Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 août 2010

Admirer, imiter, plagier, copier

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:59

« C’est vous qui êtes le nègre ? Eh bien, continuez ! » — Maréchal Mac Mahon s’adressant à un élève lors d’une revue à Saint-Cyr.

Nous sommes, selon Bernard de Chartres, comme des nains juchés sur des épaules de géants. On apprend soit en expérimentant soi-même – ce qui revient parfois à réinventer la roue – soit en imitant ceux qui savent déjà. Comme l’écrit si bien Diderot :

Imitation, s. f. Poésie. Rhétor. On peut la définir, l’emprunt des images, des pensées, des sentiments, qu’on puise dans les écrits de quelque auteur & dont on fait un usage, soit différent soit approchant, soit en renchérissant sur l’original.

Rien n’est plus permis que d’user des ouvrages qui sont entre les mains de tout le monde ; ce n’est point un crime de le copier ; c’est au contraire dans leurs écrits, selon Quintilien, qu’il faut prendre l’abondance & la richesse des termes, la variété des figures, & la manière de composer : ensuite, ajoute cet orateur, on s’attachera fortement à imiter les perfections que l’on voit en eux ; car on ne doit point douter qu’une bonne partie de l’art ne consiste dans l’imitation adroitement déguisée.

Laissons dire à certaines gens que l’imitation n’est qu’une espèce de servitude qui tend à étouffer la vigueur de la nature ; loin d’affaiblir cette nature, les avantages qu’on en tire ne servent qu’à la fortifier.

Denis Diderot, Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. 1782.

Un des sommets de l’imitation est l’hommage que rend un artiste à un autre :

On n’accusa point Euripide de plagiat pour avoir imité un chœur d’Iphigénie le second livre de l’Iliade ; au contraire, on lui sut très bon gré de cette imitation, qu’on regarda comme un hommage rendu à Homère sur le théâtre d’Athènes. Virgile n’essuya jamais de reproche pour avoir heureusement imité dans l’Énéide une centaine de vers du premier des poètes grecs.

Voltaire, « Épopée », in Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs. 1775.

Ce genre d’hommage – de citation, mais aussi d’enrichissement, sans lequel il ne serait qu’un écho de l’original – se retrouve dans tous les arts.

Il existe d’autres types d’imitation, voire carrément de plagiat ou de copie, qui n’ont rien d’un emprunt. Ils ne visent pas à exprimer l’admiration ou à rendre hommage (ou, à l’inverse, à critiquer pour proposer une alternative), mais à s’approprier d’une façon ou d’une autre l’œuvre d’autrui pour des visées purement égoïstes : en obtenir des gains financiers, médiatiques ou honorifiques en s’attribuant ainsi la paternité de l’œuvre. Cela demande un certain effort, celui d’effectuer un choix judicieux, de changer un mot ici ou là… et pour ceux qui n’en n’ont ni le temps ni l’envie, il existe une solution éprouvée : la négritude. Non pas tellement celle d’Aimée Césaire1, mais celle à laquelle nombre d’écrivains, connus (à l’instar de Dumas, pour ne pas citer des contemporains et contemporaines réputés) et moins connu ont fait appel : une plume à laquelle on achète le texte et l’anonymat.

L’internet a facilité ces transactions, depuis la recherche d’un tel service jusqu’à la copie du produit en question, et notamment pour les étudiants en mal d’inspiration, nés fatigués ou incapables de produire des essais, des rapports, des dissertations voire des thèses de la qualité requise pour obtenir leur diplôme. Nous en parlions déjà en 1997 avec l’émergence de sites web idoines, et voici que leur promotion se fait par l’entremise des blogs : depuis un certain temps, des milliers de commentaires, tous identiques, apparaissent sur des billets, quel qu’en soit le sujet ou la langue :

Whenever i see the post like your’s i feel that there are still helpful people who share information for the help of others, it must be helpful for other’s. thanx and good job.

Écrits en mauvais anglais (syntaxe, grammaire, orthographe), ils fournissent l’adresse du site de leur « auteur » : il s’agit d’un service (basé au Royaume Uni) fournissant à la demande des dissertations sur tout sujet et pour tout niveau universitaire, de la licence au doctorat. Ils se défendent d’encourager le plagiat, non monsieur, c’est un service à la carte et de qualité. Payant, évidemment (au mot et au degré d’urgence requise pour la livraison), mais la mise en page, la bibliographie, les révisions, la vérification de l’orthographe (qu’ils sont incapables de faire dans leurs spams), tout ça c’est 100% gratuit et l’on peut bénéficier d’une remise de 20% sur le tout. Une affaire, une aubaine !

