Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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2 juillet 2006

Comment dit-on « ciel » en inuit ?

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux — Miklos @ 11:24

C’est la lecture de Jules Verne qui m’avait donné envie, enfant, de voir le Snaefellsjökull. Des années plus tard, après l’avoir accompli, je suis parti au Groenland. Je peux donc comprendre le besoin impérieux et urgent de Fiona, patronne déjantée d’un fast food belge, de voir un iceberg. Quoi de plus majestueux que ces montagnes étincelantes aussi lisses que le petit monde de Fiona, qui naviguent silencieusement entre ciel et mer plombés, se transformant lentement au gré de leur parcours ou s’effritant brusquement avec un bruit sourd ? Les raisons qui l’y poussent n’ont rien à voir avec le Voyage au centre de la terre, mais plutôt à un accident dont certains aspects (que l’on se gardera bien de spoiler ici) évoquent celui qui a coûté la vie à Isadora Duncan. C’est une battante, malgré son allure de grande bringue rousse qui n’est pas sans rappeler deux personnages de Old England de Mac Nab (1856-1889) :

Grande, raide, sèche, jaune, édentée, parcheminée et coiffée d’un chapeau extraordinaire, l’Anglaise entra dans un bureau de poste les pieds en avant.

Elle tourna à demi la tête et dit avec une voix de brouette mal graissée :

« Come on, Clara ! »

Clara est petite, mince, plate, rousse ; elle a des dents très longues et suit sa maîtresse les pieds en avant.

Nous verrons tout à l’heure ce qui est arrivé à Clara. Quant à Fiona, elle est attachante et a du charme, ce qu’on est loin de pouvoir imaginer lorsque l’on fait sa connaissance. Mariée et mère de deux enfants, sa vie est réglée comme une horloge, dans un cadre aussi parfait qu’un tableau d’Edward Hopper : tout y est simple, des couleurs jusqu’aux rapports humains qui se limitent à quelques grognements ou onomatopées, et qui ne laissent pas de place pour les sentiments, la fantaisie et le rêve.

Ce n’est pas un film de Jacques Tati, c’est L’Iceberg, une petite merveille belge qu’il faut aller voir toutes affaires cessantes en ces temps de canicule en devenir. Maniant une tendre et fine ironie, il décrit le parcours initiatique de Fiona – incarnée avec brio par l’actrice canadienne Fiona Gordon – quittant sa vie confortable et vide pour affronter les autres – c’est avec un marin sourd-muet auquel elle donnera des cours de natation dans des circonstances burlesques qu’elle apprendra à communiquer – et confronter les éléments – le froid, l’eau, le vent –, pour s’asseoir avec une exaltation quasi sexuelle au sommet d’un iceberg, puis revenir finalement à son point de départ, apaisée et libérée ; le glacier a fondu, et avec lui la gangue qui encerclait son cœur et celui de ses proches.

Les situations, les gens et les paysages sont décrits avec un hyperréalisme pince-sans-rire virant souvent au surréalisme : Magritte n’est pas loin, ni d’ailleurs Buster Keaton et Charlie Chaplin, que les réalisateurs revendiquent. Des scènes d’anthologie hilarantes ponctuent cette traversée, telle celle du cauchemar, où, entortillée dans sa housse de couette, elle se débat dans son lit, évoquant les superbes envolées des robes de Martha Graham. La danse n’est jamais loin : les évolutions des trois personnages – le mari, la femme et l’amant – autour de leur petit esquif, où ils passent et repassent à se frôler sans pourtant s’apercevoir sont le fruit d’une chorégraphie parfaite. On ne s’ennuie pas dans ce spectacle joyeux qui parle du plus intime avec grande pudeur et discrétion. Il n’y a pas que le chocolat de délectable en Belgique.

Quant à Clara, voici ce qui lui arrive :

L’Anglaise demande soixante timbres-poste pour affranchir soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Elle allonge cinq doigts osseux, saisit les timbres et répète :

« Come on, Clara ! »

Clara fait demi-tour avec la grâce d’une locomotive.

