On a parfois tendance à opposer trop facilement la « grande » musique (ou « musique sérieuse » ou encore « classique ») à la musique populaire, en oubliant que les meilleurs compositeurs se sont souvent inspirés explicitement des airs connus à leur époque, tels Händel utilisant une mélodie sicilienne pour cornemuse dans son aria He Shall Feed His Flock du Messie, Mozart avec ses Variations sur « Ah, vous dirai-je maman ? » (K. 265), Mahler pour ses citations de Frère Jacques (dans le troisième mouvement de la première symphonie) ou Bizet utilisant le chant provençal La Marche des rois dans sa suite de l’Arlésienne.
Les compositeurs du xxe s. se sont intéressés encore plus explicitement à ce fonds si riche : Béla Bartok (1881-1945) et Zoltán Kodály (1882-1967) parcourent ensemble les campagnes hongroises, puis celles de Transylvanie et de Roumanie, à la recherche des traditions les plus anciennes de la musique paysanne, qu’ils intégreront chacun à sa façon si particulière, dans leurs œuvres. Francis Poulenc (1899-1963), ainsi que les autres membres du « Groupe des six » (parmi lesquels se trouve Milhaud, aussi inspiré par la musique brésilienne dans ses Saudades do Brasil que par le jazz dans Le Bœuf sur le toit si enlevé — très bel enregistrement de Bernstein chez EMI), se prononce en faveur du style populaire et plein d’esprit du music-hall, tandis que Leonard Bernstein (1918-1990) mêle le jazz, la musique populaire, le choral religieux, les songs, l’opéra italien, la pop music…
Plus loin de nous, le compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos (1889-1959) alliera la musique populaire de son pays à son intérêt pour Jean-Sébastien Bach dans ses Bachianas Brasileiras, utilisant des thèmes de style brésilien à une forme empruntée à Bach, allant jusqu’à attribuer deux titres à chacun des morceaux, l’un baroque l’autre brésilien. Il en existe un coffret (EMI, « Villa-Lobos par lui-même ») où le compositeur y dirige cette œuvre (ainsi que Descobrimento do Brasil, Invocação em defesa da Patria, Chôros, Momoprecoce, Concerto n° 5 et Symphonie n° 4 — ainsi qu’un texte où Villa-Lobos parle, « Qu’est-ce qu’un Chôros ? »), et dans lequel la célébrissime Bachiana n° 5, popularisée par Bidu Sayão, y est interprétée par la magnifique et regrettée Victoria de Los Angeles. Un très beau disque, et pas uniquement pour ce tube (splendide).
En évoquant la mémoire de la grande cantatrice, on ne peut passer sous silence son interprétation si sensuelle des très beaux Chants d’Auvergne de Joseph Canteloube (1879-1957), disponible chez EMI. Même si l’enregistrement n’a pas été fait dans sa prime jeunesse, le sens musical et la fraîcheur de l’artiste ne peuvent laisser insensible (il doit en exister aussi un splendide enregistrement par la soprano israélienne Netanya Davrath).
Enfin, s’il y en a qui trouvent trop ardues certaines des œuvres du compositeur italien Luciano Berio (1925-2003), qu’ils écoutent ses Folk Songs dans l’interprétation de la regrettée Cathy Berberian (1925-1983), sa première femme dans l’enregistrement que Berio dirige. Berberian avait une voix d’une étendue, d’une agilité et d’une variété de timbres et de styles remarquables, pouvant passer du madrigal le plus délicat au chant napolitain populaire, mais elle possédait surtout intelligence et humour, culture musicale et fantaisie : tout ceci se reflète dans le disque magnifiCathy : the many voices of Cathy Berberian, où elle passe de Monteverdi à Debussy, Gershwin, Cage et Bussotti, pour finir par Stripsody, mot-valise combinant Comic Strip a — bande dessinée — et Rhapsody, forme musicale assez libre : c’est en effet une bd musicale très drôle qu’elle a composée, et qu’il faut suivre en regardant la « partition » (ce que l’on peut faire à la médiathèque de l’Ircam — et peut-être ailleurs). Thérapie par la musique et le sourire assurée.