Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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27 septembre 2011

J’aime les chats

Classé dans : Littérature, Nature, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:43

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai été fasciné par les chats tout à la fois lascifs et sur le qui-vive, tendres et féroces, câlins et solitaires, et touché par leurs petits qui se pelotonnent dans le creux de la main d’un adulte ou se lancent avec un acharnement sérieux et maladroit à la poursuite d’une boule de laine ou de leur propre queue.

Et pourtant, je n’en ai eu que deux, Vaska et Jimmy, des chatons dont je me souviens surtout du regard, les yeux grands ouverts, comme toujours étonnés par ce monde qu’ils découvraient avec une insatiable curiosité. Je n’avais pas encore cinq ans, nous habitions un appartement au rez-de-chaussée d’une maison bi-familiale située dans une banlieue qui faisait quelque peu village : il y avait donc de l’espace et ces deux-là pouvaient batifoler à leur guise à l’intérieur comme à l’extérieur. Sauf quand Erit, la grande chienne des voisins d’au-dessus, voulait jouer avec eux, elle en avait tellement envie : d’habitude rapide et agile, elle tentait, prudente et pataude, de glisser une longue patte vers ses voisines qui ne lui arrivaient pas bien plus haut que la cheville. Instantanément, ces petites boules pleines de naïveté et de joie de vivre se transformaient en un arc hérissé et feulant devant ce Gargantua qui reculait, non pas effrayé mais plutôt attristé que ses avances aient été ainsi rejetées. Eh oui, les ogres, même gentils, peuvent faire peur, comme le relate si bien Victor Hugo.

Quelques années plus tard nous habitions en ville. Il n’était pas question d’avoir un animal qu’on appelle domestique (comme les serviteurs autrefois), qui resterait enfermé toute la journée pour satisfaire notre bon plaisir (« et les poissons ? », dites-vous ? nous, on les préférait salés ou marinés, et surtout les harengs). Mais il y avait les chats errants, décharnés, farouches, sales et hurlant à la saison des amours comme des bébés qu’on égorge (ce qui alternait avec les aboiements des chacals qu’on entendait au loin). Je les observais de ma fenêtre, tandis qu’ils cherchaient par tous moyens à s’introduire dans les poubelles pourtant enfermées dans des boîtes en béton, dont ils arrivaient à déver­rouiller le loquet de la porte latérale ou à soulever le couvercle en glissant une patte dans l’anneau qui permettait de les ouvrir. Une fois dedans, il arrivait qu’ils ne pouvaient plus en ressortir, et c’était une symphonie de miaulements bien moins musicale que celle de Rossini (interprétée ici par un duo de chattes racés, Elisabeth Schwarzkopf et Victoria de Los Angeles).

Non seulement l’animal est malin, mais j’ai découvert qu’il pouvait avoir de l’éducation et du goût pour l’art. Autrefois, je fréquentais un restaurant dont le patron possédait un chat que je n’ai connu qu’adulte. Le patron, tel un dompteur, avait maté le matou et le traitait comme un chien (ce qu’il faisait parfois aussi avec ses clients). Le chat, un Diabolo bien triste, errait entre les tables, ne se laissait surtout pas caresser – malgré toutes mes tentatives qu’il ignorait, soit par un mépris tout félin soit, sans doute, à cause de l’abrutissement auquel il avait été réduit et par peur à la vue d’une main d’homme. Pourtant, un jour, sans que je l’aie vu approcher, le voici qui grimpe sur mes genoux, s’assied dans mon giron et commence à lécher le t-shirt que je portais pour la première fois dans ce restaurant : il était illustré d’un dessin de Kliban. Je précise qu’il n’avait aucune odeur particulière (autre que celle de la lessive habituelle dont je me sers).

