Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 décembre 2005

Les nouveaux maîtres du monde

Classé dans : Politique, Publicité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:09

C’est Google qui semble avoir raflé le gros lot sous le nez de Microsoft – 5% des actions d’AOL pour la coquette somme d’un milliard de dollars. Mais le prix que les fans de Google payeront, eux, sans le savoir, sera bien plus élevé : un meilleur placement des contenus d’AOL dans les réponses que ce moteur fournit aux affamés du Web, qui se rajoute à la place prééminente qu’il accorde à la publicité (pour le moment, encore distincte, elle, des réponses).

Et pourtant, comme l’avaient analysé deux spécialistes déjà en 1998 :

« Le modèle actuel des moteurs de recherche à vocation commerciale est basé sur la publicité. Le business model de celle-ci ne correspond pas toujours aux critères de choix de contenus de qualité pour l’utilisateur (…). Pour ces raisons et comme le montre l’histoire des médias, il nous semble que les moteurs de recherche financés par de la publicité seront biaisés, de façon inhérente. Il est donc crucial d’assurer l’existence d’un moteur de recherche transparent et situé dans le secteur universitaire. » (Reporté par Nick Carr dans son excellent blog.)

Il s’agit de Sergey Brin et de Larry Page, les co-fondateurs de Google. Comme quoi, leurs principes n’ont pas résisté longtemps à l’appât du lucre. Disons-le clairement et une fois pour toutes : Google est biaisé. J’avais d’ailleurs écrit en février 2005, à la suite de leur annonce de création de ce qui serait la bibliothèque numérique mondiale :

« L’omniprésence de Google impose sa vision. La somme des connaissances est telle qu’elle nécessite des partis pris, explicités ou non : c’est vrai dans le virtuel comme dans le réel, pour les moteurs de recherche comme pour les journaux ou les bibliothèques. Mais les partis pris des moteurs de recherche, dans la sélection et dans la présentation de leurs sources, incluent, à grande échelle, des considérations commerciales (notamment pour ceux qui sont cotés en bourse) et technologiques (sélection des sources, critères de recherche, algorithmes, mesures de pertinence…), qui priment sur le devoir d’information du public ou celui de préservation, de diffusion et de valorisation du patrimoine humain (culturel, scientifique). Un des critères les plus pernicieux de sélection des sources en est leur popularité ; ce hit parade n’est pas un critère de qualité mais il devient le principal critère de pertinence dans le monde massifié de la mondialisation numérique, où le maître-mot de son darwinisme est la statistique et le chiffre d’affaire. »

Leur stratégie de mainmise sur « toute l’information au monde » a été explicitée – il s’agit bien de contrôle : la façon dont on y accède, d’une part, mais aussi l’utilisation de leur contenu personnel et privé (l’analyse des courriels, par exemple). Ce qui n’est pas sans soulever périodiquement des tollés de la part d’organismes, voire de pays– que ce soit sur la violation du respect de la propriété intellectuelle (les photos dans Google News, les livres sous copyright dans Google Print), ou de la sécurité nationale (les photos dans Google Earth). Et pourtant, le particulier (le consommateur de Google) ne semble pas s’en émouvoir, lui, tandis qu’il est concerné au premier chef par ce monopole croissant et inquisiteur, qui, soit dit en passant, le dérange bien moins que ceux, passés ou présents, d’IBM, de Microsoft ou de Coca Cola.1

Est-ce parce que l’information, de nature immatérielle, fait moins peur ? Est-ce que la mémoire est si courte, pour oublier ce à quoi ont servi des « fichiers » infâmes en des temps loin d’être encore révolus ? En tout cas, c’est l’une des raisons pour lesquelles la mise en œuvre de sources d’information et de savoir alternatives2 et indépendantes pour leur fonctionnement des lois du marché est essentielle. Un tel contre-pouvoir a besoin, pour faire levier, d’un soutien conséquent et durable, de ceux que peut fournir la puissance publique dans le cadre de ses missions citoyennes. Si cette mise en œuvre requiert des moyens importants, ceux-ci ne pourront que bénéficier à la recherche et au développement, et donc aux industries, qui s’y seront impliquées. Cette démarche ne profitera pas uniquement au citoyen en lui accordant la liberté de choisir ses sources et de s’informer honnêtement, mais aussi à la construction collective de la culture et du savoir, ainsi qu’à l’économie des pays qui s’y seront attelés.


