Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 mars 2005

Vues d’Oslo

Classé dans : Lieux, Photographie — Miklos @ 20:30

Plus de photos dans le diaporama.

Oslo, été 2004. (c) Miklos 2004.

De battre mon cœur s’est arrêté

Classé dans : Cinéma, vidéo — Miklos @ 0:09
 

Ce qu’il y a de mieux, dans ce film de Jacques Audiard, à part son titre si évocateur, ce sont les seconds rôles : le grand Niels Arestrup, tout d’abord, dans le rôle de Robert, vieil agent immobilier véreux et veule, dont la femme, pianiste de renom, a fini folle et abandonnée de lui, et qui se sert de son fils Tom qui l’aime inconditionnellement mais pour lequel il n’éprouve rien, pour faire cracher les loyers à ses débiteurs, sans aucun scrupule et quel qu’en soit le prix ; la belle et mystérieuse Emmanuelle Devos au jeu si subtil et discret — un bref tremblement de lèvre, une hésitation ici, un regard là — est Chris, cette brave jeune femme simple et un peu paumée, que Robert a charmée par son humour puis si rapidement déçue ; Linh-Dan Pham (qui avait joué le rôle de Camille dans Indochine de Régis Wargnier, aux côtés d’une brochette de grands acteurs) est Miao-Lin, la pianiste au visage lisse et impassible, qui, avec calme et énergie intériorisés, avec écoute et attention si concentrées, prépare Tom à l’audition qu’il veut passer, faisant montre d’une patience tenace et dont l’explosion de colère ou le bref commentaire de félicitation n’en sont que plus frappants ; même Emmanuel Finkiel (qui a réalisé le bouleversant film Voyages), qui n’apparaît que quelques instants dans le rôle du professeur de piano de conservatoire, a une présence qui crève l’écran, et ne manque pas de rappeler, à divers égards, Emmanuel Salinger.

Et Romain Duris, dans tout ça ? Après tout, c’est lui le personnage principal du film, Tom, agent immobilier comme son père, traficotant des affaires douteuses avec deux associés véreux, tous trois petites frappes qui n’hésitent pas à recourir à la violence pour terroriser mauvais payeurs et squatteurs. Et pourtant, il avait été si doué pour le piano, qu’il avait arrêté dix ans auparavant, et se retrouve, par le hasard de l’intrigue, devant le désir profond de s’y remettre, ce qui ne peut que causer des conflits — intérieurs, bien évidemment, mais aussi avec le monde qui l’entoure : son père, ses associés. Duris, beau mec s’il en est et que l’on aperçoit sous presque toutes ses coutures, joue avec vigueur et de façon très incisive ce voyou brutal bien sapé ; il est clair que la caméra l’aime, elle tourne autour de lui, elle le caresse — qui ne voudrait pas se substituer à elle ? Mais c’est dans l’autre facette du personnage, celle du musicien frustré qui tente de se réapproprier son art, qu’il est gauche et peu convaincant : au clavier, on le voit bien jouer les premières notes de cette toccata de Bach qu’il travaille avec Linh-Dan Pham (et ce n’est pas du chiqué), mais dès que la caméra quitte ses mains et se tourne vers son visage et son corps, ce sont des expressions et des mouvements compassés sensés refléter son combat contre la technique qu’il n’arrive que graduellement à maîtriser, avec l’aide sereine de Miao-Lin ; ses pianotements obsessionnels en dehors des cours sont bien moins convaincants que quelques rares moments où il semble vraiment ailleurs.

Le scénario, alors ? Les développements sont souvent prévisibles, et en tout cas on n’est ni surpris, ni touché — si ce n’est justement dans ces instants où les seconds rôles viennent insuffler vie et sentiment. C’est un film d’une rare violence graphique en clairs-obscurs que la caméra, souvent à l’épaule, souligne encore plus par ses mouvements saccadés et rapides, parfois si proche à en déconstruire l’image, ce qui se résume finalement à des effets de style comme il est souvent de mode. Si le but était d’illustrer ainsi le conflit intérieur de Tom, eh bien c’est raté, et on n’aura eu ici qu’un film de genre, un polar bien noir actuel et dans le vent. Même deux des moments les plus forts de l’intrigue, celui où Tom voit soudain la violence de ses comparses, et celui où il retrouve son père pour la dernière fois, sont étrangement froids, non pas par refoulement ni par discrétion, mais par une sorte de maladresse qu’aurait la caméra à aborder les sentiments profonds de Tom, et pourtant c’est dans ces moments-là que son cœur a dû s’arrêter de battre. Ce n’est pas un film sur la rédemption, comme l’ont pourtant affirmé certains. Sur ce plan, on ne peut que se souvenir avec éblouissement du très beau Plata quemada (sorti en France sous le titre « Vies brûlées ») de Marcelo Piñeyro, ce « Bonnie et Clyde » homosexuel, où la violence, toute aussi présente, n’était jamais gratuite, œuvre de la facture d’une grande tragédie et qui se termine par une image qui reste imprimée dans le souvenir, transposition de la Pietà, qui clôt en une grande Passion les passions de ce film-là.

