Donatello et Dallapiccola ; Machiavel, Michel-Ange et Monteverdi ; Pétrarque, Pisanello et Pergolèse ; Virgile, Vinci et Verdi… Pourtant, la première campagne d’Italie avait auguré un revirement – sur le plan militaire, au moins –, une série de victoires qu’on aurait pu croire durable, mais que nenni.

Le café, par exemple. Celui que j’ai bu ce printemps en Sicile ou l’été dernier dans les Dolomites était d’une saveur telle qu’au retour j’ai trouvé celui que servaient les bistrots locaux insipide, même serré. Mathé­ma­ti­quement, on peut affirmer que le café italien est au français ce que le café français est à l’américain. C’est pourquoi je me fis une joie lorsque j’aperçus, en déambulant dans la rue Montmartre, un « café italien » au nom vaticanesque d’urbietorbi. J’y entrai et demandai un café serré. Le premier qu’on me servit était à peine tiède, on m’en refit un autre. Il n’était pas beaucoup plus chaud, et n’avait quasiment aucun goût. Ni italien, ni français. Plutôt américain, en fait. Et le prix ? 1,90€. Je n’en croyais pas mes oreilles, je suis allé consulter l’affiche : elle indiquait bien ce prix. Si j’aurais su, j’aurais pas venu. Le caffé ristretto si merveilleux que j’avais bu en Italien avaient coûté parfois 0,60€, parfois 0,70€ et rarement plus d’un euro.

Déçu, dépité et dégoûté, j’entre dans la rue Montorgueil, et j’y découvre un magasin de glaces italiennes se dénommant « Gelati d’Alberto ». Lorsque j’en avais vu un rue de la Verrerie (je ne savais pas que c’était une chaîne), j’étais allé voir le choix qu’ils proposaient. Pas de liquirizia et couleurs trop vives, je n’avais rien pris. Mais là, je me suis dit que j’allais me consoler du café lavasse (n’y voyez aucune allusion à Lavazza) ; las ! la file d’attente longue comme un jour sans pain (italien, il est aussi très bon) m’en a ôté l’envie. Je me suis dit alors qu’il valait mieux rester avec le souvenir émerveillé des glaces italiennes plutôt que de subir une autre désillusion.

Finalement, c’est bien ainsi. Chaque pays, chaque région, a des spécialités – qui ne sont pas que culinaires. Elles ne se laissent pas toutes déraciner sans s’altérer, et s’apprécient souvent au mieux dans le cadre qui les a vu se développer. Il est vrai que tout le monde ne peut pas se payer un voyage en Italie. Mais je n’irai pas à Disney World.

À lire ou à écouter :

• Relations de voyages en Italie dans Gallica
• Marie-Madeleine Martinet : Le Voyage d’Italie dans les littératures européennes, PUF, 1996.
• Goethe : Le Voyage en Italie, Bartillat, 2003.
• Peter Galassi : Corot en Italie, Gallimard, 1999.
• Michel Austin et Monir Tayeb : Berlioz en Italie
• « Bella Ciao », chansons du peuple en Italie », Harmonia Mundi, 2000.

2 juillet 2006

Comment dit-on « ciel » en inuit ?

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux — Miklos @ 11:24

C’est la lecture de Jules Verne qui m’avait donné envie, enfant, de voir le Snaefellsjökull. Des années plus tard, après l’avoir accompli, je suis parti au Groenland. Je peux donc comprendre le besoin impérieux et urgent de Fiona, patronne déjantée d’un fast food belge, de voir un iceberg. Quoi de plus majestueux que ces montagnes étincelantes aussi lisses que le petit monde de Fiona, qui naviguent silencieusement entre ciel et mer plombés, se transformant lentement au gré de leur parcours ou s’effritant brusquement avec un bruit sourd ? Les raisons qui l’y poussent n’ont rien à voir avec le Voyage au centre de la terre, mais plutôt à un accident dont certains aspects (que l’on se gardera bien de spoiler ici) évoquent celui qui a coûté la vie à Isadora Duncan. C’est une battante, malgré son allure de grande bringue rousse qui n’est pas sans rappeler deux personnages de Old England de Mac Nab (1856-1889) :

Grande, raide, sèche, jaune, édentée, parcheminée et coiffée d’un chapeau extraordinaire, l’Anglaise entra dans un bureau de poste les pieds en avant.