1 Bien au contraire, il voudrait encore étendre son emprise, lorsqu’il conseille de leur remettre les fonds que les bibliothèques nationales européennes souhaitent numériser. Qui ne seront accessibles – recherche comme contenus – que via le moteur de Google, et qui ne pourront être indexés par nul autre moteur de recherche.

2 Il ne s’agit pas « lutter contre » Google, mais de proposer des alternatives valables et viables.

12 décembre 2005

Vous avez dit anglophone ou anglophobe ?

Classé dans : Langue, Politique, Société — Miklos @ 2:00

Je ne suis ni américanophile (l’anglais n’est que ma troisième langue) ni américanoïaque (comme le dit si joliment Rezvani), mais je suis sidéré par le soulèvement national contre l’anglais, perçu comme la langue de la mondialisation galopante qui envahit nos villes et nos campagnes.

À diverses époques, il y a eu une lingua franca dans le monde (occidental). Le grec, le latin, plus récemment le français. Je comprends qu’on soit marri que ce soit l’anglais qui l’ait supplanté, mais cela changera aussi (l’espagnol ? le chinois ? en tout cas, la langue d’un peuple industrieux, commerçant, voyageur et ambitieux). Ainsi va le monde.

Aucune langue humaine (donc qui a évolué avec l’homme, pas celles artificiellement construites) n’a été faite « pour » être internationale, mais certaines le sont devenues et ont rempli cette fonction en leur temps. C’est le cas de l’anglais, langue extraordinairement protéiforme, à la fois concise et vague, et qui absorbe les influences étrangères bien plus rapidement que la France n’intègre ses immigrés ; ce sont sûrement des facteurs de sa réussite, outre celui dû à l’expansion coloniale de l’Angleterre (bien avant l’expansion commerciale des US) et son désengagement sans que sa culture ne soit entièrement rejetée par ceux qui se sont libéré de son emprise. Ainsi va le monde.

Il ne sert à rien d’invectiver cette « hégémonie », comme le font d’ailleurs tous ceux qui se voient imposer une langue qui n’est pas la leur ; non pas que la critique soit juste ou non, mais ce ne sont pas les incantations qui changeront quoi que ce soit. Au lieu de lui faire un procès à la X-Files (attention, c’est une série américaine !), il faut plutôt se préoccuper de l’éduction des enfants, des jeunes et des adultes aux langues – la nationale, évidemment (je n’en conteste pas la nécessité absolue) et une ou deux autres, au moins. Il est scandaleux que les Français soient en général incapables de parler une langue autre que la leur (qu’ils massacrent aussi joyeusement, qu’ils soient « de souche » ou non). Ils n’ont pourtant pas une tête plus petite que celles des « petits » Belges, Danois, Suédois, Suisses ou – Dieu préserve ! – Andorrans (sans parler des Alsaciens, des Corses et autres français qu’on a tendance à oublier trop rapidement à Paris) ? Ainsi va la France.


Soldats américains de la 44e division d’infanterie, 324e régiment, compagnie E en patrouille dans les rues de Strasbourg
(Photo Archives municipales de la Ville de Strasbourg)

