Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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8 septembre 2012

La Venise du Proche-Orient, ou, l’histoire d’un piqué et de son marteau-piqueur

Classé dans : Cinéma, vidéo, Santé — Miklos @ 1:52

Si Tel Aviv a gagné en 2011 la réputation d’être la ville la plus gay du monde – comble dans un pays où théocratie et démocratie font un bien curieux ménage –, elle a, dans un monde parallèle, acquis en 1968 le statut de Venise du Proche-Orient. Voici comment.

Profitant de l’inattention d’un gardien lors du passage d’un camion laitier venu effectuer une livraison dans l’asile d’aliénés où il est enfermé, Blaumilch – on n’apprendra que beaucoup plus tard son nom, c’est d’ailleurs le seul mot qu’on l’entendra prononcer – s’échappe. Pourquoi y était-il ? Pour une névrose obsessionnelle qui l’occupe jour et nuit : creuser, creuser, et encore creuser. Des tranchées, des tunnels, n’importe quoi. Jour et nuit.

Le véhicule dans lequel il s’était caché s’arrête dans un chantier. Blaumilch en descend en catimini – personne ne semble étonné de le voir habillé d’une camisole de force dont il est arrivé à délier les manches – et tombe en arrêt, fasciné, devant un marteau-piqueur et son générateur électrique mobile. Il s’en saisit et le traîne derrière lui le long des quelques kilomètres qui le séparent de Tel Aviv.

Il s’installe au beau milieu de l’un des carrefours les plus passants de la ville : celui au coin des rues Allenby – qui commémore le général Allenby (1961-1936) à qui le Royaume Uni doit la conquête de la Palestine des mains des Ottomans – et Ben Yehuda – Eliézer de son prénom, à qui l’on doit la renaissance de l’hébreu comme langue parlée. Ce carrefour se trouve à quelques centaines de mètres de la mer et on y voit en proéminence le bâtiment de la Zim, compagnie de navigation israélienne (dont, soit dit en passant, mon père dirigeait le bureau européen).

Il commence à creuser. Immédiatement, c’est l’embouteillage. Un policier chargé de la circulation, dont la bonne volonté et le respect de la loi sont inversement proportionnels à son QI, se disant que si cet ouvrier était là, c’est qu’il devait l’être, et qu’il fallait donc l’aider à remplir sa mission, commence à ériger des barrières pour le protéger, ce qui a pour effet de bloquer entièrement la circulation.

Les chauffeurs israéliens – ce sont des méditerranéens, après tout, même si pour certains d’origine récente – ont le sang très chaud : cris, insultes, rixes, klaxons, se rajoutent au vacarme incessant du marteau-piqueur. Le voisinage en perd la raison : l’établi de l’horloger tremble tellement qu’il ne peut plus réparer les montres qu’on lui apporte, le dentiste n’ose plus utiliser sa fraise, le jeune couple d’amoureux est refroidi par le bruit insoutenable, les personnes plus âgées s’énervent, crient, jettent des pots de fleur par la fenêtre. Il n’y a que les vendeurs de casques anti-bruit qui profitent de l’occasion pour augmenter subrepticement leurs prix. Imperturbable, imperturbé, Blaumilch continue de creuser, s’arrêtant parfois pour donner un coup de marteau-piqueur dans une conduite d’eau pour aider une personne à se laver les mains, tandis le policier serviable fait le vide autour de lui et le protège des tentatives d’agression destinées à mettre fin à ce vacarme. Une tranchée se dessine, puis une autre. Des tas de gravats s’amoncellent et dessinent un paysage de champ de bataille. Les voitures ne passent plus.

La municipalité en est vite saisie et ce qui n’est à l’origine qu’un fait-divers tourne au politique. Ziegler, un jeune homme bien de sa personne et dont l’amoureuse habite sur le carrefour, est l’assistant du directeur du département de la mairie de Tel Aviv chargé des travaux publics. Son patron, Dr Kouïbyshevski (à l’époque, sous l’influence de l’immigration d’origine allemande, toute personne importante s’appelait « Docteur ») est plus intéressé par les formes de sa secrétaire aussi bête que sexy et à faire virevolter des boîtes d’allumettes d’une pichenette que par le quotidien de son service dont s’occupe le jeune Ziegler.