Droite, les talons joints et les bras pendants, elle lève les yeux au ciel, entrouvre la bouche et tire la langue !

Alors l’Anglaise, grande, raide, sèche et jaune passe successivement les soixante timbres-poste sur la langue de Clara, petite, mince, plate et rousse, et les applique un par un d’un coup sec sur les soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Puis elle se dirige vers la porte en disant encore une fois :

« Come on, Clara ! »

Toutes deux disparaissent comme des ombres, les pieds en avant.

……………………………………………………………………………………

Dernièrement, j’ai rencontré la pauvre Clara, toujours petite, mince, plate et rousse, mais elle avait les lèvres collées et ne pouvait plus ouvrir la bouche.

En ce qui concerne la question que pose le titre et qui est l’une des rares répliques du film, il faudrait d’abord savoir de quel inuit il s’agit : de l’Alaska, du Canada ou du Groenland ? En inuktitut (arctique canadien), la réponse est qilaq. Mais comment dit-on « iceberg » ? Iluliaq, qui signifie âme ou esprit de la glace. Le groenlandais (ou inuktitut) possède d’ailleurs une cinquantaine de mots pour décrire les multiples formes que prennent la neige et la glace.

À lire :
• Un entretien avec Fiona Gordon et Dominique Abel.
• Dictionnaires iñupiaQ (inuit de l’Alaska) et inuktitut.
• Poèmes mobiles de Mac Nab.

11 mai 2006

Paris coquin

Classé dans : Lieux, Livre — Miklos @ 22:09

L’Institut national de l’histoire de l’art (INHA), dont la création s’apparente plus à une saga qu’à une simple histoire (et dont certaines parties du site, tel son organigramme, sont ancrées dans le passé plutôt que dans le présent), fédère divers sociétés et organismes de recherche spécialisés (associatifs, universitaires, rattachés au CNRS, à l’École pratique des hautes études ou à l’École des hautes études en sciences sociales). Sa bibliothèque, située dans la magnifique salle ovale de l’ancienne Bibliothèque nationale (rue Richelieu) doit réunir à terme un fonds fabuleux de près de 1,3 million de documents.

Pour le bonheur des curieux (et des chercheurs aussi, on l’espère), l’INHA constitue une bibliothèque numérique qu’il met progressivement en ligne : classiques de l’histoire de l’art (du 16e au 19e s.), catalogues du Musée du Louvre (antérieurs à 1920), des documents iconographiques, des manuscrits… La qualité de la numérisation et la facilité de la consultation des documents sont excellents.

Au temps que Ericonius regnoit sur les Troyens, dominoit es Gaules Paris, fils de Romus xviii° Roy des Gaulois, des­cendu successivement de Samothes, surnommé Dis fils de Japhet fils du vieil pere Noé. Celuy Paris donna le nom à la ville de Paris apres l’avoir fondée, environ soixante dix ans apres la premiere fondation de Troye, par Dardanus neuf cens ans apres le deluge, quatre cens quatre vingts dixhuict ans devant que Romulus donnât commencement à Rome, & quatorze cens dix sept ans avant l’incarnation de nostre seigneur Jesuschrist, selon Jean le Maire de Belges en ses illustrations de Gaule, fuyant Manethon d’Ægypte, & son commentateur Jean Annius de Viterbe. (Cette généalogie mythologique recoupe celle qu’on trouve dans les Chroniques d’Holinshed, publiées à Londres en 1577, et qui ont servi à Shakespeare de source pour son Macbeth).C’est en y flânant que je suis tombé sur Les Antiquitez, Chroniques, et Singularitez de Paris par Gilles Corrozet, publié en 1561. Ce livre fascinant de plus de 400 pages est une mine de renseignements sur Paris : son histoire (« les opinions diverses de la fondation de Paris selon plusieurs historiographies », qu’il présente objectivement tout en sachant qu’il y en a de fausses, comme il se trouvera autant de lecteurs qui en accepteront les thèses que d’autres qui s’y opposeront), les étapes de son développement urbain, sa géographie (la liste des rues et des principaux édifices, les faubourgs, les fontaines, les ponts et les portes de Paris) et son organisation (évêques, magistrats, juridictions, prisons…). La liste des rues est édifiante. On y trouve évidemment des noms en usage encore aujourd’hui avec des églises qui existaient alors et qui ont disparu, pour la plupart. Ainsi, rue S. Denys (St. Denis), se trouvait La chapelle des filles Dieu, ou il y a des religieuses qui donnent aux malfaicteurs la croix à baiser, & de l’eau beniste, pain & vin, dont ils mangent trois morceaux quand on les meine pendre à la justice.

