Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 juin 2005

Labyrinthes : l’Irlande

Classé dans : Lieux, Littérature — Miklos @ 19:39

e Book of Kells est une floraison de formes animales entremêlées et stylisées, de petites figures simiesques au milieu d’un feuillage inextricable qui recouvre des pages et des pages, comme pour suivre les motifs toujours identiques d’une tapisserie ; là où — en réalité — chaque ligne, chaque corymbe représente une invention différence. C’est une complexité tout en spirales qui vagabonde, ignorant intentionnellement toute règle de symétrie disciplinée, une symphonie de couleurs délicates, du rose au jaune orange, du jaune citron au rouge violacé. Des quadrupèdes, des oiseaux, des lévriers qui jouent avec le bec d’un cygne, d’inimaginables figures humanoïdes en vrille comme un athlète équestre qui, la tête entre les genoux, se contorsionne jusqu’à former une lettre initiale, des êtres malléables et flexibles comme des élastiques qui s’introduisent dans un enchevêtrement d’entrelacs, qui poussent leurs têtes à travers des décorations abstraites, qui s’enroulent autour des lettres initiales en s’insinuant entre les lignes. La page ne s’arrête jamais sous notre regard, mais elle semble prendre vie d’elle-même, il n’y a point de point de repère, toute chose est mêlée à toute autre chose. Le Book of Kells est le royaume de Protée. C’est le produit d’une hallucination froide qui n’a pas besoin de mescaline ou d’acide lysergique pour créer ses abysses, parce qu’aussi il ne représente pas le délire d’un individu isolé mais plutôt le délire d’une culture tout entière engagée dans un dialogue avec elle-même, citant d’autres Évangiles, d’autres lettres enluminées, d’autres récits.

l est le vertige lucide d’une langue qui essaie de redéfinir le monde tandis qu’elle se redéfinit elle-même avec la pleine conscience que, dans un âge encore incertain, la clé de la révélation du monde ne peut être trouvée dans la ligne droite mais bien dans le labyrinthe.

e n’est donc pas par un hasard si tout cela a inspiré Finnegans Wake au moment où Joyce tentait de réaliser un livre qui représenterait à la fois une image de l’univers et une œuvre pour un « lecteur idéal atteint d’une insomnie idéale ». (…)

ue représente donc le Book of Kells ? L’antique manuscrit nous parle d’un monde fait de sentiers qui bifurquent en des directions opposées, d’aventures de l’esprit et de l’imagination qui ne peuvent être décrites. Il s’agit d’une structure où chaque point peut être relié à n’importe quel autre point, où il n’y a pas de points ou de positions mais seulement des lignes de raccord, chacune d’entre elles pouvant être interrompue à n’importe quel moment puisqu’elle reprendra aussitôt et suivra le même parcours. Cette structure n’a ni centre ni périphérie. Le Book of Kells est un labyrinthe. C’est la raison pour laquelle il a pu devenir, dans l’esprit excité de Joyce, le modèle de ce livre infini encore à écrire, lisible uniquement par un lecteur idéal atteint d’une insomnie idéale.

ais en même temps, le Books of Kells (avec Finnegans Wake, son descendant) représente le modèle de la langue humaine et, peut-être, celle du monde où nous vivons. Peut-être vivons-nous à l’intérieur d’un Livre de Kells en croyant vivre dans l’Encyclopédie de Diderot. Le Book of Kells ainsi que Finnegans Wake sont la meilleure image de l’univers tel qu’il est présenté par la science contemporaine. Ils sont le modèle d’un univers en expansion, peut-être fini et pourtant illimité, le point de départ d’interrogations infinies. Ce sont des livres qui nous permettent de nous sentir des hommes et des femmes de notre temps même si nous naviguons sur la même mer dangereuse à la recherche de cette île Perdue que le Book of Kells chante à chaque page, tandis qu’il nous invite et nous pousse à continuer notre recherche pour arriver à exprimer de manière parfaite le monde imparfait où nous vivons.