Personne ne sait « qui a donné l’ordre » – phrase oh combien célèbre en Israël, allusion à l’« affaire Lavon ». Si ce n’est pas ce département, serait-ce celui que dirige Schultheiss, pantin aux mains de son assistante (qui, elle, a oublié d’être bête) et ennemi juré de Kouïbyshevski sauf quand ils sirotent un verre de thé – à la russe – à quatre, avec leurs assistants ?

Quant au maire, dont la taille singulièrement réduite est inversement proportionnelle à son ambition et à sa volonté de gagner les élections qui se rapprochent en évitant tout scandale et en présentant ces travaux comme un accomplissement de la municipalité qui veille au bien être des Telaviviens, il a, lui aussi, son assistant qui lui dit quand parler et quand la fermer.

L’engrenage est inévitable : la municipalité, tout en ne sachant pas le pourquoi du comment, mobilise les quelques autres marteaux-piqueurs et pelleteuses en sa possession pour assister Blaumilch dans sa tâche. Entre temps, Ziegler, qui a deviné de quoi il en relève – qu’il s’agit finalement d’un fou – essaie de prévenir sa hiérarchie, mais celle-ci fait la sourde oreille : à ce stade, cette vérité serait catastrophique, toutes ces grosses huiles auraient beaucoup à perdre, leur poste et les élections à venir. C’est donc Ziegler qui doit être fou.

Et l’apocalypse joyeuse arrive, malgré une tentative de sabotage organisée par quelques voisins du chantier, qui se terminera de façon hallucinante (et hilarante) au commissariat : les tranchées de Blaumilch, dorénavant occupant toute la largeur des artères qu’elles remplacent, rejoignent finalement la mer qui s’y engouffre, balayant par la même occasion la commission d’enquête chargée de déterminer les responsabilités mais dont le président, copain comme cul et chemise avec Kouïbyshevski, n’a d’évidence pas envie d’aller au fond de l’affaire.

Voilà les rues transformées en canaux, que le maire inaugure dans une fête solennelle et splendide au cours de laquelle sont organisées des manifestations de ski nautique, d’aviron et de natation se déroulant au pied de l’immeuble de la Zim dont on comprend finalement la raison d’être en ce lieu ; une chorale entonne des chants patriotiques et nostalgiques, combinaison commune dans les quelques premières décennies de l’État d’Israël ; le rabbinat donne sa bénédiction, et le tout se termine par le discours du maire, qui démontre que son initiative personnelle d’engager ces travaux n’aura été que pour le bien des habitants. Et ceux-ci sont ravis : ces rues, autrefois si bruyantes du fait de la circulation puis des travaux gigantesques et incessants sont devenues relativement calmes ; il y a bien des échauffourées entre les chauffeurs de taxis fluviaux, ceux-là même qui s’étripaient quand ils conduisaient des camions sur la même voie, il y a bien le jeune couple qui, pour faire l’amour, doit mettre en musique de fond un enregistrement des marteaux piqueurs, mais globalement tout le monde est aux anges.

Sauf Blaumilch. Personne ne lui a rendu hommage. Il s’éclipse. Et Ziegler, qu’une ambulance emmène pour l’enfermer dans l’asile d’où s’était échappé Blaumilch, l’aperçoit installé avec son marteau-piqueur au beau milieu du carrefour de la mairie qu’il commence à défoncer, avec, à ses côtés, un policier pour le protéger.

Le canal de Blaumilch (en anglais The Big Dig, en hébreu תעלת בלאומילך ) est un film réalisé en 1968 – quatre ans après l’achèvement du long canal amenant de l’eau du lac de Tibériade vers le désert du Néguev – par Efraïm Kishon (1924-2005), grand humoriste israélien d’origine hongroise (il avait gardé son accent toute sa vie). Satire aimable de nombreux travers de la société israélienne, de ses comportements sociaux et (a)culturels, de son administration pléthorique et irrationnelle, et dont l’inéluctable et sympathique victime est l’individu – thème que Kishon traitait aussi dans ses autres productions –, ce film, fort bien filmé et joué, est interprété par d’excellents acteurs, parmi les meilleurs de leur époque en Israël, pour la plupart venus du théâtre.