29 novembre 2005

Le cœur qui danse

Classé dans : Danse, Photographie — Miklos @ 10:21

Il suffit parfois de nommer les choses pour leur donner un sens. C’est ce que l’ouvrage de Dominique Frétard, consacré à la danse contemporaine, a fait pour moi avant même que je n’en commence la lecture à propos d’un certain genre de danse contemporaine qui, malgré mon amour quasi inconditionnel pour la chorégraphie actuelle, m’a laissé froid ou m’a indigné par une indigence et ce que je pense être une sorte de mépris du public – le comble, pour un spectacle (bien qu’Arthaud soit passé par là). Intitulé Danse et non-Danse. Vingt-cinq ans d’histoires, il identifie ainsi ce qui m’y parle et ce qui m’y rebute. Réaction à la prééminence étouffante, surtout en France, de « la figure du ballet classique, dévoreuse d’espace », à tel point qu’on n’y trouve personne qui veuille « s’affronter à sa puissance », contrairement aux grands talents de la danse contemporaine qui ont émergé des « habités par la force des grands anciens ». Ici et maintenant, on rejette tout1, « on refuse naïvement de s’inscrire dans l’histoire de la danse », que peut-il donc rester ? Créer à tout prix. Et le prix ? des danseurs en couche-culotte qui illustrent bien l’état infantile (Frétard, plus généreusement, dit « juvénile ») d’une certaine mouvance actuelle. Mais il y a encore, bien heureusement, de la danse qui se crée sur des assises solides sans pour autant sombrer dans un classicisme académique.

Sidi Larbi Cherkaoui : la foi dans l’homme

C’est le Théâtre de la Ville qui m’a fait découvrir Sidi Larbi Cherkaoui (dont j’ai parlé plusieurs fois avec admiration), preuve que la valeur n’attend pas le nombre des années. Si ses spectacles précédents mettaient en scène une troupe, Zero degrees, ce soir d’octobre, fut un long pas-de-deux fort, tendre, intérieur, élégiaque, le sien et celui d’Akram Khan – d’ailleurs, plutôt un pas-de-quatre, puisqu’il y avait deux poupées articulées de taille humaine, ombre des danseurs et parfois presque insufflées de vie autant qu’eux. Ce duo d’hommes, belle méditation sur l’homme et sur l’autre, sur la mémoire et sur le présent, sur l’identité et le rejet, et finalement sur la compassion, poursuit ainsi le parcours de ce chorégraphe qui doit être profondément croyant ainsi que son compère dans ce spectacle, sans pour autant jamais tomber dans une religiosité étriquée ni, à l’inverse, dans un syncrétisme fade.

DV8 : le spectacle désacralisé

Le nom même de la compagnie britannique DV8 Physical Theatre du chorégraphe australien Lloyd Newson indique bien déjà qu’on est loin du conventionnel, « DV8 » se prononçant, en anglais, deviate. Scène dans la scène, Just for Show est un spectacle tonique qui tourne en dérision la culture du spectacle en en récupérant les icônes qu’il transforme, à l’aide d’une scénographie fine et ironique et des effets jamais gratuits : volutes de lumières années 60, yoga New Age et flower generation, vidéo, hologrammes… tout passe dans ce tourbillon magique plein d’énergie, en des clairs-obscurs et des lumières rasantes rappelant parfois des solarisations de Man Ray. L’image de la star (qu’on collerait bien sur quelques-unes des célébrités d’aujourd’hui) en prend pour son grade : poupée de cire – poupée de son manipulée par son entourage pour être remplacée par un clone au même discours convenu. Le public, lui aussi, n’est pas épargné : la star descendue dans la salle jette son dévolu un spectateur auquel elle offrira le champagne et avec lequel elle regardera une partie du spectacle, tout en minaudant de la façon si agaçante qu’ont certaines pimbêches à se trémousser extatiquement dans des spectacles branchés. Le Théâtre de la Ville ne s’y est pas trompé (il se trompe d’ailleurs si rarement) en nous les amenant en octobre, ce fut un régal. Preuve s’il en est que l’on peut démonter avec art et bon goût des vaches d’or sans sombrer dans le trash et le nihilisme, bien au contraire.