Umberto Eco, “A portrait of the artist as a bachelor”

20 mai 2005

Volutes

Classé dans : Lieux, Littérature, Musique — Miklos @ 0:59

Eddy Street pouvait prétendre, à l’époque où j’habitais la petite ville universitaire d’Ithaca (dans l’État de New York), au statut que Salvador Dali a accordé définitivement à la gare SNCF de Perpignan : celui de centre du monde. En haut, la librairie Borealis, où je découvris la grande essay­iste Susan Sontag (récemment décédée), lorsque mon regard se posa sur un livre au titre si évocateur de Under the Sign of Saturn (“sous le signe de Saturne”) : l’essai qui a donné son nom à ce recueil est consacré à Walter Benjamin, celui que, écrivait-elle, “les français appellent un triste”, essai sur la cartographie de la mélancolie, celle avec laquelle on déambule “dans les mémoires et dans les rêves, les labyrinthes et les arcades”. D’autres textes, tous aussi profonds et évidents, l’entourent : sur Elias Canetti et la passion de l’esprit, sur Leni Riefenstahl et la “fascination du fascisme”, ou sur Arthaud et la modernité.

Sur le même pallier, il y avait Cabbagetown Cafe, le restaurant végétarien que Julie Jordan avait créé. On aurait pu se damner pour son pain de maïs (et aussi pour le serveur, mais il n’était pas au menu) ; la recette se trouve dans Wings of Life, le recueil qu’elle a publié, mais la magie du lieu contribuait à celle du goût. L’autre restaurant végé­tarien, Moosewood, se trouvait ailleurs ; plus célèbre (les livres de recette de Mollie Katzen y ont contribué), on y mangeait pourtant moins bien.

Plus bas dans la rue, il y avait un disquaire, dont je ne me souviens plus du nom. C’est là que je découvris Terry Riley, père de la musique minimaliste amé­ri­caine (avec La Monte Young), quand je vis un 33T qui portait un titre que je trouvai éminemment poétique : Songs for the Ten Voices of the Two Prophets (“Chants pour les dix voix des deux prophètes”). Ce n’est que des années plus tard que je réalisai que le prophète était en fait un Prophet, syn­thé­tiseur à cinq voix — et comme Riley en utilisait deux dans ces œuvres… Je ne connaissais rien à cette musique (la musique s’était arrêté, pour moi, avant Debussy), et lorsque j’écoutai ce disque, sans savoir à quoi m’attendre, je fus fasciné par Embroidery, sorte de mélopée indienne que chante Riley en s’accompagnant au synthé, évoquant une atmosphère de rêve éveillé, peut-être celle d’un fumeur d’opium (je n’ai jamais essayé) entouré de volutes de forme changeante comme les nuages dans le ciel.

Après Riley, le passage fut rapide à Robert Ashley (son “opéra pour la télévision”, Perfect Lives, déjanté et cool, magique), Philip Glass (Einstein on the Beach, chef-d’œuvre saisissant que j’ai eu la chance de voir dans la mise en scène onirique du génial Bob Wilson), Steve Reich (The Cave, à Bobigny, fut un événement très important) ou Laurie Anderson (venue plusieurs fois à Paris et que je rencontrai à l’une de ces occasions), et, plus tard, à William Burroughs (qui a participé à certaines performances de Laurie Anderson de sa voix posée d’outre-tombe qui récite impassiblement des textes junkie) puis à la danse contemporaine américaine (Lucinda Childs, Twyla Tharp, Trisha Brown, Merce Cunningham — qu’on a pu voir aussi au Théâtre de la Ville à Paris…) qui s’est inspirée de ces musiques. J’étais entré dans le 20e s., par sa fin. Ce n’est que plus tard que j’en découvris le début, puis le milieu. On ne peut pas ignorer Bartok, j’y arrivai plus tard encore — peut-être fallait-il ce temps pour retrouver et enfin aimer celui dont j’avais déchiffré au piano, enfant, une partie du Mikrokosmos.