Certains passages (notamment ceux où l’on voit Kouïbyshevski se déplacer, avec une démarche très particulière, dans les couloirs de la mairie, suivi par sa cour) font inévitablement penser au génial Brazil, sorti 17 ans plus tard, à se demander si Terry Gillam aurait vu ce film qui avait été retenu (« nominé ») au Golden Globe Award dans la catégorie « meilleur film étranger ». L’absurde de la situation, les décors et leurs couleurs vives, la pantomime des acteurs (l’un d’eux a d’ailleurs été le premier mime israélien) rappellent aussi imman­qua­blement les films de Jacques Tati, qui, eux, ont précédé celui-ci (à l’exception de Trafic et de Parade).

On en trouve deux versions intégrales sur YouTube, l’une doublée en allemand, l’autre sous-titrée en russe. C’est cette dernière qu’on a préféré afficher ici : dans la majeure partie du film, le langage des corps se suffit. Et là où le texte compte, au moins on en entendra les voix et les sonorités d’origine.

Les anglophones – ou ceux qui pensaient jusqu’ici comprendre cette langue – apprécieront sans nul doute cette page de Qwika, se(r)vice de recherche dans toutes les Wikipediae et les wikis en général, consacrée au film en question. Pour nos lecteurs francophones, on tentera d’en donner ici une fidèle traduction dans la langue de Molière en en préservant la police (qui joue d’ailleurs un rôle si important dans ce film) :

le canal bleu (hébr. Unité de largeur alat lait bleu et/ou. Anglais. Au Creusement tourné) est le titre d’une pièce radiophonique d’Ephraim gravier-de-pierre-ponce et un film éponyme, qui sous la direction de gravier-de-pierre-ponce d’après la pièce radiophonique pièce une devenu.

la pièce radiophonique est dans un livre éponyme de 1971 (titre : Le canal bleu. Satires. Pièces radiophoniques et pièces d’un acte), qui est présent dans la traduction allemande de la montagne de la porte Friedrich.

l’acte de satire bureaucratique du lait bleu Kasimir, qui s’est enfui de la psychiatrie et creuse dans le milieu avec un marteau-pneumatique volé à Tel Aviv la rue principale. Quand la police commence, quelles rues commence à fermer et les résidents adjacents peser environ les 24-Stunden-Lärm les autorités commence avec la recherche de l’auteur de toute la conduite. […]

Ephraim gravier-de-pierre-ponce, pardon, Efraïm Kishon, aurait, lui aussi, apprécié.

On conclura cette excursion dans les liquides par le texte suivant qui démontre les vertus du lait bleu, et notamment dans le cas de l’acrimonie huileuse du sang. Il provient de Discourses on Tea, Sugar, Milk, Made-Wines, Spirits, Punch, Tobacco, &c., with Plain and Useful Rules for Gouty People, écrit par Dr Thomas Short et publié à Londres en 1750.

28 avril 2012

« Je souis aimé d’elle, Dieu pouissant ! »

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Histoire, Judaïsme, Langue, Musique, Shoah, Théâtre — Miklos @ 23:15

C’est ce qu’on pouvait entendre Hoffmann chanter il y a quelques instants sur la chaîne Mezzo, qui diffuse en ce moment Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach, dans une interprétation du MET de New York sous la direction de James Levine. C’était en 2009, avant que les problèmes de santé n’obligent le chef à annuler nombre de ses concerts puis à annoncer qu’il ne redirigerait pas avant l’automne 2013.

Heureusement – si l’on peut dire… – la vidéo est sous-titrée en français. Non que cette version soit chantée en maltais, en russe ou en coréen, mais les accents de ces stars internationales de la scène – un Maltais dans le rôle d’Hoffman, une Russe dans ceux d’Antonia et de Stella, une Coréenne-Américain dans celui d’Olympia, et ainsi de suite – en rendent souvent la compréhension impossible quand elle n’est pas cocasse.

Offenbach, dit-on, avait un accent à couper au couteau : « L’accent d’Offenbach ! C’est le souvenir ineffaçable de son enfance colognaise et juive. Il avait treize ans quand il était arrivé à Paris ; il ne savait pas un mot de français. ». Je ne sais s’il lui était arrivé de chanter dans ses chefs-d’œuvre, archétypes de la Belle Époque, plus français que français, et dans lesquels la diction est aussi essentielle – c’est vrai pour la musique (classique) chantée en général, d’ailleurs – que la musicalité, mais il s’en était amusé : on se souvient de l’accent « allemand très prononcé » – c’est ce qu’indique le livret – de Frick le bottier de La Vie parisienne, qui, voulant embrasser Gabrielle la jolie gantière, lui sort comme argument : « nous sommes Allemands tous les deux, et… une chose qu’il faut remarquer, c’est que nous n’avons d’accent ni l’un ni l’autre ». Ils n’y sont d’ailleurs pas les seuls étrangers, il y a ce fameux Brésilien qui a de l’or et qui arrive de Rio de Janeiro.