Garry Stewart Australian Dance Theatre : le vol suspendu

Si la photographie est, de par sa nature même, l’art de l’immobile, elle peut donner la sensation du mouvement, et parfois de façon vertigineuse. C’est ce que la photographe américaine Lois Greenfield nous a démontré en live avec art lors du spectacle Held de l’Australian Dance Theatre au Théâtre de la Ville en novembre. Deux grands écrans délimitaient la scène (et, parfois, étaient déplacés de façon à la recomposer entièrement). Greenfield, ouvent accroupie au centre et à peine visible, photographiait les danseurs avec un appareil ultra rapide, avec ou sans téléobjectif, et ses photos apparaissaient sur les écrans deux ou trois secondes plus tard. Prises souvent à l’apogée d’un mouvement, elle en arrêtait ainsi le geste en plein air, et tandis que, devant nos yeux, les danseurs regagnaient la terre, ils restaient en même temps comme suspendus sur les écrans, bien plus grands qu’en réalité. Cette simultanéité de mouvement-immobilité allait à l’encontre de toute notre expérience du réel et induisait deux visions simultanées du monde. À d’autres moments, elle photographiait en gros plan des poses souvent tendres des danseurs enlacés, et ces détails en devenaient des natures mortes épurées et abstraites en noir et blanc. Dans une scène particulièrement saisissante, l’éclairage devenu stroboscopique lui permit de faire des photos superposant, comme l’avait déjà fait Muybridge, la décomposition d’un mouvement, sur la même photo ; un danseur dont les bras démultipliés dessinent leur mouvement dans l’air, un déplacement qui laisse une aura derrière le danseur… Cette démarche poétique à deux voix, celle de la danse et de la photographie, tout aussi originale que celle de DV8 et leur multimédia, utilise ici un principe opposé au leur : la fixation pour l’éternité de l’instant fugace.

Balanchine entre tradition et modernisme


Mikhaïl Loboukhine dans Le Fils Prodigue
 

Danseurs dans La Valse
 

Ouliana Lopatkina et Vladimir Chichov dans La Valse
 
Photos : John Ross, ballet.co.uk
By permission.
La soirée George Balanchine au Théâtre du Châtelet le 28 novembre comprenait quatre œuvres chorégraphiées à diverses époques et interprétées par le Ballet et l’Orchestre du Théâtre Mariinksi de Saint-Pétersbourg (ex Kirov). Après un Quatre Tempéraments académique et ennuyeux (ronds de jambes et fouettés à l’envi) sur une musique de Paul Hindemith créé en 1946, et un Fils prodigue amusant et quelque peu désuet (il s’agit d’un ballet créé en 1929 par les Ballets russes de Diaghilev, avec des décors et des costumes fauves du peintre Georges Rouault) sur une musique de Serge Prokofiev, on a eu droit à un moment de grâce : il s’agissait du dernier mouvement de La Valse de Maurice Ravel (créé en 1951) : dans une salle de bal d’une sobriété saisissante (mur de lumière bleu nuit, minces draperies noires s’élevant vers les cintres), une foule semble danser une valse silencieuse et tourbillonnante, éclairée par le chatoiement des jupes en organdi rouge et noir des femmes, jusqu’à l’apparition finale d’un homme en noir qui enlève dans un pas de deux fatal une femme en blanc, qu’il vêt progressivement de noir et qui finit pas s’écrouler morte dans le paroxysme inéluctable de la musique et de leur tourbillon.

Il est indéniable que cette troupe danse bien, même très bien, avec une élégance rare autant dans la chorégraphie que dans les costumes et les lumières ; il suffit de voir la prestation magique de la filiforme Yekaterina Kondaurova dans le rôle de la Diva qui séduit et dépouille le Fils prodigue dansé avec grâce sensuelle par Mikhaïl Loboukhine. Mais c’est une troupe classique vraiment moderne : danseuses anorexiques aux seins plats et aux cuisses de grenouille, danseurs aux cuisses hypermusclées… c’est aussi une troupe moderne très (parfois trop) classique, dans son attitude corporelle sculpturale et dans sa démarche stylisée. Mais dans la Valse, dans cette splendide Valse sépulcrale, on ne le voyait plus.


1 Dans un monde qui évolue, une France figée procède par révolutions et par excès, effaçant tout pour retomber parfois dans les travers du passé.

23 novembre 2005

Le futur de la bibliothèque – la bibliothèque du futur

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 1:35

Une version étendue et plus récente de ce texte est disponible ici.

L’évolution des techniques de fixation, de production, de stockage et de diffusion de la production de l’esprit humain amène les bibliothèques à remettre en question périodiquement leurs périmètres d’action – et ceci bien avant l’arrivée de l’informatique, des technologies du numérique et de leurs capacités de production, de traitement et de diffusion –, sans pour autant renier leurs missions de base classiques : créer et organiser des collections et y fournir l’accès au public.

