Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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8 novembre 2012

Autour de Sayat-Nova, poète et musicien de « l’universelle singularité »


Œuvres de Sergueï Paradjanov (autres photos ici)
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« Je suis celui dont la vie et l’âme sont tourment. » — Ouverture du film La Couleur de la grenade de Sergueï Paradjanov.

C’est ainsi qu’Elisabeth Muradian, dans son introduction à l’édition bilingue des Odes arméniennes de Sayat-Nova (L’Harmattan, 2006 – Gallimard avait refusé de les publier), qualifie l’œuvre de ce « troubadour arménien » du XVIIIe siècle dont on a retrouvé au milieu du siècle la trace manuscrite : ces 47 odes en arménien (mais aussi 21 autres transcrites par son fils), 65 en géorgien et 128 en dialecte russe du Transcaucase.

Sa vie – né dans le servage, marié, veuf puis moine – a fait l’objet d’un des plus grands films du cinéaste (et peintre, musicien, artiste plasticien…) Sergueï Paradjanov, sorti en France sous le titre de La Couleur de la grenade (1969-1971) – fruit que l’on aperçoit dans la photo ci-dessus, prise dans le beau musée qui est consacré au réalisateur à Yerevan.

Sayat-Nova était né en 1712 : c’est donc son tricentenaire cette année, et la Conférence internationale des bibliothèques musicales qui s’est tenue à Yerevan au début de ce mois lui a été dédiée, tout en portant un regard vers l’avenir, son thème principal étant la musique et les bibliothèques musicales au XXIe siècle. Le lieu même où elle a pris place – la bibliothèque nationale pour enfants – symbolisait au mieux cet intérêt pour les générations à venir.


Une des salles de lecture de la bibliothèque nationale pour enfants à Yerevan (autres photos ici)
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3 octobre 2012

Madopolis, ou, La ville dont le prince est un grand fou

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Musique, Santé, Société, Théâtre — Miklos @ 4:44

« C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous. » — Érasme.

Créée le 2 juin 1865, la ville de Madopolis est un lieu paradoxal.

La route qui y mène « n’est point une chaussée avec son empres­sement, ses fossés et ses accotements ; c’est une route sphérique, grande comme la terre, épaisse comme la hauteur de la plus grande des pyramides d’Égypte. C’est en naissant qu’on entre sur la route de Madopolis, c’est en mourant qu’on en sort. Chose bizarre, c’est peut-être en dormant qu’on y chemine le plus vite, et c’est souvent quand on s’en doute le moins qu’on franchit les portes de cette ville célèbre. »

Elle ne se trouve pas sur la Lune, et pourtant…

Elle n’est pas chez les Zoulous, les Andalous, en Anjou ou dans le Poitou, ni même au Pérou ou chez les Mandchous, voyez-vous.

Elle est aux portes de Paris.

Pour en savoir plus, il vous faudra lire l’Étude médico-psy­cho­logique sur Shakespeare et ses œuvres, Hamlet en particulier d’Alcée Biaute.

N’ayez pas peur : nonobstant son titre, ce texte se laisse agréablement lire sans avoir eu à faire en préliminaire de quelconques études de médecine.

Pour ceux qui se trouveraient en séjour à Charenton, on ne saurait trop leur y recommander le théâtre, surtout s’il s’y donne La Persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade de Peter Weiss, remarquable pièce que Jean Baudrillard, excusez du peu, a traduite en français et que le toujours génial Peter Brook a adapté à l’écran. Pour se préparer à cette visite, on pourra lire Une visite à Charenton, folie-vaudeville en un acte, représentée pour la première fois sur le Théâtre des Variétés, le 24 juin 1818.

À propos de folie, il y en a une autre histoire que celle, classique, de Michel Foucault. On en avait déjà fait l’éloge. Et on remarquera qu’un festival de musique classique en Corse a eu pour thème Musique et folie.

23 septembre 2012

Cré nom de nom !