Et qui leur fait réellement justice ? Ce sont les acteurs de la compagnie Renault-Barrault dans une interprétation historique à l’Opéra-Comique (à laquelle j’ai eu la chance et le bonheur d’assister) réunissant non pas des stars internationales du bel canto, mais la crème des acteurs français de théâtre : Suzy Delair, Simone Valère, Madeleine Renaud, Jean Parédès, Jean Desailly, Pierre Bertin, Jean-Pierre Granval, Jean-Louis Barrault… Enlevée, pétillante, voire coquine sans une once de cette vulgarité qu’on trouvera dans des productions assez récentes, après ça, comment en écouter une autre ? Fort heureusement, l’enregistrement, disponible alors sur un 33T dont la couverture se dépliait pour montrer une photo panoramique de la troupe sur la scène, a été réédité en disque compact. Un agzent allemand imité avec humour et finesse par un Français sonne à mes oreilles mieux qu’un accent français tenté par un Maltais, sans doute, dans ce genre de texte.

Pour Les Contes d’Hoffmann, c’est un autre enregistrement historique (disponible lui aussi en réédition sur disque compact) qui me ravit, là aussi si essentiellement français : Raoul Jobin, Renée Doria, Vina Bovy, Géori Boué, Renée Faure, Simone Borghese, Roger Bourdin… et… Bourvil lui-même, dirigés par ce grand chef qu’était André Cluytens, là aussi une production de l’Opéra-Comique dans ses grandes heures.

N’accusez pas le métèque que je suis de chauvinisme, même musical : j’adore les comédies américaines chantées par des Américains et les lieder de Schubert par Dietrich Fischer Dieskau. Chaque langue a son génie, et ici, il me semble qu’il n’y ait que des Français qui arrivent à faire justice à ces œuvres où la langue est si centrale, et d’ailleurs non pas uniquement par leur diction, mais aussi par le timbre de leurs voix, surtout celles des femmes.

L’accent est aussi ce qui a fait problème, pour moi, dans la remarquable performance théâtrale de Judith Magre qui tient, à 85 ans, la scène pendant une heure et demi dans un monologue, celui de Rose dans la pièce éponyme de Martin Sherman. Rose est juive, née dans un shtetl d’Europe de l’Est. Assise pour porter encore un deuil tel que cela se pratique traditionnellement chez les juifs, elle se remémore, au crépuscule de sa vie, les tragédies et quelques joies qui ont émaillé sa traversée des bouleversements de ce siècle passé, la menant d’un village de l’Ukraine au ghetto de Varsovie, puis sur l’Exodus vers la Palestine où elle ne pourra entrer et se retrouvera finalement aux États-Unis. Elle verra sa petite fille assassinée d’une balle dans le front devant ses yeux, ses maris disparaître les uns après les autres – mais c’est le premier, mort écrasé sous le poids d’une armoire dans le ghetto détruit, qu’elle regrettera toute sa vie, avec une telle force d’ailleurs qu’elle évoquera à deux reprises sa présence, réelle ou imaginée.

Le texte est (fort bien) traduit de l’américain, mais il « est » très juif américain, par la façon dont il évoque ces événements, par son émotion tord-boyaux (mais il y a de quoi), par son humour doux-amer et parfois grinçant ou tragique comme l’est souvent l’humour juif, par son style, par sa construction dramatique. Et l’accent de Judith Magre n’a rien d’américain ni de juif (ce « souvenir ineffaçable » resté dans le français d’Offenbach), ce qui se remarque dans sa prononciation de certains mots en yiddish ou en russe, et, plus généralement, par le manque de cette mélodie dans la voix si typique d’une personne originaire des milieux juifs d’Europe de l’Est qu’un Popeck sait fort bien (re)prendre quand il raconte des histoires juives, celle d’un Yidl mit’n fidl (« juif avec violon ») – titre d’une chanson yiddish qu’elle chantonne en fin de spectacle. Elle n’a rien d’une Molly Picon (brièvement mentionnée dans Rose), actrice du théâtre yiddish américain qui avait d’ailleurs tenu le rôle titre du film Yidl mit’n fidl dans lequel elle se déguise en homme musicien ambulant, et dont il existe des enregistrements de cette chanson (et bien d’autres). En tout cas, on ne peut dire de cette chanson-là que C’est ine chanson d’amour qui s’annvole, triste ou folle…, comme vient de le chanter le Hoffman Maltais.