Ce sont tous ces périmètres qui sont transformés actuellement avec l’arrivée de nouveaux outils disponibles sur le Web et ailleurs pour tous, partout. C’est en les analysant que l’on peut faire le constat des nouveaux usages, souvent bien mieux que par l’entremise d’études de besoins qui s’effectuent dans des conditions de laboratoire stérile :

• Les lieux physiques : depuis l’apparition des catalogues informatisés sur le web, le public peut les consulter à distance. Avec la numérisation de certains documents (sonores, textuels, visuels), il peut aussi accéder à distance à des contenus. Les collections elles-mêmes ne sont plus uniquement localisées dans la bibliothèque, avec la réalisation de catalogues communs à des organismes distincts ou le rajout de « ressources externes » (par exemple : bases de données de périodiques numérisés, sites Web…) au catalogue. Quant aux services de médiation, si certains se faisaient déjà par téléphone, le courrier électronique se banalise et certaines bibliothèques offrent dorénavant un service à distance 24h/24.

• La nature des collections et leur disponibilité : la numérisation a élargi (tout en la rendant plus floue) la notion de document édité (tout document en ligne est « édité », en quelque sorte), et, de ce fait, gommé des frontières autrefois immuables entre bibliothèques et archives. De toute façon, le public ignore ces frontières, et va chercher les contenus concernant le domaine qui l’intéresse là où ils se trouvent, que ce soit dans une bibliothèque ou dans des archives  les Canadiens ne s’y sont pas trompés, lorsqu’ils ont fusionné leur bibliothèque nationale et leurs archives nationales en 2004. D’autre part, entre la disponibilité physique et numérique d’un même ouvrage, il choisira cette dernière, et s’il ne le trouve pas en ligne, il tentera souvent d’en trouver l’équivalent ou un substitut, ce qui risque de faire tomber en désuétude des pans entiers de collections, ceux qui n’auront pas été numérisés, pour quelque raison que ce soit, et d’encourager la désaffectation des bibliothèques. Quant à la nature même des documents constituant la collection, elle continue à se diversifier pour inclure aussi bien l’éphémère que le durable, sans pour autant que les outils aient intégré la capacité à gérer cette temporalité différente. Enfin, si le prêt de documents (pour les bibliothèques qui l’effectuent) est une fonctionnalité intégrée aux systèmes actuels, ce n’est pas encore le cas pour celui des documents électroniques.

• L’organisation de la connaissance : traditionnellement, c’est le bibliothécaire (ou le documentaliste) qui organise les contenus présents dans son rayon d’action, par le moyen de l’indexation qu’il fournit dans les notices du catalogue, que ce soit à l’aide d’un thésaurus standard ou particulier au fonds. Or deux évolutions ont vu le jour depuis : d’une part, les capacités informatiques à analyser automatiquement les contenus numériques (et pas uniquement textuels) pour fournir des typologies et des cartographies pertinentes ; d’autre part, le phénomène des blogs, qui permettent à tout un chacun de devenir auteur et de s’autopublier, mais aussi de se créer sa propre taxonomie (phénomène appelé si efficacement en anglais folksonomies) pour classer sa production qui reflète finalement sa construction individuelle et collective du sens1. Ce lecteur-auteur-éditeur ne se satisfait plus d’une représentation hiérarchique par disciplines distinctes qui fragmente notre vision du monde ; les réseaux sont passés par là, risquant à l’inverse de mêler irrémédiablement tous les genres.

• L’appropriation : traditionnellement, le lecteur pouvait prendre des notes manuscrites (ou sur son portable), recopier des extraits des contenus des ouvrages auxquels il avait accès sur place ; puis il a pu en photocopier certains. L’informatique y a rajouté la capacité numériser, puis à accéder rapidement et à naviguer non seulement dans des collections, mais aussi dans des documents individuels complexes (par exemple : de longs enregistrements sonores), selon des structurations diverses et des aides (documentaires ou dérivées automatiquement des contenus – index, résumés…). Elle lui permet de copier des documents ou des parties de document d’un clic, et, ce qui est bien plus important, finalement, de les annoter2, de les transformer, de les citer et de les utiliser pour ses propres productions, à l’instar d’un DJ.