Elle tourna à demi la tête et dit avec une voix de brouette mal graissée :

« Come on, Clara ! »

Clara est petite, mince, plate, rousse ; elle a des dents très longues et suit sa maîtresse les pieds en avant.

Nous verrons tout à l’heure ce qui est arrivé à Clara. Quant à Fiona, elle est attachante et a du charme, ce qu’on est loin de pouvoir imaginer lorsque l’on fait sa connaissance. Mariée et mère de deux enfants, sa vie est réglée comme une horloge, dans un cadre aussi parfait qu’un tableau d’Edward Hopper : tout y est simple, des couleurs jusqu’aux rapports humains qui se limitent à quelques grognements ou onomatopées, et qui ne laissent pas de place pour les sentiments, la fantaisie et le rêve.

Ce n’est pas un film de Jacques Tati, c’est L’Iceberg, une petite merveille belge qu’il faut aller voir toutes affaires cessantes en ces temps de canicule en devenir. Maniant une tendre et fine ironie, il décrit le parcours initiatique de Fiona – incarnée avec brio par l’actrice canadienne Fiona Gordon – quittant sa vie confortable et vide pour affronter les autres – c’est avec un marin sourd-muet auquel elle donnera des cours de natation dans des circonstances burlesques qu’elle apprendra à communiquer – et confronter les éléments – le froid, l’eau, le vent –, pour s’asseoir avec une exaltation quasi sexuelle au sommet d’un iceberg, puis revenir finalement à son point de départ, apaisée et libérée ; le glacier a fondu, et avec lui la gangue qui encerclait son cœur et celui de ses proches.

Les situations, les gens et les paysages sont décrits avec un hyperréalisme pince-sans-rire virant souvent au surréalisme : Magritte n’est pas loin, ni d’ailleurs Buster Keaton et Charlie Chaplin, que les réalisateurs revendiquent. Des scènes d’anthologie hilarantes ponctuent cette traversée, telle celle du cauchemar, où, entortillée dans sa housse de couette, elle se débat dans son lit, évoquant les superbes envolées des robes de Martha Graham. La danse n’est jamais loin : les évolutions des trois personnages – le mari, la femme et l’amant – autour de leur petit esquif, où ils passent et repassent à se frôler sans pourtant s’apercevoir sont le fruit d’une chorégraphie parfaite. On ne s’ennuie pas dans ce spectacle joyeux qui parle du plus intime avec grande pudeur et discrétion. Il n’y a pas que le chocolat de délectable en Belgique.

Quant à Clara, voici ce qui lui arrive :

L’Anglaise demande soixante timbres-poste pour affranchir soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Elle allonge cinq doigts osseux, saisit les timbres et répète :

« Come on, Clara ! »

Clara fait demi-tour avec la grâce d’une locomotive.

Droite, les talons joints et les bras pendants, elle lève les yeux au ciel, entrouvre la bouche et tire la langue !

Alors l’Anglaise, grande, raide, sèche et jaune passe successivement les soixante timbres-poste sur la langue de Clara, petite, mince, plate et rousse, et les applique un par un d’un coup sec sur les soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Puis elle se dirige vers la porte en disant encore une fois :

« Come on, Clara ! »

Toutes deux disparaissent comme des ombres, les pieds en avant.

……………………………………………………………………………………

Dernièrement, j’ai rencontré la pauvre Clara, toujours petite, mince, plate et rousse, mais elle avait les lèvres collées et ne pouvait plus ouvrir la bouche.