12 avril 2012

Cachez-moi ce truc que je ne saurais voir

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Médias, Photographie — Miklos @ 15:39


Extrait d’un spot publicitaire de Contrexeville (reconstruction).

Et par grâce, par pitié, cachez-moi ce trouble, qui confirme tous mes soupçons… — Eugène Scribe, La passion secrète. Paris, 1858.

Cet obscur objet du désir. — Film de Luis Buñuel (1977).

On ne va pas se la jouer Culture pub – dont on ne peut que regretter la dispa­rition et, il y a à peine deux mois, celle de son fondateur, Christian Blachas –, mais on va tout de même se risquer à parler de ce sujet envahissant.

Votre œil baladeur n’aura pas été sans remarquer les récentes affiches et affichettes qui vantent tel ou tel produit en se servant de la métaphore du ver solitaire, plus précisément, à l’aide d’une image d’un (seul) corps nu comme un ver (un ver, comme on le sait, n’a pas de sexe visible) ; on imagine le plaisir des féministes au constat que ce n’est plus le corps de la femme qui est ainsi exposé au regard concupiscent ou lubrique, mais celui de l’homme (ce qui, d’ailleurs, ne semble pas offusquer même les plus voilées des femmes). Et il s’agit évidemment pas de faire vendre là des sous-vêtements masculins.

Récentes affiches, mais le phénomène, lui, ne l’est pas : on oublie souvent l’origine d’une invention ou d’une découverte, ultérieurement utilisée, copiée, plagiée, détournée, rarement de façon créatrice ou avec un clin d’œil à la source.

Un très récent et fort amusant article sur le blog Les Copains d’abord nous fait redécouvrir ce qui doit être la mère – bon, le père – de cette famille de pub : celle pour les dalles auto-adhésives de la marque Gerflor, qui, voulant se rénover avec la ringardisation du linoleum (je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître), crève l’écran (de cinéma, c’était avant l’invention des ordinateurs personnels, bêta !) avec un spot repré­sentant un homme plus-ringard-tu-meurs dans une situation parti­cu­lièrement originale qui démontre en huit secondes la qualité du produit en question (on espère, pour l’acteur, que la sienne de dalle finit par se décoller sans trop de mal).

C’était en 1986. La marque fera quelques variations sur ce thème (qu’on peut voir dans l’article sus-cité, qui nous a suscité celui-ci).

Et voici ce qu’on peut voir ces derniers temps :

On remarquera que celle de gauche souligne lourdement le décalage en écrivant en toutes lettres « un look plus sexy », trop littéralement pour un second degré, tandis que celle de droite – signe de conservatisme ? – laisse apercevoir le boxer que porte l’homme-objet : les bienséances sont préservées ; le texte, lui, ferait un peu plus rêver si le mannequin était plus décati (on comprendrait mieux qu’il veuille changer son portable – je parle de l’ordinateur, là).

Quant à ces deux-là :

on pourrait sourire au nom du produit de gauche, quand on sait (mais il faut être anglophone) qu’en argot américain le mot pack dénote (cf. 14e sens ici) ce qu’on appellerait ici un paquet mais qu’on ne qualifierait jamais de « facile »… Quant à l’autre qu’on vous dévoile ici, celle de droite, elle utilise tout le corps, et en ce qui concerne les parties en question on se demande si elle n’a pas fait un jeu de mot en écrivant « le meilleur coût »…

On ne va pas faire couler beaucoup d’encre à ce sujet, mais on ne peut passer sous silence la mise en valeur de liquides – vins, alcools ou parfums – par l’utilisation de leurs bouteilles aux formes et à la position particulièrement suggestives :

D’ailleurs, on imagine mal ces récipients le col vers le bas, alors que pour les zooms de ces appareils photo, pas de problème :

Et si vous n’aviez saisi le message en décryptant l’image, vous le comprendrez à la lecture de la légende, ?????? ?? ????? ???????? (la taille ne compte pas, vous n’avez qu’à essayer les trucs extensibles de la marque en question pour vous en rendre compte). Mais malgré ce que suggère coquinement cette photo, n’oubliez pas que :

comme le dit si joliment cette affiche pour la campagne de Centraide contre la pau­vreté avec la participation du groupe Simple plan dans leur plus simple appareil (source).