• Les réseaux sociaux : si le bouche-à-oreille a toujours été un moyen de diffusion de la « connaissance de la connaissance » (par les pairs, par les médias…), la technique a permis de mettre en œuvre des outils pratiques de diffusion de « l’information sociale » à propos de contenus : lorsque l’on consulte la référence d’un ouvrage chez Amazon, on voit quels autres ouvrages ont « intéressé » (la mesure de l’intérêt étant réelle : l’achat) ceux qui ont acheté l’ouvrage en question (on peut y voir aussi quels ouvrages sont cités dans le corps de l’ouvrage en question, autre réseau à ne pas ignorer). Des techniques comme le RSS (syndication informatique) permettent, à l’instar de la DSI du « passé » (diffusion sélective de l’information), de se maintenir au courant, de façon informelle, de ce qui se publie dans des sources choisies intéressantes et pertinentes.

Dans les pages qui suivent, je me demanderai comment passer de l’uni-versité telle qu’elle existe, une uni-versité centrée exclusivement sur les théories, catégories et méthodes développées par les penseurs occidentaux, à la multi-versité telle qu’elle devrait exister dans un monde globalisé, c’est à dire à une multi-versité dans laquelle la tradition intellectuelle de l’Occident est mise en dialogue avec les autres traditions de pensée et de savoir, qu’elles soient d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’ailleurs. Je reconnais qu’il est extrêmement difficile, exigeant et complexe pour des philosophes, des politologues, des économistes, des historiens, des psychologues et des spécialistes des sciences sociales de maîtriser l’ensemble des traditions intellectuelles au moment justement où les connaissances explosent dans chacune des disciplines en même temps qu’elles se sur-spécialisent.
 
Gilles Bibeau, Séminaire sur l’interdisciplinarité et l’application, in Programme de doctorat en sciences humaines, Université de Montréal, année académique 2005-2005.
Pour ma part, je pressens l’évolution nécessaire du système d’information de la bibliothèque comme plus proche de ce qu’Amazon met en place que Google (et peut-être pour ce que fera Microsoft avec les fonds de la British Library qu’ils numériseront en 2006) : un dispositif intégré3, polymorphe, extensible, recomposable et personnalisable, prenant acte de ces évolutions, pour le référencement, la gestion, l’organisation, la circulation et la diffusion de documents de nature différente (pour certains numérisés pour d’autres non) et de ressources numériques choisies4 ; contenant des métadonnées de bonne qualité5 ; proposant des moyens de recherche multiples (par index, par texte intégral, par langage naturel, par réseaux sémantiques et sociaux…), intuitifs ou avancés ; permettant à chaque utilisateur de s’en faire « son » catalogue, qu’il pourra renseigner sur la pertinence des réponses fournies, et ainsi l’orienter vers ses propres critères plutôt que ceux du dispositif sous-jacent ; lui offrant les moyens de s’approprier les contenus, de les organiser et de les enrichir ; de communiquer à propos de ces contenus avec d’autres usagers, sur place ou à distance.

Quant à la bibliothèque, elle maintiendra ses missions, mais c’est son fonctionnement qui continuera à évoluer, pour une meilleure collaboration dans la production, la validation, l’organisation et l’utilisation de la connaissance entre le bibliothécaire et l’usager, avec l’assistance de la technique, pour assurer le difficile mais passionnant rôle de médiation, de pôle de référence et d’équilibre entre le local et le global, le privé et le public, le physique et le virtuel, l’instantané et le durable, dans un réseau transdisciplinaire et transculturel en perpétuelle mutation.

Dans un entretien accordé récemment au Magazine littéraire, le poète et essayiste Nimrod disait :

La perspective, inventée au xvie s. dans le domaine de la peinture, viendra hiérarchiser les plans. Mais la perspective n’est pas une vision naturelle, elle est reconstruction. Il faut revenir à Platon pour retrouver toutes ces implications (…), le Platon du Sophiste qui serait du côté de l’art byzantin où tous les plans se chevauchent, bouleversent la perspective et nous avec.

La modernité nous fait paradoxalement changer de perspective et regarder bien loin en arrière pour mieux avancer, et il faut en prendre acte.