En 1997, on concluait ainsi : « À quand l’achat de diplômes sur le Web (par carte bleue et transactions sécurisées, évidemment) ? » Eh bien, cherchez et vous trouverez.

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Le sens de « nègre » dans la célèbre citation de Mac Mahon était spécifique à Saint-Cyr, et y désignait le premier de la promotion. Il semblerait que le « nègre » en question était aussi mulâtre et que l’injonction du maréchal-président l’ait poursuivi ultérieurement. (Source : Roger Alexandre, Les mots qui restent, 1901).

10 août 2010

Google propose la Scientologie

Classé dans : Actualité, Médias, Publicité, Religion, Sciences, techniques — Miklos @ 7:30

Howard Allen O’Brien, plus connue (c’est une femme nonobstant ses prénoms) sous le nom d’Anne Rice, est un écrivain de best-sellers « érotiques, gothiques, d’horreur, de romance » et à thèmes religieux. Justement, à propos de religion : elle vient d’annoncer qu’elle abandonnait le christianisme avec lequel elle a une histoire mouvementée, à commencer par son changement de prénom son premier jour de classe (en réponse à une religieuse qui lui demandait son prénom).

À 18 ans, elle quitte l’Église, puis y revient à 47 ans. Dans un récent article, le Los Angeles Times relate qu’elle vient d’annoncer sur sa page Facebook qu’elle la requittait, ou, plus précisément, “to move away from organized religion in the name of Christ.” Et elle explique ainsi sa décision : “I quit being a Christian. I’m out. In the name of Christ, I refuse to be anti-gay. I refuse to be anti-feminist. I refuse to be anti-artificial birth control. I refuse to be anti-Democrat. I refuse to be anti-secular humanism. I refuse to be anti-science. I refuse to be anti-life. In the name of… Christ, I quit Christianity and being Christian.”

Google, qui n’est jamais en reste avec son système de publicité contextuelle, propose aux lecteurs le site de la Scientologie comme alternative à cette religion organisée anti-démocratique et anti-humaniste que Rice vient de quitter (et, en passant, un autre site qui étudie « objectivement et scientifiquement » la divinité du Christ qu’il démontre ainsi). On en connaît les vertus démocratiques et humanistes.

Tout surfeur avisé aura d’ailleurs remarqué que les publicités de Google semblent provenir par vagues, et actuellement ce serait un tsunami scientologue, que l’on retrouve attachée à toutes sortes d’articles qui ne semblent pas concerner particulièrement la religion, tel celui du Boston Globe en ligne à propos de ces doux synoques qui possèdent un nombre très élevé d’animaux domestiques dans des conditions souvent insalubres (à l’instar de cette personne qui possédait 51 lapins et 11 chinchillas, ou cette mère et sa fille qui hébergeaient 70 chats et 15 chiens dans leur maison et campaient dans une tente afin de leur laisser toute la place).

On se demande pourquoi Google recommande la Scientologie comme alternative à ce type de pathologie ; son autre proposition semble tout de même plus saine et liée à la nature : l’agritourisme en Italie.

9 juin 2010

La vérité est ailleurs, ou, de quelques célèbres gogos de Wikipedia et de l’internet

« Ma première visite devait être naturellement pour ce jeune homme de tant d’avenir, qui porte un des beaux noms de France, avec deux cent mille livres de rente et beaucoup de cravates blanches.

Ce jeune phénomène se nomme le comte Max de Canulard ; il est âge de vingt-cinq ans à peine et connaît toutes les langues possibles : le sanscrit, le javanais, le chinois, le thibétain, etc. Il est plus fort en droit français que Pothier, plus fort en droit allemand que Savigny, plus fort en droit anglais que Blakstone, plus fort en droit public que feu Vortel. Il est à la fois jurisconsulte, géomètre, mécanicien, astronome, idéologue. Il a une femme charmante qu’il néglige et des lunettes bleues.