Mais c’est lors de mon séjour aux États-Unis que je découvre, au début des années 1980, un autre type de chat. Ou plutôt, de chat, comme on l’appelle communément en français (pas celui du Québec, qui parle joliment de clavardage, à l’instar de courriel, ce qui a aussi pour effet d’éviter la surcharge de sens du mot mail). Le réseau Bitnet, un des embryons de ce qui deviendra l’internet, permettait à ses utilisateurs de s’envoyer des messages instantanés et donc dialoguer en direct entre eux d’un bout à l’autre du réseau, d’abord à l’aide d’une commande rudimentaire, puis, dès 1985, via un protocole appelé Relay Chat (ou tout simplement Relay). Quelques années plus tard, s’inspirant de Relay, c’est IRC (« Internet Relay Chat ») qui prendra la relève sur l’internet (j’en avais été le premier utilisateur francophone – ou européen ? – et avais contribué à sa toute première documentation), où il est encore utilisé en tant que tel. Plus récemment, nombre de réseaux sociaux intègrent des dispositifs permettant à leurs usagers de communiquer ainsi entre eux, à l’aveugle comme à l’aube des temps des chats ou, comble de la modernité, en visiophonie grâce aux webcams (appelées caméras au Québec).

Bien que je fréquente les chats depuis une trentaine d’années, je leur préfère de loin les chats : les dialogues en ligne n’ont finalement rien à voir avec le dialogue en face-à-face ; c’est rarement du tac-au-tac, chaque interlocuteur menant souvent de front un grand nombre de conversations en parallèle ; pris par une envie soudaine ou un besoin urgent, il peut s’absenter du clavier sans prévenir, pour revenir parfois quelques jours plus tard poursuivre l’échange là où il s’était abruptement arrêté en queue de poisson (ce qu’un chat apprécie, mais qu’on déteste dans un chat). Quant aux chats, eux, quand ceux-ci s’en vont tous seuls, au moins on le voit immé­dia­tement, et on peut tenter de les rappeler. Je rappelle rarement un interlocuteur disparu sur le chat. Je préfère les petits ou gros chats aux goujats.

25 septembre 2011

Les clics et les claques de Gallica

Classé dans : Littérature, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 22:47

Battre ce qu’on aime est l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection. — « Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse », in Mémoires de l’académie des sciences, inscriptions, belles-lettres, beaux arts, &c., nouvellement établie à Troyes en Champagne, vol. II, 1756.

« Qui aime bien chastie bien. » Dans notre vieux langage, chastier ne voulait pas dire punir, corriger, mais élever, instruire, endoctriner, comme le prouve le poème intitulé Le Castoiement d’un Père à son Fils, composé au xiiie siècle, et qui n’est qu’une suite de préceptes accompagnés d’exemples à l’appui. — Antoine Le Roux de Lincy, Le livre des proverbes français, 1842.

Ce n’est pas par américanophilie qu’on se rend bien plus souvent dans la bibliothèque numérique de Google que sur Gallica, celle de notre bibliothèque nationale, mais bien par souci d’efficacité : on y trouve en général plus rapidement plus d’ouvrages (en français, comparons ce qui est comparable) qui correspondent à nos recherches.

Le projet Google Books a commencé, comme on le sait, en dépit – certains ont dit en défi – des droits de propriété intellectuelle européens (pour simplifier). Ce n’est que bien récemment – sans doute, suite à des procès (qui pour certains se sont finalement réglés hors tribunal) intentés par des ayants droit et, surtout, pour permettre à l’entreprise de se refaire une virginité aux yeux de la Commission européenne et d’entrer dans des projets tels qu’Europeana – qu’un nombre croissant d’ouvrages, pour certains précédemment accessibles, se voit exclu de la présentation en texte intégral. S’il ne s’agissait que d’ouvrages d’évidence sous droits (ou orphelins), ce serait tout à fait acceptable. Mais on remarque la disparition de l’accès complet à des livres dont les droits sont d’évidence échus. Ce n’est pas nouveau – et le phénomène, incompréhensible (Google n’a pas voulu répondre à la question qu’on lui a posée à ce sujet), concernait par exemple toutes les éditions du 17e siècle des œuvres de François Poullain de la Barre. Mais il se développe systématiquement : Victor Hugo – dont nous cherchions des mentions de la Tour Saint-Jacques dans ses écrits – est mort il y a 126 ans : eh bien, une recherche dans Google Books sur les textes publiés au 19e s. ayant « Victor Hugo » comme auteur fournit « environ 17 100 000 résultats » dont uniquement « environ 833 000 » en texte intégral (ces nombres peuvent changer) : 4,87%. On ne peut y trouver aucune version accessible d’Actes et paroles, texte pourtant publié en 1876.