1 La seule fonctionnalité qu’offrent certains catalogues en ligne est le panier de notices, sorte de taxonomie à deux éléments (rarement plus, et pas hiérarchiques) : dedans ou dehors.
2  Et d’annoter aussi les métadonnées (les notices descriptives des ouvrages dans les catalogues en ligne).
3 Et non pas une juxtaposition de catalogues, de bases de données, d’annuaires… distincts.
4  Incluant, par exemple, l’équivalent automatique du récolement des ressources électroniques externes.
5  Je ne crois pas à la disparition des métadonnées professionnelles, bien au contraire (de même que ce n’est pas parce que la conduite d’une voiture se simplifie que le moteur disparaît). Mais il est d’autant plus nécessaire d’adapter leur format pour permettre une description plus aisée des « nouveaux documents » et de leur gestion, d’y inclure de nouvelles fonctionnalités (la gestion numérique des droits, par exemple) et d’automatiser, autant que faire se peut, leur mise à disposition (pour éviter d’avoir à cataloguer).

10 novembre 2005

C’est Boulez qu’on assassine

Classé dans : Musique — Miklos @ 2:05

J’ai parlé ailleurs de la malédiction du Châtelet. Pourtant, c’est dans cette salle que j’avais découvert Wagner, à peine adolescent et grâce à mon professeur de piano, lors de concerts pour les jeunes, qui s’y tenaient le dimanche à 11h du matin ; étaient-ce les concerts Colonne, dirigés parfois par Pierre Dervaux ? Wagner soulevait mon enthousiasme juvénile pour sa musique bien plus que pour les ébats de ces centaures féminins qu’étaient les Walkyries armées et cravachées telles qu’on les voyait sur les couvertures des magazines du début du siècle dernier que je trouvais dans les armoires de mes quasi grands-parents et que je dévorais avec délectation. Je ne connaissais alors rien du personnage et de la récupération de ses œuvres, et mes parents se gardaient bien d’influencer mes choix : ils proposaient, je disposais. Quelques années plus tard, habitant alors en Israël, je découvris le profond ressentiment, rationnel ou non, que ce compositeur provoquait. Je ne l’ai plus écouté que rarement, nous devions bien avoir un ou deux 33T comprenant le hit parade de ses œuvres : la Chevauchée des Walkyries, l’ouverture du Vaisseau fantôme (que j’aimais beaucoup). Avec le temps, mes goûts musicaux m’avaient porté ailleurs, de toute façon, et je n’étais plus attiré par ces paroxysmes, ni d’ailleurs par la mythologie omniprésente. Il y avait bien quelques productions que j’aurais aimé voir (celle de Boulez/Chéreau, dont la vidéo ne peut donner qu’une bien pâle idée, ou celles, historiques, des Fürtwängler, Knappertsbusch et autres, mais je n’avais pas l’âge), mais voilà, il fallait des moyens que je trouvais démesurés pour y assister.

Depuis, il m’était arrivé d’assister – rarement – à des concerts au Châtelet, sur des sièges souvent inconfortables ou avec « visibilité réduite », et je me détournai aussi de cette salle, lui préférant de loin celle du Théâtre de la Ville qui lui fait face. C’est donc avec grand plaisir que j’avais assisté, il y a quelques semaines, à la répétition générale de La Walkyrie sous la direction d’Eschenbach – qui est d’ailleurs loin d’être mon chef préféré : j’étais tout d’abord très curieux de voir l’opéra (que je n’avais jamais vu) ; de le voir dans la mise en scène de Bob Wilson (dont j’avais tant aimé Alcestis en 1982 ou Einstein on the Beach en 1992, puis m’étais lassé de ce qui me semblait devenu un procédé au succès assuré, mais qui avait cessé de me fasciner).  ; mes goûts avaient-ils évolué ? J’étais disposé à me laisser convaincre, j’y suis allé sans réels préjugés, mais sans avoir oublié ce que j’avais vu et entendu.