En ce qui concerne la question que pose le titre et qui est l’une des rares répliques du film, il faudrait d’abord savoir de quel inuit il s’agit : de l’Alaska, du Canada ou du Groenland ? En inuktitut (arctique canadien), la réponse est qilaq. Mais comment dit-on « iceberg » ? Iluliaq, qui signifie âme ou esprit de la glace. Le groenlandais (ou inuktitut) possède d’ailleurs une cinquantaine de mots pour décrire les multiples formes que prennent la neige et la glace.

À lire :
• Un entretien avec Fiona Gordon et Dominique Abel.
• Dictionnaires iñupiaQ (inuit de l’Alaska) et inuktitut.
• Poèmes mobiles de Mac Nab.

11 mai 2006

Paris coquin

Classé dans : Lieux, Livre — Miklos @ 22:09

L’Institut national de l’histoire de l’art (INHA), dont la création s’apparente plus à une saga qu’à une simple histoire (et dont certaines parties du site, tel son organigramme, sont ancrées dans le passé plutôt que dans le présent), fédère divers sociétés et organismes de recherche spécialisés (associatifs, universitaires, rattachés au CNRS, à l’École pratique des hautes études ou à l’École des hautes études en sciences sociales). Sa bibliothèque, située dans la magnifique salle ovale de l’ancienne Bibliothèque nationale (rue Richelieu) doit réunir à terme un fonds fabuleux de près de 1,3 million de documents.

Pour le bonheur des curieux (et des chercheurs aussi, on l’espère), l’INHA constitue une bibliothèque numérique qu’il met progressivement en ligne : classiques de l’histoire de l’art (du 16e au 19e s.), catalogues du Musée du Louvre (antérieurs à 1920), des documents iconographiques, des manuscrits… La qualité de la numérisation et la facilité de la consultation des documents sont excellents.

Au temps que Ericonius regnoit sur les Troyens, dominoit es Gaules Paris, fils de Romus xviii° Roy des Gaulois, des­cendu successivement de Samothes, surnommé Dis fils de Japhet fils du vieil pere Noé. Celuy Paris donna le nom à la ville de Paris apres l’avoir fondée, environ soixante dix ans apres la premiere fondation de Troye, par Dardanus neuf cens ans apres le deluge, quatre cens quatre vingts dixhuict ans devant que Romulus donnât commencement à Rome, & quatorze cens dix sept ans avant l’incarnation de nostre seigneur Jesuschrist, selon Jean le Maire de Belges en ses illustrations de Gaule, fuyant Manethon d’Ægypte, & son commentateur Jean Annius de Viterbe. (Cette généalogie mythologique recoupe celle qu’on trouve dans les Chroniques d’Holinshed, publiées à Londres en 1577, et qui ont servi à Shakespeare de source pour son Macbeth).C’est en y flânant que je suis tombé sur Les Antiquitez, Chroniques, et Singularitez de Paris par Gilles Corrozet, publié en 1561. Ce livre fascinant de plus de 400 pages est une mine de renseignements sur Paris : son histoire (« les opinions diverses de la fondation de Paris selon plusieurs historiographies », qu’il présente objectivement tout en sachant qu’il y en a de fausses, comme il se trouvera autant de lecteurs qui en accepteront les thèses que d’autres qui s’y opposeront), les étapes de son développement urbain, sa géographie (la liste des rues et des principaux édifices, les faubourgs, les fontaines, les ponts et les portes de Paris) et son organisation (évêques, magistrats, juridictions, prisons…). La liste des rues est édifiante. On y trouve évidemment des noms en usage encore aujourd’hui avec des églises qui existaient alors et qui ont disparu, pour la plupart. Ainsi, rue S. Denys (St. Denis), se trouvait La chapelle des filles Dieu, ou il y a des religieuses qui donnent aux malfaicteurs la croix à baiser, & de l’eau beniste, pain & vin, dont ils mangent trois morceaux quand on les meine pendre à la justice.