Ce sont les nomenclatures qui ont changé ou disparu qui sont particulièrement intéressantes. Dans la première catégorie, on trouve par exemple la rue du renard qui prêche (l’actuelle rue du renard au nom plus prosaïque), la rue aux oues ( « oies », en vieux français, mais curieusement devenue rue aux ours), la rue brise miche, taille pain, & baillehou (dont il ne reste que la rue brisemiche, elle-même amputée d’un côté – mais heureusement qu’il y a Dame Tartine sur l’autre). Parmi les noms disparus, on trouve en vrac des noms pittoresques, populaires ou coquins ; des noms de personnes, d’événements, de lieux, de bâtiments ou de métiers d’antan :

La rue aux menestriers
La rue Bertault qui dort
La rue de cul de sac
La rue de l’autruche
La rue de la vieille tannerie des­cen­dante à l’es­cor­cherie
La rue des recommanderesses
(« Pendant me vient à souvenir / Que chez les recom­man­deresses / Est le lieu ou [sont] les addresses, / Pour trouver ser­vantes à louër. », in Chambrière a louer a tout faire de Christophe de Bordeaux)
La rue perdue
La rue saillie en bien
La vallée de misere
Rue de la court au vilain
Rue de la petite pusse
(fréquentée jadis par des femmes galantes, elle s’appelait alors Rue Pute y Mussemusser signifiant se cacher, se glisser, voir ci-dessous – et actuellement Rue du Petit Musc, ce qui fait dire à Victor Hugo dans Les Misérables : « qui a fait ce qu’elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renommée »)
Rue de mauvaise parolles
Rue de merderet
(prob. désigne un chemin sale, boueux)
Rue de petit pet
Rue de poil de con
(devenue par transformation Rue du Pélican)
Rue de tireboudin (anciennement Rue tirevit du fait des activités libidineuses qui s’y tenaient, et qui devint plus tard la Rue Marie-Stuart par erreur)
Rue des estuves aux femmes
Rue du coup de baston
Rue Jean de l’espine
(poète du 15e s.)
Rue Jean pain mollet (« Je vous dis, reprenait son compagnon avec une langue épaisse, que je ne demeure pas rue des Mauvaises-Paroles, indignus qui inter mala verba habitat. J’ai logis rue Jean-Pain-Mollet, in vico Johannis-Pain-Mollet », Notre-Dame de Paris, Victor Hugo. « [J]’ai rencontré à Constantinople un de mes amis de Paris, garçon boulanger de la rue Jean Pain molet, de la Paroisse de…. de….. Je ne me rappelle plus le nom de la Paroisse, c’est bien dommage. », Le Balai, de Henri-Joseph Dulaurens, 1761)
Rue pavée d’andouilles (« Mais au changement de l’air, aussi par faulte de moustarde Baulme naturel & restaurant d’Andouilles moururent presque toutes. Par l’oltroy & vouloir du grand Roy feurent par monceaulx en un endroict de Paris enterrées, qui iusques à praesent est appellé, la rue pavée d’Andouilles », Le Quart Livre des faicts et dicts Heroïques du bon Pantagruel, Rabelais, 1552. Actuellement Rue Séguier. Les « andouilles » seraient des pavés non-conformes).
Rue putigneuse (contraction de « pute » et « teigneuse »)
Rue suceraisin
Rue trousse vache
(du nom d’Eudes Troussevache, qui devait avoir une sacrée réputation)
Une ruelle qui n’a que un bout