Ce n’est que récemment qu’il me fut enfin donné d’entendre Riley live, lorsqu’il donna un récital à la Maison de la poésie à Paris. Devenu plus space que jamais (après tout, il est californien), sa musique est inspirée encore plus qu’alors d’éléments indiens, dont il est un maître incontestable. Si j’étais encore fasciné par le personnage, je l’étais dorénavant moins par sa musique. Ce soir, le quatuor Kronos, lors de sa visite annuelle au Théâtre de la Ville, a interprété une de ses œuvres, Cusp of Magic, pour quatuor et pipa (instrument à cordes chinois, ci-contre), composée pour le Kronos ; amplification et transformation électroniques, gadgets enfantins (clochettes, jouets mécaniques) ne pouvaient pallier les longueurs et les passages anecdotiques, ni instaurer l’atmosphère magique que le titre de l’œuvre suggérait. Celle-ci terminait le concert, qui aurait dû s’ouvrir avec une œuvre intéressante de Meredith Monk, créatrice polymorphe extraordinaire (voix, musique, danse, cinéma), mais qui fut malheureusement remplacée au pied levé par un Triple quatuor que j’ai cru entendre annoncé comme composé par Terry Riley, mais qui est de Steve Reich. Cette œuvre pour 36 instruments à cordes, était jouée par le quatuor et une bande où ils s’étaient enregistrés, et dont le son tonitruant couvrait malheureusement leur jeu.

Finalement, il n’y a eu que les œuvres médianes (du tanzanien Walter Kitundu, de l’azéri Rahman Asadollahi et du bollywoodien Rahul Dev Burman), sans prétention, sym­pa­thiques, amusantes, qui ont sauvé cette soirée. Le premier rappel, une pièce virtu­ose pour pipa seul, recueillit plus d’applau­dis­sements que chacune des œuvres du programme, ainsi que l’autre, annoncée comme une chanson de la libanaise Feyrouz, Ya ‘Habibi, mélancolique et douce. Pourtant, cette chanson sonnait curieusement mittel-europa, de même que l’œuvre du compositeur azéri. Avec le temps, je comprends ce que m’avait dit un collègue qui n’appréciait pas tant que moi le quatuor Kronos : “ils jouent bien, mais ils jouent tout de la même façon”, que ce soit du médiéval (Hildegarde von Bingen), du rock (le fameux Purple Haze de Jimi Hendrickx), du contemporain (Cage) ou de la musique du monde, de tout le monde. Et ils sont si branchés… ! Il est indéniable, toutefois, qu’ils ont heureusement contribué à réduire la com­par­ti­men­ta­lisation entre les genres et les styles, en juxtaposant dans leurs concerts des œuvres si variées, mais est-ce alors au prix de l’uniformité de style dans leur interprétation ?

Il ne me reste plus qu’à réécouter Ten Songs… en rêvant.

15 mai 2005

Un voyage dans l’essentiel

Classé dans : Architecture, Lieux, Littérature, Musique — Miklos @ 11:10


L’Occident est irrémédiablement engrécé : mythes originels, mu­si­que, poé­sie, thé­âtre, scul­pture, archi­tec­ture, mathé­ma­tiques, phy­sique et astro­nomie, philo­sophie et poli­tique, il doit une grande partie de sa pensée, de ses sciences et de ses arts (et donc de l’éthi­que, du sa­voir et de l’esthé­tique) à la Grèce antique, qui est aussi à la source de nombre de mots quotidiens ou savants qui nous aident à percevoir et à structurer le monde dans lequel nous vivons ; même le christianisme est le fruit de la trans­formation opérée sur la tradition juive par le monde hellène.