C’est dans ces cas qu’on se tourne vers Gallica. C’est là qu’on y a trouvé les éditions du remarquable De l’égalité des deux sexes de Poullain de la Barre (qu’on a retranscrit et annoté), et c’est là qu’on y trouve les Actes et paroles de notre poète national, tous en accès libre. Et pour cause : la bibliothèque nationale de France connaît et respecte le droit d’auteur. Mais… il y a plusieurs mais.

En premier lieu, lorsqu’on a voulu faire une recherche avancée dans Gallica, et que l’on a cliqué sur le lien idoine, on s’est vu rétorquer « Erreur interne au serveur, le document n’est pas accessible ». On recommence : idem. On se dit que ça marchera demain, on ressaie 24 heures plus tard : idem. Curieux, ce serveur planté si longtemps. On essaie avec un autre navigateur, ô miracle, ça marche. Ce n’est donc pas l’affaire du serveur, mais du code de la page web de la BnF qui ne fonctionne pas identiquement, selon que l’on utilise un navigateur ou un autre (tous deux très répandus).

Ensuite, en parcourant les œuvres de Victor Hugo présentes dans Gallica, on tombe sur des Carnets intimes qu’on ne connaissait pas. Écrits en 1870-1871, ils ont été publiés et présentés par Henri Guillemin chez Gallimard en 1953. C’est pourquoi Gallica n’en fournit pas le contenu, et indique « Feuilletage d’extraits gratuits via Gallimard ». On s’empresse de cliquer sur le lien Feuilleter l’ouvrage, qui renvoie vers une notice du site de Gallimard. Comment faire pour feuilleter ? On remarque finalement une imperceptible icône grisée, sous forme d’un livre ouvre, à droite du titre. On clique. Une fenêtre supplémentaire s’ouvre, où l’on voit la couverture de l’ouvrage avec une flèche qui permettra uniquement de le feuilleter : impossible d’y effectuer une recherche dans le contenu, impossible de connaître le nombre de pages. La qualité de la numérisation et du zoom laisse à désirer, on ne se décourage pas et on feuillette, on feuillette… Résultat des courses ? Les seules pages accessibles à la lecture sont celles de la récente introduction, mais rien de ce qu’a écrit Hugo il y a 140 ans n’y est disponible. « Extraits gratuits », indeed. Tous ces clics pour rien, quelle claque ! Google, à l’aide !

9 septembre 2011

Microsoft la tête dans les nuages, ou, un petit Tchernobyl informatique

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 8:19

“So hold me, Mom, in your long arms. In your automatic arms. Your electronic arms.” — Laurie Anderson, O Superman.

« Ô beau nuage, qui voyage, ne t’en vas pas sans nous, sans nous, vers ce pays si doux, si doux, ô beau nuage, emporte-nous ! » — Jacques Offenbach, La Vie parisienne (livret de Meilhac et Halévy).

Ceux des internautes qui possèdent un compte de courrier électronique chez Hotmail ont dû être surpris ce matin de ne pouvoir s’y connecter et de se voir rétorquer par leur navigateur « Impossible de trouver le serveur distant ». Ils ont tout de suite craint le pire : un virus insidieux dans leur ordinateur, qui aurait détournée la liaison pour capter leur mot de passe.

Deuxième réflexe : consulter l’Oracle à ce propos, voir ce qu’on en dit sur l’internet. Et là, ils apprennent qu’une panne non négligeable affecte en ce moment les services de cloud de Microsoft. C’est rassurant en un sens : leur ordinateur personnel est en bonne santé. Mais ce phénomène devrait pourtant en inquiéter plus d’un.

Le cloud est un terme qui recouvre une organisation des services informatiques très importants, voire gigantesques, qui consiste à les répartir sur une pléthore de serveurs reliés entre eux sans que l’utilisateur ne se rende compte qu’il s’adresse non plus à un seul serveur mais à une armée de clones chargés de répondre aux requêtes provenant de tous côtés et de stocker des volumes immenses de données ; si l’un est trop occupé, un autre prendra la relève ; si un embouteillage se forme ici, les données transiteront par là ; si les calculs à effectuer sont complexes, plusieurs ordinateurs se répartiront la tâche ; si un disque tombe en panne, peu importe, les données sont, elles aussi, réparties dans cette galaxie. C’est ainsi que Google, Amazon, Microsoft ou Facebook organisent leurs services en ligne.