Dans notre société, les noms de famille marquent publiquement et identifient officiellement un lien de parenté « tribale » (et donc économique…) par filiation ou par mariage, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs : dans nombre de pays, on s’appelle encore X fils (ou fille) de Y, ce qui n’indique en général qu’une filiation immédiate : c’est le cas en Islande – à l’instar de leur premier ministre Jóhanna Sigurðardóttir et de leur président Ólafur Ragnar Grímsson – sauf dérogation (que Vladimir Ashkenazy a obtenue en prenant la nationalité de ce pays) ; en Russie et chez les émigrés russes (Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, Nina Nikolaevna Berberova) ; en Arménie (Souren Melikian – ce qui signifie « fils de roi ») ; en arabe (Abdallah ben Abdelaziz ben Abderrahman ben Fayçal ben Turki ben Abdallah ben Mohammed ben Saoud, qui n’est pas que fils de roi, puisqu’il l’est lui-même aussi)…

Jean Dupont demande au Conseil d’État à changer son nom de famille en Durand. Lorsque le fonctionnaire lui en demande la raison, il explique : « Maintenant, quand on me demande comment je m’appelais avant, je dois répondre “Finkelszteyn”. Quand je m’appellerai Durand, je pourrai répondre à cette question en disant “Dupont” ». (Histoire juive)L’obligation de changer de nom – que ce soit pour se protéger, tel un Raymond Samuel devenu Aubrac, pour faciliter l’intégration d’un nouvel immigrant par choix personnel (pour que leur enfant ne soit pas la risée des « petits Français » de sa classe, pour faciliter l’embauche ou la location…) ou par nécessité sociale ou légale (comme en Islande) – est loin d’être anodine (j’en sais quelque chose). En France, où l’« unité de la langue » a longtemps été un principe rigoureux au point d’interdire l’usage de langues régionales, la francisation des noms était aussi une affaire politique : il suffit de lire un article édifiant datant de 1947 consacré à ce « problème » national, « La francisation des noms de personnes », d’Étienne-Abel Juret, publié dans Population, 2e année, n° 3.

S’il n’était pas obligatoire, ce changement était – en France – irré­ver­sible, jusqu’à très récemment. Fruit d’une décision souvent circons­tan­cielle, il pesait sur toutes les générations suivantes, nées en France, et qui ne portant plus le poids de la nécessité d’origine, souhaitaient récupérer, à juste titre, ce qu’elles considéraient comme une partie de leur identité familiale. On lira à ce propos avec profit le très intéressant ouvrage de Nicole Lapierre, Changer de nom, publié en 1995 (extrait disponible ici), et, plus récemment, l’article « Avec cette francisation, je me suis senti étranger » (quel beau titre !) de Libération du 20 janvier 2010. Nicole Lapierre est aussi interviewée dans une récente émission de la Fabrique de l’histoire (que l’on peut écouter ci-dessous), aux côtés de Raymond Aubrac, Émilie Berrebi (psychanalyste), Alain Didier-Weill (psychanalyste), Jérémie et Claude Fazel, Lucien Finel, Julien Grassen-Barbe et de Céline Masson, psychanalyste et fondatrice du collectif La Force du nom, qui a milité avec succès pour que le Conseil d’État, seul habilité à autoriser les changements de noms dans un sens, les autorise dorénavant dans l’autre : il a obtenu un revi­rement de la juris­prudence, et c’est dorénavant le ministère de la justice qui s’en occupe.

Les prénoms, eux, servent à distinguer, à particulariser un individu dans la famille ou dans la lignée, sans forcément le singulariser tout à fait (existe-t-il des prénoms qui seraient des hapax ?) : on nomme un nouveau-né parfois d’après un saint, d’après un ancêtre, d’après la mode et surtout d’après les héros d’un jour de la téléréalité omniprésente. Dans le cas où un même prénom est utilisé de génération en génération, on rajoute un numéro d’ordre, et pas uniquement chez les rois ou chez les papes : c’est assez courant chez les Américains, où les dynasties de l’argent et du pouvoir sont des pâles substituts à celles de la noblesse : John Davison Rockefeller IV est le fils de John Davison Rockefeller III, lui-même fils du n° II et petit-fils du premier (qui, lui, ne portait pas de numéro d’ordre mais les trois mêmes noms), fondateur de la Standard Oil Company et de la fortune de ses descendants. Biz CXX ! comme on dirait en yiddish.