Et aujourd’hui ? L’influence de la Grèce contemporaine est moins universelle qu’alors (du moins en ce qui concerne l’Occident se voyant comme l’univers), mais l’on ne peut ignorer, pour ne parler que des arts, les contributions de grands créateurs tels que celles de Constantin Cavafy ou Georges Seferis à la poésie, de Cornelius Castoriadis à la philosophie, de Theodoros Angelopoulos ou de Costa-Gavras au cinéma, celles des compositeurs Iannis Xenakis, Georges Aperghis et Mikis Theodorakis à la musique, de Georges Moustaki à la chanson, et de Manos Hadjidakis ou de Vangelis au pop. Quant à ses interprètes, qui ne connaît la cantatrice Maria Callas, l’actrice Irène Papas, le pianiste Dimitri Vassilakis ou les chanteuses Melina Mercouri et Nana Mouskouri ?

Dans le domaine du chant on a malheureusement relégué trop rapidement aux ou­bli­ettes des fonds disco­gra­phiques inex­ploités la très grande Maria Farantouri1 au profit d’inter­prètes de bien moindre en­ver­gure2 que celle dont François Mitterrand disait, avec ce sens si pro­fond de l’histoire, de la culture et de la for­mu­lation qu’il possé­dait, “Maria, pour moi, c’est la Grèce. Je me repré­sente Hera, comme cela, forte, vigi­lante. Je ne connais pas d’artiste qui m’ait à ce point fourni le sens du mot sublime”.

Sa voix chaude et sombre, puissante et profonde, sobre et émouvante est inséparable pour moi comme pour d’autres de la musique de Mikis Theodorakis qui l’avait découverte quand elle avait seize ans, et dont elle a chanté certaines des œuvres les plus fortes, et, au tout premier chef, la déchirante Ballade de Mauthausen, écrite sur des poèmes de Iakovos Kambanellis qui avait survécu miraculeusement à ce terrible camp (et que Theodorakis a transformée, trente ans plus tard, en une Cantate). Voici le premier de ces quatre poèmes où on peut entendre Maria Farantouri en chanter la première strophe :


Cantique des Cantiques Ασμα Ασματμων
Qu’elle est belle, mon amour
Avec sa robe de tous les jours
Avec un petit peigne dans ses cheveux
Personne ne le savait, qu’elle était aussi belle.
 
— Jeunes filles d’Auschwitz,
Jeunes filles de Dachau,
N’avez-vous pas vu mon amour ?
— Nous l’avons vue, dans un lointain voyage
Elle ne portait plus sa robe
Ni de peigne dans ses cheveux.
 
Qu’elle est belle, mon amour
Choyée par sa mère
et les baisers de son frère.
Personne ne le savait, qu’elle était aussi belle.
 
— Jeunes filles de Mauthausen,
Jeunes filles de Belsen,
N’avez-vous pas vu mon amour ?
— Nous l’avons vue sur la place gelée,
Un numéro dans sa main blanche
et une étoile jaune sur le cœur.
 
Qu’elle est belle, mon amour
Choyée par sa mère
et les baisers de son frère.
Personne ne le savait, qu’elle était aussi belle.
Τι ωραία που είναι η αγάπη μου
με το καθημερινό της φόρεμα
κι ένα χτενάκι στα μαλλιά!
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.
 
Κοπέλες του Άουσβιτς,
του Νταχάου κοπέλες,
μην είδατε την αγάπη μου;
Την είδαμε σε μακρινό ταξίδι.
Δεν είχε πια το φόρεμα της,
ούτε χτενάκι στα μαλλιά.
 
Τι ωραία που είναι η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά!
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.
 
Κοπέλες του Μαουτχάουζεν,
κοπέλες του Μπέλσεν,
μην είδατε την αγάπη μου;
Την είδαμε στην παγερή πλατεία
μ’ ένα αριθμό στο άσπρο της το χέρι,
με κίτρινο άστρο στην καρδιά.
 
Τι ωραία που είναι η αγάπη μου,
η χαϊδεμένη από τη μάνα της
και τ’ αδελφού της τα φιλιά!
Κανείς δεν ήξερε πως είναι τόσο ωραία.