Sur les rues de Paris, on consultera aussi :
- Les rues et places de Paris, sur le site Paris pittoresque, d’après des ouvrages de la fin du 19e s.
- La nomenclature officielle actuelle des voies de Paris sur le site de la Mairie de Paris, et qui donne des renseignements physiques, géométriques et historiques.
- les listes de rues vers 1450 et vers 1760 sur le site de Frédéric Béziaud.
- Histoire des rues galantes, sur le très sérieux site de Batiweb (certifié OJD, hein !) destiné au monde du BTP.
- À l’Enseigne de la Pomme de pin de l’association Terre d’écrivains, qui mentionne quelques noms de rues pittoresques.

Et de Gilles Corrozet :
- Hecatongraphie. : C’est à dire les descriptions de cent figures & hystoires … de Gilles Corrozet dans la bibliothèque numérique de l’université de Virginie
- 17 œuvres de Gilles Corrozet sur le site Gallica.

MUSSER, verbe trans.
Vx ou région. (Centre et Ouest). Cacher, dissimuler. Tasie, sans répondre, bâillait, mussait sa tête au creux de son bras replié (GENEVOIX, Raboliot, 1925, p.8).
Le plus souvent en emploi pronom. réfl. Se cacher, se glisser. Un entour de vieux arbres, sous lesquels, dans l’ombre, se mussaient quelques logis de ferme (CHÂTEAUBRIANT, Lourdines, 1911, p.5). [Les cochons] avaient déjà appris à se musser sous les buissons quand passait au-dessus d’eux le froissement des grands vols de corbeaux (GIONO, Hussard, 1951, p.175):

… l’être qui reçoit le sentiment du refuge se resserre sur soi-même, se retire, se blottit, se cache, se musse, en cherchant dans les richesses du vocabulaire tous les verbes qui diraient toutes les dynamiques de la retraite, on trouverait des images du mouvement animal, des mouvements de repli qui sont inscrits dans les muscles.
BACHELARD, Poét. espace, 1957, p.93.

REM. 1. Mucher, verbe trans., var. région. (Normandie). Le Marquis : Il est là [le petit cheval]? Georget : Dame non! Je l’ai muché dans l’avenue (LA VARENDE, Trois. jour, 1947, p.112). 2. À musse-pot, à muche-pot, loc. adv., fam. et vx. En cachette. (Dict. XIXe et XXe s.).
Prononc. et Orth.: [myse], (il) musse [mys]. Ac. dep. 1694: musser, à musse-pot ou à muche pot; LITTRÉ: musser; ROB., Lar. Lang. fr.: musser, mucher ,,forme normanno-picarde« , à musse-pot, à muche-pot. Étymol. et Hist. 1119 (soi) mucier «se cacher» (PHILIPPE DE THAON, Comput, 1613 ds T.-L.). D’un gaul. *mukyare «cacher», formé sur un rad. de base mûc- d’orig. celt. (cf. a. irl. muchaim «je cache, je voile, j’étouffe», irl. mod. much- «étouffer»). Le verbe musser, usuel jusqu’au XIIIe s., disparaît de la lang. littér. au XVe s. au profit du verbe cacher*, mais il s’est maintenu dans de nombreux dial. (v. FEW t.6, 3, p.197, REW 5723 et DOTTIN, p.73, note et glossaire). Fréq. abs. littér.: 18. (Trésor de la langue française)

22 janvier 2006

L’âme hongroise

Classé dans : Lieux, Littérature, Musique — Miklos @ 0:40

Je ne veux qu’un lecteur pour mes poèmes :
Celui qui me connaît – celui qui m’aime –
Et, comme moi dans le vide voguant,
Voit l’avenir inscrit dans le présent.

Car lui seul a pu, toute patience,
Donner une forme humaine au silence ;
Car en lui seul on peut voir comme en moi
S’attarder tigre et gazelle à la fois.
 