Les prénoms servent aussi à indiquer un rapport de familiarité (mais pas forcément de famille) – on n’appelle pas n’importe qui par son prénom – mais surtout dans leurs déclinaisons amicales ou intimes sous forme de diminutifs. Contrairement à ce que l’appellation de ce procédé pourrait le laisser entendre, il ne raccourcit pas toujours le vocable surtout quand il est déjà court – c’est la distance entre les locuteurs qui diminue (cas particulier de l’hypocoristiqueTerme qui exprime une intention caressante, affectueuse,
notamment dans le langage des enfants ou ses imitations.
) : ainsi, Anne et Jean donnent Annette ou Nanou et Jeannot ou Yannick (il en va de même en d’autre langues : Anna se transforme en Anniouchka en russe, Carmen en Carmencita en espagnol, etc.).

La combinaison des deux (ou trois, ou quatre… selon le nombre de prénoms et/ou la juxtaposition de plusieurs noms de famille lors de mariages, par exemple) n’étant pas unique non plus, les autorités et les organismes qui souhaitent pouvoir contrôler chaque personne individuellement leur attribue un numéro unique (et parfois plusieurs, ce qui est contradictoire, mais passons) : numéro d’identité, numéro de sécurité sociale, numéro fiscal… (j’en possède actuellement 28, sauf erreur ou omission de ma part comme dirait ma banque). Ce numéro doit servir à distinguer un Jean Dupont de tous les autres Jean Dupont.

« Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir – de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. » — Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.Avec l’omniprésence croissante du numé­rique et la nécessité qu’elle implique d’une précision accrue dans l’information (1984 de George Orwell et Brazil de Terry Gilliam y décrivent un ministère qui lui est consacrée), la tendance à nous définir par des nombres ne fait que se développer – l’émergence du Web sémantique, nécessitant des « identifiants uniques » pour tout objet informationnel, l’encourage – et en arrive jusqu’au tatouage numérique (par implantation de puce RFID), non seulement d’animaux mais d’êtres humains. Cette pratique n’est pas récente, on en a rappelé les sinistres antécédents et les dangers inhérents (localiser, organiser, surveiller, contrôler, dominer). Et dire qu’on s’y laisse souvent entraîner par ignorance ou par facilité : les nouveaux objets techniques qui nous entourent dorénavant sont de plus en plus désirables, comment résister à l’envie d’acheter un nouveau téléphone qui nous localisera encore plus précisément que le précédent, de fournir toutes ses informations les plus personnelles à son réseau social favori, de se lier de façon croissante dans cette toile d’araignée portée par le Web (c’est le sens de ce mot anglais). Comme le constatait déjà Étienne de La Boétie en 1549…

21 septembre 2012

Le tailleur juif


Machine à coudre Singer, 1912. Source :
Jewish Museum, Londres.

Archétype ou stéréotype ? Non : brave type, peinant à nourrir sa pauvre famille en reprisant des guenilles pour leur redonner une nouvelle vie et dont la sienne se termine souvent tragiquement. En Galicie, d’où provient ma famille paternelle, on dit que 80 % des tailleurs étaient juifs. Ils s’appelaient en conséquence Schneider (« tailleur » en allemand – après tout, c’était encore l’empire austro-hongrois), Portnoy (idem mais en russe), Nudel (de l’all. Nadel, « aiguille »), Fingerhut (« dé à coudre »), Hefter (celui qui agrafe des broderies ou autres objets à des habits), Talisman (celui qui tisse des châles de prière), Damsky (tailleur pour dames)…

Mon grand-père portait l’un de ces patronymes. Pendant un temps, il vendait des machines à coudre. Mon père, encore enfant, l’aidait. C’est pourquoi quand, bien des années plus tard, ma mère se mettait à notre belle machine noire toute brillante avec son logo doré « Singer », c’est lui qui passait le fil, enfilait l’aiguille, fixait le fil de la canette, et lançait à la main la roue de la machine puis passait le relais à ma mère qui activait alors le grand pédalier plutôt que la pédale électrique – très moderne alors – qu’elle ne pouvait aussi bien contrôler. Quand c’était elle qui s’y prenait seule, le fil s’embrouillait et la machine partait à l’envers, et mon père devait de toute façon intervenir pour démêler l’affaire. Je regrette maintenant d’avoir donné cette machine à une amie de famille, il ne m’en reste qu’un meuble attenant.