Si vous aimez vraiment la musique, n’allez pas voir ce film.

19 mars 2005

Un blog à lire…

Classé dans : Humour, Politique — Miklos @ 12:21

 

18 mars 2005

À ceux qui aiment le baroque…

Classé dans : Théâtre — Miklos @ 1:21

Après Paris, ce Don Juan sera joué successivement, en avril, au  Centre dramatique national de Sartrouville (Yvelines) du 19 au 21, à la Comédie de Reims du 27 au 30, en mai à la Faïencerie de Creil (Oise) le 4, au Théâtre de la Croix Rousse de Lyon du 10 au 21, à la Maison de la Culture de Bourges les 25 et 26 mai, à la Scène nationale de Dunkerque du 31 mai au 3 juin et à Montpellier du 1er au 3 juillet.Allez, courrez voir El Don Juan d’après Tirso de Molina (auteur de plus de quatre cents pièces !), mis en scène par le très génial Omar Porras, et qui se donne au Théâtre de la Ville à Paris jusqu’au 25 mars. On ne saurait trop remercier cette salle de nous avoir amené ce talentueux colombien, directeur du Teatro Malandro en Suisse romande, dont on a pu y voir récemment La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt et L’Histoire du soldat d’Igor Stravinski et Charles-Ferdinand Ramuz, spectacles merveilleux dont j’avais parlé ici précédemment.

C’est une féerie jubilatoire et dramatique, authentiquement baroque à tous égards, à laquelle vous aurez la chance d’assister. Tout d’abord, le texte : revenant d’abord aux sources, Marco Sabbatini et Omar Porras se sont basés sur la pièce Le Trompeur de Séville ou Le Convive de pierre que Tirso de Molina a écrite vers 1625, pour y broder, à l’instar des créateurs de l’époque baroque, une fantaisie qui intègre des éléments tirés d’autres pièces sur le personnage tragique de Don Juan : de Molière, bien évidemment (Mes gages, mes gages !) mais aussi d’autres auteurs moins connus ou quasiment oubliés ; ils n’ont pas hésité, pour notre plus grand plaisir, à y rajouter quelques anachronismes discrets et particulièrement drôles. L’intrigue se passe, au début, en Italie, où Don Juan, se faisant passer pour le duc Octavio, séduit Doña Isabella, et d’où il doit s’enfuir par la mer vers l’Espagne, où il continue ses ravages amoureux, pour finir en enfer.

À l’instar de la commedia dell’arte, les acteurs sont, à l’exception de Don Juan au visage nu (quelle ironie pour ce grand dissimulateur…) masqués à demi-visage ce qui accentue leurs traits comme dans des tableaux grotesques d’Arcimboldo, grimés et habillés à l’ancienne — à l’exception, ici comme dans le texte, d’un anachronisme drôlatique, lorsque Don Juan s’enfuit déguisé en femme fatale, avec talons hauts, robe dorée, lunettes de soleil et perruque en plumes jaunes — dans une explosion de couleurs qui n’aurait pas déplu à un Christian Lacroix. Leur démarche, qui tient parfois du grotesque et du comique forain, illustre de façon splendide cette danse vers la mort que relate cette pièce tragique.

Omar Porras : L’invention de ce mythe me plaît, mais aussi le type de théâtre qui le porte: un genre de capes et d’épées conjugué au théâtre médiéval des auto sacramentales, qui met en question la religion. Tirso de Molina est plus dionysiaque que Molière, plus cathartique. Et puis il touche à la culpabilité et à la liberté de choisir, non seulement de don Juan, mais aussi des victimes. Comme Faust ou Quichotte, don Juan est un voyageur. Il tire profit de son titre de noblesse pour pénétrer et dévoyer les traditions de cultures éloignées de la sienne. Ce n’est pas le séducteur qui est intéressant, c’est le conquérant, l’envahisseur, qui voyage à travers son plaisir pour se saisir de l’instant et braver jusqu’à Dieu. Et puis j’aime son valet Catherinon.Car c’est de cela qu’il s’agit, du long parcours de ce Don Juan, insensible, survolté et pourtant atone, inconscient mais habile, égoïste, puéril et charmeur, qui passe d’une conquête à l’autre pour se convaincre qu’il existe et arrêter le temps pour éviter la mort, seule chose qu’il redoute, laissant des cœurs brisés et des cadavres sur son passage, pour terminer, dans son geste de défi suprême à Dieu, dans une chute en enfer très brièvement illustrée ici par sa pendaison au-dessus de ses victimes, la tête vers le bas — fin ambiguë, une des nombreuses touches contemporaines dans cette lecture de cette pièce toujours actuelle. Son fidèle Sganarelle (nom pris dans la pièce de Molière), touchant par son attachement indéfectible à son maître qui ne fait que se servir de lui, est joué avec grand brio par Omar Porras en personne, qui, comme d’ailleurs les autres acteurs, se fond tellement bien dans son personnage (comme il l’avait fait lorsqu’il avait joué le rôle de la Vieille dame, dans la pièce de Dürrenmatt), qu’on ne voit pas l’acteur mais le personnage ; c’est lui, d’ailleurs, qui établit le contact le plus fort avec le public, qu’il interpelle, qu’il descend voir et toucher, et avec lequel il joue, comme il était d’usage à l’époque (Shakespeare dans ses tragédies le faisait bien aussi). Les autres acteurs interprètent plus d’un rôle, homme ou femme, à l’instar des conventions théâtrales de ce temps-là ; ainsi, Camille Figéréo est, successivement, la nourrice de Don Octavio, le Roi de Castille puis une paysanne, tandis que Philippe Gouin, Don Juan Tenorio, est une femme fatale très élégante et convaincante. Mais les masques et le jeu font qu’on n’y pense même pas, et ce n’est qu’en lisant la distribution qu’on le remarque avec une surprise amusée.