Attila József

« La poésie, comme la musique et la danse, convient excellemment à l’expression de l’âme hongroise »1 qui ne cesse de me fasciner. Lors de ma visite au Salon du livre en 2005, j’avais aperçu une édition bilingue d’un florilège des poèmes d’Attila József (1905-1937) et étais tombé sous le charme de ce poète passionné, révolté, blessé, et qui finira par se suicider après plusieurs dépressions. Malheureusement, cet ouvrage était épuisé et l’exemplaire exposé n’était pas vendu. Cette lacune vient d’être comblée par la parution de toute son œuvre poétique (voir note 1), précédée d’une longue présentation très intéressante de Jean Rousselot, qui dit si justement :

Ce que l’on aime tant chez Rutebeuf, chez Villon, chez Corbière, chez Endre Ady dont Attila devait subir fortement l’influence : ces retorsions et distorsions de la vrille du chant autour des choses, ces formules claquées, claquantes, qui font de la syntaxe une sculpture, ce baroquisme douloureux et grave de la couleur et de la plainte, tout cela est chez lui « énorme et délicat », fruste et tendre, fol et gémissant, moins dit qu’aventuré, moins raisonnable que senti, ou deviné, à travers la vapeur affective ou rêveuse qui rampe sur la plus sordide misère comme sur la joie la plus pure.

Cette sonorité, c’est celle du cri du peuple, c’est celle de la langue hongroise à l’accent merveilleux si étrange à nos oreilles (et dont Alain Fleischer parle si bien dans le texte que j’ai cité ici), c’est aussi, c’est donc, le rythme de la musique folklorique hongroise, celle que Bartók aura fait pour préserver et qui irriguera son œuvre. Attila József s’inspirera d’ailleurs à son tour de La Danse de l’ours de Bartók, mélodie dont il ne se lassait pas, pour composer un poème éponyme. Il en fera de même pour la Danse du porcher :

Mes cochons sont des cochons qui
portent leurs queues en mise en pli.
À la hongroise, dans leur groin,
resplendit un anneau d’or fin.
 
J’ai un porcelet qui zézaye
fait la princesse sans pareille
et, je vous assure, soupire,
se penche sur l’eau et s’y mire.(…)

C’est ce lien inextricable entre l’œuvre « savante » de Bartók et la musique populaire hongroise (et roumaine) que le concert enchanteur qui s’est donné aujourd’hui au Théâtre de la Ville a illustré d’une façon remarquable. L’excellent quatuor Takács y interprétait le Quatuor à cordes n° 4 (sur lequel la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker a créé un spectacle de danse), trois Duos pour violons Sz 98, la Sonatine et les Danses roumaines, tandis que l’ensemble Muzsikás a joué (et chanté) les mélodies folkloriques dont Bartók s’était inspiré, voire qu’il a citées, utilisées, transformées. Le concert a débuté par la diffusion d’un enregistrement de terrain que Bartók avait effectué il y a 100 ans, suivie par quelques œuvres populaires (dont des Danses de porcher qui ont inspiré Attila Jozsef) interprétées sur des instruments typiques de la région : violon, alto, contrebasse, percussions – et aussi le gardon (cf. image), instrument hongrois à cordes pincées et frappées, et une longue flûte de bois au son étouffé. Les mouvements du splendide Quatuor – œuvre incisive, rythmé et pleine d’humour, conjuguant modernité et tradition – ont été interprétés en alternance avec les musiques et les chansons populaires qui y sont évoquées. Même si cette présentation iconoclaste a éveillé l’ire d’un spectateur ahuri et quelque peu désorienté, elle a permis d’écouter le Quatuor d’une façon inattendue : simultanément à ses sources, éclairage enrichissant et pourtant fidèle, qu’il est d’autant plus rare (et utile) de trouver dans le cadre d’un concert consacré à une musique réputée (à tort) comme difficile. Cette alternance s’est poursuivie jusqu’à la fin du spectacle. Ainsi, le premier mouvement, Cornemuse, de la Sonatine, était précédé d’une chanson folklorique a capella dans laquelle Márta Sebestyén imitait l’instrument (rythme, sonorité), et dont le second mouvement, la Danse de l’Ours qui avait inspiré Attila József, était suivie par sa source folklorique. Enfin, les Danses roumaines au rythme enlevé ont, elles aussi, été présentées entrelacées avec leurs contreparties populaires. Quel plaisir, que ce concert intelligent et joyeux !