Ce sont les nomenclatures qui ont changé ou disparu qui sont particulièrement intéressantes. Dans la première catégorie, on trouve par exemple la rue du renard qui prêche (l’actuelle rue du renard au nom plus prosaïque), la rue aux oues ( « oies », en vieux français, mais curieusement devenue rue aux ours), la rue brise miche, taille pain, & baillehou (dont il ne reste que la rue brisemiche, elle-même amputée d’un côté – mais heureusement qu’il y a Dame Tartine sur l’autre). Parmi les noms disparus, on trouve en vrac des noms pittoresques, populaires ou coquins ; des noms de personnes, d’événements, de lieux, de bâtiments ou de métiers d’antan :

La rue aux menestriers
La rue Bertault qui dort
La rue de cul de sac
La rue de l’autruche
La rue de la vieille tannerie des­cen­dante à l’es­cor­cherie
La rue des recommanderesses
(« Pendant me vient à souvenir / Que chez les recom­man­deresses / Est le lieu ou [sont] les addresses, / Pour trouver ser­vantes à louër. », in Chambrière a louer a tout faire de Christophe de Bordeaux)
La rue perdue
La rue saillie en bien
La vallée de misere
Rue de la court au vilain
Rue de la petite pusse
(fréquentée jadis par des femmes galantes, elle s’appelait alors Rue Pute y Mussemusser signifiant se cacher, se glisser, voir ci-dessous – et actuellement Rue du Petit Musc, ce qui fait dire à Victor Hugo dans Les Misérables : « qui a fait ce qu’elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renommée »)
Rue de mauvaise parolles
Rue de merderet
(prob. désigne un chemin sale, boueux)
Rue de petit pet
Rue de poil de con
(devenue par transformation Rue du Pélican)
Rue de tireboudin (anciennement Rue tirevit du fait des activités libidineuses qui s’y tenaient, et qui devint plus tard la Rue Marie-Stuart par erreur)
Rue des estuves aux femmes
Rue du coup de baston
Rue Jean de l’espine
(poète du 15e s.)
Rue Jean pain mollet (« Je vous dis, reprenait son compagnon avec une langue épaisse, que je ne demeure pas rue des Mauvaises-Paroles, indignus qui inter mala verba habitat. J’ai logis rue Jean-Pain-Mollet, in vico Johannis-Pain-Mollet », Notre-Dame de Paris, Victor Hugo. « [J]’ai rencontré à Constantinople un de mes amis de Paris, garçon boulanger de la rue Jean Pain molet, de la Paroisse de…. de….. Je ne me rappelle plus le nom de la Paroisse, c’est bien dommage. », Le Balai, de Henri-Joseph Dulaurens, 1761)
Rue pavée d’andouilles (« Mais au changement de l’air, aussi par faulte de moustarde Baulme naturel & restaurant d’Andouilles moururent presque toutes. Par l’oltroy & vouloir du grand Roy feurent par monceaulx en un endroict de Paris enterrées, qui iusques à praesent est appellé, la rue pavée d’Andouilles », Le Quart Livre des faicts et dicts Heroïques du bon Pantagruel, Rabelais, 1552. Actuellement Rue Séguier. Les « andouilles » seraient des pavés non-conformes).
Rue putigneuse (contraction de « pute » et « teigneuse »)
Rue suceraisin
Rue trousse vache
(du nom d’Eudes Troussevache, qui devait avoir une sacrée réputation)
Une ruelle qui n’a que un bout

Sur les rues de Paris, on consultera aussi :
- Les rues et places de Paris, sur le site Paris pittoresque, d’après des ouvrages de la fin du 19e s.
- La nomenclature officielle actuelle des voies de Paris sur le site de la Mairie de Paris, et qui donne des renseignements physiques, géométriques et historiques.
- les listes de rues vers 1450 et vers 1760 sur le site de Frédéric Béziaud.
- Histoire des rues galantes, sur le très sérieux site de Batiweb (certifié OJD, hein !) destiné au monde du BTP.
- À l’Enseigne de la Pomme de pin de l’association Terre d’écrivains, qui mentionne quelques noms de rues pittoresques.