Le protéiforme Theodorakis (dont le site est un labyrinthe rempli de trésors) est une voix de la conscience, contre les tyrannies et les dictatures — autant celle des colonels en Grèce que le nazisme ou le colonialisme —, contre les massacres et les exterminations, contre la misère de l’homme. Parmi ses autres cycles de chant auxquels Farantouri a donné sa voix, il y a l’oratorio Canto General, la grande œuvre du poète chilien Pablo Neruda, dans laquelle il décrit “la naissance [du] continent [américain] et l’histoire des peuples qui y ont vécu, qui y vivent, y souffrent et y luttent contre les oppresseurs venus avec les armes pour exploiter les hommes et la richesse d’une nature exubérante”. Le compositeur y a effectué des choix sous la recommandation d’Allende et de Neruda, et en a fait une œuvre qui exprime autant l’âme latine que la culture grecque, se retrouvant toutes deux dans l’universel qui fait l’homme dans sa diversité.


1 Son nom de famille est transcrit du grec de diverses façons (dues à la proximité des plosives alvéolaires τ et δ…) — Farandouri ou Farantouri — c’est cette dernière forme, utilisée sur son site, que nous avons adoptée ici.
2 Telle Angelica Ionatos, dont j’ai parlé ailleurs.

28 avril 2005

Labyrinthes : au cœur du dédale

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux, Littérature, Loisirs — Miklos @ 8:33

Labyrinthe de Longleat. Caveat tocator.

Il est des cœurs dans lesquels on aime se perdre en déambulant dans leurs passages paradoxaux menant de paysages radieux en des recoins sombres, en revenant plus tard là où on était passé sans pour autant s’y retrouver, en arrivant dans des lieux inconnus et pourtant familiers. Toute personne qui a aimé le sait pour avoir évolué dans cet univers attachant en perpétuelle reconfiguration, souvent charmant, parfois frustrant et toujours surprenant.

Les labyrinthes fascinent ; parcours initiatique ou passe-temps obsessionnel, ils sont partout. Les jardins anglais, pays des maisons hantées et des portes qui claquent derrière vous dans la pénombre, sans qu’aucune main ne les ait touché, sont des lieux propices aux égarements de tous ordres, et autrement plus mystérieux que les jardins français, où l’on ne peut se perdre : il suffit d’en voir l’utilisation dans des films comme Blow Up d’Antonioni ou Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway – deux films dans lesquels jardins et masques sont les artifices (mais aussi les indices) de la scène du drame qui s’y joue. Comble de l’architecture paysagère anglaise : les labyrinthes qu’ils y ont construit. Comble de l’humour british, le roman Trois hommes dans un bateau (sans compter le chien) de Jerome K. Jerome décrit les aventures hilarantes1 de trois idle rich dans le dédale des canaux anglais, dont l’un des épisodes est leur égarement dans le labyrinthe de Hampton Court, que l’on peut toujours visiter.

Si la presse populaire publie, dans ses rubriques de loisirs, des laby­rinthes plus ou moins simples, les techno­logies de l’infor­matique ont permis de mettre à la dispo­sition des amateurs des laby­rinthes recon­figurables : dans le “dédale des portes coulissantes” de Robert Abbott, ci-contre, le fait de passer en un endroit parti­culier dans un sens ou dans l’autre cause l’ouver­ture ou la fermeture d’un passage ailleurs, ce qui complexifie singu­lièrement son plan relativement simple. Dans d’autres laby­rinthes, on n’évolue plus seul : dans Thésée et le Mino­taure il faut non seu­lement sortir du dédale, mais échapper à la bête tapie (représentée par le point noir) qui s’y déplace pour dévorer l’explorateur perdu (le point rouge).

Les labyrinthes n’ont pas fini de fasciner notre esprit tortueux.


1 Dont celui de l’oncle Podger tentant d’accrocher un tableau, ou leur bataille (perdue) pour ouvrir une boîte de conserves sont loin d’être les plus tristes.