C’est ce second aspect, celui du stockage, qui devrait inquiéter plus d’un décideur. En cette ère – ou mode – de numérisation à tout crin, la volumétrie des fichiers ne cesse de croître et atteint des chiffres qu’on dit déjà astronomiques et on n’a encore rien vu. Selon un rapport annuel d’IDC« International Data Corporation », entreprise privée effectuant des recherches de marché dans les domaines des technologies de l’information et des télécommunications. (intitulé sans aucune prétention « l’état de l’univers »), le volume de données numériques créées et démultipliées dépassera les 1,8 zettaoctetsUn zettaoctet = un milliard de téraoctets, ou un milliard de milliards de kilooctets., bien au-delà des projections effectuées quelques années auparavant. Ce rapport, soit dit en passant, est sponsorisé par EMC2, une entreprise internationale qui fournit des services et des solutions de… stockage informatique.

En sus, il s’avère que les données numériques sont bien plus fragiles que leur contrepartie physique : les tablettes cunéiformes ou les papyrus peuvent encore être lus plusieurs milliers d’années après leur écriture, il en va de même des livres imprimés du temps de Gutenberg, on estime la durée de vie du film noir et blanc à plus de 400 ans, celle des bandes magnétiques à une vingtaine d’années, des disques durs à cinq ans et des mémoires électroniques à parfois quelques mois…

De l’internaute qui veut pouvoir accéder à son courriel depuis sa salle de bain, le métro ou le cinéma, ou télécharger un nombre croissant de vidéos (pirates ou non) aux grands organismes qui numérisent leurs archives audiovisuelles ou qui produisent dorénavant des données « nativement » numériques, en passant par des groupes de travail répartis dans le monde (globalisation oblige) et qui souhaitent travailler sur les mêmes fichiers de traitement de texte ou de tableur, tout le monde (câblé) se trouve face à un problème concret : comment stocker ces données, comment y accéder de n’importe quel endroit sur Terre, comment assurer leur pérennité numérique. Plus de disques ? plus de bandes magnétiques pour sauvegarder les disques ? plus de serveurs et de réseaux ? Tout ceci requiert d’investir dans du logiciel et dans du matériel – ordinateurs, disques, lecteurs de bande, réseaux – ce qui, en sus, prend de la place et nécessite des espaces à environnement contrôlé (température, hygrométrie), une alimentation particulièrement stable, du personnel capable de gérer tout cela…

Pas de soucis : le cloud s’en charge : remettez-lui vos fichiers, remettez-lui vos courriers, il en assurera l’omniprésence et la vie éternelle. Il vous fournira en sus les logiciels pour y accéder, plus besoin d’acheter ou de pirater Microsoft Office, ou de télécharger et d’installer son équivalent gratuit. C’est tellement commode.

Il ne faut pas être parano : c’est vrai qu’on remet un nombre croissant de données souvent personnelles (voire très personnelles), confidentielles ou stratégiques à une société privée, dont on ne connaît pas l’éthique – même si l’on sait que les ordinateurs de ces hôtes épluchent les données de ceux qui les lui confient pour mieux les profiler et les exposer à une publicité croissante – ni le futur – s’ils font faillite ou sont rachetés, que deviendront ces données ? c’est vrai qu’en sortant de chez soi ces bijoux de famille électroniques et en les déposant dans la galaxie internet, ils sont, de façon croissante, exposées aux attaques des pirates qui écument les mers virtuelles. Mais de toute façon on confie depuis si longtemps nos avoirs à des banques, qui sont rachetées ou qui font faillite, nihil novi sub sole.

Et c’est vrai, on le voit de nouveau, que cette interconnectivité croissante expose plus de gens à des accidents techniques ou sécuritaires plus importants, ce qui ne fait que confirmer ce que s’entêtait à (pré)dire Paul Virilio. Ce n’est pas le premier, et c’est loin d’être le dernier : le même jour, on apprend que les données privées de 20.000 patients des urgences d’un hôpital d’un quartier huppé – Palo Alto, en Californie –, comprenant leurs noms et les diagnostics de leurs affections, étaient disponibles en ligne pendant presque un an (et donc ne disparaîtront sans doute plus jamais de l’œil du public).