Canulard veut être tout simplement chef d’un cabinet quelconque l’année prochaine. Peut-être accepterait-il en attendant une ambassade, Londres, Vienne ou Berlin; je ne dis pas qu’il n’irait pas jusqu’à la haute magistrature et à la cour de cassation. Qu’on ne lui parle pas de la cour des comptes ou du conseil d’État, il en ferait une question personnelle. »

— Mémoires de Bilboquet recueillis par un bourgeois de Paris. Librairie nouvelle, Paris, 1854.

L’avantage de Wikipedia sur ses pauvres consœurs, les encyclopédies imprimées, n’aura pas échappé aux fonctionnaires du Miniver (ni à ceux de Parthenay) : elle fait l’objet, et sans frais, du « processus de continuelles retouches (…). L’Histoire toute entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. »

Justement, à propos d’histoire : on vient d’apprendre que Ségolène Royal avait récemment rendu hommage, dans son blog, à un admirable personnage du XVIIIe siècle et de sa région, « Léon-Robert de L’Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d’un armateur rochelais qui s’adonnait à la traite, [qui] refusa que les bateaux qu’il héritait de son père continuent de servir un trafic qu’il réprouvait. » Le problème est que ce personnage exemplaire aurait été inventé de toutes pièces, ce qui n’a pas empêché son entrée en 2007 dans le Panthéon du savoir sur l’internet, j’ai nommé la Wikipedia, d’où il vient d’être excommunié, maintenant que la vérité a changé et qu’il a donc fallu modifier le « contenu neutre et vérifiable » de l’« encyclopédie collective [et] universelle ».

N’accusons pas la candidate malheureuse aux plus hautes fonctions (à l’instar du Comte de Canulard, dont nous parlons en exergue) : elle n’est pas responsable de ce qu’elle a écrit, c’est, nous dit 20 minutes, sa collaboratrice, Sophie Bouchet-Petersen, qui en assume la négritude. Quoi qu’il en soit, l’auteure de cette bloguerie n’a pas fait preuve d’esprit critique en pompant ce qu’elle avait trouvé en ligne : c’est rapide, c’est facile, et donne ainsi l’impression d’en savoir plus que le lecteur ébahi et admiratif devant ces références historiques.

C’est aussi le cas de Jean-Louis Servan-Schreiber dans son récent ouvrage, Trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme1. Paradoxalement – vu le titre et la thèse – il semble avoir été écrit très vite, trop vite. Publié en mai, il fait référence à des événements très récents (par exemple, le lancement de l’iPad, qui date de janvier 2010). Critique de la vitesse et de ses effets pernicieux sur l’individu et sur la société, il survole tel le Concorde un champ si vaste qu’il ne peut en parler que superficiellement (même s’il prend le temps de « placer » les noms de plusieurs membres de sa grande famille), voire de façon imprécise, victime de la hâte qu’il dénonce.

Ainsi, les abondantes citations qui émaillent son texte, et dont il ne signale pas la source, ne sont pas forcément entièrement fidèles à l’original (quand on a pu l’identifier), malgré les guillemets : la recopie intégrale (p. 49) d’un article du Monde daté du 27/1/2010, Le Parlement, surmené, dénonce la frénésie de lois, en omet entièrement le second paragraphe sans signaler cette suppression ; la longue citation de Bernard Stiegler (p. 73), dont on a trouvé la source plausible dans un entretien avec Marianne le 6/10/2008, en diffère pourtant sur plus d’un détail.

Ainsi, il qualifie Nick Carr (dont nous parlons ici depuis 2005), d’« écrivain » et d’« intellectuel patenté », tandis qu’il serait bien plus correct de le qualifier d’observateur et d’essayiste de l’impact des nouvelles technologies sur la société, l’économie et l’individu (ce que d’ailleurs Carr dit de lui-même, peu ou prou) ; Carr le fait avec intelligence et recul critique, mais ce n’est ni un « écrivain » ni un « intellectuel », à l’instar d’un Jacques Ellul, d’un Günther Anders ou d’un Paul Virilio.