Comme on le voit, tout peut se vendre ainsi, même un jeu vidéo qui n’a rien de sexy – la photo non plus, d’ailleurs – sans avoir à exploiter éternellement le féminin :

Et si vous vous demandez ce que vante cet instantané-là, on vous laissera consulter le spot plein de vigueur dont il est tiré :

Alors, la main sur… le cœur, vous aviez deviné ?

Eh oui, la chair vend n’importe quoi surtout quand elle est fraîche, et même de la viande surtout quand elle est fraîchement vendue sous vide :

c’est ce qu’un supermarché italien a littéralement montré (source).

On terminera en signalant quelques publicités de service public : dans les deux premières, Adam Levine, avec un coup de main (pas sur le cœur en l’espèce) de sa compagne, et Adam Rickitt chapeau bas (il devra bien finir de l’en écarter pour faire la quête), tous deux dans la tenue d’Adam (ça tombe bien, c’est leur prénom à chacun), promeuvent…

…le dépistage des cancers de la prostate et des testicules (ce ne sont pas les seules célébrités médiatiques à l’avoir fait pour une campagne très british), tandis que dans celle-là des élus slovaques luttent pour…

…la suppression non pas de leurs vêtements mais de leur immunité parle­mentaire (source). Et celle de nos présidents, qui osera mani­fester ainsi contre, Romain Mesnil, peut-être ?

On laissera le dernier mot à l’Église qui, finalement, tombe aussi la robe :

Douze (ce nombre vous dit quelque chose dans ce contexte ?) de ses membres, tous d’un âge canonique (64 à 87 ans), n’hesitent pas à suggérer les leurs dans le calendrier 2012 de leur congrégation (la First Parish Unitarian Universalist Church à Framingham), suivant en cela l’exemple donné par des pompiers et des rugbymen bien connus, mais dans un style très Full Monty. (source)

Une version autrement plus métaphysique de ce geste se retrouve dans une gravure datant de 1644. Il s’agit de la Mort qui tient un crâne en guise de cache-sexe tout en entraînant le pape qui, malgré sa notoriété de son vivant, ne peut échapper à son sort de mortel. Elle est tirée du recueil La danse de la mort de Bâle illustré par Matthäus Marian (1593-1650) :

En guise de conclusion, on signalera aux endeuillés de Culture pub que nous sommes tous l’existence de son site où l’on peut trouver des spots utilisant le corps masculin dénudé à toutes sortes de fins, mais pas dans la posture si particulière qu’on a effleurée ici.

8 avril 2012

Vache de fiançailles !

Classé dans : Cinéma, vidéo — Miklos @ 15:05

Si vous avez aimé Luna Papa, le film tadjik de Bakhtiar Khudojnazarov (1999), vous adorerez El Chino, la comédie dramatique argentine de Sebastián Borensztein. Si vous ne les avez vus, précipitez-vous sur le second avant qu’il ne lui arrive le sort du premier (qu’on peut heureu­sement voir intégralement – pour le moment – sur YouTube), sa rapide disparition de nos écrans.

Outre le même événement inimaginable et fondateur (on n’ira pas jusqu’à en faire une lecture mythologique) qui s’y retrouve – une vache tombée du ciel tue Alik, fiancé de Mamlakat dans le premier, tandis que dans le second, une autre vache, elle aussi tombée du ciel, tue la fiancée de Jun au moment où il s’apprête à la demander en mariage –, ces deux films allient avec finesse et délicatesse sensibilité et humour, sont joués par des acteurs qui collent si bien à leurs personnages issus de milieux très modestes et de cultures traditionnelles très variées et étrangères à la modernité uniformisante – des archétypes, en quelque sorte –, et nous montrent, notamment dans le premier pour l’Asie centrale, mais aussi dans le second pour le Fujian et l’Argentine, des paysages splendides et globalement une très belle photo sans sombrer dans l’esthétisme ou le maniérisme. Dans El Chino, le premier plan, qui se passe sur une rivière en Chine bordée d’immenses rizières vertes avec, au loin, des montagnes embrumées, n’est pas sans rappeler le shanshui chinois, montagne et eau. Idyllique, il sera le siège d’une scène tragique dont l’aspect incroyable ne peut empêcher le spectateur de rire, tout en étant horrifié. Sans transition, on se retrouve dans une rue devant la façade d’une modeste quincaillerie, où le seul élément végétal est un arbre planté solidement au milieu de l’image. Qui est inversée, la tête en bas. Normal, on est passé aux antipodes, en Argentine. Lentement, l’image se redresse.