Et de Gilles Corrozet :
- Hecatongraphie. : C’est à dire les descriptions de cent figures & hystoires … de Gilles Corrozet dans la bibliothèque numérique de l’université de Virginie
- 17 œuvres de Gilles Corrozet sur le site Gallica.

MUSSER, verbe trans.
Vx ou région. (Centre et Ouest). Cacher, dissimuler. Tasie, sans répondre, bâillait, mussait sa tête au creux de son bras replié (GENEVOIX, Raboliot, 1925, p.8).
Le plus souvent en emploi pronom. réfl. Se cacher, se glisser. Un entour de vieux arbres, sous lesquels, dans l’ombre, se mussaient quelques logis de ferme (CHÂTEAUBRIANT, Lourdines, 1911, p.5). [Les cochons] avaient déjà appris à se musser sous les buissons quand passait au-dessus d’eux le froissement des grands vols de corbeaux (GIONO, Hussard, 1951, p.175):

… l’être qui reçoit le sentiment du refuge se resserre sur soi-même, se retire, se blottit, se cache, se musse, en cherchant dans les richesses du vocabulaire tous les verbes qui diraient toutes les dynamiques de la retraite, on trouverait des images du mouvement animal, des mouvements de repli qui sont inscrits dans les muscles.
BACHELARD, Poét. espace, 1957, p.93.

REM. 1. Mucher, verbe trans., var. région. (Normandie). Le Marquis : Il est là [le petit cheval]? Georget : Dame non! Je l’ai muché dans l’avenue (LA VARENDE, Trois. jour, 1947, p.112). 2. À musse-pot, à muche-pot, loc. adv., fam. et vx. En cachette. (Dict. XIXe et XXe s.).
Prononc. et Orth.: [myse], (il) musse [mys]. Ac. dep. 1694: musser, à musse-pot ou à muche pot; LITTRÉ: musser; ROB., Lar. Lang. fr.: musser, mucher ,,forme normanno-picarde« , à musse-pot, à muche-pot. Étymol. et Hist. 1119 (soi) mucier «se cacher» (PHILIPPE DE THAON, Comput, 1613 ds T.-L.). D’un gaul. *mukyare «cacher», formé sur un rad. de base mûc- d’orig. celt. (cf. a. irl. muchaim «je cache, je voile, j’étouffe», irl. mod. much- «étouffer»). Le verbe musser, usuel jusqu’au XIIIe s., disparaît de la lang. littér. au XVe s. au profit du verbe cacher*, mais il s’est maintenu dans de nombreux dial. (v. FEW t.6, 3, p.197, REW 5723 et DOTTIN, p.73, note et glossaire). Fréq. abs. littér.: 18. (Trésor de la langue française)

22 janvier 2006

L’âme hongroise

Classé dans : Lieux, Littérature, Musique — Miklos @ 0:40

Je ne veux qu’un lecteur pour mes poèmes :
Celui qui me connaît – celui qui m’aime –
Et, comme moi dans le vide voguant,
Voit l’avenir inscrit dans le présent.

Car lui seul a pu, toute patience,
Donner une forme humaine au silence ;
Car en lui seul on peut voir comme en moi
S’attarder tigre et gazelle à la fois.
 
Attila József

« La poésie, comme la musique et la danse, convient excellemment à l’expression de l’âme hongroise »1 qui ne cesse de me fasciner. Lors de ma visite au Salon du livre en 2005, j’avais aperçu une édition bilingue d’un florilège des poèmes d’Attila József (1905-1937) et étais tombé sous le charme de ce poète passionné, révolté, blessé, et qui finira par se suicider après plusieurs dépressions. Malheureusement, cet ouvrage était épuisé et l’exemplaire exposé n’était pas vendu. Cette lacune vient d’être comblée par la parution de toute son œuvre poétique (voir note 1), précédée d’une longue présentation très intéressante de Jean Rousselot, qui dit si justement :

Ce que l’on aime tant chez Rutebeuf, chez Villon, chez Corbière, chez Endre Ady dont Attila devait subir fortement l’influence : ces retorsions et distorsions de la vrille du chant autour des choses, ces formules claquées, claquantes, qui font de la syntaxe une sculpture, ce baroquisme douloureux et grave de la couleur et de la plainte, tout cela est chez lui « énorme et délicat », fruste et tendre, fol et gémissant, moins dit qu’aventuré, moins raisonnable que senti, ou deviné, à travers la vapeur affective ou rêveuse qui rampe sur la plus sordide misère comme sur la joie la plus pure.