Mais c’est si commode de s’en remettre à ce beau nuage qui nous emporte…

23 août 2011

Life in Hell: la RATP nous mène en bateau

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques — Miklos @ 23:04

Akbar et la RATP, ou un problème de santé publique.

Ceux qui m’aiment prendront le train. — Patrice Chéreau.

Il ne s’agit pas du transport fluvial, mais des itinéraires que la Régie recommande électroniquement à ses usagers paumés dans la grande ville et qui souhaitent s’y déplacer rapidement et efficacement. Akbar veut se rendre d’un point – indiqué par un petit drapeau vert en haut à gauche – à un autre – signalé par un petit drapeau rouge en bas à droite.

Le problème consistant à déterminer un trajet optimal s’apparente à celui connu sous le nom de problème du voyageur de commerce (Akbar est ravi de ne pas en être, ce qui lui évite le sort tragique de Willy Loman qu’a relaté Arthur Miller), problème qui n’est pas facilement solvable en un temps raisonnable.

C’est peut-être la raison pour laquelle la Régie ne prend le temps de réfléchir et propose à Akbar le parcourt vert-bleu, qui consiste à aller prendre l’autobus n° 20 à 500 m. de son point de départ et à en descendre à une station se trouvant à quelque 300 m. de sa destination finale.

Mais Akbar, comme tout être doué de raison ou simplement paresseux, lui préfère, sans pour autant avoir fait des études approfondies en recherche opérationnelle, l’itinéraire rouge-orange avec le 29 qu’il peut rejoindre en une minute ou deux (moins de 100 m. à traverser), dans lequel il aurait à peine le temps de se prélasser, puisque son parcours est plus court que son comparse le 20 ; en plus, il arrive plus près de l’objectif visé.

Est-ce le fruit d’une alliance secrète entre la RATP et la Sécurité sociale, destinée à encourager l’activité physique chez les Parisiens trop sédentarisés, se demande Akbar ? Il se souvient des recommandations de Jean-Jacques Rousseau à M. du Peyrou affecté de la goutte, où il lui vante les vertus de l’exercice pédestre : « Contentons-nous de tâcher, comme vous faites, d’adoucir la rigueur de leurs attaques par toutes les précautions que la raison peut suggérer. Celle du grand exercice me paraît excellente ; la goutte doit son origine à la vie sédentaire ; il faut du moins empêcher sa cause de la nourrir. (…) Dans la marche à pied, toutes les articulations agissent, et le mouvement du sang accéléré excite une transpiration salutaire. Il n’est pas possible que, tandis qu’on marche, aucune sécrétion d’humeurs se fasse hors de son lieu ; marchez donc, voyagez, herborisez ; allez à Cressier à pied, revenez de même, dût quelque taureau vous faire en passant les honneurs du bois. »

Inquiet, Akbar décide donc finalement de faire ce parcours à pied, d’autant plus que le temps d’attente indiqué pour le 29 est plus long que celui du trajet pédestre. Quant à la transpiration salutaire, elle est encouragée par la canicule, et en plus il n’y a aucun taureau en vue. Et il revient de même. Il espère ainsi être dorénavant dégoutté.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

2 août 2011

« Rebâtir un monde et une autre réalité » (Antonin Artaud)

National Gallery of Ireland (source)

You are in a twisty maze of passageways, all alike. — Colossal Cave Adventure.

Il y a quelques années, je passe un week-end automnal, gris et pluvieux à Dublin. Je me rends à la National Gallery of Ireland, qui, sans être l’un des grands musées du monde, possède des œuvres, voire des chefs-d’œuvre, qui méritent la visite : tableaux de la renaissance italienne tel ce Fra Angelico d’une naïveté touchante, primitifs flamands dont un mariage paysan très haut en couleurs de Pieter Brueghel le jeune, une curieuse collaboration entre un autre Brueghel et Rubens, un Caravage saisissant…

En entrant, je suis saisi par un curieux sentiment de stupéfaction et de gène : je reconnais ces salles – leur enfilade, la couleur des murs, la texture du parquet, la disposition des tableaux – et pourtant, c’était la première fois que je mets les pieds en Irlande. J’essaie de me remémorer la disposition d’autres musées que j’avais vu ailleurs et qui ressembleraient à celui-ci, sans succès. Cette sensation désagréable, d’une sorte de déchirement de la personnalité, le corps persuadé d’avoir été ici et la raison convaincue du contraire… serait-ce ma mémoire qui défaille à ce point ?