1Jean Rousselot : « Présentation d’Attila József », in Attila József : Aimez-moi. L’Œuvre poétique ». 703 p. Éditions Phébus, 2005. La qualité de la reliure laisse malheureusement à désirer, il est préférable de ne pas trop ouvrir l’ouvrage pour éviter que les pages ne s’en détachent.

9 novembre 2005

Le je de langues

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature — Miklos @ 1:23

Depuis mes premiers souvenirs de la voix de mon père s’expri­mant en français dans le cercle fami­lial – plus préci­sément encore lorsqu’il s’adres­sait à moi –, et jusqu’à ses dernières paroles, j’ai entendu dans chacune de ses phrases la mémoire, l’empreinte, le fantôme, non seulement d’une autre langue que le français, mais aussi d’un autre monde et d’un autre temps. Si j’ai commencé ce livre en écrivant que deux syllabes suffisent, c’est en pensant à la façon dont mon père, répondant au téléphone en français, prononçait le simple mot « Allô », deux syllabes qui suffisaient à tout familier du hongrois pour déceler l’accent indélébile de cette langue. Et il me suffit encore aujourd’hui d’entendre une certaine façon de dire « Allô » au téléphone pour identifier l’origine hon­groise d’un inter­lo­cuteur. Mon père parlait un français à la syntaxe parfai­tement correcte et disposait d’un lexique assez étendu – il était grand lecteur, en français, de livres de litté­rature, de poésie ou d’histoire – et si, dans son parler, subsis­taient encore quelques curio­sités amusantes héritées du hongrois comme, par exemple, la formule : « As-tu peint tes chaussures ? » pour me de­man­der si je les avais cirées, la trace de sa langue première, le hongrois, dans sa langue d’émigration et d’adoption, le français, devenu sa langue familiale, profes­sion­nelle, quoti­dienne, était entiè­rement concen­trée dans cet accent si parti­culier, si différent de celui laissé par d’autres idiomes de cette même Europe centrale, comme l’allemand ou les langues slaves, et que je retrouvais, iden­tique, c’est-à-dire affectant iden­ti­quement la langue française, chez ceux de ses amis hongrois qui avaient suivi le même parcours jusqu’à la France et jusqu’au français.
 
Alain Fleischer, L’accent. Une lan­gue fan­tôme. Le Seuil, 2005
Né dans un petit village de Galicie orientale lors des derniers soubresauts de l’empire austro-hongrois, mon père parlait le yiddish à la maison et étudiait en polonais à l’école. Plus tard, il apprit l’hébreu moderne, et le parlait déjà couramment quand il arriva en Palestine. Après la guerre, il habita quelques mois en Turquie où il était parti en mission, et y apprit l’anglais et les rudiments du français. Cela lui fut tout de même fort utile quand il fut envoyé à Paris où il rencontra celle qui devint sa femme et ma mère. Durant les quelques mois qu’il passa en Allemagne, il ne dut pas avoir trop de mal à parler la langue du pays, finalement proche du yiddish.

Ma mère était née à Odessa dans une famille d’industriels qui perdirent tout, sauf la langue, à la révolution d’octobre. Elle avait été envoyée seule à quatorze ans à Paris pour échapper à la misère et y être confiée à un oncle parti plus tôt ; celui-ci se dépêcha de la placer chez un couple de Français. Elle apprit le français à l’arraché – ainsi que le latin, et à peu près au même moment – dans le pensionnat catholique où elle fut placée, puis, plus tard, l’anglais. Le russe, qu’elle parlait toujours avec ceux de ses proches qui habitaient Paris, fut la cause de sa rencontre avec Julien Gracq, qui cherchait à pratiquer celle langue « pour lire Dostoïevski dans le texte », me dit-elle bien plus tard, quand je tombai par hasard sur leur correspondance.