Cette sonorité, c’est celle du cri du peuple, c’est celle de la langue hongroise à l’accent merveilleux si étrange à nos oreilles (et dont Alain Fleischer parle si bien dans le texte que j’ai cité ici), c’est aussi, c’est donc, le rythme de la musique folklorique hongroise, celle que Bartók aura fait pour préserver et qui irriguera son œuvre. Attila József s’inspirera d’ailleurs à son tour de La Danse de l’ours de Bartók, mélodie dont il ne se lassait pas, pour composer un poème éponyme. Il en fera de même pour la Danse du porcher :

Mes cochons sont des cochons qui
portent leurs queues en mise en pli.
À la hongroise, dans leur groin,
resplendit un anneau d’or fin.
 
J’ai un porcelet qui zézaye
fait la princesse sans pareille
et, je vous assure, soupire,
se penche sur l’eau et s’y mire.(…)

C’est ce lien inextricable entre l’œuvre « savante » de Bartók et la musique populaire hongroise (et roumaine) que le concert enchanteur qui s’est donné aujourd’hui au Théâtre de la Ville a illustré d’une façon remarquable. L’excellent quatuor Takács y interprétait le Quatuor à cordes n° 4 (sur lequel la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker a créé un spectacle de danse), trois Duos pour violons Sz 98, la Sonatine et les Danses roumaines, tandis que l’ensemble Muzsikás a joué (et chanté) les mélodies folkloriques dont Bartók s’était inspiré, voire qu’il a citées, utilisées, transformées. Le concert a débuté par la diffusion d’un enregistrement de terrain que Bartók avait effectué il y a 100 ans, suivie par quelques œuvres populaires (dont des Danses de porcher qui ont inspiré Attila Jozsef) interprétées sur des instruments typiques de la région : violon, alto, contrebasse, percussions – et aussi le gardon (cf. image), instrument hongrois à cordes pincées et frappées, et une longue flûte de bois au son étouffé. Les mouvements du splendide Quatuor – œuvre incisive, rythmé et pleine d’humour, conjuguant modernité et tradition – ont été interprétés en alternance avec les musiques et les chansons populaires qui y sont évoquées. Même si cette présentation iconoclaste a éveillé l’ire d’un spectateur ahuri et quelque peu désorienté, elle a permis d’écouter le Quatuor d’une façon inattendue : simultanément à ses sources, éclairage enrichissant et pourtant fidèle, qu’il est d’autant plus rare (et utile) de trouver dans le cadre d’un concert consacré à une musique réputée (à tort) comme difficile. Cette alternance s’est poursuivie jusqu’à la fin du spectacle. Ainsi, le premier mouvement, Cornemuse, de la Sonatine, était précédé d’une chanson folklorique a capella dans laquelle Márta Sebestyén imitait l’instrument (rythme, sonorité), et dont le second mouvement, la Danse de l’Ours qui avait inspiré Attila József, était suivie par sa source folklorique. Enfin, les Danses roumaines au rythme enlevé ont, elles aussi, été présentées entrelacées avec leurs contreparties populaires. Quel plaisir, que ce concert intelligent et joyeux !


1Jean Rousselot : « Présentation d’Attila József », in Attila József : Aimez-moi. L’Œuvre poétique ». 703 p. Éditions Phébus, 2005. La qualité de la reliure laisse malheureusement à désirer, il est préférable de ne pas trop ouvrir l’ouvrage pour éviter que les pages ne s’en détachent.

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