Je doute que « personne jusqu’ici n’avait traité ce sujet en tant que tel », comme l’affirme son auteur. Depuis des dizaines d’années, cette accélération, non pas du temps mais de la cadence de nos activités est observée et critiquée. Dans The Subliminal Man (1963, traduit en français L’Homme subliminal), J.G. Ballard décrit une société prise dans une frénésie d’hyperconsommation dans laquelle on remplace à une fréquence incroyablement rapprochée des objets devenus obsolètes, conséquence directe de la « destruction créatrice » de Schumpeter. Ainsi, les routes sont pavées de façon à ce que les voitures de plus de six mois se déglinguent, ce qui accélère le passage vers de nouveaux modèles :

When the studs wore out they were replaced by slightly different patterns, matching those on the latest tyres, so that regular tyre changes were necessary, increasing the safety and efficiency of the expressway. It also increased the revenues of the car and tyre manufacturers, for most cars over six months old soon fell to pieces under the steady battering, but this was regarded as a desirable end, the greater turnover reducing the unit price and making more frequent model changes, as well as ridding the roads of dangerous vehicles.

Quant aux fours électriques, c’est tous les deux mois, la publicité omniprésente, explicite ou subliminale, entretenant ce rythme effréné :

‘Look, I don’t want a new infrared barbecue spit, we’ve only had this one for two months. Damn it, it’s not even a different model.’

‘But, darling, don’t you see, it makes it cheaper if you keep buying new ones. We’ll have to trade ours in at the end of the year anyway, we signed the contract, and this way we save at least five pounds.’

Et aussi : l’emballement incontrôlé des ordinateurs d’aujourd’hui (qui a causé – ou largement contribué à – la crise d’octobre 1987, connue sous le nom de Lundi noir) n’est qu’un avatar de celui des machines dont Charlot est l’esclave, dans Les Temps modernes en 1936, film critique explicite du fordisme. Ou enfin, l’exposition au nom si bien choisi, Le Temps, vite !, au Centre Pompidou, en 2000.

L’ouvrage de JLSS actualise le contexte d’un phénomène qui est loin d’être nouveau , tels la récente crise financière (mais est-ce une crise, ou les prémices d’un nouvel état de l’économie ?) et la gabegie de ressources annonçant une catastrophe écologique (il mentionne James Lovelock, dont nous avions traduit un entretien en 2006 à ce propos, et James Hansen, dont nous avions aussi parlé cette année-là). En conclusion, il se garde bien de fournir des solutions à des problèmes d’une grande complexité ou de prédire l’avenir, et met en garde contre le « refuge dans la pensée magique », tout en recommandant à chacun de « remettre un peu plus de long terme dans la pratique de sa vie », avec, comme exemple « le plus simple, le moins coûteux : la vogue montante de la méditation : (…) s’asseoir et faire silence en soi », à l’instar des moines bouddhistes comme Matthieu Ricard… Un peu New Age, non ?

Le bouddhisme à la JLSS n’est pas une philosophie de la fusion – dans l’autre, dans la société ou dans le grand rien – mais une confusion : c’est avant tout une aspiration égotiste, voire égoïste – terme que revendiquait explicitement Ayn Rand – à l’inverse de cette fusion, c’est une revendication du « droit au bonheur individuel » (p. 160), celui de « s’occuper de son corps », bref, de privilégier « notre métier, notre équilibre affectif, nos choix, nos vrais désirs » (p. 161). Or, un chapitre plus tard, il prône de « reconstruire un intérêt général collectif » (p. 183). Justement, ce qui en empêche l’émergence, n’est-ce pas le désir irrépressible de l’individu, encouragé par la société d’hyperconsommation que JRSS décrie aussi ? La réflexion sur la difficile articulation entre le je et le nous n’est pas le fort de cet ouvrage.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule confusion : l’une comme l’autre aspiration – personnelle, globale –, implique, selon l’auteur, la prise de responsabilité : cette « constatation forte que chacun est responsable de son destin » (p. 160) est, selon lui, le fruit de précurseurs à l’instar de Freud, qui « a débloqué nos portes intérieures, aura contribué à nous déresponsabiliser, en même temps qu’il nous déculpabilisait » (p. 162). Trop vite, Mr Jean-Louis Servan-Schreiber… !