Ce n’est que bien plus tard que je me souviens, avec un soulagement indescriptible : des années auparavant, j’avais trouvé sur le Web une réalisation en réalité virtuelle de ce musée qui le reproduisait fidèlement à l’écran : à l’aide de la souris ou des touches du clavier, on pouvait déplacer son point de vue dans chaque salle et d’une salle à l’autre ; se rapprocher d’un tableau ou d’un autre, cliquer dessus pour en obtenir une description écrite, voire entendre un « guide virtuel » en parler. À force d’explorer ce modèle, j’en avais acquis la sensation de l’avoir parcouru physiquement.1

La semaine dernière, je me retrouve à Dublin. J’hésite, pendant quelques jours, à retourner à la National Gallery : le souvenir du malaise que j’y avais ressenti, ce tangage de la personnalité, bien qu’expliqué, me retient. Finalement je m’y rends et je constate que le bâtiment que je connaissais si bien est fermé pour rénovation : on ne peut accéder qu’à une aile moderne, la Millenium Wing, dans laquelle sont exposés les chefs-d’œuvre de la collection. Je ne le regrette pas.

Mais s’il n’y a qu’une seule visite à faire à Dublin, ce serait indéniablement celle de la Chester Beatty Library. On y admire son époustouflante collection de manuscrits et de livres anciens – certains remontant au troisième millénaire avant J.-C. – du proche et de l’extrême orient, des papyrus égyptiens, des fragments des évangiles datant des deux premiers siècles de l’ère chrétienne, des rouleaux japonais illustrés, des gravures de la renaissance, des livres aux reliures splendides… Outre le choix des objets qu’on peut y voir, la façon dont ils sont exposés – la lumière, la disposition, les vitrines, les espaces de circulation – est formidablement bien pensée pour mettre en valeur les documents, individuellement et les uns par rapport aux autres. Si l’on a un regret, c’est de ne pouvoir les effleurer, les toucher, les feuilleter ou les dérouler…

Cette bibliothèque, créée par la générosité du magnat américain Alfred Chester Beatty qui y a versé ce richissime fonds que sa passion et sa perspicacité lui ont fait réunir, n’a pourtant pas (heureusement, dirait-on : les touristes ne s’y précipitent pas) la notoriété du Book of Kells, manuscrit enluminé des quatre évangiles datant du début du neuvième siècle et exposé à la bibliothèque de l’université Trinity College. Actuellement relié en deux volumes, on ne peut évidemment qu’en voir deux doubles pages. Deux autres ouvrages sont exposés à ses côtés, le Book of Armagh (qui lui est contemporain) et le Book of Durrow (écrit probablement dans la seconde moitié du septième siècle). Le visiteur, qui aura attendu patiemment dans la longue queue qui serpente à l’extérieur du bâtiment et se sera acquité des 9 € pour y entrer (tandis qu’à la Chester Beatty Library on entre immédiatement et gratuitement), y voit donc surtout de grands panneaux explicatifs – fort intéressants par ailleurs – tandis qu’il aura du mal à admirer the real thing enfermé dans une vitrine autour de laquelle se presse la foule et qui parfois d’ailleurs ne peut être vue par manque de personnel de surveillance… On se consolera en se promenant dans la Longue salle de la vieille bibliothèque de l’université, datant, elle, du dix-huitième siècle, et où l’on verra, outre les (reliures des) livres anciens qui en peuplent les hautes étagères, un buste de Jonathan Swift, la plus vieille harpe irlandaise et une exposition temporaire.