Les décors sont à la hauteur du reste : petits et légers pour ceux qui sont introduits et ôtés par les acteurs, immenses pour ceux qui sont manipulés par une mécanique invisible, tous chatoyants et luxurieux, ils reforment constamment l’espace, suggérant, tour à tour, en quelques traits la salle du trône, la mer en tempête ou le village où se tient un mariage. Jeux de lumière, feux d’artifice, tout se combine en un spectacle baroque et merveilleux, joyeux et triste, qu’illustre une musique, elle aussi prise ici et là : on y entendra même deux mesures de Carmen de Bizet, si brèves qu’on aura juste le temps de les reconnaître et à peine de commencer à sourire qu’elles se métamorphosent déjà en une autre musique, à se demander si on a bien entendu.

Allez-y, courrez voir cette pièce, vous ne le regretterez pas. Ce n’est pas un baroque de pacotille ou vulgaire, c’est le baroque le plus authentique possible, celui d’Ainsi va le monde (1700) de William Congreve, des Liaisons dangeureuses de Choderlos de Laclos ou de Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway (mais sans leur profondeur psychologique, qu’on trouvera déjà dans la pièce de Molière), celui de la fête permanente et des grandes peurs de ce temps-là et maintenant du nôtre, des jeux pervers et de la magie raffinée pour les adultes auxquels il arrive de rire comme des enfants, celui de ce théâtre d’ombres et de lumières, de cette comédie qu’est la vie et de sa fin inéluctable.

À lire :

  • Un entretien avec Omar Porras.
  • Un article sur la pièce et sur le théâtre de Porras.
  • 17 mars 2005

    Ordo Mundi

    Classé dans : Humour, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 8:43

    Une nouvelle guerre de religion modifie subrepticement notre monde contemporain. J’en suis convaincu depuis longtemps, et lorsque j’évoque cette idée, je m’aperçois qu’elle recueille aussitôt un consensus.

    Ceci n’a pu vous échapper, le monde est aujourd’hui divisé en deux : d’un côté les partisans du Macintosh de l’autre ceux du PC sous MS-Dos. Eh bien, je suis intimement persuadé que le Mac est catholique et le Dos protestant. Je dirais même plus. Le Mac est catholique contre-réformateur, empreint de la ratio studiorum des Jésuites. Il est convivial, amical, conciliant, il explique pas à pas au fidèle la marche à suivre pour atteindre, sinon le royaume des cieux, du moins l’instant final de l’impression du document. Il est catéchistique, l’essence de la révélation est résolu en formules compréhensibles, et en icônes somptueuses. Tout le monde a droit au salut.

    Le Dos est protestant, voire carrément calviniste. Il prévoit une libre interprétation des Écritures, requiert des décisions tourmentées, impose une herméneutique subtile, garantit que le salut n’est pas à la portée de tous. Faire marcher le système nécessite un ensemble d’actes personnels interprétatifs du logiciel: seul, loin de la communauté baroque des joyeux drilles, l’utilisateur est enfermé dans son obsession intérieure.

    On m’objectera que l’arrivée de Windows a rapproché l’univers du Dos de la tolérance contre-réformatrice du Mac. Rien de plus exact. Windows constitue un schisme de type anglican, de somptueuses cérémonies au sein des cathédrales, mais toujours la possibilité de revenir au Dos afin de modifier un tas de choses en se fondant sur d’étranges décisions : tout compte fait, les femmes et les gay pourront accéder au sacerdoce.

    Naturellement, catholicisme et protestantisme des deux systèmes n’ont rien à voir avec les positions culturelles et religieuses des usagers. J’ai découvert l’autre jour que Franco Fortini, poète sévère et tourmenté, ennemi déclaré de la société du spectacle, est un adepte du Mac. Cela dit, il est légitime de se demander si à la longue, au fil du temps, l’emploi d’un système plutôt que d’un autre ne cause pas de profondes modifications intérieures. Peut-on vraiment être à la fois adepte du Dos et catholique traditionaliste ? Par ailleurs, Céline aurait-il écrit avec Word, WordPerfect, ou WordStar ? Enfin, Descartes aurait-il programmé en Pascal ?

    Et le langage machine, qui décide de notre destin en sous-main, et pour n’importe quel environnement ? Eh bien, cela relève de l’Ancien Testament, du Talmud et la Cabale. Ah, encore et toujours le lobby juif !

    Umberto Eco : Comment voyager avec un saumon (extrait), Grasset (1994)

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