C’est après la guerre qu’elle fit la connaissance de mon père, par un de ces hasards étranges et improbables qui, dans un roman, semblent tirés par les cheveux. La langue commune qu’ils avaient était le français qu’elle maîtrisait déjà fort bien, accent y compris, tandis que lui se confrontera toute sa vie à son orthographe, à sa syntaxe, et surtout à sa prononciation : c’est avec une tendresse émue et amusée que je l’entends encore tenter de prononcer « oui » sans réel succès, quelque part entre « vi » et « bi », avec des mimiques désespérées. Plus tard, en Israël, ma mère apprit tant bien que mal l’hébreu, qu’elle parlait avec un accent russe, celui de ses origines, qu’elle n’avait plus en français. C’est en russe qu’elle parlait avec sa belle-sœur qui lui répondait en polonais (et j’attribuais, enfant, leurs mésententes à des raisons linguistiques, avant de comprendre qu’il devait y en avoir de plus prosaïquement psychologiques). C’est aussi en russe qu’elle parlait à la femme de ménage serbe qui travailla chez nous quand j’étais enfant, à Paris, et qui devint plus tard une amie. Je m’aperçus, bien plus tard, qu’elle avait dû aussi apprendre l’allemand, mais où et quand  ? c’est la langue dans laquelle elle parlait dans ses crises de profonde dépression.

J’eus la chance qu’ils décidèrent, dès ma naissance, de me parler chacun dans la langue qu’il possédait le mieux : lui en hébreu, elle en français. Je regrette seulement de n’avoir pas connu mes grands-parents, avec lesquels j’aurais pu apprendre le yiddish, langue de l’absence (que j’étudiai bien plus tard à l’université à Paris) et le russe (dont ma mère me fournit les bases), toutes deux langues d’une saveur extrême, non pas uniquement à cause de la nostalgie familiale que je ressens à leur égard, mais pour la richesse associative de l’une et la musicalité de l’autre.

C’est en Israël que je compris ce qu’avait dû être la tour de Babel : l’immense variété de langues qui s’y parlaient, parvenues avec leurs locuteurs des confins de l’orient à ceux de l’occident, et surtout, les accents m’enchantaient : celui si doux en hébreu des yéménites qui savaient rouler sensuellement les r, si différemment de celui prononcé par les originaires de Russie ou d’Argentine, le chantonnement hongrois qui s’entendait même en hébreu (l’humoriste national israélien était d’origine hongroise, et devait bien cultiver un peu son accent, il me semble), l’accent roumain ou allemand, l’arabe et ses variantes…

C’est en Israël que j’eus, à l’école, un instituteur remarquable qui me fit aimer l’anglais à un point tel que je partis, des années plus tard, faire des études aux Etats-Unis, et que je possède aujourd’hui cette langue (et deux de ses littératures) à l’égal de l’hébreu et du français. Ce ne fut pas le cas de l’espagnol, que j’avais étudié pendant deux ans au lycée en France, assez tout de même pour me débrouiller dans cette langue quand je me retrouve en Espagne où habitent mes cousins germains, pays où s’était réfugié le frère de mon père après la guerre. Et assez aussi pour me permettre de me lancer en italien, quand je me suis promené dans ce pays. Est-ce cette fascination pour les langues qui me fait particulièrement apprécier les jeux de mots et les calembours ?

Et pourtant je ne peux m’empêcher d’envier mes petits cousins, qui parlent couramment plus d’une demi-douzaine de langues : le yiddish puis l’hébreu, le polonais, le russe (leurs parents avaient été refoulés de Pologne en Sibérie), le français (pays où ils étaient arrivés après la guerre), le flamand (partis en Belgique plus tard), l’allemand (ce n’est pas loin), l’anglais (de l’école)… J’aurais aimé connaître le grec (que je ne peux que déchiffrer, grâce au russe), pour lire les grands auteurs dans le texte et comprendre les paroles de la Ballade de Mauthausen de Mikis Theodorakis  ; le hongrois, dont la mystérieuse mélodie n’a cessé de me fasciner  ; une langue nordique (l’islandais ou le norvégien), celle de ces paysages qui ne cessent de m’attirer. Quand je m’y retrouve, je tâche de déchiffrer tout ce que je peux, de rapprocher ces mots étranges de ceux que je connais de par ailleurs dans d’autres langues. « Eh Dieu, si j’eusse étudié au temps de ma jeunesse folle… ».