Les places que j’avais reçues étaient sans conteste excellentes, au centre de l’orchestre, à l’aplomb du premier balcon, là où l’on trouve en général la crème de la crème du tout-Paris : visibilité parfaite, son excellent. C’était la réussite de la soirée. Quant à l’œuvre, je ne regrette pas de l’avoir finalement vue ; au-delà du fatras mythologique de ce rififi au Walhalla, c’est un opéra qui touche à quelques thèmes éternels : la lutte des hommes pour le contrôle et le pouvoir sur les autres hommes ; la relation de couple ; la relation parent-enfant, celle où le premier cherche à mettre au monde celui qui accomplira ce que lui n’a pu faire ; l’amour plus fort que la morale, dans la fratrie et, extrêmement, dans la gémellité. En ce qui concerne la mise en scène, pas de surprise, finalement : Wilson est (trop) égal à lui-même, reprend des images éprouvées auparavant (j’ai une excellente mémoire visuelle), alternant entre le ridicule (comment qualifier autrement une scène dans laquelle Siegmund chante à Sieglinde « laisse-moi contempler ton visage » en lui tournant le dos, cette dernière semblant être perpétuellement en train de se changer dans une cabine d’essayage portative, ou un groupe de Walkyries anorexiques ?) et le (trop rare) sublime. Quant à l’interprétation, binaire pour le chef, inégale pour les artistes.

Ce soir, j’avais été invité au concert qui s’y donnait au bénéfice de la Médiathèque musicale Mahler, lieu merveilleux qu’il faut connaître pour ses richesses insoupçonnées. Boulez allait diriger, j’étais impatient d’y aller ; le programme ne pouvait manquer de plaire au public d’un tel concert (auquel on n’aurait pu vraiment vendre du Webern) : Ma Mère l’Oye de Ravel, trois Nocturnes de Debussy (Nuages, Fêtes et Sirènes), et, pour finir, L’Oiseau de feu (ballet intégral) de Stravinski. Sous sa direction, qui sait faire ressortir le diaphane sans sombrer dans le maniérisme, qui suit les lignes de force des œuvres sans effets de manche, qui sait être précise sans mécaniser l’interprétation, ces œuvres prendraient toute leur mesure.

Je me suis rarement autant ennuyé : je ne comprenais pas ce que j’entendais, un orchestre plat, sans relief, à la dynamique étrange : impossible d’entendre les pianissimi, tout sonnait du même acabit – sauf, parfois, les cuivres ou les tutti dans Stravinski. Je n’avais jamais entendu ça sous la direction de Boulez. Il me fallut du temps pour comprendre ce qui se passait : ma place était d’apparence très bonne : à l’orchestre, visibilité parfaite, mais elle se trouvait à quelque deux mètres de retrait sous le balcon, de côté, et l’effet en a été dévastateur. Il me semblait percevoir le son comme parvenant du fond d’un entonnoir, directement des instruments, sans aucun effet de salle. En plus – ce que me confirma un collègue qui avait assisté à la générale assis dans des conditions similaires – ce type de place semble filtrer les fréquences, en en éliminant les basses et les hautes… Il n’y eut que le finale de L’Oiseau de feu qui permit d’apprécier à une plus juste mesure l’interprétation.

Elle est maudite, celle salle.

Post scriptum (15/11/2005)

Dans sa critique de ce concert publiée dans Le Monde du 12 novembre, Renaud Machart écrit :

Ce 9 novembre, au Théâtre du Châtelet, c’est un soir « sans ». Les cinq pièces de Ma mère l’Oye défilent dans un son ténu, contré, contrit. C’est un Ravel bonsaï, atone, sous cloche de verre. On se dit que c’est une option et que cela ne mettra que plus en valeur les colorations dionysiaques de ce qui suit, les Trois nocturnes de Debussy. La déception y est encore plus forte : cela ne « décolle » jamais. L’inéluctable progression du fameux cortège de trompettes, dans « Fêtes », avance par gradations calculées, artificielles. C’est si corseté et tendu que l’une des trompettes « accroche ».
 
Dans le ballet complet de L’Oiseau de feu, de Stravinsky, la direction sans saillances ni liés de Boulez donne l’impression qu’il ne se passe rien pendant la première demi-heure des 45 minutes de la partition. On se prend à regretter la danse.

Ce n’était donc pas qu’un effet de ma place dans la salle, ou est-ce l’effet Machart…?

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