Ce n’était pas souvent que ma grand-mère emmenait ses enfants chez le tailleur de leur shtetl : pauvres, il fallait que les habits durent. On les faisait en conséquence plus longs et larges que strictement nécessaire. Mon oncle m’avait raconté qu’à l’essayage des manteaux il s’accroupissait subrepticement pour faire en sorte d’en avoir un qui ne traîne pas au sol et pour ne pas être la risée du village. Des années plus tard, il deviendra un Rudolf Valentino espagnol d’une rare élégance. Mes grands-parents, eux, sont partis en fumée.

Une cousine par alliance de ma mère habitait avec son mari au 37 rue Monge. Leur appartement n’était pas une chambre de bonne mais il n’y avait pas de salle de bain, on n’y trouvait qu’un évier avec l’eau courante (froide) et les toilettes étaient sur le palier. Il y avait sans doute du gaz à tous les étages, pourtant. Elle aussi était couturière juive et pauvre, bien que ne venant pas de ce kishke de l’Europe juive qu’était la Mitteleuropa, mais de Lettonie. Sa sœur (ou sa cousine ?), je l’appris bien plus tard et l’y vis d’ailleurs, habitait sur la Cinquième Avenue, à des années-lumière du Lower East Side. La cousine de maman confectionnait de forts élégants costumes pour femmes – peut-être pour hommes aussi, mais ce n’était que ma mère qui lui commandait des vêtements, pas mon père –, parfaitement coupés et cousus. Après son veuvage, elle partit s’installer sur la côte d’azur et brûla toutes ses économies dans les casinos de la région.

Non loin de l’endroit où je m’étais installé en rentrant en France dans la seconde moitié des années 1980, il y a un petit passage qui datait du XVIIIe siècle. Il était alors très pittoresque (il ne l’est plus, il est devenu branché). S’y trouvait entre autres une étroite et sombre échoppe de tailleur aux fenêtres poussiéreuses : tout à fait comme dans les contes d’antan et les vieilles gravures, il était rempli de piles de shmatess partout, du sol jusqu’au plafond, de morceaux de tissus, de costumes fatigués, de chemises froissées. Comme encerclé par cette jungle, un vieil homme au visage raviné et mal rasé surmonté d’une crinière blanche, était assis derrière une antique machine à coudre à pédalier – une Singer, peut-être, comme celle que j’avais connue enfant –, posée sur une petite table en bois et dont le bruit caractéristique (à ne pas confondre avec celui d’un train à vapeur) m’était encore si familier, tant d’années plus tard : zzzzzzt, brrrrrrrrr, silence pendant qu’on replaçait la pièce à coudre dans un autre angle ; zzzzzzzzzzzzt, brrrrrrrrrrrrr, silence… Il n’est pas étonnant que ce modèle ait fait l’objet d’une installation musicale.

Je ne me souviens plus ce qui m’y avait fait entrer la première fois. Une quelconque reprise ? Pourtant je sais y faire, il s’agissait peut-être d’une retouche plus importante. Ce dont je me rappelle, c’est que son travail avait été, comment dire, assez approximatif. Mais nous avions bavardé. Plus précisément, c’est lui qui avait parlé sans discontinuer, dans un français encore plus approximatif que sa couture et plus que mâtiné par du polonais et du yiddish, avec l’accent d’un Popeck mais en plus profond (et en authentique : Popeck parle français comme vous et moi sauf quand il fait le Juif) que j’avais bien du mal à comprendre, mais qu’importe, il parlait. Et j’étais revenu périodiquement pour l’écouter, comme on écoute une musique familière dont on ne connaît pas les paroles mais dont on comprend le sens profond.

J’avais pu tout de même en saisir des bribes de sa vie dont il me reste des bribes de bribes. En me les racontant, il m’avait même montré des grands cahiers cartonnés qu’il avait noircis de son écriture – en quelle langue, je ne sais plus – et où il avait relaté ses tribulations. Son fils, me dit-il, en avait fait traduire, les ferait publier. Il était parti après la guerre de Pologne en Israël, puis en France où il se trouvait depuis une cinquantaine d’années – quand on a connu certaines immigrations, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’il n’ait pu apprendre à parler le français comme un Gavroche – et s’il travaillait encore à cet âge, c’est parce qu’à la maison sa femme l’ennuyait à mort… Un tempérament, ce tailleur.

Quelque temps plus tard, l’échoppe disparut. L’emplacement a été repeint de couleurs rutilantes, et l’on y vend des moulages de mains et de fesses de votre nouveau né.