6 novembre 2005

Prague

Classé dans : Lieux, Littérature — Miklos @ 13:08

Si les grandes places de Prague pullulent de touristes venus admirer les ors de ses églises baroques, ses ruelles médiévales sont peuplées de fantômes sortis le soir du vieux cimetière juif, ghetto dans le ghetto, dont les vieilles pierres tombales se serrent frileusement les unes contre les autres comme apeurées. L’ombre gigantesque du Golem, celle de son maître et inventeur, le grand rabbin Loew (1525-1609), immense kabbaliste qui crut pouvoir se mesurer au Créateur, ou celles, discrètes et incontournables, de Kafka et de ses personnages hantent la ville à l’ombre menaçante du Château omniprésent, où y règne la Mort en maître.

Né à Prague en 1882, réfugié avec ses parents en Palestine lors de l’Anschluss, et décédé en Autriche en 1957, l’écrivain Leo Perutz a su évoquer dans ses contes et ses nouvelles cette atmosphère nostalgique et mystérieuse entre chien et loup, où magie et réalité ne font plus qu’un, qui baigne cette ville attachante et inscrutable et la Passion de ses habitants : pauvres hères crevant de faim et nourris de textes sacrés, riches princes indolents, empereurs tourmentés d’une Bohème déchirée par la guerre. La Nuit sous le pont de pierre (Livre de Poche) est un recueil de tableaux fantastiques et d’une humanité profondément émouvante : Rodolphe II hanté par les souvenirs des hommes qu’il a fait tuer et amoureux d’Esther la juive dont l’infidélité attirera la peste sur la ville ; le grand rabbin évoquant le Christ pour toucher l’âme d’un seigneur impitoyable dans sa vengeance à l’encontre d’un noble qui l’avait offensé ; Berl le malchanceux qui comprend soudain la conversation de deux chiens et ce qui en advint… C’est de la grande littérature : Borges ne s’y est pas trompé, lui qui a préfacé trois de ses livres et qui contribua à sa juste redécouverte. La plupart de ses écrits ont été (très bien) traduits en français.

Le prolifique Johann Sfar est connu pour ses séries de bandes dessinées à la graphie fouillée et à l’atmosphère évocatrice qui n’est pas étrangère à celle que l’on peut trouver chez Perutz, même si le cadre en est généralement très différent – le judaïsme sépharade actuel pour le Chat du rabbin (dont le quatrième volume, Le Paradis terrestre, vient de paraître) : « petits » personnages se débattant avec les difficultés de la vie et l’hostilité du milieu, en compagnie d’animaux compréhensifs (même si parfois déroutés par le curieux fonctionnement de l’homme) et d’êtres mystérieux sortis de l’ombre pour aider l’homme ou le détruire. Le Peuple est un golem (le sixième volume de Grand Vampire) se passe à Vilna (Wilno ou Vilnius, capitale de la Lithuanie), Prague juive du nord à l’intense activité intellectuelle et talmudique où se distingue surtout Elie ben Salomon (1720-1797), grand rabbin et cabbaliste, connu sous l’appellation Le génie de Vilna. Sfar y crée un monde étrange, mélange de passé et de présent, de fantastique et de réaliste, de traditions (allégrement décoiffées et épicées de quelques mots en yiddish écrits à la sépharade) et de modernité, y place un, voire deux, Golems, pour notre plus grand plaisir.

Lire :
Leo Perutz ou l’inquiétante étrangeté du monde, un article (en ligne) d’Anna Kubista.
J’ai connu Kafka. Témoignages réunis par Hans-Gerd Koch (Actes Sud).

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