Cette quincaillerie appartient à Roberto (un Ricardo Darín formidable, lui qu’on a connu dans Les Neuf Reines), un bel homme dans la force de l’âge, ronchon, honnête – jusqu’à compter les clous dans les boîtes où ils lui sont livrés en gros et râler quand il en manque, mais qui en donne toujours plus à ses clients sauf quand ils sont des hijos de puta – bosseur, généreux sans le paraître, homme de peu de paroles si ce n’est quand il explose dans une bordée d’injures exprimant sa frustration devant les injustices ou sa surprise devant l’inattendu. Il paraît imperméable au sentiment amoureux, et ne réagit pas aux avances que lui fait la belle et jeune Mari, est-ce parce qu’il est si fidèle à la mémoire de sa mère, morte à sa naissance, ou parce qu’il est étranger à ses propres sentiments ? Pour seule distraction il découpe dans de vieux journaux des articles concernant des faits divers incroyables (il y a une bonne raison à cela), tel l’histoire de ce coiffeur tué par une barre de fer qui avait transpercé la devanture de son échoppe tandis qu’il était en train de raser un client qui s’en retrouve égorgé – et à la lecture desquels il s’imagine en être l’acteur (et dans ce cas, l’égorgé un de ses vrais clients qui l’exaspère au point qu’il le jette à la porte de sa quincaillerie).

Juan, le jeune chinois dont la fiancée a été tuée par cette vache tombée du ciel, tombera lui aussi du ciel, en quelque sorte (même s’il a dû descendre normalement d’un avion) dans ce petit monde où il ne se passe rien que du quotidien, venu chercher son seul proche, un oncle installé en Argentine. Dépouillé et abandonné par le chauffeur de taxi qui l’emmenait de l’aéroport, il sera recueilli par Roberto qui était en train de picniquer au bord de la route. Et c’est la confrontation de ces deux univers qui n’ont même pas un mot en commun, et dont le langage corporel est aussi étranger, que décrit ce film avec sensibilité et humour. Ce n’est pas que ce manque de communication qui frustre Roberto, si parcimonieux de paroles en général et qui doit faire des efforts surhumains pour tenter de se faire comprendre, mais le fait même que cet ours solitaire se retrouve vivre, pendant un temps, avec le jeune homme qu’il a recueilli, un parfait étranger, dans tous les sens du terme, et qui causera d’ailleurs une catastrophe. Qui s’avèrera être, comme d’autres dans ce film, salutaire, voire providentielle.

Qu’on se rassure : tout est bien qui finit bien, et la toute dernière scène du film fait d’ailleurs un clin d’œil fort amusant à la toute première.

Quant au curieux événement en question dans ces deux films, il a bien eu lieu en 1997 (et non pas en 2007 comme l’indique le site de Canal Plus).

27 février 2012

Le Crépuscule des dieux de l’écran

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo — Miklos @ 11:35

Le Washington Post, un des derniers journaux sérieux s’il en est, décrit l’atmosphère de cérémonie funèbre – celle de la mort annoncée de l’industrie cinématographique en général (du moins dans son modèle économique actuel) et de l’Académie des Oscars en particulier – qui a présidé à leur dernier gala.

Ce que l’on remarquera dans cet intéressant article c’est que le grand lauréat de la soirée n’est mentionné qu’en passant et dans une parenthèse, comme pour en souligner l’insignifiance, tandis que l’auteur de l’article, Hank Stuever, ne se prive pas de s’en prendre à l’atmosphère nostalgique et désuète (d’où sans doute le choix d’un film muet et de surcroît en noir-et-blanc comme grand lauréat), larmoyante et sirupeuse de ce gala pour maison de retraite, ponctué de blagues convenues et d’où se détache notamment le prix finalement accordé à Meryl Streep.

En passant, on relèvera aussi qu’il nous informe que, dans les longs discours de remerciements des lauréats (qu’il propose dorénavant de mettre en ligne, ce qui éviterait des tirades ennuyeuses), on trouve Dieu en quatrième place (ou en cinquième, selon le New York Times).

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