La Triangle Shirtwaist Factory était un immense atelier de confection de blouses pour femmes qui occupait les trois derniers étages d’un bâtiment qui en comptait dix, situé près de Washington Place à New York. On y comptait quelque 500 ouvriers – surtout ouvrières – pour la plupart juifs. Le 25 mai 1911, un incendie s’y est déclaré et propagé extrêmement rapidement, empêchant l’usage des cages d’escalier, qui, d’ailleurs, avaient été verrouillés par les patrons pour éviter les vols… Cent quarante six travailleurs y trouvèrent la mort, ce qui en fait l’accident industriel le plus meurtrier de l’histoire des États Unis à ce jour.

Une magnifique et bouleversante élégie en yiddish que l’on peut écouter ci-dessous commémore ce tragique événement ; les informations divergent quant à sa date de composition, selon l’une des sources elle la précéderait mais aurait été utilisé après à cette fin (il en a d’ailleurs été de même pour le célèbre Temps des cerises, composé cinq ans avant la Semaine sanglante lors de la Commune de Paris, et qui en rappelle le souvenir). C’est une chanson d’amour, mais celle qu’un mort chante, tel une inversion du thème d’Orphée et d’Eurydice, à la femme qu’il aime : il lui dit qu’il est mort près des machines dont les hommes sont les esclaves, à l’instar de celles des Cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne, de Metropolis de Fritz Lang ou des Temps modernes de Charlie Chaplin, travaillant sans cesse dans le tintamarre des chaînes en métal qui s’y entrechoquent tandis que coulent les larmes et que les dents grincent. Il l’implore de venir là où repose son corps, c’est ainsi qu’il trouvera la paix.

Les paroles en sont du poète W. Morris Rosenfeld (né en Pologne russe en 1862, décédé en 1923 à New York où il avait émigré en 1886), lui-même tailleur avant de devenir journaliste et éditeur d’un magazine littéraire yiddish. Animé d’une profonde conviction socialiste, ses poèmes plutôt sombres et désespérés, et reflètent les dures conditions de vie des ouvriers juifs de l’époque.

Ne me cherche pas
Là où verdoient les myrtes
Tu ne m’y trouveras pas, mon trésor.
Là où flétrissent les vies près des machines
C’est là qu’est mon lieu de repos (bis).
 
Ne me cherche pas
Là où chantent les oiseaux
Tu ne m’y trouveras pas, mon trésor.
Esclave je suis là où les chaînes résonnent
C’est là qu’est mon lieu de repos (bis).
 
Ne me cherche pas
Là où jaillissent les fontaines
Tu ne m’y trouveras pas, mon trésor.
Là où les larmes coulent, où les dents grincent
C’est là qu’est mon lieu de repos (bis).
 
Et si tu m’aimes d’un élan sincère
Alors viens à moi, mon trésor.
Et soulage mon cœur
Lourd de chagrin
Et rends-moi doux mon lieu de repos (bis).

Merci à Jacinta de m’avoir fait découvrir cette chanson, mélodie et texte (la traduction ci-dessus est une légère adaptation de la sienne).

11 septembre 2012

Omelette à la française

Classé dans : Cinéma, vidéo, Cuisine, Langue, Santé — Miklos @ 9:58

La recette traditionnelle de ce mets bien français commence généralement par « Battre légèrement trois œufs… ».

Pourquoi trois ? Peut-être parce qu’il faut « déposer une cuiller à soupe de beurre dans le poêlon » : pour deux ou quatre œufs, la quantité de beurre à rajouter serait bien moins simple à exprimer. On ne sait d’ailleurs pas à combien de personnes cette recette est destinée.

Pour ceux qui craignent le cholestérol, on signalera que les opinions divergent à ce propos tout en rappelant qu’il ne faut abuser de rien, surtout des bonnes choses.

Ce n’est pas que dans l’omelette française et donc sur la langue que l’on trouve trois œufs, mais dans la langue elle-même : le participe passé féminin des verbes agréer (on est d’accord ?), béer (aux corneilles), créer (des ennuis, si on en mange trop), féer (« doter d’un pouvoir surnaturel »), gréer (« équiper un navire »), réer (ma pauvre biche !) et véer (anc. fr. « empêcher, refuser, défendre, prohiber », du lat. vetare) se termine effectivement en –éée.

Eheheh !

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