12 avril 2005

Bach to Basics

Classé dans : Lieux, Musique — Miklos @ 2:44

Le théâtre du Châtelet s’élève sur le site de la forteresse du Grand Châtelet — elle-même probablement bâtie, dès 1130 par Louis le Gros, à l’emplacement d’une forteresse qui existait sous Jules César, puis d’un fort en bois construit en 870 par Charles le Chauve. Le Châtelet était la prison où les détenus attendaient leur jugement. Pour y entrer, ils devaient s’acquitter d’un droit dit de geôlage (comme aux États-Unis de nos jours, où les résidents de leurs prisons privatisées doivent payer leur « loyer » ; comme quoi, les américains n’ont rien inventés, nous sommes toujours bien les premiers). C’était également le lieu où se déroulaient les interrogatoires, assortis des questions ordinaire et extraordinaire administrées dans des salles de torture, dont la fameuse chambre d’Hypocras ayant une forme d’entonnoir renversé qui obligeait les détenus à rester debout. Enfin, en plus de sa fonction de tribunal et de prison, le Grand Châtelet abritait la morgue de la ville où étaient exposés aux parisiens les corps trouvés dans les rues ou repêchés dans la Seine.

Malgré ces mauvais auspices, l’architecte Gabriel Davioud (1823-1881) est chargé par le baron Haussmann d’y construire, en 1860, le Théâtre du Châtelet, et en 1874 son pendant, le Théâtre de la Ville (autrefois connu sous le nom de Théâtre Sarah Bernhardt), destiné à remplacer l’ancienne salle du Théâtre historique du boulevard du Temple, incendié pendant la Commune.

Ces différences historiques ne manquent pas de marquer ces salles jusqu’à ce jour. Le Théâtre de la Ville, sous la direction actuelle de Gérard Violette, bénéficie d’une programmation riche et variée — musique classique et musiques du monde, danse contemporaine, théâtre —, de très grande qualité en général et à des prix très abordables. Les sièges sont confortables (les strapontins un peu moins tout de même) et la visibilité bonne quelle que soit la place. Quant au Théâtre du Châtelet, je commence à croire qu’il est maudit, et que les âmes mortes dans les bâtiments qui l’ont précédé y rôdent en peine — c’est en général l’état dans lequel j’en sors, et ça a été aussi le cas ce soir.

Ce n’est pas uniquement dû aux sièges inconfortables ; pourtant, je devais faire le grand écart assis (déjà que debout ça n’est pas facile pour un homme…) pour placer mes genoux en évitant d’avoir à les remonter jusqu’à mon menton, de par la proximité des sièges encore plus grande que dans la classe économique d’un charter pakistanais. Ce n’est pas que j’étais assis cette fois-ci à une place sans visibilité comme il m’arrive assez souvent, d’où l’on aperçoit un bout du côté cour de la scène tandis que l’action se passe côté jardin. Ce n’est même pas le public — qui toussait ce soir comme la Dame aux Camélias à sa dernière extrémité, entrant et sortant de la salle en plein concert (comme lors du Pavillon des Pivoines, mais cet opéra chinois durait 18 heures), ni cette voisine qui, à l’instar d’un Casals ou d’un Gould (mais sans violoncelle ni piano) fredonnait la musique, ou encore mon jeune voisin de gauche qui s’endormait à chaque pièce pour se réveiller au moment où elle se terminait. Et aucun téléphone portable n’a sonné durant le concert, cette fois-ci. Thank God for small blessings.

Ce n’est surtout pas le programme : le premier livre du Clavier bien tempéré de J.S. Bach est une œuvre devant laquelle on ne peut rester insensible, même si on n’est pas un inconditionnel du Cantor de Leipzig comme je le suis (sur une île déserte, équipée d’électricité et d’une chaîne stéréo, je ne manquerai pas d’y emporter les enregistrements que je possède de ce compositeur, avant tout autre). C’était l’interprétation. Daniel Barenboim est sans conteste un musicien extrêmement doué. C’était d’ailleurs un enfant prodige, qui a donné son premier concert à l’âge de sept ans. Il a croisé les plus grands : Artur Rubinstein et Adolf Busch ; Wilhelm Fürtwangler, Sergiu Celibidache, Josef Krips ou Otto Klemperer ; il prendra des cours de piano avec Edwin Fischer (photo ci-contre), le plus grand mozartien du xxe s.1 et entame une carrière de concertiste très remarquée. Plus tard, il se lance dans la direction d’orchestre et dirigera les plus prestigieux ensembles.