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1 Albin Michel, 2010. Le titre, en deux couleurs que nous avons reproduites ici, rappelle ce que JLSS disait déjà en 1992 dans Le retour du courage : « Ce monde trop plein me gave et m’étourdit. Le trop, trop vite, m’empêche de m’y sentier chez moi. »

31 mai 2010

Vie privée, vie publique

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:10

« …le Web est un “espace paradoxal” désincarné, en mutation permanente, qui abolit le temps et la dis­tance, mettant sur le même plan les millions de docu­ments qui s’y trouvent. » — Michel Fingerhut, « Le site Web de la bibliothèque consi­déré comme un espace », in Bulletin des biblio­thèques de France, t. 45, n° 3, mai 2000.

Un demi-milliard de personnes ont dévoilé leurs informations personnelles (en toute confiance) à Mark Zuckerberg. Après qu’il ait fourni temporairement le moyen à chacune de ces personnes de consulter les échanges personnels des autres (en toute discrétion), il a décidé de partager (en toute confidentialité) cette manne juteuse d’informations avec ses potes Steve Balmer, Joe Kennedy et Jeremy Stoppelman. C’est ainsi que les données d’addicts de Facebook se retrouveront dans Microsoft Docs, Pandora et Yelp.

L’indignation générale, ou plutôt mondiale au vu des chiffres, a été immédiate, virale. Quel scandale ! Une campagne appelle les usagers de Facebook à effacer leur profil et à quitter la plate-forme dangereuse – il ne s’agit pas de celle de BP – aujourd’hui même (à cette heure, 0,006% ont annoncé leur intention de le faire). Zuckerberg reconnaît que les règles de (non-)respect de la vie privée par sa créature doivent être ajustées (ce qui est d’ailleurs le cas périodiquement, sans que les usagers en comprennent toujours la portée).

Facebook est loin d’être le seul géant à s’intéresser de près à ce que nous faisons. Ainsi, les données – nom de compte, adresse de l’ordinateur – de toute personne qui visionne des vidéos sur YouTube sont transmises à sa maison-mère… Google. Qui capte le contenu des échanges passant sur les réseaux Wifi non cryptés (c’est une erreur), et dont les logiciels analysent les courriers hébergés sur sa plate-forme Gmail (pour nous fournir une publicité mieux ciblée) et corrèlent l’historique des recherches et des clics que l’on effectue dans son moteur de recherche. Etc. Cette activité qu’on croyait réservé à Sam Waters, la belle et torturée profileuse de la série quasi éponyme, voilà qu’on la constate dans la vraie vie : sur l’internet.

Car pour un nombre toujours croissant de personnes, c’est là que se passe la vie, privée comme publique : du journal intime via l’échange amical à la drague invétérée, de la recherche d’emploi via les communications professionnelles à la publication savante. À la différence du monde bassement matériel dans lequel nos corps vivent encore, dans le virtuel il n’y a ni distance ni temporalité, ni murs ni frontières : ici, ce qui se fait dans une chambre close a peu de probabilité d’être vu dans le bureau, là toute information est à un clic de toute autre information et la chance de corréler les deux est plus que probable. Il suffit pour cela d’un moteur de recherche qui indexe l’une et l’autre, un moteur universel, qui « organise toute l’information du monde ».

C’est ainsi qu’un détail du CV d’un jeune « consultant indépendant en communication » sérieux et présentant bien – appelons-le Thomas – a permis de trouver d’une part le site de l’entreprise pour laquelle il effectue ces prestations (et donc pas si indépendamment que cela), et un autre, de petites annonces, dans lequel il en propose d’un autre genre, ceux d’escort boy sous le nom de Nick où il se présente bien plus légèrement vêtu (après tout, c’est aussi une forme de communication).

Il se peut que Thomas n’ait cure de cette possible mise en rapport et de ses conséquences éventuelles. En voici une : en 2007, un enseignant de la banlieue de Rouen s’est trouvé muté à l’insu de son plein gré pour avoir fait figurer sur un site de rencontres gay une image de lui où on le voit nu de dos (à l’instar de Nick). En voilà une autre : en 2008, trois salariés ont été licenciés pour propos critiques à l’encontre de leur employeur tenus sur Facebook. Dans l’un et l’autre cas, il s’agissait en dernier lieu de dénonciations, mais ceci ne fait qu’illustrer la porosité, voire la transparence totale entre privé et public.