Mais une autre ancienne bibliothèque mérite autant, sinon plus, la visite que celle de l’université : la plus que tricentenaire Marsh’s Library, qui possède quelque 25.000 ouvrages anciens dans des domaines aussi différents que la médecine, les mathématiques ou la musique. Ses deux galeries, à taille humaine, accueillent non seulement les visiteurs venus admirer le mobilier, les reliures ou les fort intéressantes expositions temporaires (actuellement : une consacrée à des bibles anciennes – dont certaines bibles polyglottes stupéfiantes – et l’autre à la médecine du temps passé, avec ses savants et ses charlatans) mais aussi les chercheurs : il suffit de demander à consulter un ouvrage aux bibliothécaires très prévenantes, d’en justifier éventuellement l’intérêt, et le voici entre vos mains.

Les représentations d’espaces réels ou imaginaires que l’internaute peut explorer avec la métaphore de déplacement de son corps (mais en fait assis immobile devant son clavier et son écran) sont bien antérieures (relativement parlant) à Second Life.

C’est ainsi que, dans les années 1970, apparaît sur les ordinateurs de l’époque le jeu Adventure, qui propose l’exploration d’un labyrinthe de grottes dans lesquelles sont cachés des trésors. Les terminaux informatiques en vigueur à l’époque ressemblant à un minitel simplifié – l’écran ne pouvant représenter que les signes correspondant aux touches du clavier et non pas des dessins2 – ce jeu était purement textuel, et faisait donc appel aux capacités mentales de représentation d’un espace complexe. Voici comment on y était accueilli :

Somewhere nearby is Colossal Cave, where others have found fortunes in treasure and gold, though it is rumoured that some who enter are never seen again. Magic is said to work in the cave. I will be your eyes and hands. (…)

You are standing at the end of a road before a small brick building. Around you is a forest. A small stream flows out of the building and down a gully.

À ce stade, le joueur devait instruire l’ordinateur sur la demarche à suivre, sans aucun autre indice. Se piquant au jeu, il tape :

Enter

et l’ordinateur rétorque alors :

You are inside a building, a well house for a large spring. There are some keys on the ground here. There is a shiny brass lamp nearby. There is food here. There is a bottle of water here.

Curieux, on essaie:

Drink water

et l’on se voit rétorquer:

The bottle of water is now empty.

On incitera le lecteur qui souhaiterait découvrir les épisodes suivants de ce jeu à l’installer sur son ordinateur et à en explorer les lacis quasi inextricables.3

Plus tard, avec la banalisation des écrans à capacité graphique d’une part et surtout des micro-ordinateurs et l’émergence du Web, les jeux tridimensionnels apparaissent, puis les mondes virtuels : dans ces derniers, les participants peuvent se voir4 et communiquer entre eux, meubler cet espace infini (par exemple en y construisant des maisons)… On ne peut passer sous silence AlphaWorld (1995), devenu quelques mois plus tard Active Worlds, toujours présent en ligne malgré l’apparition d’autres mondes, et notamment de Second Life.


1 Cf. Hugh McAtamney et Ciaran McDonnell, “An investigation into the use of the Virtual Reality Modelling Language (VRML) as a means of distribution Virtual Reality Tourist Information across the World Wide Web, Hospitality Information Technology Association (HITA) Conference, Edinburgh, May, 1999. Hugh McAtamney est l’auteur de cette modélisation du musée. Malheureusement, il n’en reste plus que la page d’accueil et le premier écran dans le site archive.org.

2 Les écrans graphiques existaient même auparavant. De type cathodique, ils étaient particulièrement volumineux et chers : utilisés principalement dans l’industrie et dans la recherche et y étaient – entre autres – utilisés par exemple pour la simulation et la réalité augmentée et non pas pour des jeux.

3 L’auteur du jeu, William Crowther, s’était inspiré de grottes bien réelles (au Kentucky) pour construire la trame de cet espace virtuel. Rick Adams (qui n’est pas le Rick Adams responsable d’un des « nœuds » les plus important des réseaux informatiques des années 1980 et de développements liés aux protocoles sous-jacents) décrit la genèse d’Adventure.

4 En fait, voir une représentation (un avatar) des autres explorateurs de ces univers, qui sont disposés et qui se déplacent sous le contrôle de leur « propriétaire »

Modélisation en VRML de la National Gallery of Ireland

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