Ce soir, il a joué ce monument de Bach avec grande facilité. Avec trop de facilité. C’est une sorte de facilité de prodige, qui n’a pas besoin de se donner la peine de creuser et d’approfondir, et qui, en quelque sorte, bâcle son interprétation. À cet égard, il me rappelle Alfred Brendel, autre élève du grand Fischer. Comment se fait-il que ce pianiste extraordinaire par l’humanisme et la culture qui habitaient ses interprétations si recueillies et profondes, si pudiques et intenses ait eu des élèves dont la musique ne me touche pas ? À la différence de ces deux pianistes, Artur Rubinstein, lui aussi un prodige auquel il pouvait arriver de bâcler des concerts (quoique jamais dans ceux où je l’ai entendu live), y mettait aussi autre chose, son âme : ce n’est peut-être pas un terme très musical pour caractériser son art, mais il me paraît le mieux décrire ce qui soutenait ses interprétations.

Ce soir (comme il y a une trentaine d’années, quand j’avais entendu Barenboim jouer le concerto n° 20 en ré mineur K. 466 de Mozart), il n’y avait pas d’âme, il y manquait de la profondeur, de la rigueur, de la structure : une œuvre de Bach est une architecture majestueuse et complexe qui n’est pas sans rappeler les œuvres des peintres de la Renaissance italienne après qu’ils aient découvert la perspective, tels le Tintoret ou Véronèse. Ce soir, c’était plat. Non pas que la dynamique n’était pas variée, bien au contraire : Barenboim a su faire sonner le piano du plus doux au plus fort (et souvent trop fort, parfois brutalement), mais est-ce justement ce que l’on attend dans Bach, où l’intensité s’exprime bien plus dans le contenu musical et la tension qu’il induit que par la mécanique de l’instrument — et pour cause, les instruments à clavier de son époque (clavecin ou orgue) n’étant capables de varier cette intensité que par des artifices de registration ? Son utilisation de la pédale était aussi outrée, et contribuait à produire une macédoine de sons là où la clarté s’impose. Approche finalement romantique très xixe s., accrue par ses rubatos excessifs, par l’imprécision dans la simultanéité du toucher des notes, et, dans les passages très rapides, par les durées et les attaques inégales des notes individuelles. Au niveau de la forme, sa lecture des fugues était loin d’en révéler le contrepoint si riche : s’il faisait ressortir (de façon exagérément primaire) les sujets et contre-sujets lors de leurs apparitions, les autres voix s’effaçaient trop, et ne contribuaient pas à ce qui fait la trame si riche et si complexe de cette musique.

Barenboim n’est pas un mauvais pianiste, loin de là ; mais je n’ai pas apprécié son interprétation, alors comme aujourd’hui, ni adhéré à sa lecture de cette œuvre. Le public, lui, a adoré (qu’ils aient dormi ou non). Moi, c’est la musique que j’ai adorée.

Sources :
— Au Vieux Comptoir : Le Grand Châtelet. Des geôles aux théâtres.
— insecula. L’encyclopédie des arts et de l’architecture (site excellent où il fait plaisir de se perdre).


1 Dont il ne reste que relativement peu d’enregistrements — Bach, Mozart, Schubert, Beethoven, Brahms, principalement. Mais son répertoire étaient bien plus large, ce qu’on sait moins : Debussy, Medtner, Hindemith, Reger, Scriabine, Stravinsky, Schönberg (6 Klavierstücke) et Chopin.

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