Les conséquences à long terme de ces mises en ligne sont-elles si prévisibles que cela ? Il faut le savoir : tout ce qu’on écrit sur l’internet, que ce soit dans des pages personnelles ou professionnelles, dans des forums, des blogs ou des sites de chat, a vocation à y rester longtemps, très longtemps, d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que les forums Usenet des années 1980, dont les messages devaient s’effacer en quelques semaines après publication, sont archivés à jamais chez Google. C’est ainsi que l’on retrouve dans le cache de son moteur des petites annonces, bien qu’elles aient été effacées du site où elles étaient publiées. Une information « coquine » mise en ligne par un adolescent peut se retourner contre lui adulte, bien plus tard. L’internet n’oublie ni n’amnistie.

C’est pourquoi il est judicieux de suivre – en l’adaptant au médium – le proverbe : il faut sept fois tourner sa langue dans sa bouche avant de parler, et ne pas oublier que si verba volant, scripta manent.

16 mai 2010

Des nouvelles de notre AMI à tous, ou, Big Brother is Watching Your WiFi

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 7:54

On vient d’apprendre que, lors de son entre­prise de photographie des rues des villes de la Terre entière, l’AMI (aspirateur mondial de l’infor­mation) ne s’est pas contenté de saisir les rues et les visages des passants (non floutés dans les photos rajoutées en commentaires…), les façades des maisons et ce qu’un bon voyeur pourrait contempler dans un jardin ou par une fenêtre ouverte, mais il a aussi espionné – appelons un chat un chat – les réseaux sans fil (WiFi) à portée de ses engins de vidéo­surveillance, et collecté le contenu des échanges sur ceux qui n’étaient pas cryptés.

« C’était une erreur », affirme le géant. Quand on est si grand, on peut se permettre de tout affirmer, tel un fort à bras dans la cour de récré qui rétorque innocemment « Mais c’est pas moi, M’dame ! » à la prof’ qui essaie faiblement de lui faire une remontrance pour avoir volé les billes d’un petit.

Mais jouons le jeu un instant : fermons les yeux très forts et faisons un gros effort de crédulité (après tout, ils affirment vouloir notre bien à tous, alors pourquoi les soupçonner de mauvaises intentions), on se dit alors qu’on est arrivé à l’ère que Wells ou Van Vogt, Fritz Lang ou George Orwell, Jacques Ellul ou Paul Virilio voyaient venir puis s’installer, celle des systèmes si complexes qu’ils ont leur propre « logique », qui ne peuvent plus être contrôlés par leur créateur tel le Golem de Prague, et qu’ils développent leurs capacités bien au-delà de l’intention d’origine (ce qui est le propre de tout outil, et de la technique en général).

Now open your eyes! comme nous l’enjoint Laurie Anderson, autre visionnaire du futur radieux qui nous tend ses bras (électroniques), c’est si facile de rester aveuglé devant l’évidence – celle de cette servitude volontaire dans laquelle chacun se livre par facilité ou par commodité, d’autant plus qu’elle n’est plus physique mais informationnelle et donc bien plus insidieuse. La finalité ? Cette symbiose homme-machine rêvée, mais pas pour les raisons que l’on croit : ce n’est pas la machine qui servira à l’homme de prothèse, mais c’est l’homme qui fournira son essence à la machine qui en nourrira, à son tour, son propriétaire.

Et c’est ainsi que les Molochs de ce monde, à l’instar de Google, de Yahoo ou de Facebook, avalent les plus petits qu’eux – DoubleClick et YouTube, Inktomi et Altavista ou FriendFeed et Flickr –, s’allient et se désallient comme les super­puissances Eastasia, Eurasia et Ocenia de 1984, pour pouvoir mieux encore capter nos informations personnelles (tous les moyens sont bons, y compris l’analyse des courriels qu’ils hébergent et la fédération d’informations laissées sur des plateformes que l’on croyait distinctes), les transformer en publicité « person­na­lisée », omni­présente et surtout juteuse, se les revendre entre eux, modifiant à leur convenance et le plus discrètement possible leurs propres règles de comportement (c’est commode d’être une multinationale, on choisit les lois nationales qui conviennent le mieux à sa propre stratégie expansionniste) pour autant qu’ils en aient, ou alors, ce n’était qu’une erreur.

Entre temps, veillez à fermer vos rideaux et à crypter vos réseaux, même s’ils trouveront comment passer par erreur à travers ces barrières illusoires.

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